‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 77 sur 97 · ET CELUI DE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

ET CELUI DE LA MUSIQUE

Le rythme consiste essentiellement i° dans la tonalité, a0 dans la mesure ou coupure du temps, 3* dans la symétrie entre les diverses unités rythmiques. Le premier élément concerne la matière même du vers, le second a trait au temps, le troisième à l'espace. Nous avons déjà exposé cette théorie en d'autres études.

La tonalité est essentiellement différente dans la versification et dans la musique, quoiqu'elle soit identique dans les deux sur quelques points ; c'est ainsi que le retour ou la répétition du motif musical ressemble singulièrement, suivant les cas, à la rime ou au refrain.

Mais c'est dans la mesure et dans la symétrie que la ressemblance est plus grande et c'est là que nous voulons l'étudier en ce moment.

Il faut entendre exactement par mesure la division du temps en coupures égales. C'est ainsi qu'en musique dans la mesure à quatre temps le temps total est coupé en quatre fragments égaux, chaque fragment peut contenir un plus ou moins grand nombre de notes, des noires, par exemple, ou leur équivalent en un plus grand nombre de croches ou en un plus grand nombre de doubles croches, mais, quelque soit le nombre de notes incluses, la durée du temps de cette fraction reste la même. Il faut entendre par symétrie le même dessin dans deux ou plusieurs mesures qui se suivent, par exemple, la mesure à quatre temps sera suivie d'une autre mesure à quatre temps et les temps forts seront distribués de la même manière. La symétrie peut être plus complète si chaque mesure se correspond, croche à croche, demi-croche à demi-croche, mais cette symétrie parfaite n'est pas nécessaire.

Occupons nous d'abord de la mesure et voyons si les diverses mesures

musicales sont applicables à la versification, si l'on y rencontre la mesure à deux et celle à quatre temps, la mesure à trois temps, celle à trois six, en un mot, les deux grands systèmes de mesures : la mesure binaire et la mesure ternaire, et comment.

Avant d'examiner le vers en entier, ou même un hémistiche, il faut prendre l'élément le plus simple du vers, l'élément rythmique ; or, cet élément n'est pas la syllabe, quand il s'agit du temps ; la syllabe, c'est la note elle-même dans la mesure, mais elle n'est pas la mesure elle-même. L'élément temporal le plus simple est le pied.

Le pied est bien connu dans la rythmique gréco-latine et même dans la rythmique germanique ; c'est la réunion tantôt de syllabes brèves et d'une syllabe longue, tantôt de syllabes atones ou non accentuées et d'une syllabe accentuée ; la syllabe longue ou celle tonique marque le commencement ou la fin du pied, c'est-à-dire, de la mesure, et en général possède une valeur équivalente à celle de deux syllabes brèves réunies, ou de syllabes atones réunies. Mais existe-til dans la versification française? Si non, il n'y a aucun rapport entre le rythme de celui-ci et le rythme musical; si oui, la ressemblance va éclater aussitôt.

On a cru longtemps que le vers français ou tout au moins l'hémistiche n'est que le conglomérat d'un certain nombre préfix de syllabes ; dans ce cas, point de divisions temporales intérieures, un vers, mais point de pieds. Les métriciens modernes, entre autres, Becq de Fouquières, ont dissipé cette erreur. Le vers français se décompose en un certain nombre de pieds, c'est une vérité acquise qu'il est désormais inutile de démontrer.

Le pied se compose en français d'un temps fort et d'un temps faible, ces deux temps ont la même durée temporale, ce n'est donc pas au point de vue de la durée qu'on les appelle forts et faibles, mais en ce que le temps fort est marqué par l'introduction d'un élément syllabique plus énergique, c'est ainsi que, lorsque le temps faible est rempli par deux syllabes non accentuées, le temps fort le sera par une syllabe accentuée. L'accentuation a en français ceci de particulier, qu'elle n'élève pas seulement la voix, et n'en augmente pas seulement l'intensité, mais en prolonge aussi la durée

La syllabe accentuée devient donc longue, au moins rythmiquement.

Le pied le plus simple en français est celui qui contient deux syllabes, l'une accentuée et l'autre non accentuée. Ce pied est rare, parce que, si l'on divise le vers, surtout un long vers, en pieds de deux syllabes, les

coupures seront trop fréquentes, et donneront une grande monotonie, puis, une suite de pieds de cette sorte sera difficile à trouver à cause de la structure de la langue En effet, il faut alors que l'accent tonique alterne de deux syllabes l'une, ce qui ne se rencontre pas d'habitude, cet accent n'étant contenu qu'une fois dans un mot, et l'accent secondaire n'étant que peu marqué. Il faudrait pour obtenir ce résultat une suite de mots de deux syllabes, tous oxytons, ou, au contraire, tous paroxytons.

