‹ Des progrès et de l'état actuel de la réforme pénitentiaire et des institutions préventives, aux États-Unis, en France, en Suisse, en Angleterre et en BelgiqueChapitre 62 sur 143 · AlfeiBTltSE · texte numérisé non relu

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nement solitaire ou plutôt de l'emprisonnement séparé est d'ailleurs encore si nouvelle et si peu connue en Europe, et particulièrement en France et en Belgique , qu'il ne faut pas craindre de multiplier les indications susceptibles delà faire comprendre et apprécier.

Au très honorable lord /. Ruiêell, ëecrêfaireiTÉiat au département de l'intérieur*

Raymond Buildings, 7 avril (837.

Myloed ,

En préparant notre second rapport annuel que nous avons l'honneur de présenter à Votre Sri gnenrie, nous avons cru qu'il était de nuire devoir, avant de vous entretenir de l'état des prisons dont nous avons l'inspection , de vous soumettre nos observations relatives aux questions sur lesquelles Votre Seigneurie a plus particulièrement appelé notre attention.

Deux systèmes principaux, auxquels peuvent se rattacher tous les autres , partagent les partisans de la réforme pénitentiaire; l'un, le plus ancien et le plus généralement suivi jusqu'ici , est le système de réunion silencieuee ; l'autre, d'origine plus moderne et introduit seulement dans un petit nombre de prisons, est le système d'emprisonnement solitaire ou plutôt de séparai ion.

il. 13.

150 DU 8TSTHS tiXITINTIllKB

À. — Système de réunion silencieuse.

Dans le coure de nos inspections et de nos enquêtes, pendant Tannée qui vient de s'écouler , nous avons eu de nombreuses occasions d'observer et de constater les résultats du système de réunion silencieuse, sous l'empire des circonstances les plus diverses, favorables et défavorables* et nous nous sommes ainsi trouvés à même de nous former une opinion complète et motivée relativement à ses avantages et à ses inconvénients ; et puisque les partisans de ce système prétendent qu'il l'emporte à tous égards sur le système de séparation, nous croyons ne pas devoir hésiter à rendre compte à Votre Seigneurie des motifs qui nous ont fait adopter un avis entièrement opposé. Nous sommes prêts à prouver que le système de réunion silencieuse, qui a pris naissance dans une conviction profonde dei maux inséparables de l'association des criminels , et qui était destiné à en prévenir les funeste* conséquences, est impraticable dans l'exécution, incapable d'atteindre le but proposé , et que son succès dépend de circonstances dont le concours est le plus souvent impossible ; que s'il est susceptible de produire quelque bien , il est par eontre perni cieux ou impuissant dans le plus grand nombre d< cas ; et que tandis que ses avantages sont essen tiellement douteux et accidentels, ses défauts son réels et inévitables.

vu MfcurniE. 191

En émettant à ce sujet une opinion aussi tranchée, nous n'avons cependant nulle intention d'accuser les motifs des partisans du système dont il s'agit. Nous croyons qu'ils n'ont été influences que par le vif désir de soustraire les détenus au danget de la corruption des prisons, et que l'imminence seule de ce danger, en éveillant leur sollicitude, a pu les conduire à l'adoption du plan qui leur paraissait le plus propre à mettre un terme aux abus que nous déplorons comme eux et auxquels nous sommes tous également intéressés à mettre un terme. Aussi , est-ce en faisant appel à leur bonne foi, que nous espérons faire passer dans leurs esprit» la conviction qui nous anime ; c'est en les conviant à un examen plus intime du système qu'ils recommandent que nous espérons les déterminer, au nom même de l'humanité qui leur a servi de règle et de mobile , à répudier un mode de discipline qui inflige au prisonnier un châtiment à la fois trop sévère et le plus souvent inutile ; nous voulons parler de l'interdiction de tout rapport sous l'empire de circonstances qui transforment cette interdiction en supplice intolérable et qui excitent outre mesure la tentation de l'enfreindre et de la violer.

Nous pensons que les éloges donnés au système de réunion silencieuse par quelques témoins, interrogés par les comités du parlement, dépendent surtout de la manière dont ces témoins envisageaient la question qui leur était posée , et n'im-

152 DU 8T8TÈWK PiftlTBRTIAimE

pliquent aucunement la prééminence de ce système ou la conviction de son excellence intrinsèque. Il ne s'agissait, en effet, pour la plupart d'entr'eux , que d'une comparaison entre le système de réunion silencieuse et celui de l'association sans limite et sans contrôle des détenus. Il n'est pas étonnant que des âmes généreuses, que des esprits éclairés, en présence des maux innombrables qui se perpétuent à l'abri de ce dernier système, aient embrassé avec une sorte d'ardeur instinctive le premier moyen venu de remédier à un état de choses qui ne pouvait être toléré plus long-temps. Mais le temps est arrivé de soumettre ce remède au contrôle de la réflexion et de l'expérience. Telle est la tâche que nous nous sommes imposée ; pour la remplir convenablement, nous nous sommes entourés de toutes les lumières , nous avons scrupuleusement interrogé les faits ainsi que leurs conséquences, nous avons recueilli tous les témoignages susceptibles de nous éclairer et de rectifier nos impressions et nos jugements ; cette vaste enquête embrasse toutes les prisons du Royaume-Uni. Les documents qui s'y rapportent sont classés à la suite de ce rapport qui n'en est que le résumé et la conclusion. Votre Seigneurie pourra se convaincre, en les parcourant , du soin que nous avons mis à préparer et à réunir les éléments qui doivent servir à la solution du problème de la réforme pénitentiaire. Elle y trouvera des preuves nombreuses de l'inefficacité et des inconvénients du système

ET AlfCIBTBimB. 158

de classement et de réunion silencieuse; c'est ainsi que l'autorité incontestable des faits est Tenue à l'appui de notre opinion personnelle et l'a pleinement confirmée.

Le but principal du système de réunion silencieuse est d'empécjber tout rapport entre les détenus sans les astreindre à l'isolement; or, si l'on comprend sous la qualification générale de rapports, la conversation par signes ou à voix basse, il est évident que le système dont il s'agit n'empêche pas et ne peut empêcher ce mode de communication. Set avocats les plus chaleureux commencent à s'apercevoir de cette difficulté ou plutôt de cette impossibilité, et ne peuvent plus la nier. Quant à nous , nous voyons dans l'objection qui ressort de ce seul fait , la condamnation de tout le système. Pour s'en convaincre il suffit de considérer l'effet défavorable que doit nécessairement produire cet essai impuissant , tant sur les prisonniers que sur les moniteurs et les surveillants chargés du maintien de la règle du silence. L'idée seule que l'interdiction de tout rapport entr'eux est impossible, agit de la manière la plus préjudiciable sur les premiers ; elle est à la fois pour eux un excitant et un encouragement à tromper la surveillance des moniteurs, et ce n'est pas malheureusement chose bien difficile au milieu du mouvement des allées et des venues , et grâce a la réunion dans les mêmes locaux d'une population souvent considérable. 11 ne faut pas non plus

