DANS LE RYTHME DE LA STROPHE
Il ne s'agit plus du nombre de syllabes, mais d abord du nombre de vers de chaque strophe, puis de l'inégalité de ces vers (hétérométrie et clausule) enfin delà parité ou de l'imparité de la rime strophique.
Chaque strophe se compose d'un nombre pair ou impair de vers, qui est toujours la strophe régulière;, normale, et c'est celle à nombre pair ayant une harmonie simple, tandis que celle impaire est comme une strophe brisée. On peut dire, en étendant l'emploi des mots, que la strophe impaire est catalectique de la strophe paire supérieure.
La strophe lyrique par excellence (qui a le nom spécial de stance) est le quatrain ; la plus grande partie des vers lyriques sont composés ainsi. Il y a un plein balancement et une constitution facile de l'unité strophique au moyen de la rime croisée ou embrassante. L'espace de développement delà pensée poétique est convenable ; la phrase courte sans être brisée. Elle ressort sur toutes les autres strophes pour réaliser la strophe normale.
Celle de trois vers, composée d'un nombre impair de vers, a un caractère tout à fait différent, qu'elle constitue soit un tercet, soit un ternaire. Dans le dernier cas, son caractère s'accentue encore par la triplicité de la rime.
Ternaire.
Dans l'immense désert celai qui seul voyage, Quand il a dépensé sa force et son courage, Tombe soudain se lève, il a vu le mirage
Le mirage béni, le mirage maudit,
Où la source limpide au sable se perdit,
Qui souriait au Nord et qui tourne au Midi.
Tercet.
Comme l'ombre vient et va dans les deux Le cœur est changeant comme la lumière Bonheur et malheur passent dans les yeux.
Et l'amour, l'amour remplit l'âme entière. Puis l'indifférence et puis le dégoût; Au fond de F ivresse est la goutte amère.
Dans les deux il y a trois vers qui renferment un sens complet. Dans le second, l'agencement des rimes donne l'apparence d'un quatrain incomplet, d'un quatrain catalectique, on attend le quatrième vers complétant la rime, on ne le trouve que dans la stance suivante. Tous les ternaires s'opposent directement au quatrain, comme le mode mineur au mode majeur. Mais si le ternaire est plus mineur parla triplicité de la rime, il lest moins quant à la catalexe.
La strophe de <leax vers, peu usitée, mais très gracieuse, ne comprend qu'une seule rime, mais elle a bien le caractère calme et en plein équilibre de quatrain.
La nécessité de la rime empêche qu'il n'y ait de strophe d'un seul vers : cependant on pourrait considérer comme tel le dernier vers d'une pièce composée de tercets.
La strophe de six vers est en mode majeur, cependant, comme elle peut se diviser, surtout par la rime, en deux parties de trois vers, elle est moins pondérée que le quatrain, mais l'agencement des rimes peut aussi en former un quatrain développé. C'est le sixain.
Les lois de la mort sont fatales Aussi bien aux maisons royales Qu'aux taudis couverts de roseaux ; Tous nos jours sont sujets aux Parques, Ceux des bergers et des monarques Sont coupés des mêmes ciseaux.
Dans cette structure le sixain n'est que le développement du quatrain ; chacun de ses vers féminins se dédoublent.
Le caractère de dédoublement est remarquable ; nous le rencontrerons dans d'autres strophes.
La stance de cinq vers est la catalexe de la précédente. On ne redouble qu'une de deux rimes féminines.
Ah .' bien loin de la voie Où marche le pécheur, i hemine où Dieu t'envoie, Enfant, garde ta joie.
Lys, garde ta blancheur.
Il est vrai que la structure de ces deux stances, sixtain et stance de cinq syllabes peut être différente, et se constituer en rimes simplement croisées comme le quatrain, mais cela est difficile pour le second et altère l'unité du premier
La stance de huit vers ou huitain est la réunion de deux quatrains, le nombre de vers est pair; si le sens s'arrête après le quatrième vers, il n'y a pas de huitain réel, seulement deux quatrains; mais on peut lui imprimer l'unité complète en répétant chaque rime, par exemple, féminine dans les vers suivants :
Adieu ! la brigantine
Dont la voile lutine
Du flot qui se mutine
Fend le* vallons amers !
Adieu la balancelle
Qui sur l'onde chancelle
Et comme une étincelle
Luit sur l'azur des mers. (V. Hugo).
