CHAPITRE IX
Devoirs du Clergé dans les circonstances présentes.
LWenir est trop sérieuji, il aura prochainement des conséquences qui touchent de trop près aux plus grands intérêts de l'Eglise, pour qu'un prêtre ne se demande pas, avec une vive sollicitude, quels sont ses devoirs, au milieu de tout ce qui se fait et de tout ce qui se prépare. Et comme ces devoirs particuliers dépendent de ceux qu'impose au clergé , en général , Fêtât présent du monde , on est conduit nécessairement à examiner cette dernière question , afin de pouvoir résoudre Fautre. Nous savons combien il est délicat de traiter aujourd'hui un pareil sujet , et tout ce qui nous manque personnellement pour le traiter comme il devroit l'être; mais nous savons aussi que le silence seroit une lâche dé-
sertion de la cause sacrée que Dieu nous ordonne de défendre 3 qu'il n'exige de chacun que selon la mesure des dons qu'il a reçus 3 qu'appeler l'attention sur un point d'ufne telle importance, est déjà un bien réel 3 que moins nous avons d'autorité , plus nous pouvons , sans danger pour l'Eglise , nous expliquer librement : et c'est pourquoi nous ne craindrons pas 5 en un besoin si pressant , d'exposer avec franchise nos vues quelles qu'elles soient. « De plus forts pourront dire des cho- « ses plus fortes , de meilleurs des choses « meilleures 3 pour nous , selon nos foibles lu- « mières, voici ce que nous pensons \ »
On a vu que le libéralisme 5 considéré dans ce qu'il offre d'universel et de permanent^ n'est autre chose que le désir invincible de liberté inhérent aux nations chrétiennes , qui ne sauroient supporter un pouvoir arbitraire ou ptirement humain 3 comme il n'est , dans ses doctrines perpétuellement variables, que
» Dicent , forsitan , fortiores fortiora , meliores meliorat; ego,pro mediocritate , sic sentio. h'i Carnotensis Epist. 171.
le développement an principe proleslar^t et phifosophique qui rend chacun juge de ses croyances et par conséquent de ses devoirs; principe essentiellement opposé au catholicisme, et dont l'effet immédiat est de créer, avec l'anarchie des esprits , Tanarchie politique , et d'établir, sous quelque forme de gouvernement que se constitue lasociéLé, le despo- ^ tisme et la servitude : d'où il suit, d'un côté, que le libéralisme , à raison des erreurs qui le détournent , en quelque sorte , de son com^s naturel, tend à détruire le christianisme et rÉglise qui le conserve; et, de l'autre, qu'il élève par cela même une barrière insurmontable entre les peuples et la liberté qu'ils dc- ^iuent jqstement.
On a vu encore que le Pouvoir temporel ayant séparé , d'une manière absolue , la société politique de la société religieuse , et ne reconnoissant sur la terre aucune autorité qui le limite et le dirige, d'après une règle immuable et divinement obligatoire de justice et de vérité, a substitué dès lors , dans la cokduite des choses humaines , la force au droit ; révolution funes(e qui l'a placé dans un état
de guerre constant avec les lois naturelles et indestructibles de l'ordre social, avec les peuples qui ne sauroient supporter le joug de l'homme , depuis qu'ils ont été affranchis par Jésus- Christ, avec l'Eglise dont Fexistence seule proteste sans interruption contre tout pouvoir arbitraire, et que tout pouvoir arbitraire doit nécessairement , à cause de cela , s'efforcer d'asservir.
11 suit de là que soit qu'elle envisage le soin de sa conservation , soit que , portant ses regards sur les grands intérêts sociaux , elle médite pour les nations des destinées nouvelles, et comme une vaste régénération fondée sur Tordre et la liberté inséparablement unis , une alliance entre elle et le libéralisme, entre elle et le Pouvoir politique, est également impossible.
Elle ne sauroit s'allier avec le libéralisme, que ses doctrines actuelles rendent l'ennemi le plus ardent de l'Eglise et du Christianisme, en même temps qu'elles renversent la base de la société , et consacrent tous les genres de tyrannie et d'esclavage.
Elle ne sauroit s'allier avec le Pouvoir politique , qui travaille à la détruire en Tasser-
vissant , afin d'établir sur ses ruines un despotisme absolu.
