CHAPITRE XXVII DU MÉLANGE DES VERS ET DE LA PROSE
Nous avons dans un chapitre précédent étudié une certaine hybridité entre la prose et le vers ; elle consiste dans un genre ou plutôt dans des genres intermédiaires qui participent à la fois de l'un et de l'autre : d'une part, la prose rythmée dans laquelle se trouvent incrustés des vers incomplets et latents, d'autre part, le vers libre s'approchant de la prose par de nombreuses particularités. Ici nous signalons une hybridité d'une autre nature. Il n'y a plus vers et prose simultanés et confondus, mais une alternance régulière ou irrégulière entre le vers et la prose, on emploie successivement l'un ou l'autre suivant qu'il s'adapte le mieux aux besoins d'expression actuelle.
Cette hybridité est rare, car l'alternance ne semble pas naturelle, et l'on aime peu les confusions de genres. Dans les arts du dessin, on ne goûte guère le mélange de la peinture et de la sculpture Cependant il n'en est pas toujours ainsi, et dans la musique théâtrale l'alternance du récitatif et du chant, du chant et de l'orchestration pure est très en usage ; le chant est vis-à-vis du récitatif exactement ce que le vers est vis-à-vis de la prose ; les analogies ne manquent pas.
On les trouve aussi ailleurs. Par exemple, dans la tragédie antique, il y a alternance non entre le vers et la prose, mais entre le vers dramatique et le vers lyrique, par l'introduction des choeurs. Même aujourd'hui où les chœurs ont disparu dans les opéras comiques, ce n'est pas seulement le récitatif qui alterne avec le chant, les deux s'appuyant sur des vers, mais c'est aussi la prose parlée, nullement chantée ni psalmodiée, qui alterne avec le vers chanté.
Par ailleurs, les amorces de l'alternance directe entre le vers et la prose sont peu nombreuses ; on les rencontre surtout au théâtre. Il y a des comédies de Molière où la prose et le vers alternent. On trouve
aussi dans les romans, surtout dans les romans étrangers, antérieurs à notre siècle, des pièces de vers intercalées dans la prose, même dans la bouche des personnages du roman presque toujours.
Ce genre hybride est donc très peu développé ; c'est au point de vue de l'avenir qu'il doit appeler notre attention.
Serait-il artistique de créer des genres où le vers et la prose alterneraient? Oui, si 1 un ou l'autre convient seul à certaines expressions, et si l'emploi continu du vers entraîne des inconvénients auxquels il faille remédier ; non, dans le cas contraire.
C'est au théâtre surtout que la question se pose et peut être plus facilement résolue. On sait que le domaine scénique se partage entre la prose et les vers, et que la place de la prose y est beaucoup plus large et s'étend tous les jours davantage. C'est que le vers continu est monotone au théâtre, et aussi qu'il convient mal au dialogue. Deux personnes conversant en vers, même dans des circrnstances solennelles, cela semble bien peu naturel; que s'il s'agit de conversation familière, c'est même tout à fait ridicule, d'ailleurs ce rythme régulier s'oppose à certaines explosions de sentiments. Il semble qu'il n'y ait donc qu'à en proscrire le vers. Gela serait une autre erreur. Car le vers est très adéquat dans certaines autres situations, lorsque le sentiment s'élève; dans les moments très pathétiques, il semble qu il va jaillir de lui-même : on peut monter alors très naturellement de la prose ordinaire à la prose rythmée, de celle ci au vers, du vers simple à son tour au vers lyrique et à la strophe ; ce sont les divers degrés d'une ascension. C'est ce qui expliquait déjà l'intervention des choeurs dans la scénique grecque, ils étaient appelés par la situation. D'ailleurs, c'est cette situation qui évoque les monologues, or autant le vers convient peu dans le dialogue, autant il s'adapte au monologue qui marque les pointsculminants.il y aurait donc lieu suivant nous d'introduire dans le drame l'aliernance de la prose et du vers : le second serait réservé pour les monologues et pour les sommets les plus élevés delà pensée; l'action vive serait en prose, les retours sur soi-même, la réflexion, le ressouvenir, seraient en vers.
Il pourrait en être de même dans le roman Le poème héroïque est mort, le poème idyllique qui l'a remplacé et a produit quelques chefs d'oeuvre est languissant ; il a cependant ses beautés spéciales que ne peut exprimer la prose. Le seul moyen de lui conserver l'existence et même de le ressusciter serait de l'encastrer dans la prose du roman- Certaines pages psychologiques, véritablement poétiques, mériteraient
d'être écrites en vers et y gagneraient. Mais c'est du dialogue que le vers serait toujours exclu avec soin, il régnerait dans le monologue, car celui-ci est fréquent dans le roman, quoiqu'il ne se présente pas sous cette forme proprement dite ; mais il y a souvent une monologie latente, toutes les fois qu'un des personnages se replie sur soi-même, pense devant le lecteur et n'est plus au moment de l'action.
L'alternance pourrait aussi être admise dans la situation inverse. C'est le poème qui serait l'élément principal avec son instrument ordinaire, la versification mais de temps en temps il pourrait se détendre dans la prose, par exemple, lorsqu'à la narration successive et lente succédederait l'action vive. Il y a des élans, des coups de passion qui sont ridicules en vers ; le passage brusque du vers à la prose les ferait d'ailleurs ressortir.
Pourquoi s'astreindre à des règles pour l'amour des règles, de la contrainte, d'un devoir qui n'existe pas, ne consentir à marcher qu'en sautant des obstacles, et se dire d'avance qu'on veut écrire une œuvre en vers ou en prose, quels que soient les appels de la Muse directrice ? Devant la pensée un sentiment se formule en vers, comme prenant ainsi le seul vêtement adapté ; je m'y refuse et je lui en impose une autre qui lui sied très mal. Pourquoi ? L'esthétique qui n'est autre que le choix du vêtement convenable me conseille pourtant avec sa voix raisonnable de ne pas résister à la forme de l'inspiration plus qu'à l'inspiration elle-même, et je ne puis alors que faire œuvre de barbare en m'obstinant. Le vers et la prose nous appellent tour à tour ; leur alternance donne à chacun plus de puissance et porte à son comble le charme de la variété.