AU 6YSTSHB rBfflTMTUllV

perdre de vue le développement graduel, mais sûr , de l'adresse et du tact sous l'empire de circonstances qui mettent à la fois en jeu les deux plus puissants mobiles de l'activité humaine, la nécessité et le désir. Réunir un grand nombre d'hommes ayant les mêmes habitudes , les mêmes mœurs , partageant les mêmes goûts , formés à la même école de ruse et de dissimulation , et prétendre en même temps les isoler en quelque sorte au sein de l'association, c'est vouloir relier les idées les plus contradictoires et concilier les oppositions les plus flagrantes. C'est élever un écueil dans le but unique d'aller y échouer. Aussi ne doit-on pas s'étonner en ouvrant les registres de punition du pénitencier de Coldbath Fields , celui de tous les établissements du Royaume-Uni où le système de réunion silencieuse est censé avoir atteint le plus haut degré de perfection , sous la direction de l'un de nos gouverneurs les plus aptes et les plus zélés , d'y trouver, pendant la seule année 1836 , 5,1&8 punitions infligées pour conversations illicites et jurements ! Si c'est là le résultat du système dans un pénitencier érigé d'après les meilleurs principes , inspecté par des magistrats nombreux et éclairés , dirigé par les employés les plus capables, et proposé comme modèle au pays , quelle doit donc être son action dans les autres prisons qui ne sont pas placées dans une position également favorable et qui le plus souvent même ne possèdent aucun des avantages que nous venons d'énumérer ?

131 AHGLETE11E. 156

Il est impossible de se foire une idée du degré de ruse et d'astuce auquel sont parvenus les dé* tenus élevés , pour ainsi dire, à l'abri de ce système ; qu'on l'adopte définitivement et qu'on le généralise , et nous n'hésitons pas à porter le défi à la surveillance la plus vigilante et la plus sélée de contrebalancer l'adresse des prisonniers à le mettre en défaut. Maintenant , tandis que l'esprit de ceux-ci sera occupé des moyens d'éluder la vigilance des moniteurs , tandis qu'ils épieront les efforts de leurs camarades pour violer impunément les règles établies et qu'ils applaudiront à leurs succès, peut-on croire qu'ils éprouveront les effets salutaires de la peine, et que, faisant un retour sur eux-mêmes , ils seront convenablement disposés et préparés à interroger leur conscience et à entrer dans la voie du repentir par la réflexion ? 11 est certes permis d'en douter.

Mais les effets du système de réunion silencieuse •ur les gardiens et les moniteurs ne sont pas moins à redouter. D'après les observations qui précèdent, on peut se faire une idée du nombre et de la difficulté des obligations imposées à ces derniers ; ils savent combien leur vigilance est souvent inefficace; ils ne peuvent échapper à la conviction que, quels que soient leurs efforts pour maintenir la discipline, les détenus parviendront toujours d'une manière ou l'autre à tromper leur surveillance. Faut-il s'étonner après cela si, placés en quelque sorte vis-à-vis de l'impossibilité absolue d'empé-

DU SYSTÈME PfalTlHTUllB

cher les communications, fatigués et désespérés de l'inutilité de leurs efforts , ces employés se relâchent parfois de leur rigueur et tolèrent des abus contre lesquels ils sont impuissants? Et cependant c'est sur Faction continue de cette rigueur, c'est sur une vigilance de tous les jours, de tous les instants, qui n'admet ni relâche ni repos, que les partisans du système dont il s'agit fondent sou efficacité !

Mais admettons que cette difficulté soit surmontée, et que toute violation de la règle du silence soit immédiatement découverte et punie : il est évident que le ressentiment et l'irritation des détenus contre les surveillants , qui ne sont déjà que trop vifs , s'accroîtront encore , et rendront d'au* tant plus pénible et difficile la tâche de ces derniers. Nous avons toujours observé que, sous l'empire du système de réunion silencieuse, les détenus ne laissaient échapper aucune occasion d'accuser les individus chargés de leur surveillance , et que le jugement à porter sur ces accusations était une cause permanente de déboires et absorbait une portion notable du temps des directeurs des prisons ; c'est ainsi que le directeur do la maison de Goldbath Fields n'a pas moins de 60 rapports , terme moyen , par matinée , sur lesquels il lui faut prendre une décision d'après des témoignages souvent douteux et contradictoires et toujours embarrassants.

On nous dira peut-être qu'il n'importe pas tant

I» AHGUTI11E. 157

de maintenir rigoureusement la règle du silence que d'empêcher toute communication dangereuse entre les détenus ; que tel est le but et le résultat du système de réunion silencieuse , et que , par suite, l'adoption de ce système a été le signal d'une réforme salutaire dans le régime des prisons. — Nous convenons volontiers que la discipline dont il s'agit a effectivement remédié à quelques uns des inconvénients inséparables de l'association des prisonniers ; mais il doit aussi nous être permis d'examiner les moyens qu'elle met en couvre , avant de recommander avec ses partisans son adoption générale et immédiate ; et si ces moyens donnent lieu à de graves et insurmontables objections , viendra la question de savoir s'il ne serait pas possible d'obtenir des résultats au moins équivalents , sinon supérieurs , à l'aide de mesures qui ne seraient pas entachées des mêmes vices que le système en question. — Les partisans de ce système sont obligés de convenir que son maintien dépend avant tout de la promulgation d'un code disciplinaire dont les châtiments , d'one rigueur excessive , ne sont pas toujours d'accord avec les principes d'humanité et de justice qui devraient , suivant nous , présider à la réforme des prisons. Ils invoquent le droit de punir immédiatement toute violation du règlement. Pour se faire une idée du nombre de ces violations, il suffira de rappeler le relevé du registre de la maison de Coldbath Fields, d'où il résulte que dans le cours h. 14

DU SYSTEMS VÉKITI1ITI11KB

d'une seule année, en 1836, et sans compter 6,794 punitions infligées pour d'autres offenses , le nombre moyen des punitions pour infractions à la règle du silence et jurements , s'est élevé à 19 par jour. La nature de ces peines disciplinaires n'est pas sujette à moins d'objections que leur fréquence. Elles consistent le plus souvent dans la réduction de nourriture ou dans le confinement dans des cellules obscures et mal ventilées : or l'un et Vautre de ces moyens ont pour tendance de nuire à la santé du prisonnier ; et cela est si vrai que le gouverneur de Coldbath Fields s'est vu obligé de réduire la durée de ces peines de manière à leur enlever toute efficacité. Néanmoins les détenus qui les subissent continuent à feindre d'être malades; et pour mieux donner le change sur leur état véritable , ils ont recours à des pratiques abominables et révoltantes. Voilà donc un châtiment ou, pour parler plus exactement, plusieurs châtiments, ajoutés par simple voie administrative, à la peine à laquelle le détenu avait été condamné par les magistrats ; il s'ensuit que la condamnation change en quelque sorte de nature en subissant une notable aggravation. Le prisonnier s'aperçoit bientôt que les privations qui lui sont les plus pénibles ne sont pas le fait de la loi , et qu'il ne doit les attribuer qu'a la rigueur , ou , comme il le suppose le plus généralement , à l'arbitraire et au caprice des employés chargés de le surveiller; il s'ensuit une irritation mentale, un

