CHAPITRE XXVI DE LA LECTURE DU VERS FRANÇAIS
Le vers a eu successivement trois destinations : le chant, la déclamation, la lecture. On comprend que cette dernière n'ait pu précéder, puisqu'il n'y avait point encore d'écriture, même pas manuscrite, ou qu'elle était si rare ! Aussi la déclamation elle-même l'a précédée. D'abord, lorsque le vers n'était pas chanté, il ne pouvait qu'être déclamé de mémoire, en l'absence d'écriture ; même plus tard, la déclamation produisait sur le public un plus grand effet, la prononciation y était plus ample, le geste aidait, ainsi que le jeu de physionomie, enfin au théâtre elle élait nécessaire. La lecture suppose une civilisation plus avancée, où il y a trop d'excellents vers pour qu'on puisse les retenir tous, où l'on préfère aussi une diction moins mouvementée, plus naturelle. Mais les modes antérieurs se sont conservés ; aujourd'hui tantôt on chante le vers, tantôt on le déclame, tantôt on le lit simplement. Mais, dans tous ces cas, les dictions en sont bien différentes. En quoi consiste cette différence et quelles sont les règles de chacune d'elles? Ces règles sont-elles justes? Comment faut il dire le vers pour se conformer à sa nature et lui faire sortir son plein effet? Ajoutons qu'on doit même distinguer entre la déclamation ordinaire et celle du dialogue scénique qui ne se font pas de la même manière.
Voici d'abord comment cette diction se fait actuellement. Le mode le plus élémentaire est la simple lecture à haute voix, mais ce n'est pas le mode ordinaire ; on ne lit guère le vers en public, on le déclame, et, si on le lit chez soi, c'est tout bas, et des yeux seuls. Aussi lit-on le vers dans un livre, comme on lit la prose, sans chercher à rien faire ressortir, mais sans vouloir non plus dissimuler, rendre latente aucune partie du rythme; on s'arrête à la césure, à la fin du vers, parce que le poids naturel de l'accent le veut ; s'il y a un enjambement, on le suit, parce que l'accent y conduit ; cela est bien, mais si l'on n'est pas poète soi-même, ou très lettré, on supprime les e
muets, on retire ainsi au vers son élasticité, ce qui est mauvais ; en outre, la prononciation ne relève pas par quelque effort la monotonie des terminaisons. Le vers lyrique est très mal lu. On lit d'ailleurs presque toujours trop vite et sans relief. Mais aussi on ne contrarie pas l'intention du poète, ni celle du rythme, si on ne les seconde pas, c'est un grand avantage pour les deux ; cette manière de lire, quelque imparfaite qu'elle soit, vaut peut-être mieux que les autres.
La déclamation ordinaire s'éloigne beaucoup de la lecture, elle est essentiellement emphatique. Au fond, elle cherche à faire ressortir toutes les beautés du vers, toutes les nuances du sentiment et de la pensée, et c'est un effort utile qui réussit souvent ; la poésie acquiert son plein relief ; elle se développe lentement dans les sujets sérieux, et vivement dans les sujets comiques. Mais quant aux moyens employés, ils présentent de graves défauts. Celui qui déclame entreprend de faire ressortir outre mesure le rythme, il prononce tous les e muets et il y en a quelquefois beaucoup dans le corps d'un mot, cela est souvent d'ailleurs nécessaire pour faire sentir la cadence, mais ce qui n'est pas utile dans ce sens, il prononce, autant que possible, Ye muet des terminaisons féminines de fin de vers pour augmenter la sonorité, c'est un défaut que contractent aussi certains orateurs. L'effet n'en est pas heureux, le langage n'est plus naturel, mais emphatique et pédantesque ; de même, il s'arrête trop aux repos, multiplie les points d'orgue.
