L'HYGIÈNE SCOLAIRE IL Y A VINGT ANS
Les constructions.— L’éclairage, le chauffage,
le mobilier, le nettoyage, l’aération
Il y a vingt ans, l’hygiène dans les lycées était. presque inconnue ; le mot lui-même n'aurait éveillé dans l'esprit que quelques vagues préceptes de | médecine populaire. Les bâtiments, sauf de rares exceptions, aussi bien à Paris qu’en province, étaient mal situés, mal orientés, encaissés au milieu d’agglomérations trop denses, souvent sales, ‘humides et toujours d’aspect revêche.
A l’intérieur de ces masses rébarbatives il y avait bien quelques classes, quelques études vastes et bien claires; mais à côté d’elles combien de salles sombres, ne prenant jour que sur des cours sans soleil, ou sur des préaux couverts, et nécessitant tout l'hiver l’aide de la lumière artificielle. L’éclairage artificiel par les quatre becs de gaz réglementaires aurait été, en général, suffisant si les coins écartés n'étaient restés un peu obscurs. Cet inconvénient aurait, d’ailleurs, facilement disparu si l’on avait pris
soin de nettoyer verres et abat-jour; mais ceux-ci avaient depuis longtemps perdu tout pouvoir réflecteur, et les verres grisätres ne laissaient passer, inteptionnellement sans doute, qu’une lumièré tamisée, incapable de fatiguer par son éclat, même les yeux les plus rapprochés. D’autre part, le chauffage était loin d’être parfait : on employait le plus souvent ces gros poêles de fonte, qui, par leur tirage facilitent peut-être le renouvellement de l'air, mais qui, mal placés, soit au milieu des salles, près de certains bancs. soit, ce qui est pis,dans un des quatre coins, incommodaient par trop de chaleur les personnes plus proches, et ne chauffaient guère les plus éloignées.
Ces salles insuffisamment éclairées, et chauffées de façon trop inégale, avaient toutes un mobilier uniforme et mal commode : des gradins servant de siège et des tables ou plutôt des tablettes très longues, mais très étroites, ne permettant pas l’usage de plus d’un livre ou d’un cahier à la fois, à moins de s’asseoir et de les placer de biais. Ces bancs sans dossier, ces tables à largeur minuscule étaient très fatigants, et il fallait voir dans le courant des deux heures de classe les élèves appuyer les coudes sur la table, ou faire le gros dos pour reposer leur colonne vertébrale et ses muscles de l'effort prolongé qu'on leur imposait. Le mobilier des études était heureusement mieux compris : si les bancs étaient là aussi sans dossier, les tables étaient plus larges et avaient forme de pupitre. :
À ces défectuosités du mobilier et du chauffage, il faut joindre l'habitude funeste du nettoyage à sec : aussi bien dans les dortoirs que dansles classes, dans les classes que dans les études, dans les études que dans les réfectoires, le balai, était le seul instrument connu et employé. Ce balayage, rapide, fait à la volée, sans précautions, soulevait une poussière ténue extrêmement dense, qui s'élevait, restait en suspension dans l'air, et y était encore quand, son balayage terminé, le garçon chargé de ce travail, passait distraitement un chiffon agile sur tables et bancs. Elle retombait ensuite lentement, paisiblement, et les élèves essuyaient bientôt avec leurs vêtements etleurs mains cette poussière qu’ils avaient foulée aux pieds quelques heuresauparavant.
Si encore une aération convenable avait compensé ces fautes contre la propreté la plus vulgaire ; mais elle était laissée à la bonne volontéou au caprice du premier venu. En hiver, le tirage des gros poêles faisait bien un appel continu d'air nouveau, et en été les fenêtres étaient ouvertes ; mais le plus souvent classes et études restaienthermétiquement closes surtout en l’absence des élèves ; ne fallait-1l pas y conserver la chaleur et faire des économies de combustible. C'est à peine, si, pourleurs récréations les élèves disposaient de cours spacieuses : elles étaient, pour la plupart exiguës, enclavées au milieu de bâtiments trop élevés, leur aspect était triste et respirait l’ennui. de
Toilette et bains.