BU AHCtITEtll. 189

vif sentiment de l'injustice dont il se croît victime, un oubli complet de l'offense qu'il a commise et de la culpabilité qui devrait l'humilier ; son cœur se ferme à tout avis, à toute parole bienveillante qui pourrait venir le toucher; et les efforts du chapelain pour le relever de son accablement ou calmer son irritation échouent contre l'action in* cessante d'une discipline qui , inconséquente avec son principe , agit directement et inévitablement contre le but qu'on s'était proposé d'atteindre, l'intimidation et la réforme du coupable.

On prétend que si les rapports entre les détenus ne peuvent être entièrement empêchés, ils sont au moins exempts de danger. Mais c'est là une assertion dénuée de toute preuve. N'est-il pas infiniment plus probable au contraire que ces communications seront d'autant plus dangereuses que les détenus prendront plus de soins pour en cacher l'existence ? S'exposeraient-ils en effet , de gaîté de cœur, aux punitions qui les menacent, pour l'unique satisfaction de se dire des choses indifférentes ou de parler morale et vertu? 11 ne faut guère connaître l'intérieur des prisons , les mœurs et les habitudes des prisonniers , l'espèce de constitution secrète qui les régit dans la plupart des grands établissements de détention, pour se figurer qu'il suffit d'une prohibition , sans sanction suffisante , pour extirper tout germe de corruption des associations de criminels. Nous avons été à même de constater parnous-mêmes, à plusieurs reprises,

100 bv sTfTin rixrruTuni

que ce germe conserre tonte sa sève et sa vigueur sons l'empire du système de réunion silencieuse ; les nombreux et unanimes témoignages que nous avons recueillis , nous ont convaincus que les détenus réunis dans les mêmes locaux , quelle que soit la sévérité de la règle qui pèse sur eux , ne tardent pas à faire connaissance, connaissance qui n'attend , pour se fortifier et devenir plus intime , que l'époque de la libération. Rendus à la liberté à quelques jours d'intervalle et souvent le même jour, qu'est-ce qui pourrait empêcher en effet deux ou plusieurs détenus de continuer les rapports entamés dans la prison et de s'associer pour commettre de nouvelles déprédations? N'estce pas ce qui arrive fréquemment? De sorte qu'à la sortie même des lieux destinés à la punition et à la correction des coupables , nous voyons ces derniers se préparer à commettre de nouveau les actes pour lesquels ils ont été condamnés.

Il est encore un autre vice , inhérent à ce système, qui, plus que tout autre peut-être, devrait déterminer son abandon. Nous voulons parler de l'usage presque généralement suivi dans les prisons , de confier les fonctions de surveillants et de moniteurs à des détenus. Cet usage, que le système de réunion silencieuse rend pour ainsi dire indispensable , est en opposition directe avec tout principe de prudence et d'équité. Quels sont en effet les individus que l'on choisit le plus souvent pour remplir les fonctions dont il s'agit? Les plus grands

HT AHCUTB11S. 161

criminels , les scélérats les plus adroits , les hypocrites les plus accomplis , ceux qui , en un mot , sont les plus coupables aux yeux de la loi et qui ont à subir la plus longue détention. Tels sont les élus en fareur desquels on adoucit la rigueur de la peine pour les élever au-dessus de leurs compagnons de captivité, en les investissant d'une autorité souvent très grande et toujours continue sur ceux qui peuvent s'estimer avec raison valoir mieux qu'eux. Faut-il s'étonner après cela si les détenus ne se soumettent qu'avec répugnance à une surveillance dont ils ne peuvent reconnaître la légitimité? Fautil s'étonner si , dans la fausse position où ils se trouvent , ces surveillants improvisés , pour conserver leur position , se concilier la faveur des employés supérieurs et se faire en quelque sorte amnistier par leurs camarades, n'hésitent pas à tromper les uns et les autres , à occasionner et entretenir les désordres qu'ils étaient chargés de dénoncer et de réprimer? A l'appui de ce que nous venons de dire, nous citerons le témoignage du gouverneur du Bridewell de Westminster, qui a déclaré que « les voleurs les plus endurcis faisaient les meilleurs moniteurs, n C'est ainsi que, par une interversion de toutes les idées de justice , le système de réunion silencieuse agit directement contre l'esprit de la loi, en améliorant la condition et en adoucissant la peine de ceux-là seulement dont les offenses sont les plus graves et dont les condamnations sont les plus sévères.

ii. 14.

DU STSTÈME PftAITBRTUUE

Pour se faire une idée de l'extension de cet abus, il suffira de citer ce qui a lieu dans la prison de Coldbath Fields, où sur une population de 900 détenus, il n'y en a pas moins de 218 soustraits à Faction légale du châtiment pour exercer des fonctions d'espionnage ou de surveillance ; indépendamment de ces 218 prisonniers , il y a , dans le même établissement, 54 employé» libres; ce qui fait un total de 272 personnes pour en surveiller 882, soit un surveillant pour 2 { détenus* Et cependant, malgré cette proportion exorbitante t avec tout cet attirail de précautions , de moniteurs et d'employés , nous avons vu que le système était loin d'avoir donné des résultais satisfaisants ; sa complète inefficacité est prouvée non -seulement parle grand nombre des punitions pour infraction à la règle fondamentale du silence, mais encore par celui des récidives qui , dans le cours de Tannée finissant en septembre 1830. s'est élevé à 2,79o dans la maison de Coldbath Fields, et a 1.610 dans le Bridewell de Westminster- Quant a l'inefficacité des punitions elles-mêmes , elle résulte de l'augmentation successive de leur nombre depuis l'introduction du système de silence : — « Les punitions, «dit le gouverneur de la maison de Coldbatli Fields,» sont décidément insuffisantes pour maintenir la discipline; elles n'intimident pas* Il est malheureusement nécessaire d'avoir recours a un mode de châtiment plus efficace. Il est certain que le nombre des punitions a augmenté depuis rintro-

in AjroisTnix. 163

duction du système de réunion silencieuse, etc. ■ » Le même fonctionnaire avoue qu'il éprouve parfois un profond découragement en voyant que ses efforts demeurent impuissants et vont se briser contre des obstacles qui n'avaient pas été prévus lors de l'établissement du système : « Après avoir eu, dit-il, la plus grande peine à préparer un détenu pour remplir les fonctions de moniteur, il arrive souvent que le refus de ce détenu de se charger d'une tache qu'il croit au-dessus de ses forces, me fait perdre un temps précieux. D'ailleurs, pour faire choix des prisonnier saptes à remplir les fonctions dont il s'agit, je dois nécessairement me reposer dans le plus grand nombre de cas sur le témoignage et la recommandation des gardiens et des employés subalternes, ce qui procure à ces derniers l'occasion d'exercer un patronage qu'ils recherchent avec empressement et qui peut devenir la source de graves abus. Pour maintenir les moniteurs dans la ligne de leurs devoirs , il est aussi nécessaire d'accueillir les rapports que peuvent faire contre eux les détenus; or, on n'ignore pas que les détenus peuvent avoir un grand intérêt à écarter tel ou tel moniteur, et qu'ils ont fréquemment recours à cet effet à de fausses accusations : nouvelle cause de déboires et d'embarras. Lorsque le nombre des malades augmente , le nombre des moniteurs subit nécessairement une plus ou moins