Même cela ne suffirait pas, car les proclitiques soût nombreux en français, ils se composent surtout des prépositions et des articles non accentués qui ne faisant qu'un toniquement avec le substantif transforment les dissyllabes en trisyllabes, ce qui rend impossible l'alternance nécessaire. En raison de cette circonstance, il faut supposer pour les pieds de deux syllabes des monosyllabes. Il en existe, par exemple, dans cet hémistiche.

Le jour | n'est pas \ plus pur

qui contient successivement trois iambes rythmiques ou accentuels.

En outre, on peut en trouver un plus ' grand nombre en tenant compte de l'accent secondaire.

A quelle mesure musicale correspond ce pied de deux syllabes ?

La syllabe accentuée valant temporalement le double de la syllabe non accentuée, le pied: le jour, correspond à une croche, plus une noire, le tout vaut trois croches (le correspond à la croche, jour correspond à la noire). C'est la mesure à trois temps. On doit, p ir conséquent , en scandant mettre deux fois plus de temps à prononcer le mot jour qu'à prononcer le mot temps, ou la scansion est fausse.

Le pied, outre qu'il est difficile à obtenir dans la versification française pour les motifs ci-dessus donnés, est peu harmonieux, il est claudicant, l'ensemble du temps faible n'y correspond pas au temps fort, le contraire seul donnerait une pleine satisfaction à l'oreille. Il est vrai qu'un tel pied, l'iambe, est fréquent dans la versification gréco-latine, mais c'est que la chute y est moins marquée, la quantité pure étant moins énergique que l'accent.

Le pied français de deux syllabes peut, théoriquement au moins, et comme tous les autres pieds que nous examinerons tout-à-l'heure, être de rythme descendant. Les pieds ci dessuscités sont de rythme ascendant, c'est-à-dire que le temps faible y précède le temps fort, le rythme y monte, est iambique ; ils peuvent aussi être de rythme descendant,

— mi —

le temps fort y précédant le temps faible, être trochaïques, par exemple dans l'exemple suivant :

Viens pe \ tit oi \ seau etc.

On commence par le temps fort dans cette mesure. Cette tournure est la seule admise dans la musique. Quand on y rencontre la tournure iambique.

Le jour \ n'est pas | plus pur

On convertit le rythme ascendant en rythme descendant au moyeu d'une anacruse musicale, c'est-à-dire qu'on rejette en dehors de toute mesure le premier temps faible et que l'on scande musicalement désormais ainsi.

Le | jour n'est | pas plus | pur que etc.

La versification latine admet aussi bien le rythme descendant que le rythme ascendant, et au moyen del'anacruse le dernier peut, quand on le veut, dans la scansion, se ramener au premier ; dan* ce cas, il se met d'accord avec le rythme musical. La langue française, au contraire, résiste au rythme descendant, cela tient à sa structure et à la place de l'accent dans ses mots. Celui-ci est toujours sur la dernière syllabe non-muette;la prose a déjà partout le rythme iambique ou descendant, il est presque impossible de donner à la versification la direction contraire, ce serait faire remonter un fleuve, cela crée cependant un désaccord assez grave entre son rythme et celui de la musique.

Tel est le pied de deux syllabes qui a en français une existence plutôt théorique, mais qui nous a servi à examiner le rythme près de sa racine. Ce pied est une mesure à trois temps se composant d'une croche et d'une noire, le pied immédiatement supérieur est celui de trois syllabes. Voici une suite de pieds ainsi formés, ils sont faciles à trouver, car ils composent le fond de l'alexandrin classique pur.

Oui je viens \ dans son temple \ adorer | l'Eternel

Ce pied constitue une mesure à deux temps, la syllabe accentuée y valant les deux syllabes non accentuées réunies. Dans le pied ou mesure à deux temps : dans son temple, dans correspond à une croche, son à une autre croche et temple à une noiret Ce rythme est un des plus

naturels et des plus usités, ce pied se trouve dans l'alexandrin, et aussi dans le vers de neuf syllabes et dans celui de six. Dans celui de neuf syllabes.

Le soleil | me réchauffe | et m éclaire

Dans celui de six.

Ah ! bien loin j de la voie Où marche \ le pécheur.

Le pied suivant est celui de quatre syllabes, il est la réalisation, dans la versification, de la mesure à trois -six.

