SOMMAIRE
D'un système des Connoissances humaines.
Base de la Raison humaine.
Les mots de vérité et d'erreur existent dans le langage humain : les hommes rangent leurs pensées sous Fune ou l'autre de ces deux catégories. Mais que signifient ces mots? Qu'appellerons-nous vérité, ou erreur ? Il ne s'agit pas en ce moment de savoir ce qu'est la vérité en elle-même , de la définir par son essence , mais simplement de savoir ce qu'elle est par rapport à nous , de définir le sens que nous sommes obligés d'attacher à ce mot, sous peine de ne pouvoir affirmer d'aucune chose qu'elle est vraie relativement à la raison humaine. La vérité , par rapport à l'homme , ne pouvant être ce que l'esprit humain repousse , nous sommes forcés , pour nous entendre , d'appeler vérité ce à quoi l'esprit iiumain
ftdhère. Mais alors dirons-nous que la vérité est ce h quoi l'esprit de chaque individu adhère ? Si nous admettons cette définition , qu'en résultera-t-il ? Comme il arrive souvent que l'esprit d'un individu adhère successivement à des propositions contradictoires , et que d'ailleurs l'un affirmant ce que l'autre nie , leurs adhésions sont non seulement diverses , mais diamétralement opposées , la vérité seroit quelque chose de mobile et de variable ; àès lors on nepourroit affirmer de quoique ce soit que cela est vrai relativement à la raison humaine , et le scepticisme seroit l'état naturel de l'homme. Donc , à moins d'être sceptique , nous devons renoncer à notre première définition de la vérité et en trouver une autre. Or l'adhésion individuelle mise à part, que reste-t-il sinon l'adhésion commune ? En conséquence appelons vérité ce à quoi l'esprit de la généralité des hommes adhère partout et toujours , et voyons ce qui en résultera. Les inconvénients qui nous ont obligé d'abandonner notre première définition ne se rencontrent pas ici , puisqu'au lieu de ces adhésions variables et opposées 5 qui nous présentoient la vérité comme variable elle-même , nous nous attachons précisément à ce qu'il y a de commun et d'invariable dans les pensées humaines. Ainsi , nous sommes placés dans l'alternative ou de tomber dans le scepticisme , si nous nous en tenons à l'adhésion individuello^ ou de prendre poui' base l'adhésiou com-
mune qui seule nous offre ce caractère d'unité et de fixité qui correspond à la notion propre du vrai.
Dç l'Ordre de foi et de l'Ordre de conception.
Il est aisé d'entendre , d'après ce court exposé , pourquoi et en quel sens nous disons qu'on n'est certain que par la foi 5 ceux qui croient ou feignent de croire que nous prenons ici ce mot dans son acception purement théologique , nous prêtent très gratuitement une absurdité de leur invention. Dans le sens le plus général , la foi consiste , non pas a concevoir une chose, mais à la croire d'après le témoignage d'une raison supérieure. Si donc la certitude est attachée à la raison générale, il est visible qu'on n'acquiert la certitude que par la foi à cette raison infaillible supérieure à la raison faillible de chaque individu ; et tout ce qui est certifié par la raison générale devant être cru par cela seul qu'elle l'atteste , constitue l'ordre de foi.
Mais en même temps il est dans la nature de l'homme de chercher à concevoir ce qu'il croit, ou , en d'autres termes , de passer de la simple foi à l'intelligence , autant que les limites de son esprit le comportent. De là l'ordre de conception.
Les caractères distinctifs de chacun de ces deux prdres peuvent se réduire aux suivants :
Tout ce qui fait partie de Tordre de foi est cer^ tain : tout ce qui n'est que pure conception demeure contestable , parce que toute raison individuelle est faillible.
L'ordre de foi est absolu ou le même pour tous , d'abord parce qu'il n'est que la même raison perjf manente , et ensuite parce que tous les individus
sont également tenus de se soumettre à l'autorité de la raison générale : l'ordre de conception est relatif ^ux divers degrés de capacité.
Dans l'ordre de foi, l'esprit de chaque homme esX passif, non pas en ce sens que Pacte par lequel il adhère à la raison générale soit indépendant de sa volonté , mais en ce sens qu'il reçoit la vérité ; tandis qu'il est actif àdias l'autre ordre , parce qu'il produit lui-même ses propres conceptions.
