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CHAPITRE II

Des Proscriptions politiques en France.

Les premiers siècles de notre histoire n'off|.’ent, comme les annales de tous les autres États européens à la même époque, qu’un tableau de meurtre et de brigandage, pareil à celui que présente dans l’antiquité l’iiistoire des successeurs d’Alexandre. Menacés sur le trône par leurs ^plus proches parens , c’est dans la mort de ceuxci*que les rois cherchent leur sûreté. « Car de « tuer leurs frères, dit Plutarque, c’estait (i) « une chose coustumière dont ils ne faisoient «^point de difficulté. Et tout ainsy que les géo- « métriens demandent qu’on leur confesse cer- « taines propositions qu’ils supposent sans les « prouver, aussy estoit-ce comme un principe « que se permettoyent ces roys-là pour la sû- « reté et la conservation de leur Estât. » Cette

(i) Traduction d’Amyot.

(if)

précaution cruelle n’arrêtait point alors les ambitieux ; mais par une destinée particulière dont nous devons nous applaudir, la France, entre toutes les monarchies de l’Europe, a eu l’heureux privilège de voir cesser chez elle, dès le x' siècle, cette continuité d’assassinats royaux qui , en d’autres contrées , ont encore , si longtemps après , fait errer le pouvoir d’usurpateur en usurpateur. Parmi nous, comme chez les autres peuples, c’est bien une usurpation primitive qui a fondé ce qu’on appelle maintenant la légitimité ; mais le sceptre , une fois entré dans la maison aujourd’hui régnante, s’y est maintenu sans qu’il ait été fait de grands efforts pour l’en arracher. Si la France n’a point été déchirée, comme l’Angleterre, par des familles rivale^, ^ elle le doit à la loi salique qui, par l’exclusion des femmes , diminuait le nombre des prétendans, et qui, surtout, avait l’avantage d’empêcher que le mariage des princesses ne portât daitts des maisons étrangères des droits plus ou moins fondés à la couronne. Une seule famille, dans l’intérieur J a osé nourrir l’espoir de s’élever sur les ruines de la maison qui était eu possession du trône, mais encore ce n’était qu’en faisant valoir des droits dont l’esprit national ne poiiv^vait être blessé , parce qu’elle les rattachait à

la branche masculine de la dynastie précédente (i).

Outre la loi salirjue , une sage coutume en France préservait encore le trône des ambitions étrangères. Cette coutume est celle qui , par une heureuse combinaison , unissait le système électif et le système héréditaire. Sous les deux premières races , et même au commencement de la troisième , la couronne était héréditaire dans la maison régnante , mais élective (2) à l’égard des divers princes dont la maison régnante était composée. Le détrônement d’un prince , dans ce sys- • tème , ne devant entraîner que la ruine de l’individu , sans entraîner celle de la dynastie , toute tentative d’usurpation devenait à peu près in- • sensée , en raison de la difficulté du succès. Dans

(1) La généalogie alléguée par les Guises les faisait descendre de Charlemagne par les mâles. Selon cette généalogie, Charles, duc de Lorraine, à qui le trône appartenait après la mort de Louis Y, pris à Laon par Hugues Capet et enfermé à Orléans avec sa femme, avait eu deux fils , et c’était d’un de ses fils que descendaient les Guises.

(3) Telle est la coutume de la nation française, dit Foulques, archevêque de £eims, que les grands, sans aucune dépendance, chdisissent un prince de la race pour succéder au roi, quand il est mort.

des siècles , où la science du Gouvernement était si peu avancée, c’était un acte d’une merveilleuse sagesse d’avoir balancé les inconvéniens du système héréditaire et ceux du système électif, en modifiant ces systèmes l’un par l’autre. On conservait l’avantage de la stabilité inhérente au système héréditaire , sans perdre tout-à-fait les ^avantages du système électif, et l’on évitait , du moins en partie , les inconvéniens de l’hérédité , en étendant l’élection à tous les princes de la maison régnante. Aussi long-temps que le Gouvernement de la France a été à peu près arbitraire , ce mode de succession a pu être regrettable ; mais l’effet de ce système mixte ne pouvait être salutaire qu’autant que l’organisation du corps politique aurait été assez forte pc^u# ])i'évenir les troubles à chaque changement de règne. Celte force d’organisation n’ayant jamais existé , les rois de la troisième race , pour obvier à des dissentions fâcheuses , assurèrent le trône à leurs fils aînés , en les faisant sacrer de leur \ivanl. Depuis cette époque , la France a été li- M-ée aü caprice de la nature , qui , en lui donnant tour à tour de bons et db médians rois, lui a fait éprouver une alternative , malheureusement trop inégale de bien-être et de misère. A la \ érilé , elle n’a pas vu souvent , comme d’aulresi

