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A. - DE LA SYLLABE TONIQUE

La syllabe tonique, lorsqu'elle marque la fin du vers ou de l'hémistiche, prend l'accent rythmique, et son rôle est de la plus haute importance : nous l'avons décrit, en ce qui concerne l'hémistiche, à propos de la césure ; en ce qui concerne la fin du vers, à propos de Lemjambement et de la rime. Il ne faut pas oublier que c'est la force de l'accent placé au repos qui a fait naître l'assonance, puis la rime, les syllabes situées à la même place et à une place principale devant finir par devenir homophones.

Il ne faut pas que cette tonique finale soit du vers, soit de l'hémistiche, soit affaiblie, elle le serait si, tout à côté, dans la syllabe précédente, il se trouvait un accent tonique,'comme dans le vers suivant.

Tout le long de la nuit jure. (Corneille).

Aimer bonté, donner aux mauvais blâme.

(Meschinot).

à moins que le second accent ne puisse effacer le premier.

Ruisseau peu connu dont l'eau coule. (Ducis).

C'est ce qui fait que deux monosyllabes, à moins que l'un ne soit enclitique, ne peuvent se succéder à la fin d'un vers.

L'accent rythmique se trouve affaibli lorsque le sens ne s'arrête pas, mais continue au moyen d'un enjambement : mais alors il doit se renforcer d'une autre manière, ce qui fait que le système romantique exige une plus grande richesse de rime.

Mais le vers français tient-il compte des autres syllabes toniques, qui ne sont pas rythmiques, c'est-à-dire qui ne sont pas situées à la fin du vers on à l'hémistiche ?

Avant de résoudre cette question, il faut noter que l'accent enjrançais emporte toujours une augmentation de quantité, ce qui n'a pas

lieu dans les autres langues. En allemand, par exemple, quoiqu'il soit d'intensité , la syllabe accentuée peut être très brève ; à plus forte raison en devrait-il en être de même en latin, et cependant ,1a syllabe accentuée y est presque toujours longue. En français cette syllabe ne marque l'accent que par la longueur de la prononciation, il n'y a même pas d'intensité. Il en résulte que la syllabe est allongée en raison de 1 accent qu'elle porte, mais cependant elle n'équivaut pas exactement à une longue. Le mot pâte n'aura jamais la même quantité qne le mot pâte. L'allongement résultant de l'accent est secondaire. C'est l'accent rythmique qui prolonge davantage, parce qu'il se trouve à un repos et qu'il doit le marquer.

Becq de Fouquières a édifié toute une théorie qu'il fonde sur un double principe : i° la résolution de l'accent en quantité, 2° le rôle rythmique de tout accent tonique. Ainsi dans l'alexandrin classique, chaque hémistiche est séparé de l'autre par un accent rythmique, mais en outre, il se partagerait en deux parties variables par un accent tonique qui deviendrait alors rythmique.' Il y aurait en tout quatre hémistiches dont deux mobiles, ou deux hémistiches et deux sous, hémistiches. Il en résulte un mouvement varié suivant la place de ces accents. Cette théorie rencontre une objection. Quelquefois il existe dans un hémistiche trois ou quatre accents toniques ; si on tenait compte de leur quantité, on aurait des hémistiches d'inégale durée. Or tous les alexandrins français ont la même durée totale, le mouvementseulen est varié. En outre, dans la décasyllabe, suivant sa formule 5 -j- 5, il n'y a pas ordinairement d'accents en dehors de ces deux places, et dans la formule 4 -j- 6 ou 6 -f- 4, on ne peut tenir aucun compte du second accent; tout cela ruine la théorie. Cependant cette objection n'est que spécieuse. Le temps total du vers ne varie pas ; il en résulte seulement que les syllabes toniques, si elles sont nombreuses, abrégeront leur durée.

Nous croyons donc la théorie de Becq de Fonquières exacte. Il suffit de scander un vers français pour s'en convaincre. Nous verrons cependant plus loin quelles modifications il faudrait y apporter.

L'accent ne peut-il pas aussi se transformer d'accent tonique en accent rythmique ailleurs qu'à l'hémistiche et constituer ainsi les pieds réguliers qui manquent au vers français?

