DES SOCIÉTÉS DE TEMPÉRANCE EN AMÉRIQUE ET EN EUROPE
Les maux incalculables occasionnés aux États- Unis par l'abus des boissons fortes ont appelé depuis long-temps l'attention et éveillé la sollicitude des bons citoyens. Le zèle individuel , les avis, les conseils demeuraient impuissants pour arrêter les progrès toujours croissants d'un vice odieux ; mais, loin de se rebuter, les amis de la tempérance songèrent à unir leurs efforts; on eut recours à l'esprit d'association , ce mobile fécond et tout puissant , et au mois de février 1813, la société du Massachusetts pour la suppression de
1 Les matériaux de cet article sont extraits en grande partie de l'ouvrage récemment publié à Paris par M. R. Baird, sous le titre d'Histoire des Société» de tempérance des Étals- Unis d'Amérique. Hachette, 1836.
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l 'intempérance , fut fondée à Boston. Le bot de cette société était : « De faire cesser l'abus des liqueurs spiritueuses et les vices qui en sont la suite , tels que le libertinage et le jeu , et d'encourager par tous les moyens possibles la tempérance et la morale publique. » Malheureusement l'association de Boston se contenta d'essayer d'introduire la modération dans l'usage des boissons fortes , au lieu d'en recommander V abstinence totale; aussi ne fit-elle que languir et ne produisit-elle que très peu de bien.
En 1838,. la consommation annuelle des boissons spiritueuses aux États-Unis était estimée à 60,000,000 de gallons (273,607,474 litres); d'autres calculs la portaient môme à 73,000,000 de gallons (337,138,968 litres). La population des États-Unis montait , à la même époque , à environ 13,000,000 habitants, ce qui , eu adoptant la dernière évaluation , donnerait 6 gallons ou 37 litres par tète. Si de ces 13,000,000 d'habitants on retranche les femmes et les enfants , qui composent toujours la majeure partie de la population , il est évident que la quantité consommée par les hommes faits et les jeunes gens était immense, et a dû produire un nombre effrayant d'ivrognes. L'un des juges les plus distingués de ce pays , M. Granch , a dressé, en 1839, une sorte de bilan de l'intempérance ; quelques-unes de ses évaluations sont peut-être portées un peu trop haut , mais en général on les considère comme fort exactes, et la
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plupart ont été confirmées par des recherches postérieures plus étendues. Voici le résumé des cal* culs de M. Cranch :
1° La consommation annuelle de liqueurs spiritueuses , aux États-Unis ( avant 1827 ) , était d'environ 72,000,000 de gallons , qui doivent avoir coûté aux consommateurs au moins 48,000,000 de dollars (260,160,000 fr.).
2° On peut évaluer le nombre des ivrognes à 375,000, et l'on ne nous accusera pas d'exagération si nous disons qu'au moins 100 jours de leur travail sont perdus annuellement pour l'État; en n'estimant le prix de chaque journée qu'à 40centi (environ 2 fr. 16 c. ), nous avons une somme de 15,000,000 de dollars (81,300,000 fr.).
3° Il meurt annuellement 37,500 ivrognes, doat la vie est abrégée par l'intempérance de 10 années, terme moyen ; la perte qui en résulte , pour l'État, en évaluant le produit de leur travail , s'ils eussent été sobres , à 50 dollars par an au-delà de leurs frais de nourriture , se monte à 18,750,000 dollars (101,625,000 fr.).
4° Les frais de justice criminelle se montent à environ 8,700,000 dollars (47,154,000 fr. ) par an; or, comme il est constant que l'ivrognerie prodoit les trois quarts des crimes, il faut mettre 6,525,000 dollars ( 35,365,500 fr. ) à la charge de l'intempérance.
5° Il est avéré que la proportion des pauvres produits par l'usage des boissons spiritueuses est
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la même que celle des criminels ; les trois quarts de la somme que leur entretien coûte à l'État, ou 2,850,000 dollars ( 15,447,000 fr.), doivent donc encore être portés sur le compte de l'intempérance.
6° Le montant des charités particulières faites annuellement aux pauvres qui le sont devenus par la même cause, peut être estimé à la même somme de 2,880,000 dollars.