natiofts , ces grandes catastrophes de rois qui passent de l’infortune au trône , ou du trône dana les fers et à l’échafaud. La possession de la couronne étant établie sans contestation dans la ineine famille, lorsque des proscriptions ont eu lieu , ce n’est point une si haute prétention qui les a occasionnées. Deux de nos rois seulement sc sont vu disputer le trône, Charles VII et Henri IV. En mettant à part ces deux exceptions , on ne s’est disputé en France que le pouvoir exercé à l’ombre du trône; mais peut-être ^ pour avoir un fout moins élevé , l’ambition n’en a-t-elle pas été moins cruelle, et l’époque des maux les plus sensibles pour les peuples n’est pas toujours celle de leurs plus éclatantes calamités.

Lorsque de grandes ambitions sont en jeu, on voit se déployer des caractères énergiques ; et des prodiges de vertu combattent les prodiges du crime. C’est ce qui donne en général aux 4lfépubliques cette physionomie mouvante, animée, où chaque citoyen se livre à de hautes pensées, parce qu’il se sent en droit d’exercer sa part d’influence sur les destinées de l’Etat. A la place de cette agitation tout à la fois dangércuse et vivifiante, les gouvernemens absolus, où la couronne est affermie dans une famille par droit d’hérédité, ne présentent en général.

même sous des rois qui ne sont pas des tyrans , qu un aspect pale et décoloré. Les mêmes passions y régnent, mais sans énergie. Sans être moins criminelles, elles portent de plus une odieuse empreinte de bassesse et de lâcheté. Assurément alors le peuple est quelquefois tranquille; mais il est tranquille, selon l’expression d’un écrivain célèbre , comme ie forçat dans sa galère. S’il sort de l’engourdissement de la servitude , ce n’est que pour servir des chefs, dont 1 ambition aspire à gouverner sous le nom du roi ; des chefs dont 1 avidité , plus ardente encore que 1 ambition, ne tend, en maîtrisant le roi et le peuple, qu’à s’enrichir de leurs communes dépcuilles. Les rois qui proscrivent ne frappent qu un petit nombre de têtes. La masse du peuple a peu de chose à redouter du roi même, auquel elle ne cause point d’ombrage; mais les princes faibles abandonnent toute la puissance de la royauté a leurs favoris ou à leurs ministres ; e/; tandis que le monarque porte un cœur généreux et humain , les cmautés subalternes se multiplient impunément sous son nom. A peu d ej^ceptions près, les rois de France n’ont point été des prescripteurs , dont nous devions accuser la barbarie ; ils n’ont été que les instrumens de la proscription, et quelquefois même ils en ont été les victimes.

C était, sans contredit, une \ictime des proscriptions , dont il était l’involontaire ordonnnateur , que ce jeune Charles VI (i), dominé par ses trois oncles, vautours affamés, qui fondent sur la France comme sur une proie , et s’en disputent les lambeaux. L’administration despotique, mais habile, de Charles V, avait amassé un trésor de dix-sept millions. Ce n’est point au bien de l’Etat que cette somme sera consacrée : arrachée à la France, ce n’est point sur la France qu’elle ira se répandre. Le duc d’Anjou, qui ose l’enlever à main armée , la destine à un usage lointain dans son seul intérêt, à la conquête du royaume de Naples. L’augmentation excessive des impôts, produite par la déprédation des ressource! de l’État , amène bientôt la sédition. Les maillets (2) fabriqués dans un autre temps pour combattre les Anglais , sont tournés par une populace en fureur contre les agens du fisc, et Paris est livré à It plus affreuse anarchie. La cour a pris la fuite. Un homme de bien, l’avocat général Desmarêts, se place entre elle et le peuple , et obtient de la cour une amnistie générale. Le duc d’Anjou rentre d’abord seul dans Paris , et , sans égard

(1) En i38ô — 82 — 5.