Hygiène corporelle.
L'hygiène des élèves était encore plus mal comprise que celle des constructions scolaires. C’étail encore l'époque des dortoirs nombreux comprenant 30 à 4o lits, rapprochés au point de pouvoir toucher, de son lit, ceux de ses voisins à droite et à gauche; c'était le temps où pour ces 40 élèves il y avait au milieu du dortoir unpetit réservoir appelé lavabo, muni de 10 à 12 robinets minuscules. A ces robinets laissant couler un filet d’eau il fallait faire sa toilette journalière et définitive. On était deux, quelquefois trois, à se disputer l'usage d'un robinet, afin d’être prêt au bout des vingt minutes réglementaires. Les plus paresseux, encore à moitié endormis, se bornaient le plus souvent à un simulacre de toilette, le réservoir étant complètement vide depuis longtemps quand ils se décidaient à en approcher. Voilà à quoi se bornaient les soins de propreté corporelle. Pas de toilette intime, elle aurait été impossible ou ridicule, pas de nettoyage de mains dans la journée ; on passait de l'étude au réfectoire, des récréations aux études, les mains souillées; et si quélque souci d'élégance raffinée poussait quelque élève à passer ses mains à l’eau de la fontaine, il n'avait que son mouchoir, pour les essuyer.
Le reste du corps était encore moins favorisé que les parties visibles: on avait un bain de pieds tous les mois dans un baquet ad hoc, où l’eau montait
ES ee Ve
chichement jusqu’à la cheville, et d'octobre à Pâques on ne prenait qu'un grand bain chaud. Encore cette formalité étail-elle un événement considérable et redouté, entraînant de nombreuses écritures, des enquêtes dans les études et la lecture publique de recommandations, défenses et prohibitions. L’administration en était sens dessus dessous, et n’en prenait l'initiative qu’à regret.
Les exercices physiques, jeux, promenades, gymnastique
Les distractiôns et exercices physiques étaient presque aussi inconnus que la proprété corporelle ; sauf les petits élèves des classes de Neuvième, Huitième et Sixième qui jouaient encore dans les cours, dès la classe de Cinquième, l’on ne voyait que bien rarement des parties de barres, de ballons ou autres jeux, et, jusqu’à la rhétorique, c'était la promenade nonchalante autour de la cour, par groupes de deux, trois, ou quatre, ou bien des parlottes mystérieuses dans les petits coins, parlottes et promenades sages et calmes de jeunes hommes vieillis avant l’âge, promenades et parlottes où trop souvent se faisait l’initiation au vice. |
Les sorties. officielles du jeudi et du dimanche étaient tout aussi monotones que les récréations : égrenés le long de la grand’route, on allait sans but, droit devant soi, toujours à la même cadence, et la
moitié du temps fixé ; une fois écoulée,on faisait demitour et l’on revenait du même pas que l'on était parti. Une promenade dans de telles conditions, si elle n'était pas une fatigue malsaine par sa monotonie, élait pour le moins corvée bien désagréable.
Corvée aussi ces séances de gymnastique aux agrès, placées immédiatement après le repas de midi, el où maître Gaster,fâché sans doute des tours d’acrobatie auxquels on se livrait, arrêtait son travail et
ne le reprenait qu’une fois la leçon terminée.
Les repas
I est vrai de dire que ce malheureux Gaster avait, de son côté, à accomplir de véritables tours de force. Il n’avait que treize à quinze minutes pour engloutir sans répit aliments et boissons ? Et il fallait bien qu'il s’accommodât de ce délai, ces quinze minutes semblant encore trop longues, quand, en hiver, passant de l’étude bien chaude au réfectoire glacial on avalait la nourriture comme de jeunes loups, impatients que l’on était de quitter un endroit où l’immobilité et le froid faisaient grelotter. Maître Gaster était trop jeune, pour protester contre de telles pratiques ; mais quelles funestes conséquences pouvait avoir pareil régime prolongé pendant des années !