L'ordre de foi ne subsiste que par la soumission des raisons individuelles à l'autorité de la raison générale , tandis que la liberté' des raisons individuelles , à l'égard les unes des autres , est , pour l'drdre de conception, la condition même de son existence , et sa loi inviolable : nul homme ne peut faire de ses propres conceptions une loi pour d'autres hommes , et , supposé qu'ils s'y soumissent , ils sortiroient par cela même de l'ordre de conception pour rentrer dans un ordre de foi absurde , qui consisteroit à soumettre leur raison à une raison également faillible.
Mais il ne suffît pas de connoître les caractères
distinctifs de ces deux ordres , il faut aussi connoître leurs rapports : connoissance fondamentale , qui , liant Pun à l'autre les deux modes essentiels de la pensée, peut seule engendrer une théorie complète de Pesprit humain.
L'ordre de conception est subordonné à l'ordre de foi , dans lequel se trouve en même temps et sa base et sa règle.
Il y a sa hase , puisque l'activité de l'esprit humain ne trouveroit rien sur quoi elle pût s'exercer, si l'homme ne commençoit par admettre de pure foi la vérité des notions primitives qui constituent l'intelligence. Toute conception suppose nécessairement une croyance antérieure ; car on ne cherche à expliquer que ce dont on admet déjà l'existence. D'ailleurs l'ordre de foi est l'ordre de certitude. Séparé de lui , l'ordre de conception ne pourroit avoir qu'une base relative et variable , comme les jugements de chaque raison individuelle : or la notion même de base implique l'idée de quelque chose de fixe et d'absolu.
L'ordre de conception a sa règle dans l'ordre de foi. Lorsqu'un ensemble de conceptions se trouve en opposition, sur un point quelconque , avec l'ordre de foi , on est averti qu'il renferme , à cet égard du moins , une erreur. Plus au contraire il se trouve en harmonie avec cet ordre , plus on a de raisons de croire que cet ensemble est juste. Qu'un physiologiste, cherchant h expliquer le phénomène de la
nutrition , arrive à cette conséquence , que Phomme pourroit vivre sans manger ou qu'il pourroit remplacer le pain par des pierres ; qu'un moraliste imagine une théorie dont la conséquence soit qu'il est permis de tuer ou de voler 5 qu'un métaphysicien fasse , sur l'origine des choses , un système d'où il résulte qu'il n'y a pas de Dieu , ils doivent reconnoître que leurs théories contiennent ou des principes faux ou des conséquences mal déduites, par cela seul qu'elles contredisent ce qu'il y a de constant et d'universel dans l'expérience , la conscience et la raison humaine , et renversent ainsi les lois physiques , morales et intellectuelles , au lieu de les expliquer. Si au contraire , les systèmes se trouvent coïncider avec l'ordre de foi , il est essentiel, pour en apprécier la valeur , de ne pas perdre de vue l'ohservation suivante : c'est que , s'il suffit , pour être assuré du vice d'une théorie , qu'elle renverse une seule partie de la raison commune , il ne suffit pas qu'elle l'explique , pour qu'on soit autorisé à la tenir pour bonne ; car elle pourroit bien ne pas s'accorder avec d'autres points également certains. De là cette maxime d'une extrême importance pour les progrès du véritable esprit philosophique , savoir : qu'il faut se défier de toute explication partielle ; que le degré de confiance qu'une théorie mérite , est toujours proportionné au nombre plus ou moins grand des vérités ou des phénomènes dont elle rend raison -, et qu'ainsi
l'on doit tendre incessamment à chercher des explications de plus en plus générales.
On doit remarquer en outre que si l'ordre d^ conception est , par sa propre essence , contestable dans toutes ses parties , il peut recevoir de l'ordre de foi une consistance dont il n'a pas le principe en lui-même. C'est ainsi qu'on retrouve, partout où l'esprit humain a exercé son activité, des conceptions, qui d'abord purement individuelles et incertaines , mais sanctionnées ensuite par le consentement de la plupart de ceux qui se sont occupés des mêmes matières , sont devenues , par ce moyen , participantes , quoique dans un ordre inférieur , à la certitude qui appartient à l'ordre de foi proprement dit. L'histoire des sciences , dans ce qu'elles offrent de solide, n'est que cette vérification commune des conceptions de chaque savant. Les progrès réels de la science supposent deux choses : premièrement , concevoir ce qui n'avoit pas été conçu , et , de l'aveu universel , ces conceptions demeurent contestables , tant qu'elles sont purement individuelles : secondement , constater la vérité de ces conceptions , et , de l'aveu universel encore , on ne tient pour constaté que ce qui a reçu le sceau du consentement. Ainsi on peut représenter la marche de la science comme le mouvement progressif d'un ordre d'idées douteuses à leur naissance , qui tendent à passer , en obtenant l'approbation commune , dans l'ordre de la certitude , sont
reléguées dans l'oaLli , si elles n'ont pu résister à cette épreuve , et , tant qu'elles ne l'ont pas encore subie , forment la partie flottante et variable de chaque science.