(3) Révolte des Maillotains, en i582.

j)Our l’amnislie, il commande de nombreuses exécutions. EfTrayé par les murmures , il paraît céder , mais la nuit cache ses vengeances , une foule de citoyens sont égorgés dans l’ombre, ou enfermés dans des sacs, et précipités dans la Seine. Ces horreurs se couvrent du nom d’un jeune prince qui a promis le pardon. L’infoi'luné 1 il est condamné à tromper ses peu- })les par sa parole, et à proscrire ceux qu’il a trompés. Il revient : à la vue d’une multitude suppliante , il est attendri ; il désire arrêter les supplices : on refoule la pitié de son cœur , et on lui prêche la cruauté comme une vertu nécessaire au maintien de l’autorité royale. Parmi les citoyens que l’on sacrifie, se trouve ce même Desmarêts, ce vertueux magistrat, qui a récpi#cilié le peuple avec son roi : on le punit comme coupable d’avoir forcé le roi à une paix humiliante, mais ce n’est pas là son véritable crime : son crime est d’avoir fait ses efibrts pour sauver l’État des mains d’un barbare spoliateur, pour enlever la régence au duc d’Anjou. Afin de justifier la condamnation, de Desmarêts, on tâche de lui arracher quelque aveu qui le déshonore, on lui dit de crier merci au o'oi, pour que le roi lui pardonne. « Non, l’épond ce martyr deî’hon- » ncur et du devoir, j’ai servi au roi Philippe

» son grand-aïeul, au roi Jean , et au roi Charles I) son père, bien et loyaumeiit, ne oncques ces » trois rois ne surent que me demander : ne » aussi ne saurait cestui , s’il avait âge et cou- » naissance d’homme : à Dieu seul veux crier » merci. » C’est un douloureux spectacle que celui du supplice de l’homme de bien, victime de sa vertu , mais ce spectacle porte avec lui une sorte d’anière consolation, en prouvant que même, au milieu du débordement des plus odieuses passions, il existe toujours des êtres privilégiés, dans lesquels la nature humaine déploie encore toute • sa grandeur et toute sa dignité.

Cependant la proscription entasse les cadavres. Aussi avides que cruels , c’est de l’or , tou- •jcmrs de l’or cjue ^’cuîent les princes. Ce conseil tout entier ne respire que spoliation. Tout citoyen riche est suspect. Trois cents des principaux habitons de Paris ont été jetés dans les caciiots. Déjà la mort de plus de cent d’entre eux a été suivie de la confiscation de leurs biens; mais la proscription individuelle est trop lente et trop improductive : on a recours à la ruse pour augmenter le fruit des extorsions : on fait adroitement répandre la crainte d’une proscription générale : Une scène exécrable est concertée , dans laquelle le roi est condamné au rôle le plus avi-

lissant : on forme sa jeune bouche à prononcer d’artificieuses menaces , après lesquelles il se laissera loucher par ceux-mêmes qui ont conseillé tant de barbaries. Le peuple est convoqué pour entendre son arrêt : on demande au roi s’il ne reste pas encore beaucoup de co\hpablés à punir. Oui , répond-il , fidèle à l’instruction qu’il a reçue , et alors les bourreaux du peuple , se joignant au peuple, crient avec lui grâce et miséricorde. Le roi semble céder et annonce qu’il change la peine corporelle en peine civile ; c’est-à-dire, qu’il livre à ses oncles et à leurs créatures toute la fortune des habitans. On n accorde un pardon général , que pour se faire un titre à envahir la propriété de citoyens innocens : on pardonne pour multipye^ la condamnation et l’étendre même à ceux qu’aucune imputation ne peut atteindre. La vie est sauve ; mais dans ce jeu effronté de pitié et <le clémence , on réduit un jeune roi à faire ^e sa prétendue pitié une spéculation, et de la clémence , un commerce.

Peut-être de tous les princes , Charles VI est-il celui dont la vie dans son ensemble révèle le mieux tous les inconvéniens de la monarchie absolue. La première partie de son règne présente les désastreuses conséquences de la royauté,