1 Report on Coldbaih Fields house of correction, Part. II.

164 DU SYSTÈME peuiteutuire

forte réduction ; et c'est alors justement que leur zèle devrait être le plus grand et que leur aide devient le plus nécessaire. » Et plus loin il ajoute : ■ La réduction de la nourriture est l'un des agents les plus indispensables au maintien du système; mais ce mode de punition ne peut malheureusement être porté au degré nécessaire pour intimider le détenu sans nuire en même temps à sa santé. 1 use de toute la latitude que me donne la loi pour renforcer mon code disciplinaire, et cependant les châtiments que j'inflige ne préviennent pas les infractions et sont insuffisants pour maintenir la règle établie *.»

Mais l'excessive sévérité des peines disciplinaires, inhérente au système de réunion silencieuse, n'atteint pas seulement les condamnée; elle pèse encore de tout son poids sur les accusés et les i mples prévenus. Il faut nécessairement que ces derniers aient le temps d'étudier et de connaître la règle souvent compliquée et minutieuse à laquelle ils sont soumis; il s'ensuit que c'est dans les commencements que les infractions à cette règle sont les plus nombreuses, et que c'est justement pendant l'emprisonnement préalable, alors que le détenu , présumé innocent, devrait être entouré do plus de soins et d'égards , que le régime de la prison déploie sa plus grande rigueur. Aussi avonsnous constaté, dans une maison de détention prise

1 Report on Coldbath Fields ho use of correction, Part. II.

EU AHCIETEERE. 165

au hasard , que 90 détenus non condamnés avaient subi dans l'année 224 punitions , tandis que le nombre de ces dernières n'avait pas excédé 574 pour 236 condamnés.

Dans quelques prisons, la défiance des directeurs à Fégard des moniteurs est telle , qu'ils les font espionner par les détenus ; et tel est l'esprit de vengeance, soulevé par cet usage, que les efforts des employés ont été souvent impuissants pour protéger les moniteurs contre L'animadversion de leurs compagnons de captivité. Dans le cours de nos inspections nous avons eu fréquemment l'occasion de remarquer ce funeste résultat. Nous avons rencontré dans une prison un détenu qui , ayant rempli dans un autre établissement les fonctions de moniteur sous l'empire du système de réunion silencieuse , était tellement persécuté par les autres prisonniers, que le gouverneur, dans l'impossibilité de le protéger d'une autre manière , avait été obligé de le séquestrer dans une cellule particulière pour le soustraire à la vengeance de ceux sur lesquels il avait exercé naguère une sorte d'autorité , en vertu des devoirs qui lui étaient imposés. — Dans une autre prison , où le même système est en vigueur, un prisonnier, en notre présence , menaça de tuer un moniteur qui l'avait , disait-il , dénoncé injustement ; et nous avons appris depuis que ce même moniteur , redoutant l'effet des menaces dont il était journellement accablé, fut obligé d'invoquer la protection

166 DU STSTSM PÙUTHimiftB

du gouverneur de l'établissement. — Ailleurs nous eûmes l'occasion de constater les effets déplorables de l'un des modes de punition le plu» généra lement usités , la réduction de la nourriture. Un prisonnier, que nous trouvant*, enferme dans une cellule obscure, se plaignit énergiquemeot de la détérioration de sa santé par suite du régime auquel il avait été soumis pour avoir violé In règle du silence : en effet, cet homme, qui était entré dans la prison gras et bien portant , était tombé dans un état de maigreur et d'affaiblissement vraiment alarmant, et telle était l'exaspération qu'avait provoqué en lui un châtiment dont il ne pouvait admettre la légitimité, qu'il avait juré de se venger d'une manière éclatante , après sa mise en liberté, de ceux qu'il appelait ses tyran s. — De semblables inconvénients sont en quelque sorte inhérents au système de réunion silencieuse , et la ligne de conduite tracée aux moniteurs n'est guère de nature à en atténuer les fâcheuses conséquences : le ièle> et le dévouement de ces agents .subalternes s'estiment le plus souvent en raison du nombre de rapports qu'ils font contre les détenus soumis à leur surveillance; de sorte que, pour se faire valoir, il leur arrive parfois d'exagérer les torts de ces derniers ou même de les dénoncer sans fondement.

Quelle que soit la punition que Ton inflige à uni détenu , il importe avant tout qu il ne puisse envisager cette punition que cou mie la conséquence juste et inévitable de sa faute. Il n'y a que ceilo

ES AXGIETEME. 167

persuasion , fortifiée par les efforts Lien dirigés et les exhortations du chapelain , qui paisse éveiller le repentir dans son âme et le préparer à l'amendement. Nos observations et l'expérience que nous avons acquise pendant le cours de notre enquête sur la discipline des prisons , nous ont convaincus que le condamné, dès son entrée en prison et pendant toute la durée de sa captivité, ne doit jamais être détourné du sentiment de son offense ni perdre de vue le but de son châtiment. Et qu'on ne nous dise pas que ce joug, auquel nous voulons le plier, est trop rigoureux et inhumain. Dans le cas dont il s'agit, il ne faut pas hésiter à donner la préférence aux intérêts généraux , sans trop se laisser préoccuper par le soin des intérêts particuliers. Si la règle que nous recommandons avait pour résultat d'enlever â quelques détenus tout avantage â dissimuler leurs mauvais penchants et à affecter un langage et des habitudes qui ne leur seraient pas naturels, ce résultat serait amplement compensé par les effets salutaires et durables qui seraient dus à une discipline à la fois plus inflexible et plus équitable.