La stance de sept vers est catalectique de la précédente. Il suffit de retrancher une unité à l'une des rimes triplées ci-dessus.
Monte, écureuil, monte au grand chêne
Sur la branche la plus prochaine
Qui plie et tremble comme un jonc.
Cigogne, aux vieilles tours fidèle,
Oh ! vole, et monte à tire d'aile.
De l'église à la citadelle,
Du haut clocher au grand' donjon Hugo).
Ici la troisième rime féminine du premier groupe se trouve retranchée.
La stance de dix vers se compose, en réalité, d'un quatrain à rimes croisées et d'un sixain sur deux rimes, avec développement de deux d'entre elles.
J'ai vu mes tristes journées
Décliner vers leur penchant.
Au midi de mes années
Je touchais à mon couchant.
La Mort, déployant ses ailes
Couvrait d'ombres éternelles
La clarté dont je jouis ;
Et dans cette nuit funeste
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis. (Rousseau).
La stance de neuf vers est le développement du ternaire dans lequel on intercale des rimes de noms différents.
Ainsi quand nous cherchons en vain dans nos pensées D'un air qui nous charmait les traces effacées,
Si quelque souftTe harmonieux Effleurant au hasard la harpe détendue.
En tire seulement une note perdue,
Des larmes roulent de nos yeux !
Un seul son retrouvé l'air entier se réveille, Il rajeunit notre àme et remplit notre oreille
D'un souvenir mélodieux. (Lamartine .
Il est vrai que la formule quant aux rimes peut être différente. Par exemple, il peuty avoir virement de rimes au milieu:ABBA -}-CCDDC mais alors l'unité est moins forte, d'ailleurs c'est que la strophe de neuf vers devient vraiment catalectique de la précédente, ainsi dans les vers suivants.
Sais-tu ce qu'en te voyant
L'indigent dit quand tu passes?
« Voici le front plein de grâces
Qui sourit au suppliant !
Notre infortune la touche ;
Elle incline à notre couche
Un visage radieux :
Et les mots mélodieux
Portent charmants de sa bouche. Hugo
La strophe de douze vers se compose, dans sa forme la plus naturelle et la plus belle, d'un quatrain simple, suivi d'un second quatrain mes développées.
Pauvre Grèce, qu'elle était belle,
Pour être couchée au tombeau,
Chaque vizir de la rebelle
S'arrachait un sacré lambeau .
Où la fable mit ses Ménades,
Où l'amour eut ses sérénades,
Grondaient les sombres canonnades
Sapant les temples du vrai Dieu :
Le ciel de cette terre aimée
N avait, sous sa voûte embaumée
De nuages que la fumée
De toutes ses villes en feu. (Hugo'
Il faut remarquer la structure de toutes ces longues strophes qui se décomposent en deux. On ne doit pas croire qu'il y ait deux unités indépendantes, collées ensemble artificiellement. Il existe deux phrases strophiques, formant un distique strophique, dont la seconde est la reprise et le développement de la première, et la première l'exquisse rythmique de la seconde, quand même les rimes seraient différentes. L'exemple tout à l'heure cité en donne la preuve.
La strophe de onze vers se constitue de la même manière, mais est catalectique de la précédente ; on retranche dans la seconde partie une des deux rimes féminines triplées.
Tu ne dors pas. souffle de vie.
Puisque l'univers vit toujours !
4» Ta sainte haleine vivifie
Les premiers et les derniers jours.
C'est toi qui répondis, au Verbe qui te nomme, Quand le chaos muet tressaillit comme un homme
(ici suppression d'une troisième rime féminine).
Que d'une voix puissante on éveille en sursaut ; C'est toi qui t'agitas dans l'inerte matière, Répétas dans les cieux la parole première, Et comme un bleu tapis, déroulas la lumière
Sous les pas du Très-Haut. (Lamartine).
Telles sont les stances de différents nombres de vers ; ce nombre est pair ou impair, et elles ont pour générateurs le quatrain ou le ternaire qui se dédoublent en se développant. Leur caractère diffère beaucoup suivant leur parité ou leur imparité, et c'est surtout dans les deux générateurs qu'on peut observer cette différence essentielle.
