‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 63 sur 97 · C. — DE LA SYLLABE MUETTE · texte numérisé non relu

C. — DE LA SYLLABE MUETTE

Cette syllabe a un caractère tout particulier ; il s'agit de le muet.

Dans une monographie sur ce sujet, nous avons essayé de bien déterminer la nature de le muet et son rôle rythmique. Nous devons rappeler ici les principes et les lignes essentielles.

11 semble tout d'abord que le muet, par définition même, n'a aucun son et qu'il devrait, par conséquent, n'en être tenu aucun compte dans le rythme. Ce serait cependant la destruction de tous les vers français existants qui se trouveraient ainsi faussés. Pour élucider cette question, il faut d'abord recourir à la phonétique et déterminer quelle est en prose la valeur de le muet.

Le muet n'est pas toujours muet, il n est quelquefois que sourd, c'est un fait dont il faut bien se pénétrer, et quand il devient complètement muet, il périt, mais non sans avoir laissé sa trace sur une autre syllabe que la sienne.

Tout d'abord, ïe muet se prononce quelquefois complètement, tout en conservant un son sourd ; c'est quand il est précédé de deux con-

sonnes, par exemple, dans les mots : épouvantable, spectacle, admirable, table, simulacre. Il se prononce surtout si le mot suivant commence par une consonne, mais il se prononce encore, quoique moins, s'il n'y a pas d'autre mot à suivre. Il n'est qu'un cas où sa prononciation disparaît, c'est lorsque le mot suivant commence par une voyelle, alors il s'élide.

Dans les mots suivants heureuse paix, on peut prononcer de deux façon : heureuse paix, ou bien heureus' paix ; on choisit l'une ou l'autre prononciation, suivant que le langage est plus ou moins soutenu ; cependant la prononciation qui rend l'e entièrement muet : heureus' paix est contraire au rythme naturel du langage, parce qu'on fait se suivre immédiatement ainsi deux accents toniques.

Dans les mots : le monde latin, au contraire, on peut rendre l'e muet, tantôt sourd, tantôt muet : le mond' latin.

A la pause, la mutité de Ve muet est plus grande. Cependant nous savons que le rime féminine diffère essentiellement de le rime masculine. Cette différence ne serait pas possible si Ve était muet absolument ; et cependant, il n'est nullement possible de faire sonner, même faiblement Ve muet en fin de vers ; on l'a essayé, mais cet essai n'a produit qu'une prononciation ridicule.

Quel est donc le résidu de sonorité restant alors à Ve muet et pouvant causer la sensation bien nette qui distingue la rime masculine de la rime féminine ?

On reconnaît à un examen attentif que la dernière consonne terminant un mot et suivie d'un e muet est accompagnée d'une résonnance sourde, d'un bruit d'expiration, qui n'existe pas lorsque le mot se termine par une voyelle, ce serait cette résonnance sourde qui serait le résidu de sonorité de l'e muet, par exemple, dans patte prononcé avec emphase surtout, on perçoit après le t un bruit d'expiration, ce serait ce bruit qui empêcherait l'e d'être entièrement muet et qui permettrait de le compter comme élément rythmique.

L'observation est exacte, mais elle prouve trop. En effet, même dans

la rime masculine terminée par une consonne, le même résultat se pro

duit souvent. Dans le mot : mat, par exemple, prononcé matt, et non"

ma, cette même résonnance existe après le t, cependant il n'y a pas

d'e muet et la rime reste masculine.

On en conclut alors que le rime masculine en son essence est celle

qui se termine par une voyelle claire, laquelle n'emporte pas cette

résonnance, et la rime féminine celle qui se termine par une consonne

non suivie d'une syllabe claire. La différence existerait entre la syllabe ouverte et la syllabe fermée.

On ne serait ainsi pas loin delà vérité; cependant beaucoup de mots terminés par une consonne sont considérés comme donnant des rimes masculines : avenir, asseoir, amer, mort, ce qui détruirait le principe. Mais dans la langue naturelle ces mots ne se prononcent pas ainsi, mais bien ; aveni, asseoi, amé, mo ; tel est encore le langage du paysan ; ils sont donc en syllabe ouverte.