La déclamation scénique se fait de deux manières différentes. La première qui est la manière classique consiste à dire le vers comme nous venons de le décrire tout à l'heure. Les tirades succèdent aux tirades ; la solennité ne se détend jamais. C'est le rythme patent et même emphatique. Tous les mots, toutes les parties rythmiques se détaillent, la sonorité est mise en relief. Mais dans l'époque contemporaine, le vers ainsi amplifié a semblé incompatible avec la vérité de la forme du dialogue. Il a paru qu'il y avait lieu de dissimuler le vers, non seulement d'enjamber de l'un sur l'autre, lorsque le poète l'avait fait le premier, mais d'effacer la rime, même là où il y avait arrêté la pensée. Touê les efforts ont tendu à faire confondre au théâtre le vers avec la prose, et le comédien qui a su mieux cacher le rythme a remporté le prix. A son tour le poète s'est accommodé d'avance à cette diction et il a construit son vers de manière à la faciliter, continuant, il est vrai, d'employer la rime riche, mais n'arrêtant pas la pensée sur la fin du vers, ni sur l'hémistiche. Alors à quoi bon le vers dans la comédie, la tragédie ou
le drame? Ne vaudrait-il pas mieux écrire en prose que de le créer pour le cacher ensuite avec soin ? La réponse ne s'est pas fait attendre et l'objection a semblé barbare. Le rythme n'est pas détruit, mais au lieu d'être patent, il est devenu latent ; c'est un charme de plus. La rime n'est pas employée pour qu'on puisse dire au passage : voici la rime, car cette précision serait même désagréable, et monotone ; on n'établit pas des césures pour qu'à chacune d'elle on s'écrie : halte, car ce serait une opération fatigante. Voici la rime, la césure, on doit passer outre, mais ni l'une ni l'autre ne sont perdues, elles pro~ duisent tout leur effet, de même qu'une composition musicale n'a pas besoin que le dilettante la décompose et a même plus de force dans sa synthèse concrète où l'on ne distingue pas trop chaque élément. Telle est la réponse, très spécieuse, mais à notre avis très fausse. Le vers dans sa diction, surtout sa diction théâtrale, doit pouvoir se détailler, montrer des formes rythmiques, ou il n'est pas justifié. S'il répugne au dialogue, à la conversation où il ne serait pas naturel, qu'on le supprime, mais qu'on ne l'atrophie pas, ou qu'on fasse alors résolument une prose rythmée, selon les lois de ce genre de composition que nous avons établies.
La diction du vers chanté est autre, mais elle rend le rythme plus latent encore, et avec le rythme ce sont les paroles, c'est le langage qui est atteint. Souvent on ne l'entend pas, lorsque le chant est compliqué, pas un mot ne parvient à l'oreille. Les voyelles se détachent quelquefois encore, mais toutes les consonnes, toutes les articulations sont oblitérées. Le poème n'est qu'un échafaudage pour la musique, échafaudage qu'on dissimule entièrement, et une syllabe quelconque, toujours la même répétée, ferait autant d'impression ; le jeu suit seul le développement musical, et la marche de l'action. Pour faire comprendre celle-ci, on intercale soit le récitatif, soit des paroles non chantées, qui donnent le fil directeur, puis on se perd de nouveau dans la musique. Que s'il s'agit d'un chant, hors de l'action sccnique, il en est à peu près de même, et l'on n'entend les paroles que si le rythme musical est des plus simples et s'il n'y a pas de contradiction entre les voyelles chantées et l'élévation des notes.
Tels sont les divers modes en usage pour le vers français. Nous avons vu dans un chapitre précédent les concordances et les discordances entre le ton fort du poème et celui de la musique. La discordance, lorsqu'elle existe, vient rendre la diction encore plus difficile, s'il s'agit de la diction chantée.
Y a-t-il lieu de la réformer ? Nous le pensons, car la fausse diction contribue à discréditer le vers. La déclamation emphatique est ridicule, parce qu'elle n'est pas naturelle et contredit le langage ; faire sonner toutes les rimes, tous les e muets, c'est faire assister au travail du poète, tandis qu'on ne doit qu'eu présenter le résultat; les effacer tous, c'est rendre inutile ce travail, avoir honte du rythme poétique, pour lequel on invoque les circonstances atténuantes et ainsi le déprécier d'avance ; les effacer davantage encore dans le chant, éteindre les paroles elles-mêmes, c'est chasser de partout le sentiment poétique et la pensée, et rendre la poésie l'humble servante de la musique : enfin, employer dans tous ces cas des modes tout à fait différents de diction, c'est détruire l'unité d'interprétation qui seule est naturelle et la remplacer par des modes artificiels et multiples.