Dans les vallons \ sur les grands monts \ parmi le flot \ Un souffle passe

Dans le pied : dans les vallons, il y a trois syllabes non accentuées valant ensemble seulement la dernière syllabe accentuée; dans -f- les-jval = Ions, il faut donc traduire le pied entier par six croches dont trois sont retenues par la syllabe accentuée Ions. C'est exactement la structure de la mesure à trois-six, sauf que dans la mesure musicale le temps fort peut être résolu quanta la durée et représenté par trois notes, en se bornant seulement à faire ressortir le temps fort par l'intensité.

Ce pied de quatre syllabes, cette mesure à trois-six, est usitée dans les alexandrins bicésurés comme dans l'exemple ci-dessus et aussi dans le vers de quatre syllabes et dans celui de seize divisé en quatre parties.

Le pied suivant est celui de cinq syllabes. En voici un exemple.

Mon petit enfant | reste tout petit \ pour qu'on s'aime bien

Ce pied déjà considérable par le nombre des syllabes et qui, comme nous allons le voir tout à lheure, tend à se décomposer en deux pieds ou deux mesures, contient (l'élément tonique valant à lui seul les éléments non toniques réunis; une valeur de huit croches dont quatre sont absorbées par la syllabe tonique fant et les quatre autres se répartissent entre les quatre syllabes précédentes. La mesure est à deux temps, chaque temps contenant quatre doubles croches. Cela lui donne une grande rapidité, car il faut, pour scander ainsi, ce qui est la vraie scansion, prononcer : mon petit en dans un temps aussi court, que la dernière syllabe fant. Aussi le pied de cinq syllabes est-il tout à fait léger.

Mais ce pied tend à se dissocier et à se résoudre en deux pieds différents, l'un de trois syllabes et l'autre de deux. En effet, si nous décom-

posons chacun des pieds ci-dessus, nous verrons qu'ils contiennent, sinon deux accents rythmiques, au moins, deux accents toniques, lorsqu'il ne devrait y en avoir qu'un.

Mon pelit \ enfant \ reste tout \ petit \ pour qu'ons'ai \ me bien

Chaque pied contient deux accents, ce qui est conlraireà la définition même du pied. Par ce fait l'existence de deux pieds véritables est révélée dans le pied unique apparent.

Il faut donc diviser ainsi.

Mon petit \ enfant || reste tout | petit \\pour qu'on s ai \ me bien ||

Ainsi divisé, ce vers présente un second hémistiche un peu irrégulier, nous en ferons abstraction pour le moment et nous ne considérerons que le premier et le troisième.

Mon petit \ enJant\\pour qu'ons'ai | me bien\\

En réalité, au lieu de deux pieds, chacun de cinq syllabes, on peut découvrir quatre pieds.

Mais alors ces quatre pieds sont inégaux il y en aura deux de trois syllabes et deux de deux syllabes. La cadence n'est-elle pas rompue, puisque toutes les mesures, toutes les divisions du temps, doivent être égales entre elles ?

Cette difficulté nous conduit à celle des mesures consécutives inégales ou paraissant inégales que nous trouverons un peu plus loin, nous ne voulons pas anticiper, nous avons seulement voulu remarquer la tendance à la dissociation qui atteint les pieds d'une certaine étendue.

Mais cette dissociation n'est pas inéluctable. Elle peut n'avoir pas lieu et le pied de cinq syllabes rester indivisible. Il faut à cet égard bien distinguer, en français surtout et dans les langues romanes, l'accent tonique et l'accent rythmique ; l'accent rythmique est l'accent tonique employé pour marquer le rythme, l'accent simplement tonique est, au contraire, celui quelerythmeefface. Comment le rythme peut-il effacer l'accent tonique, puisqu'au contraire il s'appuie sur lui? C'est que l'accent tonique est celui qui fait dominer une syllabe d'un mot sur les autres syllabes de ce mot et sur les proclitiques et les enclitiques qui en dépendent, mais à côté il existe l'accent logique qui fait dominer un mot avec son accent tonique sur un autre mot avec le sien. Par exemple, dans le pied ci-dessus cité : mon petit enfant : petit est

porteur d'un accent tonique et enfant d'un autre accent tonique, mais le premier de ce9 accents est dominé par le second, de manière à s'eflacerdans une prononciation rapide, et au lieu de : mon petit enfant on dit : mon-pelit-enfant. Cet accent qui a vaincu- l'autre et fini par rester seul, l'accent logique employé dans la versification, devient l'accent rythmique.