Et d'ailleurs s'allier au libéralisme , tandis qu'il restera sous l'influence des théories qui l'égarent maintenant ^ ce seroit s'allier à Tanarchie même , à ce qui n'a de force que pour dissoudre, sans pouvoir reconstruire jamais: et s'allier au Pouvoir, tel que l'çnt fait les maximes athées qui l'affranchissent de toute règle et de toute dépendance, ce seroit s'appuyer sur ce qui tombe , sur ce que nulle puissance mortelle ne sauroit désormais soutenir , et aliéner les peuples de la Religion , en sacrifiant à quelques hommes tristement aveuglés leurs droits les plus saints et leur légitime avenir.
Ainsi exposée à la fois aux agressions des gouvernements et du parti qui partout s'efforce de renverser les gouvernements , l'Eglise pour rester ce qu'elle doit être, sera contrainte de s'isoler' de la société politique et de se concentrer en elle-même , afin de recouvrer , avec l'indépendance essentielle à l'accomplissement de ses destinées ici-bas , sa force première et divine. Se conserver afin de con-
server la foi , préparer la renaissance de Tordre en ramenant les intelligences à la vérité, telle est la grande, la sublime mission que Tétat du n?onde lui impose. Considérons , sous ces deux rapports , les devoirs présents du Clergé.
£t d'abord , que i'ait-on pour détruire l'Eglise? Ce ne sont pas ses dogmes, ce n'est pas son culte que Ton attaqne directement , mais sa constitution , ou le principe môme de son existence. Le schisme , bien plus que l'hérésie 5 est le but immédiat qu'on se propose. On veut rompre les liens qui unissent les Eglises particulières au Chef que Jésus-Christ a préposé pour les conduire. Donc le Clergé doit; plus que jamais , resserrer ces liens sacrés , repousser les doctrines qui tendent à les affoiblir , se presser autour du centre de l'unité catholique , de la chaire du Prince des apôtres , et opposer à ses ennemis comme un invincible rempart d'obéissance et d'amour, fis seroient bien coupables , et plus qu'on ne peut le dire, ceux qui, par de tristes préjugés ^t je ne sais quel orgueil opiuiatre, Iroubleroient cette sainte unanimité d'amour et d'obéis-
sauce. Quand Jésus-Christ, priant' pour lès siens, demandoit quils fussent un ^ comme lui et son Père ne sont qu'un ' , entendbitil que les disciples dussent, sur quelque point que ce fût, se séparer du maître, Jès brebis du pasteur, et les enfants du père ? N'ayons qu'une doctrine , la sienne. Rendons-lui facile^ par notre soumission, rexercice de sa puissance, qui est le salut de la foi et la vie de l'Eglise. N'entravons pas le gouvernement de la société oii se forment les élus , par d'injurieuses défiances et par un esprit de critique superbe. Et à quelle époque dut-on mieux sentir la nécessité d'un pouvoir qui dirige l'action et coordonne les efforts du sacerdoce catholique? A quelle époque eut-on plus besoin d'une règle suprême et uniforme , d'une autorité qui dissipe les doutes 3 fixe les incertitudes , prévienne les dissidences , décide les questions si difficiles et si importantes qui se présentent à chaque instant ? Et à quelle époque encore la Providence prit-elle plusi.de soins pour attirer , en quelque sorte , au pied
^ Joan., XVIf, II.
du Irône apostolique tous les hommages et tous les cœurs ?
Vertu, science, sagesse, piété touchante , inépuisable bonté , elle a tout réuni ^ afin , ce semble, de laisser sans excuse ceux qui refuseroient de reconnoître la voix de Jésus-Christ dans la voix de celui qu'il s'est plu à former luimême pour le représenter en ces jours mauvais.
Il ne faut rien moins que l'union parfaite des membres et du Chef, pour résister efficacement aux attaques combinées du libéralisme et du Pouvoir politique. Désormais la mesure des concessions possibles est épuisée, et l'Eglise , avertie par les défenseurs officiels des actes du gouvernement ' , qu'elle n'a point de paix à attendre de lui, jusqu'à ce qu'elle n'ait reconnu sa suprématie et ne se soit déclarée vassale de César , ne sauroit , sans commettre son existence même, tenter désormais de maintenir des rapports qui déjà la constituent dans un état de dépendance incompatible avec ses droits essentiels, et avec les devoirs que lui a prescrits son fondateur.