7° Il y a environ 12,000 criminels renfermés dans les prisons des États-Unis ; les trois quarts de leur travail habituel produiraient un bénéfice de 450,000 dollars (2,439,000 fr. )
Ces différentes sommes additionnées ensemble forment un total de94,495,000 d. (5 12, 162,900 fr.), chiffre représentant la perte annuelle qui résulte pour le pays de l'usage des liqueurs fortes. Nous ferons observer que dans ces évaluations on n'a pas fait entrer la perte du travail des pauvres et des prisonniers pour dettes , les frais des procès causés ou excités par l'usage des boissons spiritueuses , le salaire des juges , les dépenses de jurés , les frais de conseil , etc.
« Combien de pauvres , dit M. Cranch , ne doit point produire la déduction d'une somme aussi considérable prise sur les gains modiques de la classe de la société, sur laquelle tombe nécessairement la plus grande partie de cette perte! Quel immense bien-être ne tireraient pas nos concitoyens de 94 millions de dollars dépensés chaque année en choses utiles ! »
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L'usage des liqueurs spiritueuses est également contraire à la santé et à la moralité; il engendre de cruelles maladies , il abrège la rie, il occasionne la pauvreté et les maux qu'elle entraîne à sa suite , il est une source fréquente de crimes et augmente le nombre des criminels.
Le célèbre docteur Cleyne, de Dublin, après trente ans de pratique et d'expérience , s'exprime ainsi : « Que dix jeunes gens commencent à l'âge de 21 ans à prendre par jour un seul verre de deux onces de liqueur spiritueuse, sans jamais dépasser cette quantité ; sur les dix il y en aura nerf qui abrégeront leur vie de plus de dix ans. » Aux États-Unis , dans le comté de Portsmouth ( New- Hampshire), on a constaté que les boissons fortes *>nt, dans une seule année , enlevé 21 personnes; dans celui de Salera (Massachusetts), sur 181 morte elles en ont causé 20 ; dans le comté de Newfiaven ( Gonnecticut ) , la proportion a été de 30 p. °/0 ; dans celui de New-Brunswick ( New^- Jersey), sur 67 morts d'adultes , il y en avait plus d'un tiers qui avaient été occasionnées par l'intempérance, et à Philadelphie, sur 4,292 morts il yen avait au moins 700 ( c'est plus de 1 sur 7 ) qu'on pouvait attribuer à la même cause. — Sur 77 personnes qui, en 1831, ont été trouvées mortes dans différentes parties du pays , il y en avait, d'après l'enquête du Goroner *, 67 qui avaient succombe
1 On appelle ainsi le magistral chargé de faire une enqut le dans tous les cas de mort subite ou de mort violente.
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à l'usage des liqueurs fortes. — L'usage de ces boissons affaiblit aussi et souvent même détruit la raison. Sur 781 aliénés admis dans différents hospices consacrés aux États-Unis à cette maladie, 392 , de l'aveu de leur propre famille , avaient été réduits à cet état par l'usage des liqueurs fortes ; et, d'après le témoignage des médecins, cette proportion était beaucoup plus grande.
L'avis des hommes de l'art est unanime sous ce rapport ; tous attestent les funestes effets de l'intempérance sur la santé. Nous citerons, entr'autres témoignages, les déclarations qui suivent (5e rapport de la société américaine de tempérance) : Celle de 75 médecins de Boston, Massachusetts: « L'usage des liqueurs fortes ne peut faire aucun bien aux personnes en santé ; elles sont au contraire une cause fréquente de maladies, et même de mort, et souvent elles rendent plus difficiles à guérir ou plus fatales en définitive des maladies occasionnées par d'autres causes. »
Celle de 45 médecins de Cincinnati , Ohio : « Les liqueurs fortes sont non-seulement inutiles, mais absolument préjudiciables aux individus en santé ; elles engendrent plusieurs des maladies auxquelles le corps humain est sujet, et aggravent le plus grand nombre des autres ; elle ne sont pas moins un poison que l'arsenic, et si elles opèrent quelquefois avec moins de rapidité, leur effet n'en est pas moins infaillible. »
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Telle est Y opinion du corps nombreux des médecins des États-Unis,
Écoutons maintenant le témoignage des médecins anglais , présenté au parlement britannique.
