‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 64 sur 97 · ID · texte numérisé non relu

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4° e, es, ent ne peuvent se trouver à l'hémistiche.

C'est le système français actuel.

5 Mais la rythmique contemporaine tend à reprendre dans certains cas le i" système, la césure enjambante.

Elle produit de bons effets, adoucissant beaucoup le vers, surtout celui que hachent des césures trop nombreuses, par exemple, dans l'alexandrin bicésuré.

Tous les chagrins — et les tristes — ses, les remords, Les souvenan — ces, les malheurs — ont sur mon corps Laissé leur Ira — ce et sur mon a — me pour la vie, Ah ! de revi — vre je n'ai plus — la même envie.

3° — e muet dans le corps du vers.

Ici le muet compte toujours, s'il n'est pas élidé, à plus forte raison es et ent. Il faut en excepter la poésie populaire qui tantôt supprime l'e muet, tantôt le conserve, tantôt emploie les deux procédés ad libitum.

La suppression a lieu plutôt dans la poésie urbaine, tandis que le maintien dans la poésies rurale. Voici un exemple :

L'artill'ri(e) du roi François A troys Heures) fut assiégée.

Regardèrent à sa casaque A.visè(rent trois fleurs de lys, Regardè(rent) à son épée, François ils virent écrit Ils le pri(rent) et le menèrent Droit au château de Madrid Et le mif rent dans une chambre Qu'on ne voirait jour ne nuit Que par umei petite) fenêtre Qu'estait au chevet du lit.

Dans les chansons modernes, la suppression est plus fréquente :

Acceptez ce gâteau Que not' main vous présente, C bouquet que j' vous offrons.

Que f vous prions de prendre

Après avoir supprimé les muettes, on supprime même les atones.

Vous v's et' chargé d'un mari, Et d'un mari c est un' grand' charg' Au soire quand i s'y rendra Yv'dra trouver sa soup' trempé.

La poésie artificielle qui imite la chanson populaire suit le même procédé.

L' son d' l'argent quand f n'en ai guère,

M' rend plus pauvre que jamais.

Et m jait maudir' ma misère.

Moi qui n'en f'sais qu' rire ; mais etc.

L'Anglais supprime les e muets dans le corps du vers, mais il peut les compter ad libitum ; l'Allemand les compte toujours.

L'ancien français qui supprime Ye muet à l'hémistiche et à la fin du vers, le compte, au contraire, aux autres places, quand e, es, ent suivent une consonne, et ent, ment quand ils suivent une voyelle. Qu'es laissoi — ent pourir à muis et à sestiers Mais e et es ne comptent pas s'ils suivent une voyelle. Joi — e d'amour qui vient à tort

Cependant :

Par congèCeJ de mon pè(re)\ — après les useriers

D'après la rythmique actuelle, e, es, ent qui suivent une consonne comptent; s'ils suivent une voyelle, ils sont proscrits. On fait une exception pour la 3' personne du pluriel de l'imparfait de l'indicatif et du conditionnel en aient et les deux formes aient et soient. Quelques-uns ont étendu à toutes les finales en oient, par exemple, Sully Prudhomme dans ce vers :

Les yeux même croient leurs mensonges

A la fin du vers ces terminaisons hésitent entre le masculin et le féminin.

Le traitement de e, es, ent dans le corps du vers est-il bien raisonnable? Oui, quand ils sont précédés d'une consonne. Il y a bien là une syllabe entière, surtout quand ils sont suivis d'une consonne euxmêmes.

Toi même tu croyais au bonheur pour toujours

mais aussi lorsqu'ils sont suivis d'une voyelle,

Ces larmes ont coulé premières de tes yeux.

car, en supposant qu'on ne fasse pas sonner l'e, on fait alors sonner Vs. ce qui rappelle une syllabe.

Mais la règle actuelle de proscription est tout à fait déraisonnable, es, es, ent précédés d'une voyelle devraient être admis, mais en même temps ne pas être comptés, parce qu'ils ne sonnent pas.

C'est la joie aujourd'hui, mais demain la tristesse

le mot joie est admis, et le ne compte pas. Comment peut-il en être autrement dans

C'est la joie maintenant, mais demain la tristesse ?

Ye ne sonne pas, mais ne gêne pas plus dans le second exemple que dans le premier.

Ces règles sont des règles pour le plaisir de réglementer.

Ils voyaient est admis et ils \oient est proscrit. Où est la différence ?

Tel est le traitement de Ye muet dans le corps du vers.

Mais ici se présente une question grave.

Faut-il prononcer tous les c muets qui se trouvent dans le corps d'un vers et ils peuvent être très nombreux ?

Les ailes de l'oiseau sont belles, douces, blanches

Si c'était de la prose on prononcerait.

Les ail' de l'oiseau sontbell, doue', blanches.