Mais supposons, pour un instant, que les objections que nous venons de faire contre remploi des détenus en qualité de surveillants et de moniteurs soient écartées ; il restera encore la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité, de concilier les qualités de ces surveillants improvisés avec la nature des services qu'on attend d'eux. Ces qualités indispen-

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sables (indépendamment de la connaissance de fa lecture, de récriture et du calcul), sont la promptitude, la modération, la vigilance , la fermeté, l'aptitude industrielle, l'habitude de l'obéissance et l'intégrité morale : or, nous le demandons à quiconque a quelque peu étudié la population des prisons, sera-ce ou sein de ces repaires de vrees^ de crimes et de misère, que Ton pourra se flatter de rencontrer la réunion de ces qualités, qui n'est déjà malheureusement que trop rnre dans les rangs de la population honnête et laborieuse ? — Le système de réunion silencieuse exige impérieusement le maintien de la régie du silence; le silence ne peut être maintenu qu'a l'aide de surveillants aptes et dévoués; la plupart de ces sur-» veillants doivent être choisis parmi les prisonniers ; mais les capacités nécessaires à leur emploi sont telles qu'elles excluent jusqu'à l'espoir de les voir réunies dans les détenus que Ton élèverait aux fonctions dont il s'agit. — Nous ne voyons pas de moyen de se soustraire au y conséquences de ce raisonnement, et de répondre d'une manière satisfaisante à cette objection. Telle est l'importa m Le de la réunion des qualités que nous venons d'énumérer, que l'absence d'une seule d'entre elles dans un seul moniteur, exerce une influence fatale sur tout l'établissement. Si l'attention du moniteur est un moment distraite, si son regard cesse de fixer, s'il tourne seulement le dos , soudain les détenus en profitent pour communiquer ensemble, ne fût-

■H AlfGLBTIMB. 169

ce que par an clin d'oeil. Cette simple négligence dans l'exercice des devoirs imposés aux surveillants, a pour conséquence infaillible d'encourager les détenus à épier l'occasion d'une négligence nouvelle : ils applaudissent mutuellement à leurs rases , ils se réjouissent de l'embarras et de la perplexité de leurs moniteurs , et , favorisés par mille circonstances imprévues, ils aiguisent leur mauvais génie par l'étude constante et l'exercice journalier des moyens de tromper et de défier la surveillance dont ils sont l'objet. Nous le demandons maintenant aux partisans du système que nous combattons , seraient-ils disposés à tolérer indéfiniment cette disposition d'esprit et cette funeste distraction ? Est-ce bien là la discipline qui doit conduire à la réflexion et au repentir ? Est-il permis d'espérer que le détenu , après avoir subi plus ou moins long-temps l'influence de ce mode d'éducation , rentrera dans la société avec de meilleures dispositions qu'auparavant? et peut-on croire que l'état de fermentation excité et entretenu par le régime auquel il est soumis , soit de nature à le préparer convenablement à recueillir le fruit des exhortations du ministre de la religion? Envisagée sous ce point de vue, la question qui nous occupe mérite la plus sérieuse attention. Tous les principes de police sociale et d'humanité , l'expérience et les observations de tous les hommes qui se sont le plus spécialement occupés de la discipline des prisons, tendent à prouver que l'éducation h. 15

DU ST3T*»E PÉHlTEHTlAIKt -

morale des coupables condamnés à l'emprisonnement, intéresse au plus haut degré la sécurité et le bien-être de la société. La société, en effet, ne peut attribuer d'autre but à la répression que l'intérêt du criminel , qu'il importe de réformer, et celui de l'État qu il faut, autant que possible, préserver du danger de la répétition des offenses. Or, eebut est-il rempli? Les nombreux documents rassemblés à la suite de ce rapport sont là pour le dire. Que prouvent ces documents , sinon que les chances de réforme pour le prisonnier sont presque nulles , et que la peine à laquelle on se condamne , loin de limiter le cercle de la criminalité, tend, au contraire , à accroître le danger qu'elle aurait dû affaiblir et faire disparaître? Comment cela se fait-il ? Quant à nous, nous n'hésitons pas à attribuer, avant tout, ce déplorable résultat aux vices du système actuel d'emprisonnement , vices qui sont inhérents à ce système , et contre lesquels la règle du silence ne sera jamais qu'un remède le plus souvent inefficace et toujours insuffisant.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos objections contre le système de réunion silencieuse. Nous voyons, dans le rapport du gouverneur de la maison de correction de Goldbath.Fields , que les marches et les contre-marches et les fréquentes évolutions que Ton fait faire aux détenus dans les préaux , occupent près de deux heures par jour. Non-seulement cet usage occasionne une grande

BU A!f«.BTUlB. 171

perte de tempe, il interrompt la continuité et mitige la sévérité de la peine , il facilite les communications entre les détenus , mais il expose encore ceux-ci aux intempéries de l'air, aux brusques changements de température, ce qui peut avoir des conséquences fatales pour leur santé '.

Une autre objection à faire à ce système est l'impossibilité de le concilier avec l'uniformité du régime et de la discipline qu'il importe de préserver dans les prisons de la même catégorie. En effet , sous l'empire du système de réunion silencieuse , ce régime et cette discipline doivent varier suivant

1 5ous ne partageons pas, sur ce point, l'opinion des honorables rapporteurs j nous pensons et nous avons eu occasion de nous convaincre que l'exercice et le grand air sont des éléments de santé dont on ne saurait priver, sans quelque danger, tes condamnés a un emprisonnement d'une certaine durée. Mais, fidèle à la règle de séparation, noua n'admettons pas non plus que les détenus puissent être réunis dans des préaux communs ; il suffirait d'affecter à leor usage un certain nombre de cours séparées, où ils se rendraient successivement et à tour de rôle lorsque le temps le permettrait. La proportion pourrait être d'une cour pour 10 à 15 détenus. Les cours communes sont infiniment préférables aux cours séparées que l'on avait annexées aux premières cellules construites dans le pénitencier de Philadelphie , et qui avaient l'inconvénient d'être trop exiguës et par suite humides et mal aérées. On a généralement renoncé à ees dernières dans les nouvelles constructions effectuées d'après le même principe ; mais on a eu le tort, suivant nous, de ne pas les remplacer par des préaux plus spacieux. V. le Programme de la nouvelle prison de Liège, n°IX. (Éd. D.)

172 DU ST8TEBB PtItITBKTIAIBB

les dispositions et le caractère des employés. Un directeur, homme de conscience et de jugement, secondé par des agents actifs et dévoués , pourra obtenir des résultats satisfaisants ; mais ces résultats ne seront pas dus au système, ils dépendront avant tout des personnes chargées de le mettre en œuvre. C'est la la supposition la plus favorable ; mais que sera-ce dans le cas contraire, si le directeur manque de zèle et de capacité , si les surveillants sont mauvais et infidèles, et si les inspections des magistrats sont rares ou superficielles? Nous le répétons, l'action de l'emprisonnement , pour être équitable , doit nécessairement être uniforme ; il ne faut pas qu'elle puisse dépendre des temps, des lieux ou des agents. Or, tout en admettant que le système de réunion silencieuse offre parfois des résultats favorables dans les grandes villes où l'administration centrale est à même d'exercer par elle-même la surveillance, où l'opinion la seconde et protesterait énergiquement contre l'existence d'abus trop flagrants, n'arriverait- il pas plus souvent que , dans les lieux où le contrôle sera moins fréquent et moins éclairé, où les circonstances ne seront pas également favorables , les abus de ce même système se révéleront dans toute leur force, et conduiront inévitablement à provoquer une réforme nouvelle après une grande et inutile dépense de temps et d'argent ? Pourquoi dès lors ne commencerait-on pas par où il faudra nécessairement finir tôt ou tard ?