' Yoyez le chap. VII.
( 265 ) Aucuns avantages ne peuvent compenser cequ'a de funeste pour elle une semblable position. La liberté lui est nécessaire avant tout , liberté d'enseignement, de discipline, de culte; et cette liberté elle n'en jouira jamais, aussi Ion g- temps qn'elle la cberchera dans des transactions avec la Puissance temporelle , qui n*aspire qu'à l'en dépouiller peu à peu.
Que l'Eglise donc, évitant de lier, ou de paraître lier indissolublement sa cause à celle des gouvernements qui l'oppriment , se fortifie en elle-même , au milieu de la lutte des peuples et des rois, sans y prendre aucune part directe. Les vainqueurs , quels qulis soient , tomberont un jour à ses pieds ^ et la supplieront de leur donner ce qui leur manquera toujours tant qu'ils seront séparés d'elle 5 un principe d'ordre et de stabilité , un lien moral ^ la vie. Qu'elle se considère comme indépendante et veuille l'être en effet, qu elle se montre telle en tout et toujours^ qu'au lieu de laisser mettre ses droits en compromis, elle en use sans timidité , sans hésitation , et bientôt elle reprendra un ascendant immense , car
elle est le seul pouvoir réel qui subsiste aujourdhui.
C'est au Pasteur suprérae qu'il appartient de sauver la foi et la société , en rompant les liens qui arrêtent Faction de la Puissance spirituelle. Il est temps qu on sente qu'elle ne meiirt point, et qu'elle ne craint rien des hommes. « Tout ce qui avilit dans l'imagi- « nation de la ihullitude l'autorité du Saint- « Siège j par une apparence de foiblesse, mène <i iilsensiblement les peuples au schisme : c'est « parla queles personnes zélées se découragent, « et que le parti croît en témérité ; plus on « lui souffre , plus il entreprend 3 c'est Ja part tience dont on a usé jusqu'ici qui lui fait « entreprendre les démarches les plus irrcgu- « lières '. » Ainsiparloit Fénelon, ily a plus d'an siècle : que diroit-il maintenant ?
Et qu'on ne s'effraie point des difficultés. L'anarchie même des esprits, qui a dissous la société civile , facilite à certains égards le
» Lettre de Fénelon au P. Daiibenton , du 1 2 avrif 1714. Corrésp, , t. If, p. 462, Paris , 1827.
développeaient de raulorilé Pontificale, qui ne se trouve en présence d'aucune autre autorité reconnue : tie sorte que cette grâilde. loi de la nature humaine, contre laquelle luttent les hommes de nos jours , cette loi qui les soumet, malgré qu'ils ert aient, à une autorité nécessaire , les force à leur insu de graviter vers Rome. Voilà pourquoi le moindre acte, la moindre parole du souverain Pontife , excite une attention si vive , tant de crainte dans les uns, dans les autres tant d'espérance. On sent qu'il y a là quelque chose sous quoi tout le reste doit plier.
Mais il seroit nécessaire aussi que les évéques , animés du i:^me zèle que le Saint-Siège, pénétrés des mêmes vues, secondassent de tout leur pouvoir ses généreux, efforts, en se ressaisissant de leurs droits et les exerçant avec une pleine indépendance^ JNul n'a celui de les empêcher de correspondre avec leur Chef, de tenir des syiiodes diocésains , de s'assembler en concile , d'y régler ce qui touche la discipline dé leurs églises et les intérêts spirituels de leurs troupeaux. Le choix des moyens propres à assurer la perpétuité du ministère, l'éduca-
lion cléricale et tout ce qui s'y rapporte , ne leur appartient pas moins exclusivement.
Qu'ils accomplissent librement , en toute circonstance, les devoirs de leur charge, que chaque prêtre les imite en cela , qu'ils repoussent , avec une fermeté inflexible et calme , la domination de l'autorité laïque , en matière d'enseignement, de discipline et de culte, qu'ils repoussent, comme un attentat sacrilège, toute espèce de formulaire, toute déclaration doctrinale qu'elle prétendroit leur imposer j et leur constance sauvera la Religion, que la moindre foiblesse perdroit infailliblement.