Ajoutons cependant que le pied de cinq syllabes n'est pas admis par Becq de Fouquièrea qui le dissocie toujours eu deux pieds distincts. Mais il existe et réalise la mesure exacte à trois-six.

En effet la longueur du vers et le reste d'accent de lit, et d'ailleurs le principe que la sUlabe accentuée vaut le double de la syllabe non accentuée, font que la syllabe /ant égale les syllabes atones précédentes.

Nous allons voir que dans les pieds plus étendus la force de la dissociation devient plus graude.

Le pied de six syllabes est fréquent eu français dans le vers du même nombre de syllabes ; il se dissocie toujours en deux pieds de trois syllabes chacun.

Ah ! bien loin | de la voie

Dans celte dissociation on aboutit à deux pieds inégaux. Oà mar | che le pécheur

Pieds inégaux dont nous réservons l'explication, comme nous l'avons déjà fait pour le pied de 5 syllabes.

l'eut-on réunir les deux pieds composant le pied de six syllabes pour n'en faire qu'un seul, en d'autres termes, existe-il un pied de six syllabes, dans lequel la tonique vaudrait autant que les cinq autres ? Nous ne le croyons pas ; la longueur de l'incise exige ici un certain repos sur la tonique qui se trouve au milieu et empêche aussi la tonique finale de valoir autant à elle seule que la tonique et les atones précédentes ; dès que celte prédominance est détruite, il n'y a plus de pieds proprement dits. 11 reste deux pieds distincts de trois syllabes chacun si les pieds sont isochrones, d'un nombre différent de syllabes, si les pieds sont hétérochrones. Cependant ces deux pieds conservent une certaine subordination entre eux, quoique Becq de Fouquières calcule autrement, la première tonique est considérablement atténuée et la seconde gagne ce qui est perdu par la première II y a ici non un pied de six syllabes, mais un mètre comme dans la métrique latine.

Le premier pied joue le rùle de Ihésis vis-à-vis du second pied qui joue celui d'arsis.

Dans le vers suivant par exemple, voici qu'elle serait la division si l'on ne teuaitpas compte de cette nuance.

Oui, je viens \ dans son temple \ adorer | l'Eternel

En donnant aux syllabes viens, temple, er d'adorer et el d'éternel, la même force et la même durée et à chacun une durée égale à celle des syllabes atones précédentes.

La réalité est autre et il faut scander ainsi.

Oui je viens \ dans son temple adorer | l'Eternel

Ce qui est perdu en durée par le mot viens est reporté sur le mot temple, la durée du mot temple est même atténuée à son tour au profit de celle du mot Eternel qui à la fin du vers amène une plus grande insistance avant le repos.

Le mètre, à coté du simple pied qui subordonne les pieds au lieu de les coordonner seulement, est bien connu dans la métrique grecque.

En réalité, il n'y a donc pas de pied de six syllabes, mais seulement un mètre de six syllabes, se composant de deux pieds isochrones de trois syllabes, ou de deux pieds hétérochrones,

Le mètre de six syllabes est la base de l'alexandrin, tandis que le décasyllabe dans sa formule chanson de Rolland) 4 -f- 6 est un dérivé de l'hexamètre latin.

Nous croyons, en outre, que l'explication doit être différente pour le vers de cinq syllabes qui réalise exactement la mesure à trois temps.

Il y a des verset des hémistiches de sept syllabes, quoiqu'ils ne soient pas très usités, surtout les seconds. Mais y a-t-il des pieds de sept syllabes? Théoriquement cela ne serait pas impossible.

Mais il faudrait faire abstraction des accents toniques.

Il y a donc ainsi, comme tout à l'heure et à plus forte raison,un mètre et non un pied ; les deux pieds se dissocient et on obtient :

l"r PIEU 2* PIED

décliner vers leur penchant

La réunion de huit syllabes en français est la dernière qui forme un pied apparent, puisque l'octosyllabe français se fait sans césure, et ce

pîed, s'il existait, serait d'une grande étendue. Il faudrait effacer en passant des toniques bien fortes, mais il n'existe pas. Il ya un vers, un hémistiche ou un, mètre de huit syllabes, il n'y a pas de pied de cette nature.

Une première preuve nous est apportée par le vieux français. A l'origine, l'octosyllabe est divisé en deux parties par une césure médiane. Voici un exemple de cette coupure régulière.

Sur le berceau — grave et joyeuse, Comme une voix — d'argent et d'or, Pour endormir l'enjant qui dort, Chante le chant de la berceuse.

La lune au clair regard se lève, Le bon soleil est au repos, Les bêtes dorment sous leurs peaux.

Les arbres dorment sous leur sève.

