DU ROLE DE L'ACCENT DANS LE VERS FRANÇAIS
Dans la versification gréco-latine et dans celles de beaucoup d'autres peuples l'accent joue un rôle nul ou presque nul ; dans l'hexamètre latin, par exemple, il ne compte qu'à la fin du vers et d'une manière indirecte, ce vers devant finir par deux mots, le premier en dactyle, le second en spondée, il en résulte que le dactyle quantitatif se trouve forcément un dactyle accentuel et le spondée quantitatif forcément aussi un trochée accentuel, car les véritables spondées accentuels n'existent pas. Sauf cette exception, le rôle de l'accent est nul. Gela se comprend : l'accent, étant d'élévation et non d'intensité, n'a pas la force de lutter contre la quantité et de la dominer.
Dans la versification ancienne des nations germaniques, la quantité a d'abord réglé le vers, mais l'accent étant devenu d'intensité a chassé l'action de la première, et y est demeuré tellement essentiel qu'on ne compta que les syllabes accentuées seules, faisant abstraction de celles atones. Mais dans la versification moderne les syllabes atones prirent leur part au rythme et dès lors on put former des dactyles accentuels, et aussi des trochées, des iambes, des anapestes accentuels.
A ce point la versification gréco-latine et les versifications germaniques modernes concordèrent pour le dessin rythmique, les vers furent divisés en pieds dont chacun commençait ou finissait par un accent, suivant que le rythme était descendant ou ascendant; il y eut d'une part le dactyle quantitatif et le dactyle accentuel ; d'autre part, l'anapeste quantitatif et l'anapeste accentuel. Une symétrie s'établit entre ces pieds. Tantôt l'accent ou la syllabe longue devaient se trouvera la fin de chaque pied du vers, tantôt ils devaient apparaître au commencement. D'ailleurs, le dactyle équivalait au spondée, et il devait y avoir alternance entre eux.
La versification romane diffère à la fois de celle gréco-latine et de celle germanique. Le rôle de la quantité y est nul, cette quantité est d'ailleurs la plupart du temps incertaine* Quant au rôle de
l'accent, il ne fut plus principal. Le principe dominant fut le comput syllabique ; aussi les pieds disparurent. L'accent ne fut plus régulateur qu'à deux places, à la fin du vers et à l'hémistiche. Il pouvait bien se trouver et il se trouve, en effet, des accents ailleurs, mais ils ne comptent pas. Pour exprimer cette différence, l'accent qui compte prend le nom d'accent rythmique ; l'autre conserve le nom d'accent tonique. Ce n'est pas en français seulement que ce résultat se produit, mais en italien, en espagnol, en portugais.
Le rôle de l'accent est alors non de scander la fin d'un pied plus étendu, mais de marquer un repos, soit un repos de silence, quand la fin d'un mot coïncide, soit un repos d'insistance dans le cas contraire. Sans doute, il a dû marquer d'abord le piad essentiel, puis les pieds intermédiaires disparaissant, il s'est cantonné à ce rôle, mais c'est son seul rôle aujourd'hui.
A côté de la syllabe accentuée se trouve dans toutes les langues la syllabe atone, laquelle, suivant sa position, est protonique ou posttonique, sa prononciation est beaucoup plus faible ; elle ne doit chez nous jamais se trouver en repos. Nous avons pourtant relaté un système qui l'admettait à l'hémistiche, mais ce système était éminemment antirythmique.
Enfin, mais dans certaines langues seulement, parmi lesquelles se trouve le français, au-dessous de la syllabe atone apparaît la syllabe muette. Dans les autres langues romanes, les syllabes atones ne le sont pas ; en d'autres termes, le son spécial connu sous le nom d'e muet n'y existe point. Il en était de même en latin et en grec. Au contraire, la plupart des langues germaniques connaissent la syllabe muette, l'anglais, l'allemand, le hollandais, le danois, cependant le suédois l'ignore, les désinences y sont claires. Si cette dernière exception n'était contraire, on pourrait croire que c'est l'influence du nord qui a fait descendre une partie des syllabes de l'atone au muet. Ainsi, en France, au-dessous de la Loire, les atones posttoniques sont claires ; au-dessus, elles deviennent muettes.
Après la syllabe tonique, il peut y avoir plusieurs atones claires, c'est ce qui a lieu en Italien pour l'accent sdrucciolo (syllabe accentuée suivie de deux atones), et même la tonique peut être suivie de trois atones, ce qui dans le rythme ascendant constitue des syllabes surnuméraires. Au contraire, après la syllabe tonique, il ne peut y avoir qu'une seule syllabe muette. C'est ce qui explique qu'alors l'accent tonique coïncide avec la fin d'un mot.
La syllabe muette ne lest pas complètement, ou du moins, elle ne l'est pas toujours, elle est quelquefois simplement sourde, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, mais elle est en tout cas au-dessous de l'atone. Quelquefois elle devient embarrassante, car, lorsqu'elle ne sonne pas du tout, elle encombre.
Nous aurons à traiter successivement de la syllabe accentuée, de la syllabe atone, de la syllabe sourde ou muette.