En appelant de nos vœux ce grand exemple de courage et de T[bi , nous sommes loin de nous faire illusion sur les conséquences qui en résulteroient immédiatement. Pressé par les ennemis du christianisme , le Pouvoir déploieroit tout ce qu'il a de forces pour l'empêcher de secouer le joug qui pèse sur elle. Mais ne voit-on pas aussi que la guerre qu'on voudroit éviter aujourd'hui , sera demain inévitable 3 que nulle concession ne sauroit satisfaire le parti anti-chrétien , tant quon refusera de consentir au schisme; que sa hardiesse s'augmente en proportion de la peur
qu'on manifeste, et que, dès lors, il ne s'agit pas de savoir si l'on conservera les avantages que rÉglise tient de l'État, et dont l'État fait le titre de l'asservissement de l'Eglise , mais si on les conservera quelques jours de plus en connivant , au moins en apparence , à un système dont le but avoué est la ruine du catholicisme. On ne peut désormais le sauver qu'en se dégageant de tout autre intérêt que lui-même, que par la résolution ferme de tout endurer plutôt que d'abandonner la moindre partie de la doctrine que le Christ a scellée de son sang , et des droits que ses apôtres reçurent de lui , pour les transmettre à leurs , successeurs , de siècle en siècle , jusqu'à la fin des temps. Malheur, malheur à celui qui, chargé de ce sacré dépôt, abaisseroit son esprit à des pensers de la terre , craindroit l'homme , et ne craindroit pas Dieu, qui ordonne le combat, et promet le triomphe ! Levons les yeux sur tant de saints Pontifes , que Jésus-Christ n'a placés si haut , que pour qu'ils soient en tout nos modèles : « Nous et nos frères , nous « sommes prêts , avec le secours de Dieu , à
« souffrir non seulement la persécution, la «perte des biens et Fexil, mais la mort « même , pour la liberté de l'Église ' . »
Et nos pères aussi, du fond du tombeau, nous adressent des paroles semblables et nous donnent les mêmes leçons : « Ne portez « point envie aux méchants , à ces é\ êques « qui endorment la conscience du Roi par de « lâclies adulations/Rien n'est plus agréable « a Dieu, dans les évêques, que la profession « àe la vérité» Ne craignez point d'exposer « votre vie pour elle, afin de voir des jours « beureux, car le Seigneur demandera compte «au prêtre muet du sang de celui qui périt ^. «;La cause que vous défendez, juste aux
» Cùm nos et fralres noslri , si Deiis ex alto concesserit, parali sumus nonsolùm perseciitioiies, damna reriini et exilia sustinere , sed et corporàlem mortem siibire ; pro dGcIesiaslîcâ libei^tale. BuîL Boni/. FUI, liieffdbilis amoris duîcedinc spoiiso siio : du ii septembre 1 296.
2 Noli œmulari in malignantibus, Episcopis dico qui rcgcm tuiim blandis adiilationibus palpant , canes muli non Yalentes lalrare. Acceptissima quidem est in Episcopis apud Dcuin profcssio veritatis. Animam pro verilate poncre non formides, ul videas dies bouos, quia san-
■( 269 ) « yeux de Dieu, bien, quelle paroisse aux « insensés douteuse et foible », vous soutiendra elle-même de sa force loule-puissanle. « Le marteau sous lequel gémit l'Eglise , (( n'est pas encore brisé : il est nécessaire en- « core pour que vous accomplissiez ce qui « manque à la passion de Jésus-Christ. Mais « à qui donné -je cet avis? qui est-ce que « j'exhorte, que j'encourage? Ceux qui, cer- « tes, n'ont besoin que de frein , ceux qui « s'avancent dans la carrière trop courte pour « eux , qui, sans qu'aucuns périls les puissent « retenit , sont prêts à s'élancer au delà du « terme. Préparés à la guerre, ils regaMent « Fexil comme une patrie, parce que tout <( lieu est la patrie pour le fort \ »
guinem pereimtis Dominus de manu inuli sacerdotis exquiret. Lettre de Pierre de Bloîs à l'évêque d'Orléans. Ep. cxn,p. 175.