eonfîcG a 1 enfance d un roi. La seconde fait voir tout ce que peut entraîner de calamités , l’affaiblissement de la raison chez un roi , ou son aliénation mentale. Cette double leçon apprend aux peuples combien est vicieuse toute organisation. sociale qui ne porte pas en ellemême la faculté d un remède éventuel contre la possibilité de ces accidens , ou de tous autres accidens a peu près semblables. Je jetterai un voile sur la seconde partie du règne de Charles VI. Ce sont toutes horreurs que revendique le démon de la guerre civile , uni à celui de la guerre étrangère. Quant aux proscriptions de la jeunesse de ce roi , il serait oiseux d’en chercher le principe ailleurs que clans i’ avarice %rueiie et l aviéitiexise cupiclilé de ses oncles , d hommes qui , dans un bon système de gouvernement, n eussent du etre que les premiers membres de la cite , sans exercer d’influence poiitique sur les destinées de l’État, ou du moins sans y exercer d’autre influence qu’une influence legale et limitée. Dans les proscriptions de la première partie de son règne , Charles VI est plus à plaindre que coupable : le malheureux n a pas meme eu connaissance de celles qui en ont marqué la seconde partie; mais lorsque la proscription part du trône ,

qu importe que le coup (i) soit porté par le bras royal ou par d’autres mains qui le portent pour lui ?

Les assassinats ne sont pas dignes du triste honneur de figurer parmi les proscriptions , et celte odieuse époque n’est qu’une série d’assassinats. En 1407, le duc de Bourgogne fait assassiner le duc d’Orléans, et, comme les mauvaises maximes accompagnent presque toujours les mauvaises actions , un docteur de Sorbonne justifie ce meurtre. Il le justifie en proclamant la doctrine del’homicide; et, pour comble de scandale, il fonde cette doctrine sur l’Ecriture-Sainte. En i4i8, la faction de ce même duc de Bourgogne massacre le connétable d’Armagnac , deux archevêques , cinq évêques et quarante magistrats. Elle massacre en masse dans les prisons ceux de ses ennemis qu’elle y a entassés, et ce massacre dans les prisons, dont nous avons vu une imitation si cruelle, coûte alors la vie à près de quatre mille personnes. Incroyable effet de l’esprit de parti ! ce n’est pas une vile populace qui a conçu, qui a médité ces horreurs; ce sont les hommes les plus distingués du royaume qui président au carnage, et, joignant la bassesse à la férocité, ils saisissent, d’une main sanglante, la

(1) Neque vero multum interest, presertim in consule, utrum ipse renipuhlicam vexet, an alios vexare patiatur. Cic. In Pisonem.

dépouille de leurs victimes. En i4 ig . le meurtre du duc d’Orléans est vengé par le meurtre de son assassin : le duc de Bourgogne , attiré à une entrevue sur le pont de Montereau, est frappé par Tannegui-Duchatel sous les yeux du dauphin. Jeune alors , ce prince put être entraîné à une perfidie dans laquelle on ne lui laisse voir qu’un acte de justice. Devenu roi, il se montre clément et généreux comme l’a été depuis Henri IV.

Ces deux princesavaientjl’unetl’autre, delongues injures à venger. Si Charles VII eût été cruel , en reprenant possession de Paris en i436, il avait à punir quinze ans de révolte contre lui-même et de barbaries contre ses partisans. Un an auparavant, en 1435, lorsque la puissance des Anglais %t^t déjà sur son déclin , la faction de l’étranger frappait sans pitié tous les habitans quelle soupçonnait du moindre attachement à la cause du roi. Trois prélats, les évêques de Terouane, de Bjauvais et de Paris, poursuivaient surtout avec acharnement les royalistes français. Ils les faisaient exécuter en secret ou noyer dans la Seine. Cependant lorsque l’avant-garde de l’armée royale entre dans Paris , le premier mot du connétable est l’annonce du pardon général ; « Si quelqu’un, « dit-il, a mépris par devers monsieur le roi, « soit absent ou présent , il lui est tout par-

« donné. » Celle promesse fut suivie d’une amnislie solennelle accordée par le roi, et ce qui est plus beau , cette amnistie fut fidèlement exécutée. On n’inquiéta pas même les trois évêques, bourreaux des royalistes, et on ne leur demanda point compte du sang qu’ils avaient versé. Quand Charles Vil , après quinze ans de rébellion , accorde un pardon sans réserve, par quel funeste secret est-on parvenu , en 1 8 1 5 , à empêcher l’elfet du pardon que prononçait le cœur de Louis XVIII? Deux causes ont contribué à cette différence. Pendant l’occupation du trône des rois de France par un monarque Anglais , c’était surtout la haute noblesse, le clergé, les parlemens , les princes eux-mêmes , qui avaient soutenu les prétentions de l’étranger et combattui! contre Charles. L’impunité en France n’a été que trop souvent assurée au clergé et à la noblesse. En i8i5, quelques nobles se sont énorgueillis de n’avoir pas abandonné le roi ; mais qu’avaicRtilsfait au 20 mars pour le défendre? Après avoir, par l’odieux de leur conduite , facilité le retour d’un redoutable ennemi , où ont-ils paru pour arrêter sa marche ? Sans avoir tenté aucun effort pour la cause royale , ils apparaissent trois mois après , insolens , comme si la victoire eût été leur ouvrage, et ce sont eux , dont la fureur, plus forte