Seulement, et sans s'en apercevoir, on insistera sur ail' , sur beli, sur doue, plus qu'on ne le ferait sur ciel, beau, doux, par exemple, dans cette autre incise.

Les yeux de cet oiseau sont beaux, doux, caressants

On peut prononcer l'un et l'autre et on sentira cette différence. Eh bien ! pourquoi substituer à la prononciation naturelle de la prose une prononciation artificielle pour les vers ? Cela est choquant.

Les aileus de l'oiseau, sont belleus, douceus, blanches

S'il fallait supprimer le muet sans compensation, nous le comprendrions, car le temps du vers ne s'y retrouverait plus ainsi, non plus que le nombre de syllabes.

Mais la compensation temporale existe, si on prolonge la prononciation de la syllabe précédente, comme nous venons de l'indiquer, et comme le fait la prose.

Cette compensation est-elle légitime ? Oui, nous venons d'observer l'effet que Ye muet disparaissant à la fin du vers laisse sur la voyelle de la syllabe précédente. C'est le même exactement qui se produit ici ; il y a allongement équivalent. Le muet se résorbe, mais après avoir laissé sa trace. C'est cette trace qu'il s'agit de constater.

On prononcera la voyelle précédente i* en l'allongeant, a0 en en amplifiant le son, par exemple, les êtes : belle.

On évitera l'effet très désagréable, et qui rompt l'harmonie du vers, des e muets accumulés .

Il faut cependant éviter les successions immédiates de muets, surtout dans les proclitiques : je te le dis, je te le donne.

b) — Point de vue poétique.

A la fin des vers, Ye muet ou son absence, en produisant les rimes masculines et les rimes féminines, contribue à donner au vers une grande énergie ou une grande douceur, la rime féminine apporte.

en outre, de la sonorité : quant à l'alternance, elle communique un caractère tempéré et moyen.

On peut conserver cette alternance, et donner cependant à l'ensemble de la strophe une nuance de douceur marquée ; il suffit pour cela de rendre la rime croisée, de placer toujours la rime féminine après la rime masculine et de finir par elle. L'effet contraire peut être obtenu par le procédé inverbe, mais il est moins saillant, parce que d'ordinaire on finit en masculin.

C'était au milieu de la nuit, Une longue nuit de décembre, Le feu qui s'éteignait sans bruit Remplissait par moments la chambre, On distinguait les rideaux blancs, Mais on n'entendait pas d'haleine, La veilleuse aux rayons tremblants Languissait dans la porcelaine.

Sully-Prudhomme) .

On peut renforcer ce moyen en ajoutant à la strophe finissant en masculin, un vers féminin surnuméraire : l'effet en est très marqué.

Le jour commence à peine à blanchir les collines,

La plaine est grise encor, Le long des prés bordés de sureaux et d'épines.

Le soleil aux traits d'or .Va pas encore changé la brume en perles fines. (Theuriet).

Mais on peut obtenir un résultat plus complet en composant une strophe ou même un poème en vers exclusivement masculins ou exclusivement féminins ; nous en avons donné des exemples.

Ecoutez la chanson bien douce

Qui ne pleure que pour vous plaire,

Elle est discrète, elle est légère,

Un frisson d'eau sur de la mousse. (Verlaine).

A l'hémistiche, le muet ne peut produire d'effet sensationnel ni s'il est proscrit, ni s'il est élidé. Il en est autrement dans le cas de la césure enjambante ; rejeté sur l'hémistiche suivant, il donne au vers une plus grande douceur.

La plus dou - ce parmi — les éloifrs, C'est ton â — me quenlrouvent tes yeux

Du reste, c'est la langue douce par excellence, l'italien, qui en a conservé l'usage.

Dans le corps du vers, l'e muet imprime aussi sa douceur et sa fluidité. On peut dans certains cas en accumuler dans ce but.

Triste, n'ayant jamais vu sa mère sourire Il tombe sans passé, sans caresse d'amours, Il tombe délaissé, sans que l'âme respire Même le souvenir qui console toujours.

On voit que les e muets sont placés ici à des places symétriques à dessein et qu'ils attendrissent le rylhme.

En résumé, Ve muet communique au vers une grande douceur, quelle que soit sa place, il lui donne aussi son élasticité.

En effet, même en prose, il a cette qualité au plus haut point, et c'est lui en grande partie qui l'a imprimée à notre langue ; suivant les cas, et la familiarité ou la solennité de discours, \'e muet s'efface entièrement, ou s'atténue un peu, ou se développe en entier ; c'est un ressort élastique qui permet dans la même langue de parler, pour ainsi dire, cinq ou six langages différents. En le supprimant, le langage devient vif, énergique, un peu saccadé ; en le développant, il devient de plus en plus élégant et rythmé. Sous l'émotion il disparait, sous la pensée il se dilate. Cette souplesse se retrouve dans le vers, c'est une qualité de la langue française que la versification ne peut qu'amplifier.

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