* Verba quidem bona , verba consolatoria non immerito exigeret causa justa in oculis Dei , in ociilis autem
insipienlium dubia et infirma Nondiim contritus est
maliens universœ terras : adhùc nccessarius est ut suppléât quaî dcsunt passioni Cliristi in corpore veslro. Sed quem moneo ? quem exhorter ? cui caicaria adhibeo ?
( 270 ) Nous ne saurions trop le redire, le plu»^ pressant devoir du Clergé , dans les circonstances présentes, est de s'isoler complètement d'une société politique athée. Voulezvous sauver la foi et rendre à l'Eglise son indépendance nécessaire , soyez évéques , soyez prêtres, et rien de plus. Nulle dignité, nulle fonction de l'ordre civil, n'est compatible aujourd'hui avec la liberté de votre ministère. Dégagez-vous de tout lien de parti. Que vous importent ces querelles de la terre, où, de part et d'autre, on ne combat que pour l'erreur et pour l'intérêt ? Laissez les rois et les peuples se disputer , dans leurs désirs aveugles , un pouvoir sans consistance, parce qu'il est sans règle , et qu'on en méconnoît également la source , les limites et les conditions. Du haut de la montagne sainte,
Sine dubio qui frœno indiget , qui paratns est plus arabulare quam via extendatur, qui etiam metas velociter transcurrere nullis retardatiu* periculis. Procul enim odoralur bellum , exilium reputat patriam , quia omne solum forti patria est. Pétri Cellensis Epist. X, Ub. I, ad Tkom. Cantuar. Archiepisc.
( 271 ) contemplez Torage qui gronde à vos pieds, puis, levant les yeux vers le Giel, attendez en paix que le calme renaisse dans ces régions troublées. Que les hommes, en vous voyant , éprouvent involontairement l'impression qu'ils ressentiroient si quelque puissance secourable, étrangère à leurs passions, apparoissoit au milieu d'eux. Enveloppez-les de votre amour , et qu'il pénètre jusqu'à ceux même que natteindroit pas la vérité. Soyez pères , comme est père celui qui fait lever son soleil et tomber la pluie sur les bons et sur les méchants ' ^ qui n achève point de rompre le roseau déjà brisé ^ et n éteint pas la mèche qui fume encore ^.
Après avoir affranchi l'Église de la servitude du Pouvoir civil , il reste encore au Clergé un autre devoir à remplir. Le commandement que le Fils de Dieu a fait aux apôtres d'enseigner toutes les nations ^ , renferme , outre l'obligation perpétuelle d'annoncer la parole
' Matt. , V, 45.
» Ibid. , XII , 20.
3 Ibid., XXYIII, 19.
ëvangélrque , celle de la défendre, de l'environner de tout ce qui peut en assurer l'eftet , et de préparer ainsi , dans les temps mauvais , le retour de Tordre , en ramenant les esprits à la vérité. On se représenteroit difficilement le bien que, sous ce rapport, il est possible d'opérer : car , d'une part , la profonde anarchie spirituelle dans laquelle l'Europe est tombée, est un état contre nature, et, par conséquent , ne sauroit êlre un état fixe • et , de l'autre , le développement progressif de Terreur, a produit un développement correspondant de lumière, de sorte que jamais on •ne vit si clairement le fondement des croyances chrétiennes, et leur liaison avec les lois essentielles de Ihomme , considéré soit comme individu , soit comme être social , et avec la base même de la raison humaine.
il n'existe aujourd'hui, hors du christianisme , qu'une philosophie ' , qui se produit
* Nous ne parlons pas du sensualisme ou du matérialisme , doclrine morte que quelques médecins s'efforceut vainement de ranimer.