Ce n'est pas tout ; les mots en syllabe ouverte forment les seules vraies rimes masculines. Ordinairement ceux terminés par une consonne, et ceux terminés par une consonne suivie d'un e muet, sont rangés, les premiers parmi les rimes masculines, les seconds parmi les rimes féminines, ce que la sensation auditive reconnaît faux, par exemple, dans cette suite de vers fleurir, mourir, délire, conspire, l'oreille n'entend qu'une série de rimes féminines, tandis que l'œil les sépare en deux camps. Mais les poètes évitent, autant que possible, ce mélange de deux rimes, en réalité, de même nature. Les grands poètes rétablissent l'alternance entre les syllabes ouvertes et les syllabes fermées. C'est ainsi que dans la joie du foyer de Victor Hugo six stances sur huit sont ainsi construites, deux seules admettant comme rimes masculines des terminaisons en air et en ur. Dans la pièce intitulée à ma fille, les trois stances sont construites sur une terminaison masculine à syllabe ouverte. Dans la pièce intitulée, première solitude, de Sully-Prudhomme, sur 12 stances 10 suivent cette règle, il y en a que deux qui admettent comme rime masculine ur et èr. Dans la pièce : Souvenir de jeunesse de Victor Hugo, sur 28 vers masculins il n'y en a que deux qui finissant par une consonne. Il en résulte que les rimes masculines se terminant par une consonne sont bien plus nombreuses et qu'elle sont employées de préférence par les poètes, surtout par les grands poètes. Ce sont les seules véritables rimes masculines ; celles en ir, en er, en oir sont, en réalité, des rimes féminines, aussi bien que celles en ire, en ère et en oire .

Cependant on peut faire une objection ; la rime en syllabe ouverte : loi, foi, peut être suivie d'un e muet final, joie, Troie, soie, et dans ce cas elle devient vraiment féminine de par Ye muet.

Cela est vrai, Ye muet peut convertir en rime féminine une rime qui sans cela serait masculine, c'est-à-dire, une rime en syllabe ouverte, mais elle n'est pas nécessaire pour convertir en rime féminine une rime en syllabe masculine apparente qui est déjà féminine.

Telle est la vraie distinction de la rime masculine et de la rime féminine, ou plus exactement, de la terminaison masculine et de la terminaison féminine : pratiquement, on voit qu'elle a un peu dévié, et qu'elle exige alors l'e muet présent, ne se contentant plus de l'e muet latent attaché à toute syllabe formée.

Mais l'e muet ne possède pas seulement ce reste de sonorité, il se conserve encore par l'effet qu'il produit sur la syllabe précédente au moyen de la règle phonétique de compensation.

Cette loi consiste en ce que, si un son vocalique disparait, il laisse son empreinte sur la syllabe précédente, de manière à allongercette syllabe et à modifier sa tonalité. Par exemple, dans le latin bono, ablatif, le second o est long ; il devient bref en italien et en espagnol, mais alors il divise en diphtongue la voyelle précédente et l'on dit : italien buono: espagnol bueno ; l'effet esta la fois quantitatif et qualitatif, c'est un phénomène de fracture. La voix s'élève et s'abaisse successivement sur cette voyelle précédente.

Il en est de même d une manière sensible quand une voyelle ouverte s'adjoint un e muet, par exemple, dans joie ; l'e muet ne se prononce pas. mais il y allonge oi et en même temps en modifie l'intonation de la même manière. — Il allonge seulement dans nue après nu, dhm joue, boue, vue, née, lie.

Mais cet allongement n'est pas un effet produit par l'e muet seul, et ici une confusion peut se produire : Y s final, ou toute consonne finale, dont la prononciation tombe, peut aussi allonger la syllabe précédente: lois après loi, œufs (prononcez eu,) après œuf; bœufs, bœuf, eaux après eau. Dans tous ces mots, au pluriel Ys ne se prononce pas et même fait tomber la consonne précédente, mais il allonge la voyelle.

Il ne faut pas confondre ces deux allongements, quoiqu'il y ait dans les deux un phénomène de compensation. La chute virtuelle d'une consonne finale se compense par un allongement de la voyelle précéT dente, tandis que celle d'une voyelle finale, et par conséquent, d'une syllabe entière le fait par une fracture de la voyelle précédente, ce qui fait qu'on élève et qu'on abaisse successivement la voix sur elle.

C'est ainsi que l'e muet final agit sur la voyelle qui le précède immédiatement. L'effet est le même, lorsqu'une consonne la sépare de cette voyelle Dans certaines langues, par exemple, en russe, le résultat est un peu différent. C'est la consonne qui est seule modifiée, et qui est, en général, mouillée.

La consonne est amplifiée, en ce sens modifiée, que, si elle finissait

le mot, elle serait souvent muette, tandis que Ye muet suivant la rend sonore : plat, plate ; ingrat, ingrate ; précis, précise ; chaud, chaude ; bon, bonne ; heureux, heureuse.