Voici comment s'expriment à ce sujet les médecins de Bradford : « Dans notre opinion, rien ne contribuerait pins à la santé publique qu'un renoncement absolu à l'usage des liqueurs fortes ; nous les regardons comme une des causes de maladies les plus fécondes et une source d'immoralité. »
Ceux de Cheltenham : « Loin que les liqueurs fortes, employées comme boissons, aient la propriété de prévenir une seule maladie , elles peuvent être considérées comme la source principale de nombreuses et terribles maladies , et la cause la plus active de la pauvreté, des infirmités et des crimes qui pullulent dans notre pays. »
Ceux de Dublin, en Irlande : « Nous sommes convaincus qu'on ne pourrait rien faire qui contribuât plus puissamment à la santé publique que de renoncer entièrement à l'usage des liqueurs fortes. *
Ceux de Leitb, en Ecosse : « Rien de plus préjudiciable à la santé que les liqueurs fortes, quelle qu'en soit la composition ; elles n'ont aucune qualité nutritive , et un usage journalier de ces boissons donne au contraire lieu à une infinité de maladies, conduit à l'indigence et â une mort prématurée. »
Ceux d'Edimbourg, en Ecosse : « Un entier .abandon des liqueurs fortes serait un moyen puis-
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sant d'améliorer la santé publique et d'augmenter le bien-être général. »
De semblables déclarations ont été fournies par plusieurs milliers de médecins, tant des États-Unis que des diverses parties de l'Europe; il y avait long-temps d'ailleurs que la médecine s'était prononcée à cet égard, et les tables de mortalité n'ont que trop bien démontré la vérité de ces témoignages.
Si nous envisageons maintenant l'intempérance dans ses rapports avec l'indigence, nous obtiendrons des résultats non moins concluants.
D'après le 4me rapport de la Société américaine pour l'année 1882, dans le comté de Washington (New-York), sur 334 pauvres, il y en avait 290 dont l'indigence provenait des suites de l'intempérance. Dans le comté d'Onéida on en comptait 246 sur 253 ; 48 sur 50 dans celui de Cumberland (Pennsylvanie), et 1,059 sur 1,134 dans celui de Baltimore (Maryland). Enfin, sur 1,969 indigents recueillis dans les différents dépôts de mendicité des États-Unis , il résulte des renseignements fournis par les bureaux de bienfaisance , qu'il y en avait 1,790 dont la misère devait être attribuée à l'usage des liqueurs spiritueuses .
On lit dans le 5me rapport de la même société pour 1833, que sur 3,000 personnes admises dans la maison de travail de Salem , état de Massachusetts , le directeur portait à 2,900 le nombre de celles que l'intempérance y avait amenées, directe-
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ment ou indirectement. Au rapport du directeur de la maison de charité de New-York, le nombre do hommes adultes y était de 572, sur lesquels 90 sa plus pouvaient être regardés comme sobres ; parmi les femmes, au nombre de 601, il doutait qu'on pût en ranger une cinquantaine dans cette dernière catégorie.
M. G.-W. Welch, directeur de l'hospice d'Aïbany (New- York), nous apprend que 624 individus furent reçus dans cet établissement en 18M, savoir: tempérant, 1; douteux, 17; et intempérants, 616.
D'après le rapport de M. Guion, greffier de l'hospice de New-York , aux 5, 1 70 individus entretenus dans cette maison, il faut en ajouter 19,150 autres , secourus à domicile , ce qui fait un total de 24,329 indigents, et les trois quarts ne devaient leur malheur qu'à l'intempérance.
« Suivant moi , dit M. Stone, qui depuis 8 ans dirige l'hospice de Boston, c'est l'intempérance qni a amené ici les sept huitièmes des pauvres qui s'y trouvent. >»
En général on ne trouve que très peu d'indigents, dans quelque hospice que ce soit, qui n'aient eu l'habitude des liqueurs spirituenses , et c'est là qu'il faut chercher la grande cause du paupérisme dans toutes les parties des États-Unis.
Noua avons déjà fait ressortir ailleurs ' les fu-
1 Y. n* II, Des causes les plus fréquentes des crimes ans États-Unis.