ET DU RYTHME ASYMÉTRIQUE
Il n'existe point de rythme s'il n'y a pas de symétrie, car ces deux termes se recouvrent. Un vers ou une incise prétendue telle, qui ne se partagerait pas en deux ou trois parties égales par une césure, qui ne serait pas non plus en français du même nombre de syllabes qu'une autre voisine, qui en même temps ne rimerait avec aucun, ne pourrait s'appeler un vers, ce serait un membre indéterminé. Mais la symétrie peut être complète, ou, au contraire, très faible. Par exemple, le vers qui à la fois se divise en deux hémistiches égaux, est de la même étendue que le vers suivant ou lui est proportionnel, et rime avec lui, observe un rythme intégral et entièrement symétrique. Enfin une incise peut ne posséder qu'une de ces symétries ; on la divise en deux hémistiches naturels, mais c'est tout, elle n'a pas la même longueur que les autres et ne rime point ; ou bien elle rime, mais c est tout, elle n'a point la même étendue qu'un autre vers et n'a pas de césure intérieure, ou enfin elle a la même étendue que le vers précédent et le vers suivant, mais c'est tout, elle ne rime point avec lui, elle ne contient pas d'hémistiches. Dans tous ces cas, la symétrie est faible et partielle ; c'est ce que nous appellerons pour abréger le rythme asymétrique, quoique cette dénomination ne soit pas absolument exacte.
11 y a donc des vers qui ne sont qu'à moitié des vers, ou qu'au tiers ou au quart des vers. Cela paraît d'abord impossible. Vers ou prose, ce dilemme semble s'imposer. Il n'en est rien. Il existe un état mixte entre le vers et la prose ; c'est la prose rythmée ou le vers déchu du vers plein, le vers décadent. On monte de la prose au vers, et l'on descend du vers à la prose par une pente insensible, et il y a un point où l'on ne sait trop s'il s'agit de vers ou de prose, c'est un rythme naissant ou un rythme finissant.
La première idée qui vient à 1 esprit, c'est celle d'éliminer ces faux vers, ou ces vers dégénérés. Ils sont incomplets, pourquoi ne pas les intégrer, et en faire des vers complets, normaux, plutôt que de s'arrêter en chemin dans l'imperfection ? N'est-ce pas favoriser la médiocrité dans l'art, que d'agir autrement? D'ailleurs, un texte qui n'est franchement ni de la versification, ni de la prose, perd les qualités de chacune d'elles.
Il faut répondre à cette question au point de vue purement rythmique et au point de vue poétique.
Au premier, il ne s'agit pas de savoir si un rythme est préférable ou non à tel autre, ou s'il est incomplet ; il s'agit seulement de rechercher s'il existe, c'est-à-dire s'il constitue un rythme véritable, d'ailleurs supérieur ou inférieur. S'il en est un, on doit au point de vue scientifique le constater comme tel, on n'a pas la mission de le condamner, ni même de l'apprécier. Or, la prose rythmée possède certainement un rythme, c'est la moitié ou le quart du vers, mais elle a son existence propre. Il en serait ainsi, quand même ce serait un hybride, car il existe des hybrides dans le langage. Il faut même ajouter que l'effet purement rythmique de ce dernier vers est loin d'être désagréable ou nul, qu'il produit même certains effets dont le rythme du vers ordinaire serait incapable, comme certaines variétés très hybrides des fleurs ont des charmes que l'espèce normale ne possède pas.
Au point de vue poétique il en est de même. Certaines expressions ne peuvent être rendues, avec leur mouvement, par le vers rigide, même pourvu de la souplesse relative que les romantiques lui ont donnée; elles sont étouffées dans un cadre trop étroit, et cependant le langage absolument libre de la prose ne leur convient pas non plus, elles ont besoin d'une plus forte cadence, une sorte de sentiment plus élevée que celle habituelle y est renfermée et a besoin d'une expression plus dessinée ; souvent le roman tourne au poème épique. Le théâtre ne veut plus, semble-t-il, de la versification, et cependant un certain rythme lui sied. D'ailleurs, la sensation de la prose rythmée ou du vers prosifié n'est pas la même que celle du vers pur, elle a son charme particulier qui ressemble à celui du mode mineur que nous avons décrit.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les tentatives pour obtenir, à coté du rythme symétrique complet, le rythme asymétrique ou incomplet se sont produites. Depuis fort longtemps, on a tenté de mettre en usage le vers libre, ce qui est de la versification prosifiée et en même temps la prose mesurée, ce qui est de la prose versifiée. Mais récemment un
effort plus énergique a été tenté daus le même sens par l'école dite décadente. Cetefforta souvent porté à faux; a été dirigé par l'ostenta tion. et a détruit tout rythme, dans ce sens on ne peut que le désap prouver, mais il contient quelques idées justes qu'il faut dégager.