Les jours si longs pour les petits Qui n'ont encor sou* leur paupière Qu'un rayon Jaible à la lumière Doucement tombent dans les nuils.

Ce n'est que plus tard que cette césure qui sépare nettement les deux pieds disparaît.

La lampe \ est l'amie | et la sœur De celui | qui travaille | et veille

Il y a là dans chaque vers des pieds bétérochrones.

Au delà de 8 syllabes il est inutile de chercher des pieds. Les vers supérieurs sont séparés par la poésie française régulièrement en plusieurs hémistiches.

Il résulte de cet examen que les seuls pieds qui existent en français sont :

Le pied de deux syllabes peu usité qui correspond à la mesure à trois temps.

Celui de trois syllabes très usité qui correspond à la mesure à deux temps.

Celui de quatre syllabes qui correspond à la mesure à six-huit (six croches .

Celui de cinq syllabes qui correspond à la mesure à deux temps, mais qui le plus souvent se divise en deux pieds.

Il n'y a pas de pied au-delà, mais seulement des hémistiches.

Dans la constitution de ces pieds il n'est pas nécessaire que la séparation entre eux se fasse par une fiu de mots. La fin de mot n'est exigée qu'à la césure pour distinguer les différents hémistiches dans le vers, et môme avons-nous vu dans notre chapitre de la césure, que cela n'est pas toujours nécessaire et qu'à côté de la césure ordinaire, se trouve une césure purement phonétique, très usitée en Italien et en Espagnol, où la séparation entre les hémistiches ne se marque que par l'accent tonique seul. Mais, en ce qui concerne les pieds, lintervention de 1 accent tonique suffît pour les détacher suffisamment. Oui c'est Dieu | qui m'appelle \ et m'éclaire.

Voilà trois hémistiches dont chacun se termine par une fin de mot et par une syllabe tonique, il y a là trois pieds bien formés. A ce point de vue, la syllabe tonique suffit.

La ressemblance du rythme musical et du rythme de la versification est donc frappante en ce qui concerne la mesure. Le pied correspond à la mesure proprement dite II peut être à deux temps, à trois temps, à six-huit, etc. La seule différence est que la mesure musicale peut renfermer un plus ou moins grand nombre de notes ; si les notes sont plus nombreuses dans le même espace de temps, elles se chanteront généralement plus rapidement, voilà tout, tandis que chaque pied poétique renferme un nombre de syllabe préfîx, la versification est plus rigide que la musique ; cependant nous allons voir tout à l'heure cette différence s'atténuer.

Mais ce qu'on ne rencontre pas dans la musique et ce qui étonne à première vue dans la versification française, ce sont des mesures se suivant hétérochrones. Dans la musique à certains intervalles on trouve bien un système à trois temps qui suit un système à deux temps, mais on ne fait pas alterner incessamment un des systèmes avec l'autre, et d'autre part, à quelque système qu'elles appartiennent, les mesures sont égales, sauf l'accélération ou le ralentissement du mouvement général. Y a-t-il une explication de cette divergence, ou encore cette divergence n'est-elle qu'apparente?

Dans l'alexandrin même classique et à l'intérieur de chaque hémistiche, le premier pied peut contenir deux syllabes et le second quatre, ces deux pieds semblent donc hétérochrones et le temps inégalement partagé, ce qui détruit toute mesure.

Il était | plein d'esprit | de sens \ et de raison

S'il n'y avait pas d"accent tonique dans ce vers , l'hétérochronie des pieds serait bien définitive, car trois syllabes indifférentes demandent plus de temps que deux pour être prononcées.

Mais, si, comme je le dois, je tiens compte des accents toniques, il va se produire unentraînementdont voici les conséquences.

Lorsque j'ai prononcé le premier pied il était (mesure à deux temps) cette mesure s'imprime dans mon oreille. Cette impression se corroborepar la seconde mesure qui suit, plein d'esprit, laquelle se prononce naturellement de la même façon ; en même temps j'ai dans l'oreille la durée que doit avoir le pied entier. C'est alors que survient le troisième pied qui n'a que deux syllabes, déjà entraîné à une coupure uniforme du temps ; cette mesure contenant quatre croches, une sur de et trois sur sens, le mot sens aura ainsi une noire pointée. J'arrive enfin au 4* pied et de raison qui contient k syllabes, je lui donne toujours la même durée, quoiqu'ici le nombrede syllabes soit le double de celui des syllabes du pied précédent, et en même temps j'y trouve la mesure à six huit qui se ramène à ha mesure à deux temps et qui permet de prononcer trois syllabes dans la même durée que celle pendant laquelle on prononce deux syllabes dans la mesure à deux temps.