Suivant nous, il n'y a et il ne peut y avoir qu'un seul mode de diction et ce mode ne doit être ni emphatique ni alternant. Au point de vue de l'expression des sentiments, la diction ne peut s'édicter d'avance ; c'est l'impression, c'est le talent du lecteur et du déclamateur qui en décide: tantôt la lecture doit être rapide, tantôt elle doit être lente, elle insistera ici ou là, mais au point de vue rythmique, il y a plusieurs lois qu'il faut observer.
Tout d'abord il ne faut ni rendre emphatique , ni dissimuler le rythme, mais se tenir dans la moyenne, sauf le grossissement nécessaire au théâtre aussi bien dans la voix que dans le geste. Il faut prononcer Ye, mais ne pas le faire sonner spécialement à la fin des mots, car ce serait parler une autre langue ; on ne doit pas non plus faire sonner intentionnellement les rimes, elles doivent retentir assez d'elles-mêmes. D'autre part, il ne faut faire aucun effort, même au théâtre, pour voiler le rythme, et par conséquent, ne pas admettre d'enjambement là où le poète n'en a pas fait. Cette loi n'est pas particulière à telle ou telle diction, celle de la lecture, de la déclamation ou du chant, elle es commune à toutes. Rien ne distingue donc en principe jusqu'ici la diction du vers de celle de la prose.
Mais la diction du vers, à la différence de l'autre, ne doit jamais sauf dans les pièces comiques où ce procédé est intentionnel, abréger les mots ; elle doit même leur donner leur plein développement autant que le langage ordinaire ne pourra pas en être choqué. Ainsi les e muets sont souvent supprimés dans le langage familier, même dans la langue oratoire ; la diction poétique devra les rétablir, car le langage se développe à mesure qu'il s'élève, et un des instruments de son
développement en français, c'est la sonance des e muets. Il en résulte que la lecture devra être lente en principe, sauf dans les cas où le mouvement de la pensée exige une rapidité spéciale.
Lorsqu'il y a contradiction entre le rythme du langage et celui du vers, le lecteur devra suivre à la fois les deux, ce qui à première vue paraît impossible, mais ne l'est pas cependant. Un des cas d'application de cette loi, c'est celui de la prononciation de Ye muet; la poésie compte ce phonème dans des cas où la prose ne le compte pas ; le prononcer alors ne serait qu'aller à l'encontre de la diction naturelle. Que si on ne le prononce pas, la cadence est détruite et le vers faussé. Nous avons indiqué dans un chapitre précédent la conciliation nécessaire. L'e muet, lorsqu'il ne se prononce pas, a, de parles lois du langage, l'effet d'allonger la voyelle précédente, cet effet est mécanique. Le lecteur doit le saisir, le mettre en relief, et de cette manière il n'aura pas prononcé Ye muet plus que dans le langage ordinaire, mais la cadence apparaîtra complète, la syllabe précédente ayant sa double valeur.
Pour le surplus, sans se préoccuper des règles spéciales de la versification, ce qui serait d'ailleurs impossible, le lecteur n'étant pas toujours poète, on ne devra jamais chercher à augmenter, ni à diminuer,ni à déplacer l'effet du rythme, car en ce faisant, on se substituerait à l'acteur et on usurperait son rôle, ce qui n'est pas plus permis, qu'à l'acteur d'ajouter quelque parole de soi. Dans ce but, il suffit et il est nécessaire de suivre un guide sur, infaillible : l'accent tonique, le même qui doit en servir, du reste, dans la prononciation delà prose, car c'est la condition du langage d'insister quand il insiste, de s'arrêter quand il s'arrête ; on suivra ainsi, sans s'en apercevoir, toutes les sinuosités de la pensée du poète et en même temps toutes les interrup^ tions et les détours du rythme. C'est la règle très simple, mais dominante, qui peut seule amener une bonne diction. L'accent tonique est sans doute celui qui termine chaque mot français, et à ce compte il faudrait trop souvent s'arrêter, mais beaucoup de mots, de particules, sont privés d'accent et l'effacent dans l'entraînement de la phrase, il y a donc au-delà de l'accent tonique, mais dans le même sens, un accent logique dans la prose rythmique, dans le vers, accent non plus de syllabe à syllabe, mais de mot à mot, qui n'apparaît qu'à de certains intervalles, en particulier, à l'hémistiche, à la fin du vers ou à la fin de l'enjambement. C'est celui-là qu'il faut suivre et qui ne permettra jamais qu'une erreur soit commise dans 1 interprétation soit du rythme, soit de lu pensée.