BS AlfGUTBftlI. " 173

Si la discipline des prisons ne devait avoir d'autre bat que d'empêcher et de prévenir, n'importe à quelles conditions, les rapport* verbaux des détenus entr'eux, nous serions obligés de convenir que le système de réunion silencieuse n'a pas . été absolument inefficace : mais si, pour atteindre le but dont il s'agit , il est prouvé que ce système a recours à des moyens mal choisis, d'une rigueur excessive et d'une efficacité douteuse; si , tandis qu'il est expressément défendu aux détenus d'articuler des sont (défense qui d'ailleurs est journellement violée comme nous l'avons vu plus haut ) , ils ont néanmoins de fréquentes occasions de faire et d'échanger des signes ayant une signi fication très précise ; si , grâce à une surveillance inquiète et inquisitoriale , leur esprit est continuellement tenu en échec et détourné de la pensée de leurs fautes et de leur châtiment pour ne s'occuper que des moyens de tromper la surveillance des employés ; si les exercices religieux , loin de toucher leurs âmes , ne sont pour eux qu'une occasion de plus de communiquer avec leurs com~ pagnona de captivité , ou , comme nous avons eu occasion de nous en convaincre , de se livrer aux actes d'indécence les plus révoltants et les plus dégoûtants ; — alors, nous n'hésitons pas â le dire, l'interdiction des communications verbales est achetée bien chèrement à notre avis , et il faut renoncer à toute espérance d'effectuer la réforme morale des condamnés.

DU 8T8TBMZ VEXITZICTUIIB

Mais écartons tontes ces objections, admettons que ces inconvénients n'existent pas, on qu'il serait possible et facile d'y porter remède; admettons que le système de réunion silencieuse soit . efficace à tons égards , et que tonte communication entre les détenus soit effectivement interrompue ; voyez cependant comme l'action de ce système est encore difficile et compliquée, comme elle est fréquemment exposée à être dérangée et suspendue ! La voilà qui marche parfaitement et sans encombre ; les surveillants et les moniteurs sont actifs, aélés, fidèles, d'une moralité éprouvée; chaque homme et chaque chose sont à leur place et fonctionnent avec régularité : mais qu'un employé tombe subitement malade , qu'il soit occupé ailleurs, qu'il ne puisse ou ne veuille pour une raison quelconque remplir ses fonctions (et chaque jour ces cas se représentent) ; on est dans l'impossibilité de lui trouver immédiatement un suppléant ; le directeur de l'établissement est détourné de ses occupations habituelles pour pourvoir à son remplacement ; les autres surveillants sont dans l'embarras ; les effets de ce simple événement se font sentir dans tout l'établissement, et avant qu'on soit parvenu à rétablir les choses dans l'état normal , les abus et les violations du règlement se succèdent avec une rapidité inouie. Cependant il faut que ces abus soient réprimés , il faut que ces violations soient punies avant que le système puisse être remis en action et poursuivre son cours régu-

I* A^CLBTMII. 17S

Mer, jusqu'à ce qu'il toit de nouveau troublé par les mêmes obstacles, suivis des mêmes conséquences et des mêmes inconvénients. Et pourquoi s'obstine-t~on À tourner dans ce cercle vicieux? Dans quel but a-t-on recours à cette organisation si embarrassante et si compliquée? Uniquement pour surmonter des difficultés que les auteurs du système ont pour ainsi dire créées à plaisir. Ils assemblent des êtres sociables en leur interdisant de communiquer entre eux , et les punissent impitoyablement lorsqu'ils obéissent à la plus impérieuse des impulsions humaines, le désir et le besoin d'échanger leurs pensées avec ceux qui leur sont forcément associés. Il semble, en vérité, que Von n'ait agi ainsi que pour mettre constamment le détenu en présence d'une tentation et lui foire subir le plus fastidieux àen supplices ; et s'il fotHk et succombe, ce qui est pour ainsi dire inévitable , c'est encore sur lui que le système se venge de ce qui n'est le plus souvent que la faute de ses agents.

Ces observations s'appliquent non-seulement aux hommes détenus , mais encore et surtout aux femmes, parmi lesquelles la difficulté de trouver des sujets capables de remplir les fonctions de monitrices, est généralement reconnue par les administrateurs des établissements où le système de réunion silencieuse est introduit.

Nous avons exprimé ailleurs notre opinion relativement a l'inconvénient des connaissances de

176 DU STSTilE vélUTBHTUIftl

prison , inconvénient qui ressort arec tout autant de force, si ce n'est avec autant de facilité, du système silencieux que de l'ancien système d'agglomération tumultueuse. Les maux qui en résultent peuvent être envisagés sous un triple rapport : 1° en tant qu'ils affectent l'homme innocent; 3° en tant qu'ils affectent le coupable disposé, par le sentiment de sa faute, au repentir et à l'amendement ; et 3° dans leurs rapports avec le coupable endurci et qui a résolu de persévérer dans la carrière du crime.

Dans le premier cas, il est évident qu'un homme accusé injustement et acquitté après avoir victorieusement établi son innocence, peut cependant voir sa réputation attaquée et souillée pour le seul fait d'avoir été associé pendant plus ou moins longtemps à des individus vicieux et sans moralité, et d'être ensuite reconnu par eux. On peut juger jusqu'à un certain point de l'étendue de ce mal en voyant la répugnance et les angoisses qu'éprouve toute personne honnête , exposée à subir une détention préventive , quelqu'humble que soit d'ailleurs le rang qu'elle occupe dans la société. En proclamant la nécessité de protéger autant que possible l'innocent contre l'atteinte dont il s'agit , nous pouvons invoquer non-seulement les droits de la raison et de l'humanité , mais encore l'esprit de la loi elle-même qui veut que l'innocence soit protégée et défendue. Nous ne demandons rien d'autre que de mettre , dans ce cas, la lettre de la

h ARCUTzimr. 177

lai en rapport avec son esprit, et d'empêcher par tons les moyens praticables le contact de l'innocent arec le criminel, tant pendant la captivité qu'après leur mise en liberté.