Mais, en outre, si la voyelle précédente est brève, Ye muet l'allonge, et y introduit un accent à la fois ascendant et descendant, par exemple, dans faire, par opposition à fer. Quoiqu'en réalité les deux soient des rimes féminines, cependant à une oreille exercée, faire l'est davantage; la voix monte et descend sur ai par l'influence de Ye ; cependant ja différence est très faible, parce que fer contient aussi un e virtuel final et muet dans la résonnance d'expiration de la consonne ; aussi les mots amer, amère, mourir, sourire sont-ils des rimes féminines dans lesquelles Ye muet ou le son d'expiration ont imprimé un double accent sur Ye et sur Yi.

Telle est la véritable nature de Ye muet, nous pouvons l'examiner maintenant d'une manière rythmique, puis au point de vue poétique.

a) — Point de vue rythmique.

Ici il faut distinguer Ye muet : i° en fin de vers, a0 à Yhémistiche, 3° dans le corps du vers.

i° — e muet à la fin du vers.

Il sert à y distinguer la rime masculine de la rime féminine. Nous ne pouvons que nous reporter à ce que nous avons dit tout à l'heure et aussi plus haut au chapitre de la rime.

Autrefois il n'existait aucune alternance entre les rimes masculines et les féminines, au XIIIa siècle Rutebœuf ne suivait aucun ordre; et même, ce qui est plus grave, la rime féminine rimait avec la masculine.

Ça en arriers por sainte Eglise Quar me dites par quel seruice Vous cuidez avoir Paradis.

(Complainte d'Outre-Mer).

Il en est de même dans beaucoup de poésies populaires.

Son mari qui la voit venir

Ne peut s'empêcher de lui dire.

(L'âne de Marion).

Mais ce cas est rare, ordinairement les terminaisons masculines se correspondent, les féminines aussi.

Dans la poésie italienne cela tient à la structure de la langue, les rimes masculines sont très rares, parce qu'il faut pour cela l'accent tronco, presque toutes les rimes sont féminines et se suivent par conséquent indéfiniment.

Tandis que l'alternance a pu s'établir en espagnol et en provençal (quant aux voyelles claires), mais souvent aussi il y a des rimes féminines seulement. On ne fait pas rimer la masculine avec la féminine, mais l'alternance est rare, ce qui est bien différent. Cependant dans le romancero on fait rimer rey et padre ; ninguno et supb.

Le russe et l'allemand ont établi cette alternance, le premier au moyen des atones, le second au moyen des muettes.

Le procédé y est régulier et n'est jamais enfreint. En russe, toutes les atones claires forment des désinences féminines.

Au contraire, l'anglais n'a pas établi d'alternance, il ne compte pas Ye muet.

I hear a voice exclaim

My way-worn countryman, who calls

On distant English name.

Comme on le voit, on y fait même rimer la désinence masculine avec la féminine.

La rime féminine chez nous se distingue particulièrement de la rime masculine en ce qu'elle convertit à la fin du vers le rythme ascendant en rythme ascendant ; on sait, en effet, que les mots français se terminent (sauf Ye muet) toujours par une syllabe accentuée; le rythme ne peut être qu'ascendant, c'est-à-dire, dans la forme de l'ïambe ou de l'anapeste, jamais dans celle du trochée.

Le jour — n'est pas plus pur — que le fond — de mon cœur

La rime féminine permet d'établir un virement au delà du dernier pied et de terminer en rythme descendant, ce qui rend le vers beaucoup plus doux

Quel sera — l'interprète — et le voyeur — de songes ?

Il y a une dernière arsis suivie d'une petite thésis.

Nous avons vu que cette alternance est détruite dans la rythmique française par une certaine école, mais que cependant il n'est pas permis de faire rimer un vers masculin avec un vers féminin.

2e — e muet à l'hémistiche.

Que devient \'e muet à l'hémistiche ? S'il est suivi d'une syllabe commençant par une voyelle, point de difficulté, il s'élide. Mais, si le mot suivant commence par une consonne, ou s'il est suivi de s ou de nt?

Plusieurs systèmes ont été suivis et nous les avons décrits déjà à propos de la césure. Nous les mentionnons seulement ici : i° e, es,ent s'élident même devant une consonne, ils ne comptent pas à l'hémistichs ; celui-ci est assimilé très complètement à une fin de vers.

Buona pulcel (la) — fut Eulalia

Et cependant l'a à cette époque était encore clair. A plus forte raison depuis.

Et des rui (nés) — fort je m'étonnerai.

Marot).

•2° e, es, ent, enjambent sur l'hémistiche suivant.

Mais belle da — me doit bien garder.

(QUESNE DE BeTHUNE).

3° e, es, ent, comptent comme une syllabe sonore. Et les dames — qui chastement vivront.

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