Certains philosophes , qui , tout en reconnoissant qu'il faut partir du sens commun et revenir au sens commun sous peine d'extravagance , n'en soutiennent pas moins que l'ordre de conception n'est pas subordonné à l'ordre de foi , évidemment ne s'entendent pas eux-mêmes. S'ils veulent parler de la conception infailliblement vraie de toutes choses , telle qu'elle existe en Dieu , cela ne signifie rien ici, puisqu'il s'agit uniquement de l'ordre de conception tel qu'il existe pour la raison de chaque homme , sujette à l'erreur. Si, comparant seulement les hommes entre eux , ils veulent dire qu'un individu, qui est entré dans l'ordre de conception , est supérieur en intelligence à un antre individu qui se renferme dans la foi du sens commun, qu'est-ce que cela fait encore dans la question présente ? Cette supériorité relative des raisons individuelles change-t-elle les rapports des deux ordres considérés en eux-mêmes ? De ce qu'un savant, qui s'explique certains phénomènes physiques , a une intelligence plus développée que le paysan qui croit seulement à leur existence d'après le témoignage général , s'ensuit-il que les explications scientifiques cessent d'être subordonnées aux faits constatés par l'expérience commune?
Il faut donc nécessairement reconnoître que l'or-
dre de conception est dépendant de l'ordre de foi : mais cette subordination nécessaire est elle-même la garantie de la liberté qui lui est essentielle , et qui consiste en ce qu'aucun homme ne peut faire , de ses propres conceptions , une loi pour les autres hommes. Car ce seroit usurper l'autorité qui n'appartient qu'à la raison générale ; ce seroit déclarer sa propre raison souveraine ou infaillible , et renverser la base de la certitude 5 de sorte que la conséquence immédiate du principe d'autorité est qu'on ne doit à tout jugement de la raison individuelle rien de plus que l'examen.
La doctrine d'autorité tend , par son action propre sur les esprits , à détruire les obstacles qui, sous l'empire de la doctrine contraire , se sont toujours opposés à la liberté dans l'ordre de conception, c'est-à-dire , à l'indépendance respective des raisons individuelles. Quoi qu'on, fasse , deux besoins qui veulent être satisfaits sont inhérents à la nature humaine : le besoin de doctrines communes, qui forment la société des esprits , et le besoin , pour chaque esprit , de développer son activité particulière. Lorsque , prenant pour base l'ordre de conception , et faisant reposer sur le raisonnement toutes les vél'ités nécessaires , on semble provoquer un grand développement de l'activité intellectuelle , d'un autre côté cette souveraineté de chaque raison produit l'anarchie des esprits : mais comme en même temps le besoin des doctrines communes n'en cherche pas
moins , avec une indestructible énergie , à se satisfaire plus ou moins complètement , la nécessité de remédier , à quelque égard , à cette anarchie , fait qu'il s'établit, parla force même des choses, des autorités individuelles , par la même raison que , lorsqu'on a renversé le pouvoir légitime , l'anarchie politique, qui en est la suite , conduit le peuple à se soumettre à un pouvoir quelconque , même tyrannique. Aussi l'histoire du protestantisme et de la philosophie prouve-t-elle que, tout en rejetant théoriquement le principe d'autorité, la généralité des esprits s'est soumise de fait à l'autorité de quelques hommes. Que si , au contraire , ils reconnoissent l'autorité des croyances générales , dès lors la soumission à des autorités individuelles ne répondant à aucun besoin de la nature humaine , ne paroît plus que ce qu'elle est réellement, une vraie servitude, et le seul sentiment qu'on éprouve pour une soumission de ce genre est celui d'une invincible répugnance.
En résumé , l'ordre de conception est en mêm'e temps dépendant et libre , comme l'homme qui est libre sans être indépendant des lois de sa nature. L'ordre de conception est dépendant de l'ordre de foi , parce que dans celui-ci se trouvent les lois de l'intelligence. Il est libre , parce qu'il n'est soumis qu'à ces lois. La dépendance et la liberté , loin de s'exclure réciproquement, sont au contraire inséparables ; car la liberté , par laquelle l'homme se perfectionne , n'est que la faculté de développer son
être î' mais aucun être ne peut réellement se dérelopper que conformément aux lois en vertu desquelles il existe, et, s'il les viole a quelque degré , il se détruit dans la même proportion .