Dans le second cas , alors que le coupable repentant éprouve le désir et témoigne la volonté de s'amender, de suivre les bons conseils qu'il a reçus et de se faire une position honorable dans la société, les conséquences du système de réunion no sont guère moins funestes. Malgré ses efforts et sa persévérance pour se concilier l'estime de ceux qui l'entourent, il vitdans la continuelle appréhension d'être reconnu par quelqu'ancien compagnon de captivité qui , en le dénonçant et en dévoilant ses antécédents , lui enlèverait à jamais sa bonne réputation et l'exposerait à être repoussé par ceux-là même qui lui avaient témoigné le plus d'intérêt. Et si cette appréhension vient l'assiéger pendant sa captivité, s'il prévoit déjà alors quel danger le menace à l'expiration de sa peine, n'éprouvera-t-il pas un découragement susceptible de neutraliser ses meilleures résolutions et de lui faire abandonner une œuvre longue et difficile que le premier témoin venu, envieux et jaloux de ses sucée», pourrait d'un mot frapper de stérilité?

Les effets de la reconnaissance sont également dangereux par rapport au criminel endurci sur lequel le remords et le repentir ont perdu leur pnissance. 11 est évident, d'après ce que nous avons déjà dit du système silencieux, qu'il ne

178 du iTfTin riiriTMTUiu

peut parvenir à empêcher toute relation entre les détenus ; qu'une connaissance faite seulement par signes peut devenir de l'intimité et se transformer en association coupable après la mise en liberté ; et que l'action même de la discipline semble être calculée exprès pour exciter et mettre en relief les qualités et les capacités que les criminels apprécient au plus haut degré dans leurs complices, l'adresse , la ruse et l'aptitude à commettre des actes frauduleux. Nous affirmons, sans crainte d'être démentis, qu'il est tout aussi important dans ce cas que dans les deux cas précédents , de prévenir les reconnaissances et d'écarter toutes les causes susceptibles de rapprocher les libérés. Le scélérat isolé est comparativement peu dangereux ; c'est la combinaison et la concentration des forées, de l'adresse et de la ruse qui rendent la méchanceté redoutable à la société ; et cette combinaison s'effectue , se consolide, s'organise le plus souvent dans les murs ou à la porte même de la prison.

Les arguments qui précèdent pourront paraître futiles à quelques-uns : ils nous semblent, à nous, mériter à tous égards une attention qu'on ne leur guère a accordée jusqu'ici. On prétend que malgré toutes les précautions et quels que soient les expédients auxquels on ait recours, on ne parviendra jamais à empêcher les détenus de se mettre en rapport après leur sortie de prison. Mais , en admettant que cette assertion soit exacte, est-ce une raison pour que nous ne fassions pas an

Ml lIGltTIfttl. 179

moins tous nos efforts pour limiter et neutraliser autant jcrae possible les effets de ces rapports dan gereux? Lorsqu'on nous dit , en outre , que le fait même de la mise en jugement du prisonnier, ses relations avec ses défenseurs , les interrogatoires que loi font subir les magistrats , la publicité des débats , entraînent nécessairement la reconnaissance , nous répondons que cela est vrai : mais par qui le détenu est-il reconnu dans ce cas ? La partie du publie qui peut être présente à l'interrogatoire et au jugement de l'accusé, ne le voit qu'une fois et seulement pendant quelques instants ; il n'est guère probable dés lors qu'il puisse en être reconnu plus tard : mais la police, les oficiers de justice qui, par devoir et par habitude, remarquent dans ces circonstances d'une manière tonte particulière les traits et la tournure du prisonnier, se mettent à même de constater par la suite son identité , s'il venait à persévérer dans la carrière du crime. — Compare* ce résultat avec cohii qui s'obtient dans les prisons , où le détenu , su lieu d'être signalé à l'attention des agents chargea de prévenir et de poursuivre les crimes , est associé avec ceux qui sont le plus à même de l'encourager et de Fassister dans les déprédations qu'il médite pour l'avenir. N'est-il pas évident que , dans le premier cas, la reconnaissance résultant des débats est avantageuse au publie , tandis que dans le second elle est fatale à la fois au prisonnier et à la société en général?

180 du sTSTin riiriTBHTUiii

Si nous résumons maintenant ce qui précède, nous en viendrons aux conclusions suivantes : le système de réunion silencieuse, non-seulement n'atteint pas le but qu'il se propose , mais encore donne lieu à de graves et sérieuses objections , eu égard aux moyens qu'il met inutilement en œuvre pour commander un succès qui lui échappe. C'est en vain qu'il s'efforce d'empêcher tout rapport entre les détenus ; — il a continuellement besoin d'avoir recours aux punitions pour que l'on obéisse à ses règles nombreuses et si compliqués; — ces punitions sont parfois d'une rigueur telle que les partisans du système n'essaient pas même de les justifier; — il ne protège pas les détenus contre les dangers de l'association ; — en nécessitant l'emploi de prisonniers en qualité de surveillants et de moniteurs , il mitigé illégalement la peine comminée par la loi et infligée par les juges, en même temps qu'il ouvre la porte à des abus et à des irrégularités de la nature la plus dangereuse ; — les privations qu'il impose pèsent , avec une rigueur excessive et imméritée, sur le simple prévenu, qui, d'après les principes d'humanité et de justice , -devrait , au contraire , être traité avec plus d'indulgence que le coupable condamné; — il irrite l'esprit et souvent aussi fait naître des pensées de vengeance dans l'âme des détenus ; — dans l'impossibilité où l'on se trouve de rendre son action équitable et uniforme , il manque essentiellement <de ce caractère d'unité et de généralité , qui seul

BU ÂHCLtTIXl*. 181

pourrait en légitimer l'extension ; — il est compliqué et embarrassant dans l'application , exposé à être constamment dérangé et entravé dans son développement, et requiert, dans tons les cas, on degré de vigilance, de tèle et de dévouement qui est pour ainsi dire impossible , même sous l'empire des circonstances les plus favorables ; — finalement il n'a pas même de palliatif contre l'inconvénient des reconnaissances après la sortie de prison, inconvénient qui, comme nous l'avons prouvé , n'est que trop grave et trop réel.

B. — Système de séparation,

La grande divergence d'opinions relativement au caractère et aux effets du système d'emprisonnement solitaire ou de séparation , ne doit exciter ni surprise ni regrets. Le changement que ce système est destiné à introduire dans le régime de l'emprisonnement est trop vaste et trop absolu pour qu'on l'adopte sans de mûres considérations; et nous sommes convaincus que rien ne tendra plus directement à assurer son succès définitif que l'examen le plus large et la discussion la plus approfondie de la question sous tous ses rapports et dans toutes ses ramifications. Nous croyons également que les objections qui ont été faites contre le système dont il s'agit , sont basées sur des informations inexactes ou insuffisantes , qu'un examen plus attentif et plus consciencieux paru. 16

182 DU STSTÈMB PÉIflTSUTUlll

viendra sans aucun doute à compléter et à rectifier, et que , bien loin d'être inséparable des conséquences funestes qu'on lui a imputées erronément, l'emprisonnement séparé ne tardera pas à apparaître aux yeux de tous comme le plan le plus judicieux et le. plus bumain que Ton ait imaginé jusqu'ici pour remédier aux abus des anciennes prisons et atteindre le but de la loi pénale.