que la bonté royale , rend le pardon illusoire et ensanglante l’amnistie. Une autre cause explique encore la différence de la conduite tenue aux deux époques. L’expulsion de l’étranger signale celle de 1^06. La France gémit, en i8i5, sous l’invasion étrangère , et c’est de l’ascendant ds l’étranger que la classe aristocratique s’arme contre la nation française, contre le roi luimême : faisant violence au cœur du roi , c’est à l’étranger qu’elle désigne des victimes , c’est par l’étranger qu’elle fait demander au gouvernement les plus illustres têtes. Et cependant l’événement des cent jours ressemble-t-il aux quinze années de la révolte contre Charles VII.? Les cent Jours ont-ils rien vu qui ait quelque analogie %yec les fureurs de la faction anglaise pendant quinze années , avec les atrocités auxquelles s’abandonna, en i435, le triumvirat épiscopal? Napoléon Bonaparte, dans les cent jours, proscrivit dix-sept personnes absentes. Quoique nulle d’elles ne pût être atteinte, tel était l’esprit d’humanité qui animait tous les Français, ceux-mêmes qui servaient de plus près l’autorité existante, que cette mesure fut repoussée par une improbation universelle. Dans la Chambre des représentans , un individu osa proposer des mesures de rigueur contre les partisans du gouvernement

royal , et sa voix fut aussitôt étouffée par uft cri unanime d’indignation. Est-ce là un peuple qui méritât d’être décimé , un peuple qu’il fallût livrer à des cours prévôtales et à des bandes vagabondes d’assassins ?

L’entrée d’Henri IV dans Paris ( i ) , fut y comme celle de Charles VII , le jour d’une réconciliation sincère. On sait à quel prix la noblesse lui vendit sa soumission, mais enfin, vainqueur et maître , il promit le pardon et tint parole^ Nul de nous ne doute que les sentimens qui animèrent Charles VII et Henri IV, ne soient dans le cœur du roi. Combien ne sont-ils pas blâmables , les hommes qui ont entraîné son gouvernement à des actes si contraires à la bonté natu-^ relie de ce prince, à son humanité, et noCs ajouterons encore avec justice , si contraires à la véritable politique , aux plus chers intérêts de la royauté? Dans les deux époques de i456 et de 1 5q4 , la royauté eût pu , sans paraître blesser les lois de la justice , exercer de sévères vengeances , d’après un intérêt plus ou moins bien entendu , mais enfin, d’après un intérêt royal. Il nous est agréable de reconnaître que nulle part la

(i) Le 22 mars râgà.

ï*oyauta, na, dans des conjonctures pareilles, montré une indulgence si bien calculée; et quels princes ne peuvent s’honorer de marcher sur les pas d’Henri IV et de Charles VII (i) ?

Entre les causes graves que j’ai indiquées comme ayant donné lieu à des proscriptions en France, j’ai placé la longue lutte de la royauté contre les grands vassaux et contre la noblesse féodale. Pour ne pas suivre dans toute sa durée la progression du combat, je saisirai seulement ses deux principales époques , le règne de Louis XI, et celui de Louis XIII. De grandes cruautés ont marqué ces deux règnes , mais , il faut le dire avec franchise , de toutes celles que présente notre histoire , il n’en est point que la •pjus nombreuse partie de la nation eût pu voir avec autant d’indifférence, si, forcée de servir 1 une ou 1 autre de ces ambitions également oppressives, elle n’eût été condamnée à subir iL maux qui suivent ou la défaite ou même la vic-

( i) Les torts de la jeunesse de Charles VII ont nui à la réputation qu’a plus tard méritée ce prince. Les quinze dernières années de sa vie furent marquées par une foule d institutions utiles. Dans ce nombre, les amis des libertés de 1 Eglise gallicane comptent avec reconnaissance la pragmatique sanction.

toire. Fatiguée de ]a foule de ses tyrans, lorsque la France a formé des vœux pour le succès de la cause royale, c’était surtout dans l’espoir de trouver une existence plus douce dans l’unité de tyrannie. Le calcul était juste : il n’y avait que la transformation de cette multitude de tyrannies en une tyrannie unique, qui put amener la chute de celle-ci ou du moins préparer sa métamorphose en un gouvernement constitutionnel.