SOUS deux formes diverses , sceptique , lorsqu'elle suit rigoureusement la méthode rationnelle 5 panthéiste , lorsque , lasse du doute , elle affirme ce qu'elle n'a logiquement aucun droit d'affirmer. Fondée sur le 7720/ individuel , ou elle arrête Fhomme en lui-même , ou elle le jette sans guide dans un vague infini , le forçant de conclure , au milieu d'une solitude éternelle , qu'il est tout ^ ou qu'il n'est rien. L'erreur première de ces philosophes , comme de ceux qui les ont précédés , est de confondre deux ordres essentiellement distincts, quoiqu'ils existent simultanément, Tordre de foi, primitif et fondamental, dans lequel seul réside le principe de certitude, et l'ordre de science ou de conception, subordonné au premier par sa nature , et dans lequel s'exerce librement l'activité de l'esprit. Lorsqu'ils réclament la liberté de recherches et d'examen , ils ont donc raison en ce sens, que l'homme ne doit pas se borner à croire , mais encore tâcher de concevoir ou de s'expliquer à lui-même ce qu'il croit sur un motif certain 3 mais, en rejetant l'ordre de foi, base nécessaire de toute conception , de toute
( 274 ) science , de toute philosophie, ils renversent l'édifice entier des connoissances humaines , et se condamnent s^ns retour à un doute absolu. C'est bien moins en les suivant dans leurs foihles discussions , dans leurs incompréhensibles rêves , qu'il faut combattre le système absurde dont ils se sont prévenus, qu'en y opposant une doctrine claire^ solide , complète j et Timmense avantage des catholiques, est de n'avoir besoin , pour cela, que de développer le principe même de leur foi \
* Les philosophes dont nous parlons nous accusant de détruire la raison et de placer l'homme entre une foi aveugle et l'athéisme, parce qu'en établissant l'ordre de loi nous avons écarté soigneusement tout ce qui se rapporte a l'ordre de conception , nous croyons ulile , pour mettre fin a de semblables accusations , d'exposer sommairement l'ensemble de notre doctrine , que nous n'avons encore développée qu'en partie. Qu'on la combatte , ou en a le droit; mais qu'on ne la dénature pas. Ce facile moyen de se ménager un triomphe apparent, est aussi trop pça philosophique. Que ne raisonne-t-on plutôt , puisqu'on se tient si fort de raison ? Nous ne demandons que cela , nous pauvre croyant : mais point de discussion possible sans bonne foi. Nous espérons au moins retirer cet avantage du Sommaire auquel nous
( =75 ) Voilà , du moins à notre avis , le point sur lequel doit se diriger principalement l'attention du Clergé. On nous reproche amèrement, à nous venus après la tempête , de manquer d'instruction , et Timpiété triomphe de ce qu'elle appelle notre ignorance. Il y a dans ce reproche qu'elle nous adresse , une grande exagération et quelque fonds de vérité. Méprisons Tune et profitons de l'autre , pour devenir le plus tôt possible ce qu'il est nécessaire que nous soyons 3 car il est vrai que, sous ce rapport , nous manquons d'une partie de ce qu'exige de nous l'état présent de la société , et Ton peut en assigner plusieurs causes : les terribles événements qui , après avoir interrompu les études , ont ensuite forcé de les abréger 3 les mauvaises méthodes d'enseignement 3 le cercle trop étroit où il se renferme 3 l'abus que la philosophie moderne a fait des sciences , et les prétentions peu réfléchies qui en ont été la suite.
renvoyons , qu'a l'aveniîr on n'aura nul prétexte pour
nous faire penser et dire ce que nous ne disons et ne Ir Jfc
pensons pas. J^ojez les Pièces justificatives , N® XI.