Il y a longtemps qu'on a remarqué l'absence de pieds qui forme une véritable infériorité de la versification française et de celle des langues romanes vis-à-vis du systèmegiéco-lalinetdusyotèmegermanique. Dans

celles-ci il y a une alternance continuelle, soit entre les longues et les brèves, soit entre les toniques et les atones. Ce balancement perpétuel constitue le rythme continu. Tantôt on admet les équivalences comme dans le vers latin

Formos&m rèsô-narë do-ces Amâ-rylti dû- sylv.ts

où deux longues sont équivalentes à une longue et deux brèves, tantôt on ne l'admet pas comme dans certains vers iambiques.

Phâse-lùs tl-lê, qaem-vï de-Us, ho-spHes.

De même en allemand avec équivalence,

Zu Aa-chen im dl-ten dd-me It'egt Karolùs - magnùs - begrdben Man miist-ihn nicht-verwéchs-len mit Karl Meyer-der lébt-in Swaben

sans équivalence,

Minden ist eine feste burg Hat giite Wéhr und Wâffen.

Ce balancement n'existe pas en français ; dans l'intérieur de chaque hémistiche, on compte simplement le nombre des syllabes, c'est ce comput seul qui forme le rythme. Mais ce rythme serait bien plus riche, si en même temps on tenait compte de la qualité des syllabes et de leur quantité pour former des pieds et créer une alternance.

Cela serait-il possible ?

En tout cas, pas entièrement. Le rythme par équivalence ne pourrait être admis, puisqu'il faut compter les syllabes et en avoir toujours un nombre égal, ou autrement on devrait changer le fondement même de la métrique.

Mais le rythme intégral sans équivalence?

On a essayé de le réaliser par la quantité. Cette entreprise devait échouer pour deux motifs. La fin du vers et la césure sont réglées par l'accent; commenta côté de cet instrument directeur en introduire un autre de nature tout à fait différente, la quantité, pour régler le reste. D'autre part, la quantité de la plupart des mots est douteuse, quand elle n'est pas marquée par un accent circonflexe ou une prononciation correspondante. Quelle est celle des voyelles nasales? Des voyelles protoniques ? Et l'accent ne modifie-t-il pas celle des syllabes

toniques ? On ne peut donc fonder un rythme sur une base aussi incertaine.

Mais il en est tout autrement si la base est l'accent. Cependant ici encore il faut faire une restriction. Tandis qu'en latin, en allemand, le rythme peut être descendant dactyle, trochée, spondée) ou ascendant (anapeste, iambe), en français il ne peut guère être qu'ascendant, c'està-dire que la syllabe tonfque doit se trouver non au commencement du pied, mais à la fin. Cela tient à la constitution des mots français qui ne sont accentués qu'à la dernière syllabe.

Dans ces conditions, on peut avoir en français facilement l'iambe. l'anapeste, et même le péon premier composé de trois brèves et d'une longue.

En voici des exemples :

Lé moment - ou je parle - est déjà - loin de moi .

Nous marquons par le signe de la longue la syllabe accentuée, et par celui de la brève la syllabe non accentuée. On a ainsi un alexandrin composé de quatre anapestes accentuels.

On s'adorait — d'un bout à l'au — tre de la vie

Voilà un alexandrin composé de trois péons quatrièmes, c'est-à-dire, comprenant chacun trois atones suivis d'une tonique. Mais ici le pied devient plutôt un hémistiche. Il en est de même de l'octosyllabe césure.

De son regard — elle caresse

Le pied véritable, bien distinct de l'hémistiche, c'est l'anapeste et l'iambe. C'est même l'iambe qui établit l'alternance complète :

Le ciel — est pur — le cœur — est pur ; Partout — le jour — partout — l'azur

Dans l'alexandrin :

Ne pleure pas, — enfant,— le ciel - sourit— encore, Cauro — re l'a — béni, — tu dois — bénir - l'Aurore

Dans le décasyllabe :

C'était — avant — le jour — rempli — de deuil

Mais ici l'iambe altère le rythme et affaiblit la césure placée après le mot : avant.

Il vaut mieux deux iambes dans le premier hémistiche, et deux anapestes dans le second.

Celait — avant — la naissan — ce des deux

On pourrait composer une suite devers, même un poème entier, iambique ou anapestique.

Nous donnons l'exemple dune stance iambique.

Le ciel — est pur — le cœur — est pur, L'oiseau— chanteur — descend — sur terre, La fleur — fleurit — nouveau mystère, Partout — le jour — partout — l'azur.

Comme on le voit, on pourrait tirer des effets nouveaux d'harmonie de l'iambe et de l'anapeste en français.

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