A l’avénement de Louis XI au trône, le duc de Bourgogne, à qui il doit de la reconnaissance, le supplie de pardonner à ceux qui ont pu lui déplaire. Louis XI promet une amnistie , mais il y met des restrictions. Charles VII n’en avait mis aucune à la sienne. C’est un premier contraste entre ces deux princes. C

Le règne de Louis XI , si fécond en proscriptions de diverses sortes , commence par nous en offrir une d’une nature particulière ; le principe de celle-ci est l’esprit de contradiction. Il n’e?t pas rare de voir des princes se plaire à prendre une marche opposée à celle qu’a suivie leur prédécesseur ; mais ici cette disposition est portée à l’extrême. Ce n’est pas seulement un roi qui détruit l’ouvrage d’un roi ; c’est un mauvais fils qui trouve des délices à détruire l’ouvrage de son père. Dans cette passion aveugle,

il proscrit, par haine de son père , et les hommes et les choses; en même temps qu’il fait emprisonner, qu’il exile, qu’il dépouille les meilleurs ministres du dernier règne , il en proscrit les plus sages lois , il proscrit la pragmatique et avec elle les libertés de l’église Gallicane : il proscrit le bonheur public , parce qu’il est le résultat des travaux et de la sage administration de Charles VIL Puisque la France était destinée à être gouvernée par un tel roi , nous devons nous féliciter que le dessein formé^ par ce prince de dompter les grands vassatix redoutables pour le trône , l’ait contraint à quelques ménagemens pour la nation dont le secours lui était nécessaire,

• Pour préparer l’abaissement des grands vassaux , Louis XI commence par faire la guerre à leurs titres. Il prélude à l’attaque du pouvoir par l’attaque des noms. Le duc de Bretagne se qualifiait duc f par ia grâce de Dieu. C’est , selon Louis XI , à la royauté seule qu’appartient la puissance, dont la grâce de Dieu est la source; il n’y a que la souveraineté des rois qui soit souveraineté de droit divin. Il somme le duc de renoncer à cette qualification; celui-ci se soulève contre cette défense , et son mécontentement, appuyé de celui de plusieurs autres

grands vassaux et de la noblesse , amènela formation de la ligue, qu’ils nomment du bien ‘public. « Leur intention, disent-ils, n’est que de » chasser d’auprès du roi ses conseillers perni- » cieux pour parvenir au soulagement du pauvre » peuple. * On sait comment se termina cette guerre , comment les intérêts du pauvre peuple y furent soignés et ce qu’il en advint pour le bien public, dont elle avait usurpé le nom. Il en sera de même de tous les inouvemens qui auront lieu, jusqu’à la régénération complète de la monarchie. L’intérêt des peuples n’est en sûreté, que quand ils sont appelés eux-mêmes , non par de grands vassaux , mais par les lois , à le surveiller, à le défendre. Le peuple fut encore trompé par les mots dans la guerre du bien put blic ; mais il le fut moins que dans les révoltes précédentes, et il ne prit pas à celle -cî nne part bien vive. Il commençait à reconnaître que le combat ne s engageait point pour lui rendre ses immunités et ses franchises ; mais pour décider si les grands conserveraient un pouvoir absolu , indépendant du pouvoir royal. L’excès de l’un et de l’autre lui était odieux, et dans le choix du mal , il ne pouvait s’affliger de voir succomber ceux en qui , au lieu de protecteurs, il ne voyait que des ennemis.

L’histoire , toute sévère qu’elle s’est montrée pour Louis XI , en retraçant la cruauté de ses proscriptions , a étendu jusqu’à un certain point sur elles , l’excuse de la nécessité. C’est une de ces fausses maximes de la politique des temps barbares que celle qui admet la cruauté comme nécessaire. Tout ce que des tyrans obtiennent par l’arbitraire des assassinats ou par la hache des commissions juridiques , des princes humains peuvent l’obtenir par l’effet d’une législation éclairée , et , quand la rigueur est indispensable, par l’application sévère des lois. Dira-t-on qu’il fallait commencer par dompter les grands vassaux , pour que la royauté pût s’occuper ensuite avec succès du bonheur du peuple ? L’allégation serait sans validité : elle serait surtout repoussée par un illustre exemple. Sans opprimer les grands vassaux ^ sans les proscrire , Saint-Louis avait su briser plus d’un anîieau de la chaîne féodale , et sa prudence réfléchie avait , par la seule puissance de ses éta~ biissemens , fait descendre jusque dans les hameaux les bienfaits de la royauté. Depuis surtout que les états-généraux , mal instruits eux-mêmes de leurs droits , avaient , sous Charles V , laissé échapper de leurs mains la puissance législative, c’était avec l’arme seule de la législation que la