Mais ce n'est pas seulement par le nombre de vers qu'elle contient, mais aussi pour Yisométrie et Yhétérométrie de ces vers que la strophe se caractérise. Dans le vers isométrique, elle a un caractère normal, équilibré parfaitement, l'hétérométrie brise cette harmonie constante, à moins qu'elle ne soit une clausule, auquel cas le vers clausule vient constituer fortement l'unité, et loin de rompre l'harmonie continue la complète. Il faut donc distinguer sous ce rapport la strophe à vers isométriques, celle à vers hétérométriques et celle à clausule Cette dernière joue dans la strophe le même rôle que l'épode dans le poème.
^sous donnerons quelques exemples de strophes isométriques et de
strophes hétérométriques. Le type de couple hétérométrique est le distique latin composé d'un hexamètre et d'un pentamètre.
Pour être complet, il faut ajouter que l'hétérométrie est de deux sortes, elle comprend la dimétrie et la trimétrie : la première seule est usitée, mais la seconde existera stance comprend alors à la fois des vers de trois longueurs différentes.
Quatrain isométrique.
Ouvrant ses beaux yeux noirs pipés d'or, la Nuit douce
Ferme languissamment ses beaux yeux bleus du jour;
Les pieds fins et légers se posent sur la mousse.
Et dans ses voiles fins flotte un parjum d'amour. (Bourget).
Quatrain dimétrique. n
Mon cœur se ferme, mon cœur dort,
77 meurt peut-être, Rien n'y peut entrer, rien n'en sort,
Fais le renaître .
Quatrain trimétrique.
(12 syll.) Heureux qui dans son âme a fortement gravé
(6 syll.) La crainte du Seigneur !
(8 syll . ) La loi sans chagrin observée
(ia syll.) Tourne en plaisir pour lui ce qu'elle a de rigueur.
(Corneille).
Dans la dimétrie le second vers est une réduction du premier et le quatrième du troisième ; il constitue un véritable mode mineur dans la stance.
Il faut en distinguer laclausule; c'est un petit vers final qui peut terminer le quatrain, mais finir aussi des strophes très longues.
Quatrain à clausule.
La pluie et le vent monotones, Le ciel gris, frileux et couvert, Le cœur triste et les feuilles jaunes Voici venir l'hiver.
Il n'est plus et les dieux, en des temps si funestes, .N'ont fait que le montrer aux regards des mortels, Soumettons-nous : allons porter ses tristes restes Au pied de leurs autels . (Rousseau) .
Autre strophe a clausule.
Déesse des héros, qu'adorent en idée Tant d'illustres amants, dont l'ardeur hasardée Ne consacre qu'à toi ses vœux et ses efforts, Toi qu'ils ne verront point, que nul n'a jamais vue, Et dont par les vivants la faveur suspendue Ne s'accorde qu'aux morts.
La strophe à clausule est très usitée dans la versification latine. On peut citer dans ce sens la strophe saphique.
La clausule a pour avantage de causer un sentiment de surprise, et de resserrer dans un vers plus petit, plus condensé, l'impression et l'idée principale. Il a celui purement rythmique de marquer d'une manière plus nette la fin de la strophe.
Il existe encore dans la strophe une hétérométrie plus complète ; elle a lieu quand tous les vers ont une longueur différente. Cependant, l'unité strophique n'est pas détruite, quand la croissance et la décroissance des vers suit une certaine gradation.
Voici des strophes où le vers croit d'abord, puis décroit successivement.
Flux et reflux
C'est le flot !
Le flot sur la grève.
De l'horizon il se lève Contournant çà et là quelque îlot ; Il s'en vient doucement par caresse molle S'étaler sur le sable et le cajole ; C'est le flot.
C'est le reflux !
Un vent fraîchi vient de promener partout son haleine, La mer a tout couvert, la mer est toute pleine, Les sables heureux ne s'envolent plus... La pointe des rochers surnage, Voici le coquillage, C'est le reflux.
Enfin, la parité où l'imparité d'une stance se mesure d'après les couples de rimes qu'elle contient, bien entendu, quand ces couples de rimes ne sont pas le développement d'une rime unique.
C'est ainsi que se distinguent l'un de l'autre ls ternaire du tercet.
Tous les deux se composent également de trois vers, mais le premier a trois rimes semblables, le second, au contraire, n'a que deux mots rimant, le troisième ne rime qu'avec un vers de la strophe suivante. C'est ce qui fait que l'impression du ternaire est beaucoup plus grave que l'autre.