La versification française emploie donc, en réalité, dans les pieds qui composent le même vers une complète isochronie, et les mesures qui se suivent sont ramenées indistinctement au système de la première. Dans ce but, les syllabes atones mêmes et les toniques sont prononcées tantôt plus vite, tantôt moins, leur durée est élastique, le cadre et les divisions du temps restent invariables.

Le même résultat existe, quoique dans une mesure moins forte, dans la métrique gréco-latine. Là, le système quantitatif dominant, les syllabes ont une durée beaucoup plus fixe.

Cependant très souvent le spondée se prononce dans le même temps que liambe ou le trochée ; de même, le dactyle peut se condenser de manière à se prononcer dans le même temps qu'un trochée, et l'anapeste de manière à être aussi rapide qu'un iambe. Ces pieds sont dits cycliques ou irrationnels.

Les pieds cycliques, qui forment une exception dans le rythme gréco-latin, sont ainsi une habitude dans la rythmique française. En cela, celle-ci est beaucoup plus parfaite et suitde plus près le rythme musical. De même qu'on peut diminuer ou augmenter en musique le nombre de3 notes dans chaque mesure, de même on peut diminuer ou augmenter le nombre des syllabes dans chaque pied, seulement il y a un maximum, la syllabe reste toujours plus rigide que la note.

Cette flexibilité du pied dans le vers français est pour lui une cause de supériorité, il acquiert ainsi une grande variété, accélère ou ralentit à chaque instant son mouvement.

Cependant un pied français plus rigide était plus habituel dans l'ancienne manière de versifier et on tend à lui donner de plus en plus cette souplesse. Quelques-uns prétendent que c'est un mal, et que l'alexandrin, par exemple, où chaque pied est originairement et normalement de trois syllabes est préférable: nous ne le pensons pas, car cela imprime une grande monotonie. Il en serait de même en musique si toutes les mesures à deux temps contenaient invariablement une noire par temps ou deux crocbes par temps.

C'est cependant sur la musique et sur la nécessité de faire des vers qui puissent être chantés commodément qu'on s'appuie pour demander que chaque pied ait le même nombre de syllabes. Il est évident que cette régularité parfaite convient parfaitement au chant, surtout au chant régulier et un peu monotone des cantiques et de la chanson populaire, mais elle n'est pas nécessaire, comme nous le verrons au chapitre suivant. Il est bien entendu que nous ne parlons en ce moment qu'au point de vue de la mesure proprement dite et non à celui de la symétrie de vers à vers.

En restant encore sur le terrain de la mesure dans le même vers nous trouvons donc une correspondance parfaite entre le rythme poétique et le rythme musical.

Mais il apparaît et il reste dans la versification française cette différence irréductible entre les deux, c'est que le vers a un rythme ascendant exigé par la structure de la langue, tandis que la musique a un rythme descendant.

Le rythme de la musique est thètique ou anacrusique . Il est thétique ou régulier lorsque la mesure commence par le temps fort, il est anacrusique lorsque la mesure commence bien encore parle temps fort, mais qu'elle est précédée d'un temps faible en dehors de toute mesure, ou plus exactement, comme l'absence de cette mesure est impossible, quand il existe une mesure initiale et surnuméraire composée d'un silence plus un temps faible.

Le rythme de la versification française ne peut coïncider avec celui de la musique que par l'intermédiaire du système anacrusique. Mais il faut bien le dire, si Yanacruse est introduite dans le vers français, et celui-ci rendu trochaïque, on scande ainsi à chaque instant au rebours du courant naturel de la langue. La finale d'un vers doit se compléter par

le commencement du vers suivant. Nous n'avons pas à insister sur ce point, la réduction théorique du rythme ascendant en rythme descendant est possible et comble l'intervalle.

Nous n'avons jusqu'à présent envisagé que la mesure, il nous reste à étudier la symétrie.

La mesure exige que toutes les fractions de temps soient égales, la symétrie veut que deux phrases musicales, que deux vers, présentent le même dessin rythmique.

Voici, par exemple, un vers de quatre syllabes qui suit un vers de trois et est suivi d'un vers de cinq, il y aura bien séparément des vers, mais ils n'auront aucune symétrie entre eux. De même, des vers de cinq syllabes se suivent, mais l'un a le temps fort au commencement etl'autre à la fin, ou l'un finit par un temps fort et l'autre par un temps faible (rime masculine, rime féminine) il n'y a plus de symétrie. Dans la versification gréco latine, cela serait encore plus sensible, on pourrait citer le cas où un vers à système ascendant serait suivi d'un vers à système descendant, celui où un vers dactyliqueserait suivi d'un vers trochaïque, etc. La musique répugne absolument à cette absence de symétrie. Bien plus, elle a une grande propension à répéter dans la phrase musicale suivante le dessin rythmique complet de celle qui précède et de faire ressortir telle note à la même place.