Dans cette école, il faut distinguer deux principes : l'un concerne la poésie, il prétend substituer l'imprécis au précis, la vague sensation au sentiment et à la pensée, l'obscurité voulue à la lumière, le symbolisme à l'expresse directe, partout le latent au patent. Nous ne goûtons pas une telle idée, et nous croyons que cette école de ce côté n'a pas d'avenir.
lien est surcertains points différemment en ce qui concerne le point de vue purement rythmique. Sansdoute.il faut rejeter les vers nouveaux qui n'ont de vers que le nom ou qui ne consistent que dans des coupures purement graphiques et non psychiques, de telle sorte qu'il suffirait de séparer les incises sur le livre pour créer des vers. C'est ce qu'on observera dans les prétendus vers suivants que nous trouvons dans un recueil | Lemerre 180,0..
Vers purement graphiques prose.
Mais voici approcher le char Mais voici approcher le char et
Et retentir le sistre retentir le sistre, et voici le Dieu
Et voici le Dieu charmant charniantDionisos couronné de gai
Dionisos feuillage pris à la vigne sacrée Couronné de gai feuillage
pris à la vigne sacrée.
Mais il n'en est pas toujours ainsi, et nous verrons bientôt en détail que les divers procédés que nous indiquons ci-après et qui se justifient rythmiquement ont été sinon proposés pour la première fois, du moins, mis en relief par cette école. Elle a eu seulement le tort de vouloir substituer cette poésie irrégulière à la poésie régulière, tandis qu'il fallait l'y juxtaposer et l'introduire à titre d'exception.
Nous avons, au début du présent livre, fait ressortir quelle différence il y a entre les lois et les règles rythmiques. Ces règles semblent immuables, elles font certainement à un moment donné obstacle au progrès. Il faut les retremper de temps en temps dans les lois, sans quoi elles dévient, leurs motifs ne sont plus compris, et on est induit en erreur. Ce n'est pas tout; il apparaît et il doit apparaître aussi des lois nouvelles, carpas plus que celles de la chimie et de la physique, les lois de la rythmique n'ont toutes été découvertes encore. On
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ne doit donc pas repousser les procédés nouveaux qui étonnent, mais les observer, les critiquer, les soumettre à l'oreille, souverain juge. Si l'on agit ainsi, quelques-uns de ces procédés trouvent leur justification et leur place, ils forment un rythme particulier intermédiaire entre la versification et la prose, un rythxe asymétrique, c est-à-dire, qui n'observe pas à la fois toutes les symétries rythmiques.
Il faut examiner successive nent.
i° La versification prosifiée .
3* La prose rythmée
La première est la conséquence des dérogations successives aux règles du vers, ce qui le rapproche de la prose.
i. — VERSIFICATION APPROCHÉE DE LA PROSE
Nous allons examiner le rythme asymétrique successivement dans l'hémistiche et le vers, dans la strophe, dans le poème.
Il y aura lieu de distinguer i* la structure rythmique, i° l'ettet poétique.
A. — Structure et effet rythmique a . — Dans l'hémistiche et le vers.
Nous devons distinguer révolution déjà accomplie dès le temps de la poésie classique française, tout-à-fait distincte de l'autre, et consistant dans l'introduction du vers libre et de la prose rythmée et celle accomplie récemment par l'école des symbolistes et des décadents, bien différente de la première.
Innovations parmi les classiques.
On sait avec quelle rigueur après une époque fluide le vers français s'étaitconstitué à partir de Malherbe, et combien Boileau en resserra de nouveau les Tègles. Tous les classiques ont suivi docilement ces règles qui souvent étouffèrent les lois. Il y eut cependant des dissidents, et de la plus haute valeur. Les principaux furent Corneille, Molière et La Fontaine. Ils n'osèrent point cependant modifier le vers existant, mais à côté et parallèlement ils en introduisirent un autre, ce fut levers libre.
Le vers libre a été beaucoup étudié de nos jours, surtout d'une ma-
nière historique et chez les auteurs qui l'ont employé. On ne s'est pas demandé quel en est le principe, c'est ce que nous rechercherons.
Le mécanisme en est bien simple. Dans la versification ordinaire, la structure d'un vers consistant d'abord dans le nombre de ses syllabes est toujours symétrique à celle d'un autre vers, et dans les cas rares où il en est autrement, celui de la clausule, par exemple, elle lui est proportionnelle et reste d'ailleurs symétrique au vers d'une autre stance. Ce processus ne comporte pas d exception. Il a du reste, un très grand avantage, c'est qu'un tel vers pourrait à la rigueur se passer de césure, de rime, de tout autre élément rythmique, il suffit qu'il ait le même nombre de syllabes qu un autre pour constituer un vers véritable. Gela se comprend, chaque vers est la coupure d'une phrase, et si chacun d'eux dure le même temps, la phrase sera par là même divisée en deux parties égales ; un balancement est créé, le rythme existe.