Mais procédons avec ordre à cette preuve, et interrogeons d'abord la valeur de ce système dans son application aux accusés et aux simples prévenus. Nul plus que nous ne comprend la nécessité de respecter les droits qui distinguent l'état de mise en jugement de celui de condamnation. L'emprisonnement préalable ne peut avoir qu'un objet, la garde de l'accusé; la société n'a pas le droit d'aggraver cet emprisonnement en y introduisant une sévérité qui n'est pas dans la loi et qui doit nécessairement rendre encore plus pénible la perte de la liberté. Quant au prisonnier, il a nonseulement droit à une habitation salubre, à une nourriture saine et suffisante , aux soins médicaux et de propreté, et généralement à tout ce qui peut contribuer à le maintenir en bon état de santé ; non - seulement il doit pouvoir communiquer librement avec ses conseils , ses parents, ses amis et jouir d'ailleurs de toute la liberté compatible avec son état de prévention; — mais il a encore, et avant tout , le droit d'être exempté de la société de ceux dont le contact pourrait avoir

IR AftCLETlAlB. f£3

pour effet de nuire à sa moralité , d'outrager ses sentiments et d'avilir son caractère. L'admission presque générale de ces vérités , au moins pour ce qui se rapporte au régime matériel et au bien être physique , a donné lieu depuis quelques années à d'importantes améliorations dans l'administration des prisons. Mais , tout en rendant justice à ces améliorations et en appréciant comme il convient les bienfaits qui en ont été la conséquence , nous ne pouvons cependant nous empêcher de déclarer que sous le rapport moral, nos prisons, prétenduement régénérées, présentent encore pour la plupart l'aspect et les inconvénients des anciens lieux de détention. Le simple prévenu , dont la loi présume l'innocence , est encore obligé de vivre dans la société des coupables , et trop souvent de passer les nuits comme les jours en perpétuel contact avec les scélérats les plus pervers et les plus dégradés. Et cet abus n'existe pas seulement dans les prisons considérées comme défectueuses ; il se perpétue encore dans celles qui ont été l'objet des soins les plus assidus et des éloges les plus pompeux : qu'on entre en effet , n'importe à quelle heure, dans l'une de nos prisons de comté, et l'on pourra y voir, sauf certaines classifications nécessairement insuffisantes et imparfaites , les détenus occupant les mêmes locaux , les mêmes chauffeurs , les mêmes dortoirs , le plus souvent sans surveillance , abandonnés à eux-mêmes , tenant en quelque sorte ouvertement école de vice et de corrup-

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184 DU 8TSTÎMI FftJUTUTIAllV

tion : aussi pouvons-noui affirmer, sans" crainte de nous tromper , qu'il n'y a peut-être pas une seule maison de détention dans tout le royaume, dirigée d'après le principe de l'association , où l'on puisse enfermer, n'importe pour quelle période , un pré* venu n'ayant pas encore perdu tout sentiment de pudeur et renoncé à tout principe d'honnêteté, sans porter atteinte à sa moralité et l'exposer à une dégradation complète.

On a cru pouvoir remédier à cet inconvénient par l'adoption d'un bon système de classement. Mais quels qu'aient été la base adoptée et le principe d'après lequel on a jugé à propos de classer les prisonniers, l'expérience a bientôt démontré l'insuffisance et l'inefficacité de tout arrangement de cette espèce. En effet, le mode de classification est-il déterminé par la nature de l'offense imputée? On ne peut manquer de s'apercevoir bientôt que de même que des offenses plus ou moins graves sont rangées sous le même titre , do même des prisonniers d'une moralité toute différente, sont fatalement compris dans la même catégorie. C'est ainsi que le criminel le plus pervers, prévenu, après sa mise en liberté, d'une offense légère, est, conformément à la règle, réuni aux prévenus innocents ou aux jeunes délinquants sans expérience. Pour échapper à cet écueil, veut-on procéder au classement des prisonniers d'après leur caractère et leur moralité? Mais quel moyen encore sous ce rapport de ne pas tomber dans l'e

SB ASG1BTS1B1. 185

rewr? D'après quels renseignements et d'après quels témoignages peut-on , dès l'entrée du détenu dans la prison et même long-temps après , discerner les motifs qui l'ont fait agir, sonder ses dispositions, connaître ses habitudes et ses antécédents, et pénétrer dans son âme? D'ailleurs, comme nous Tarons démontré , le système du silence , également inefficace et insuffisant , ne peut guère Tenir en aide au classement , outre que les châtiments qui en forment le corollaire indispensable , interdisent en quelque sorte son extension aux prisonniers non condamnés.

Dans notre dernier rapport annuel nous nous sommes exprimés fortement et sans détour en faveur de l'emprisonnement séparé pour les prévenus et les accusés. Nous devons à la vérité de déclarer qu'un examen plus mûr et plus approfondi de la théorie dont il s'agit et l'expérience que nous avons acquise depuis cette époque , ont encore, si possible, renforcé notre conviction. II n'y a pas, suivant nous , de milieu entre la séparation absolue on la corruption ; et , sauf certaines modifications qui tendent à lui enlever le caractère de pénalité , le système de l'emprisonnement séparé non* parait toujours admirablement adapté au traitement du détenu attendant son jugement.

On a objecté à l'extension de l'emprisonnement séparé aux prévenus, sa prétendue sévérité. Isoler ces derniers c'est , dit-on , leur infliger un châtiment que l'on hésite à étendre même aux coupau. 16.

186 DU SYSTEM! vilTlTMTlillE

bles. — On a tort de confondre dans cette objection, le système de la séparation individuelle , tempéré par les modifications que nous avons indiquées , avec Tidée vague et confuse que représentent les termes de confinement solitaire. Rien , en effet , dans ce système, ne porte le caractère de la pénalité. Le prévenu habite une chambre ayant au moins dix pieds carrés et dix pieds de haut , où il a tout l'espace nécessaire pour faire l'exercice dont il a besoin * ; cette chambre est parfaitement éclairée , ventilée et chauffée ; elle est pourvue d'un robinet et d'un siège d'aisance : tout y est calculé , en un mot , pour que les détenus puissent y séjourner le jour et la nuit sans y éprouver la moindre incommodité et la moindre atteinte à leur santé. Ils n'en sortent que pour assister au service divin dans la chapelle , où ils occupent des stalles séparées. Cette séclusion est cependant interrompue par les visites journalières du directeur, du chapelain, du médecin et des autres employés. Le prévenu jouit en outre du privilège de recevoir les visites de ses parents et de ses amis ; il a toute facilité pour conférer avec ses conseils; il peut

1 Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit plushau t (p. 171), sur la convenance de disposer un certain nombre de préaux où les détenus puissent successivement prendre de l'exercice en plein air. Cette simple modification au plan proposé par les inspecteurs des prisons d'Angleterre , peut d'ailleurs se concilier parfaitement avec le principe qui. en fait la base. (fco. D.)

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