Mais la versification est tenue, elle aussi, de la même symétrie, seulement elle la suit moins exactement, elle n'est pas obligée à reproduire le même dessin rythmique complet. C'est ainsi qu'elle peut faire suivre un alexandrin trimètre d'un alexandrin dimètre , qu'elle répartit inégalement les syllabes entre les pieds dans deux vers qui se suivent. Elle le fait même constamment dans l'octosyllabe.

Je rêve | et la pâle rosée Dans les plaines | perle sans bruit, Sur le duvet | des fleurs | posée Par la main fraiche | de la nuit

Si l'on veut mettre ces vers en musique, on éprouvera une grande difficulté. Lorsqu'on emploie une phrase musicale à dessin rythmique symétrique et qui par conséquent coupe chaque vers par un temps fort et par deux mesures égales on ne trouve plus de coïncidence entre les temps forts de la musique et ceux du vers. Il faudra que la musique se plie au vers, de telle sorte qu'elle fasse coincider des temps forts, en faisant entrer dans chaque mesure un nombre de notes diffé-

redites et correspondant à celui des syllabes que le rythme du vers introduit dans chaque mesure. C'est, du reste, ce que nous examinerons au chapitre suivant où il s'agit du vers chanté.

Le rythme poétique varie donc beaucoup plus sa composition du pied de vers à vers, que la musique celle de sa mesure de phrase musicale à phrase musicale, et il peut en résulter en fait de nombreuses discordances, mais en principe le fond de symétrie existe dans les deux, ei la musique peut, aussi bien que la versification, diversifier son dessin rythmique.

Ya-t-il dans le rythme de la versification, comme dans celui de la musique, des points d'orgue et des silences? Les premiers existent, mais comme dans. la musique elle-même, sont en dehors du rythme proprement dit, ils dépendent de l'accent oratoire distinct de l'accent tonique ou même rythmique, de même qu'en musique ils ne sont qu'expressifs. Les silences sont beaucoup plus importants, ils ont pour correspondants précisément les césures et les fins de vers qui entraînent un silence après une insistance ; ces silences sont aussi nécessaires et fréquents dans la musique chantée ; dans l'instrumentale ils ne sont plus que volontaires.

Ces deux éléments prennent uneimportance particulière dans la versification, lorsqu'il s'agit du vers catalectique.

Levers de dix syllabes divisé en deux hémistiches de cinq a été considéré plus haut comme un vers complet et chacun de ses hémistiches comme des hémistiches complets, mais on peut aussi les cocsidérer comme incomplets à ce point de vue, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, le vers décasyllabe dans sa formule 5 + 5 serait bicatalectique de celui de douze syllabes 6 -f- 6, et son hémistiche, catalectique de celui de l'alexandrin.

Les vers déjà cités.

Quand rentrés au nid \ nous lisions ensemble,

Tu m'as dit un soir \ un long soir d'hiver, (Manuel).

peuvent être considérés rythmiquement comme la réduction de ceux-ci.

Rentrés en notre nid quand nous lisions ensemble,

Tu me disais un soir, en un long soir d'hiver.

A la fin de chacun des hémistiches on a supprimé une syllabe de thésis, de sorte qu'on peut scander ainsi.

Quand rentrés \ au nid ( ) | nous lisions \ ensemble ( |

Le i" et le 3* pied sont entiers, le a* et le 4' sont apocopes et la syllabe qui manque est remplacée, partie par le prolongement de la syllabe précédente, partie par un silence. C'est ce qui a lieu dans le pentamètre latin. Nous avons dans notre étude sur le mode mineur particulièrement traité ce sujet.

En musique nous possédons le même dessin quand dans une mesure à deux temps le premier est rempli par une croche et par la moitié d'une noire pointée, et le second temps par le surplus de cette noire pointée ou par le surplus de la noire simple suivie d'un silence.

C'est ainsi que dans les cas les plus exceptionnels la ressemblance du rythme musical et du rythme poétique ne fait que se compléter et devenir plus frappante.

Elle le paraîtrait bien plus encore si nous poursuivions notre comparaison sur le terrain de la sonorité ou sonance elle-même, c'est-àdire, du matériel du rythme.