Ne craignons point de l'avouer , la théologie , si belle par elle-même 5 si aJ^tachanie ^ si vaste , n'est aujourd'hui , telle qu'on l'enseigne dans la plupart des séminaires , qu'une scolastique mesquine et dégénérée , dont la sécheresse rebute les élèves , et qui ne leur donne aucune idée de l'ensemble de la Religion, ni de ses rapports merveilleux avec tout ce qui intéresse l'homme , avec tout ce qui peut être l'objet de sa pensée. Ce n'étoit pas ainsi que la concevait saint Thomas , lui qui, dans ses ouvrages immortels , en a fait le centre de toutes les connoissances de son temps. Empruntez de lui cette méthode admirable qui coordonne et généralise, et joignez-y ces vues profondes , ces hautes contemplations 5 cette chaleur , cette vie , qui caractérisent les anciens Pères : alors disparoîtra ce pesant ennui , qui éteint parmi les jeunes gens destinés au sacerdoce , le goût de Fétude et même le talent. Retranchez de vos cours tant de vaines questions qui les fatiguent sans fruit , et lem^ enlèvent un temps précieux , qu'ils emploieroient bien plus utilement à s'instruire de choses applicables au
( 277 ) siècle où ils vivent , et au monde sui^ lequel ils doivent agir. Tout a changé autour de vous 3 les idées ont pris et continuent de prendre incessamment des directions nouvelles • institutions , lois , mœurs , opinions , rien ne ressemble à ce que virent nos pères. A quoi serviroit le zèle le plus vif, sans la connoissance de la société au milieu de laquelle il doit s'exercer. Il est nécessaire d'apprendre autrement , et d'apprendre davantage : autrement , pour mieux entendre ; davantage , pour ne pas rester en arrière de ceux qu'on est chargé de guider. Ce n'est point par ce qu'ils savent y que les ennemis du christianisme sont forts, mais par ce qu'ignorent ses défenseurs naturels. Cette espèce d'infériorité , résultat , comme nous l'avons dit , de circonstances passagères , affoiblit singulièrement l'influence du Clergé sur les classes instruites , et nuit beaucoup à la Religion dans un siècle vain de ses prétendues lumières, et oii l'éducation , les journaux , les recueils périodiques de tout genre , les livres plus multipliés que jamais, mettent certaines notions générales à la portée
( 278 ) d'un grand nombre de gens sottement fiers de
ce mince avantage.
Mais il ne suffit pas de perfectionner les premières études cléricales ; on doit étendre plus loin ses regards , et se proposer un but plus élevé. Long-temps TÉglise tint en sa main le sceptre des sciences, et ce fut une des causes de Tascendant qu'elle acquit sur les esprits. Ce moyen d'action seroit maintenant plus puissant qu'à nulle autre époque, et l'on feroit ainsi tourner à l'avantage des hommes ces connoissances indifférentes en soi au bien et au mal, mais qui produisent infailliblement plus de mal que de bien quand le principe religieux ne préside pas à leur développement.
D'immenses travaux ont élé entrepris depuis trente ans , et sont poursuivis avec ardeur par les savants de tous les pays. Il est temps que la science catholique vienne recueillir la riche moisson qu'on lui a préparée. L'Inde, le Thibet , la Chine , tout l'Orient dévoile ses antiques traditions , qui , par leur conformité Qier veilleuse avec les traditions chré-
( ^79 ) tiennes , fournissent de nouveaux appuis à la foi, dont l'universalité , la perpétuité, ces deux grands caractères de tout ce qui est divin , deviennent chaque jour plus manifestes. Des recherches heureuses sur les hiéroglyphes égj^ptiens , en permettant de fixer la date précise des zodiaques d'Esné et de Dendera , ont fait disparoitre à jamais les objections qu'on en tiroit contre la chronologie de Moïse. Déjà l'on entrevoit l'espérance de pénétrer au moins quelques-uns des secrets de la théologie jusqu'à présent si obscure de ce peuple ancien 5 et de pouvoir comparer aux récits des écrivains juifs l'histoire des Pharaons écrite sur les bords du Nil. L'étude comparée des langues et celle des origines des peuples , ramènent de tous côtés aux faits primitifs racontés dans les Livres saints. Les sciences physiques mêmes , par leurs progrès , et en particulier la géologie et la physiologie , ne cessent de mettre de nouvelles armes entre les mains des défenseurs de la Picligion, pour combattre les hypothèses anti- mosaïques et le matérialisme. Mais tout cela est peu de
chose en comparaison du bien qui résuîteroit de la régénération des sciences morales. Celle du droit est j pour ainsi dire , presque entièrement encore à créer. Il n'en existe que des théories protestantes et philosophiques , qui n'ont pas peu contribué à produire , et qui contribuent à perpétuer les désordres dont nous sommes témoins. Une fausse métaphysique n'a pas fait moins de ravages ^ en pré-^ cipitant j par différentes routes^les esprits dans le scepticisme. L'Eglise a donc , même en ce qui tient uniquement à la science , une magnifique carrière à remplir : c'est à elle qu'il appartient de féconder le chaos , et de séparer une seconde fois la lumière des ténèbres.