Eh bien ! c'est précisément de cet élément essentiel, l'isosyllabie, que le système du vers libre veut le priver. Ce poème se compose de lignes inégales, l'une de trois, l'autre de neuf, l'autre de douze syllabes, souvent le vers dans son étendue syllabique ne trouvant pas de correspondant. Cependant cette diversité n'est pas toujours aussi grande, chaque vers peut trouver celui qui lui correspond, mais un seul est souvent à une grande distance, puis viennent d'autres vers ; dans ce cas il y a plutùt distiques libres que vers libres.
Corneille employait le vers libre au théâtre, avec une certaine timidité. Ainsi il ne mélange que l'alexandrin et l'octosyllabe, dans les vers suivants :
Plaise au roi ne pas oublier Qu'il m'a depuis quatre ans promis un bénéfice, Et qu'il avait chargé le feu Père Perrier
De choisir un moment propice Qui pût me donner lieu de l'en remercier :
Le P?>re est mort, mais j'ose croire
Que si toujours sa Majesté
Avait pour moi même bonté, Le Père de la Chaise aurait plus de mémoire
Et le jerait mieux souvenir Qu'un grand roi ne promet que ce qu'il peut tenir
Molière est beaucoup plus hardi. Il a employé dans ses vers libres jusqu'au disyllabe et au monosyllabe, les vers composés de cinq, sept
et neuf pieds sont rares. Les tout petits vers sont fréquents et forment comme une clausule de poème amorphe, en dehors de toute stance.
Même it m'est arrivé quelquefois de manger
Le berger... (II, 96, 29)
Deux belettes à peine auraient passé de front
Sur ce pont. .. iui, 209, 16
Et le gouvernement de la chose publique
Aquatique. ■■ (I, 309) 119;
C'est promettre beaucoup, mais qu'en sort-il souvent ?
Du vent.... (I, 4gS, i3)
L'homme au trésor arrive et trouve son argent
Absent... (II, 444, 207
Que doit faire un mari, quand on aime sa femme ?
Rien (V, n4, 161)
Quelquefois c'est l'inverse et le petit vers est au commencement.
Les Troyens.
Après dix ans de guerre autour de leurs murailles. Avaient lassé les Grecs qui par mille moyens,
Par mille assauts, par cent batailles.
N'avaient pu mettre à bout cette fière cité.
Ici il n'y a, sauf au premier vers, que mélange de l'alexandrin et de l'octosyllabe.
En général, en effet, dans la même pièce La Fontaine n emploiera que des vers pairs ou des vers impairs quant à leur nombre de syllabes ; cependant il opère quelquefois un virement entre les deux ; c'est le vers de trois syllabes qui sert alors de transition, ainsi que l'a remarqué M. de Grammont. Le plus souvent, il n'emploie que des mesures paires, des vers de 12, 10 et 8 syllabes, dont les uns sont le développement des autres, on ne trouve, ainsi que le remarque M. Charles Conte, jamais chez lui un vers de sept syllabes entre deux vers de huits lia donc observé assez constamment la distinction entre les vers pair, et les vers impairs, sauf pour la clausule.
Molière pratique le vers libre plus largement.
do
(la
Remerciement au Roi
Voire paresse enfin me scandalise.
Ma Muse, obéissez-moi,
Il Jaut ce matin, sans remise, Aller au lever du Roi Vous savez bien pourquoi ; Et ce vous est une honte De n'avoir pas été plus prompte A le remercier de ses fameux bienfaits, Mais il vaut mieux tard que Jamais, Faites donc votre compte (io S.) D'aller au Louvre accomplir mes souhaits.
Seulement il faut remarquer que dans le groupe des 6 premiers vers, tous ceux d'ordre correspondant (i, 3; 5), sont pairs, et les autres (a, 4, 6) impairs et de 7 syllabes et que dans la seconde partie tous sont pairs ; il n'y a donc point emploi fait au hasard.
(10 s.) Résolument — par Jorce ou par amour,
17s.) Je veux savoir de toi. traître,
(10 s.) Ce que tu fais, d'où tu viens avant jour
(6 s. Où tu vas, à qui tu peux être
(10 s. ) Je Jais le bien — et le mal tour à tour
fias. Je viens de là, vais là, — j'appartiens à mon maître.