Nous avons emprunté en partie à Becq de Fouquières la théorie cidessus, relative à la mesure temporale des différentes parties du vers, et au rôle important que jouent sous ce rapport et l'accent tonique et l'accent rythmique. Il est pourtant deux points importants que nous critiquons dans sa théorie.

Suivant lui l'alexandrin est le prototype de la longueur du vers, c'est en même temps la longueur maxima, d'ailleurs il l'assimile à l'hexamètre et il en tire la conséquence que, comme celui-ci, il renferme vingt-quatre atomes de temps. Cette fixation nous semble arbitraire. Le vers de quinze syllabes est aussi naturel que celui de douze qui, par conséquent, ne saurait être un maximum ni même une durée moyenne. D'autre part, en notant en musique le rythme de l'alexandrin, par exemple, il admet que chaque mesure se compose de la tonique et des atones qui suivent jusqu'à la rencontre de la tonique suivante qui forme un nouveau pied ; rien de plus juste, et même chaque mesure possède ainsi fournie une durée totale égale à celle des autres mesures du même vers : l'importance de la tonique a été parfaitement mise en relief par lui. A l'intérieur de chaque pied, la mesure est à six huit et par conséquent comprend une noire pointée et trois croches, ce qui est parfaitement admissible. La tonique étant représentée par une noire pointée vaut trois croches, mais seulement en principe, car elle peut, en réalité, valoir plus ou moins suivant le nombre de syllabes atones dont chacun vaut vraisemblablement une croche. En supposant l'alexandrin suivant, ainsi coupé.

Oui, je viens — dans son temple — adorer — l'Éternel

Conformément au rythme musical, il commence par le temps fort, et ce qui précède forme anacruse, on le scandera donc ainsi :

Oui je || viens dans son — temple ado — rer VEIer \\ nel

La oatalexe finale se rejoint à l'anacruse initiale pour fournir un temps, de sorte qu'il y a en tout 4 mesures.

La première après l'anacruse est viens dans son. Elle se notera ainsi ; sur viens une noire pointée plus une croche, et sur dans et son, 'sur chacun une croche. La durée de la tonique sera donc amplifiée parce qu'il y a peu d'atones dans le pied.

Au contraire, dans ce vers :

On s'ado || rait d'un bout à — l'autre de la || vie.

Il y a trois mesures seulement.

Dans le pied qui suit l'anacruse rait d'un bouta chacune des syllabes atones d'un bout à conserve la valeur d'une croche, et il ne reste plus à la tonique rait que son compte normal, d'une noire pointée = trois croches.

Dans cet autre vers.

Et tout est || fixe et pas un cour-sier ne se — cabre.

La première mesure après l'anacruse fixe et pas un cour donne à la tonique fixe la valeur d'une noire seulement = deux croches, les quatre autres croches étant prélevées par les quatres atones qui suivent. Dans ce cas temporalement la tonique est réduite au-dessous de sa valeur normale.

Ce qui revient à dire que, lorsque la mesure est remplie par un plus grand nombre de syllabes, les atones conservent la même durée, tandis que la tonique s'abrège.

Nous croyons que c'est l'inverse, qu'au contraire la tonique a toujours la même durée et que ce sont les atones qui se précipitent et qui, par conséquent, sont représentées alors chacune par une double croche ou une triple croche.

Ce qui le prouve, c'est la prononciation précipitée des atones, par exemple, dans le vers de 5 -f- 5 ; c'est ce qui rend ce vers plus rapide.

Pour le mieux sentir, il faut scander un vers ascendant, sans l'avoir converti en vers descendant par le moyen de l'anacruse.

La prononciation se hâte toujours, même dans le langage ordinaire

vers la tonique, et plus il y a d'atones à la précéder, plus on se dépêche de les prononcer.

C'est d'ailleurs ce principe qui est celui même du pied cyclique gréco-latin.

Commeut se fait-il donc que deux rythmes qui se ressemblent tellement ont tant de peine à s'entendre et que lorsqu'il s'agit de mettre des vers en musique, éclate un désaccord si profond que le vers est presque toujours sacrifié au rythme du chant, non seulement quant à la poésie, mais même quant au rythme de la versification, et que les temps forts de la musique et ceux du vers ne se recouvrent qu'accidentellement C'est ce que nous examinerons bientôt.

Mais auparavant nous devons, pour faire pressentir de quelle manière ce désaccord pourrait cesser, étudier les différences qui existent entre la mesure musicale et le pied dans la versification française, dans les versifications romane, cellique, germanique et gréco-latine.

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