Tels sont , autant que nous le comprenons , les principaux devoirs du Clergé. Abandonner à elle-même la société politique , qui se dissout et meurt en repoussant toute influence divine 3 ne prendre aucune part à la guerre des souverainetés et du libéralisme , qui combattent , celles-là pour le despotisme , celui-ci ppur l'anarchie. Le Seigneur s'est fatigué à rappeler les peuples et les rois, et ils ne
l'ont point écouté , et ils se sont détournés de lui : cest pourquoi il étendra sur euoc sa main. Que ceuoc donc qui doivent aller à la mort y aillent à la mort^ que ceux qui doivent tomber sous le glaive y tombent sous le glaive ^ ! Mais, pendant que s'opère cette effrayante dissolution , la Providence impose une double tâche au sacerdoce : conserver la foi 5 en affranchissant la Puissance spirituelle de l'oppression du Pouvoir civil , et préparer la renaissance de l'ordre , en ramenant, par une libre conviction, les intelligences à la vérité. Le renouvellement des études sur un vaste plan produira ce dernier fruit : on obtiendra l'autre en opposant une indomptable résolution à la violence des persécuteurs.
Prêtres de Jésus-Christ , s^il fut jamais une mission propre à enflammer le zèle , à fortifier rame et à Félever à la hauteur des plus
* Laboravi rogans.... ïii reliquisti 'me , dicit Domiminus, retrorsùm abiisti ; et extendam manum meam super te.... Qui ad mortem ad mortem, et qui ad gla-. dium ad gladium. Jerem. , XF.
grands sacrifices , c'est sans cloute celle qai vous est confiée. De vous , de votre constance dépend le salut de l'Eglise et des nations assises à l'ombre de la mort \ Le sort du monde est en vos mains ; et pour le sauver , que faul-il ? Ce qu'il fallut j il y a dixhuit siècles : une parole qui parte du pied de la Croix.
« Voici ce que dit le Seigneur : Je vous ai « réservés pour le temps propice, pour le « jour du salut, afin de relever la terre, et « de recueillir mon héritage dispersé : pour « dire à ceux qui sont dans les chaînes : Sor- <i tez ; et à ceux qui sont dans les ténèbres : « Voyez la lumière ' ! »
Sortez donc , sortez de la maison de servitude ' ; brisez les fers qui vous dégradent , et vous empêchent de remplir , selon toute
« Luc. ,1,79.
" Haec dicil Domirius: In tempore placito exaudivite, et in die salulis aiixilialus sum tuî , et servavi te...., ut suscitares terrain , ut possideres hereditates dissipalas ; ut diceres bis qui vineti sunt ; Exitc ; et his qui in teliebris : Relevamini. Is. , XLIX ,8,9.
* Exod. , XIII , 3.
son étendue , voii e céleste vocation ; rentrez , par une volonté généreuse , en possession de la liberté que le Christ vous a acquise de son sang. On vous persécutera ; oui , certes ; il a été prédit ainsi ^ • mais ne craignez point ceux qui tuent le corps ^ et ensuite ne peuvent plus rien y craignez celui qui ^ après avoir tué , a la puissance de précipiter dans U abîme / je vous le dis y craignez celui-là \ On vous persécutera : Bienheureuoc ceux qui soufflent persécution pour la justice : réjouissez-vous alors ^ et soyez ravis de joie ^ car votre récompense est grande dans les deux '. Encore une fois 5 sortez j retirez-vous , comme Jean , au désert , pour y préparer la voie du Seigneur ^. Le profond mystère d'iniquité qui s'accomplit sous nos yeux^ recouvre un mystère plus profond d'amour et de miséricorde. Vient le temps où il sera dit à ceux qui sont
> Malt. , X, 17.
* Luc. , XÏI , 4 , 5.
5 Malt. , V, 10, II.
* Marc. ,1,3.
dans les ténèbres : Voyez la lumière /Et ils se lèveront , et , le regard fixé sur cette divine splendeur , dans le repentir et dans l'étonnement 5 ils adoreront, pleins de joie, celui qui répare tout désordre , révèle toute vérité , éclaire toute intelligence : Oriens ex