royaul,; .levait tendre à détruire par degrés le pouvou- des grands. Bailleurs , depuis le règne i c harles V I. les prétentions des grands se borna,eut a gouverner sous les rois : de pareils auxi- I.a.res dominaient , il est vrai , la royauté ellememe. n prince du caractère de Louis XI dut s eu .ndigner ; mais cet homme , si habile à dissimuler . ne pouvait-il donc , sans fraude, sans parjures , dénouer lentement le nœud, au lieu e le trancher .P Et n’y a-t-il , pour se délivrer dun pouvoir qui déplaît, d’autre moyen que d abattre la tête de ceux qui l’exercent .P Les cruautés de Louis XI et de Kichelieu sont odieuses , surtoutparce que des voies plus douces eussent pu conduire au mêmebut. Cette possibilité n échappa point à Louis XI ; mais ce' prince , qui faisait de l’art de tromper sa plus chère etude, n’imagine , pour atteindre ce but que des ruses insignifiantes et grossières. En tendant le piège , il le montre aux grands vassau»

Cl invite a s y laisser prendre. Un des moyens qu 1 imagine pour les enlacer dans ses filets, est la création d’un ordre de chevalerie , c’est à l’aide du cordon de Saint-Michel qu’il espère enchaîlier le duc de Bretagne. Le duc refuse un honneur qu il faut acheter par un serment destructif de ses droits, et la guerre va s’allumer pour

le punir de sa prétendue rebeliion. Eloignonsnous de Louis XI. Laissoris-le dans ses fureurs sanguinaires assister aux exécutions et présider aux tortures. Quel prince que celui dont le favori fut appelé le hourreatt du roi ! Quelque juste que fût la haine du peuple contre le despotisme des grands , quelqu’horreur que nous inspire encore le souvenir des vexations de la féodalité , quel Français ne sent pas son cœur soulevé d’indignation , en voyant , par le raffinement le plus exécrable , le sang de Jacques d Armagnac , duc de Nemours , ruisseler sur la lete de ses enfans !

S’il pouvait exister un plus grand crime que ^elui de se plaire à verser le sang des hommes , c^ serait celui de corrompre la justice à sa source, de transformer les juges en bourreaux , et de partager , entre ces juges bourreaux , les dépouilles de leurs victimes. Ces atrocités sont jc^rnalieres sous Louis XL La confiscation suit toujours le supplice , et ce sont les premiers personnages de 1 Etat qui se montrent les plus ardens à envahir les richesses des proscrits. Quelle idçe morale peut-il exister dans une cour où le stre de Beaujeu, assis parmi les juges de René d’Alençon, comte du Perche, a déjà fait le choix des biens du condamne qui seront son partage?

Horreur, horreur à jamais , aux juges révolutionnaires de 1795. Ce sont des forcenés dans le délire : ce sont des furieux déchaînés , des tigres dont rien ne peut assouvir la rage ; mais ce n’est point le calcul d’un intérêt pécuniaire qui dicte leurs arrêts ; ce n’est point entre leurs mains que passera la dépouille des condamnés. Le juge, le bourreau de 1790 est aussi criminel , plus criminel, si l’on veut, que le juge qui condamne par l’ordre de Louis XI ; mais lequel des deux est le plus vil ?

Il n’entre pas assurément dans ma pensée de justifier la rébellion. Qu’il soit flétri d’un opprobre éternel, le nom de tout transfuge qui a combattu contre sa patrie. Le connétable dq Bourbon n’échappe point à cette triste destinée : l’infamie n’attend pas sa mort pour s’attacher à sa poursuite. Quel homme de bien n’applaudit à la généreuse réponse faite par le marquis de V^llane à Charles-Quint : « Je ne puis rien refuser « à votre majesté, dit ce loyal Espagnol, mais Je « lui déclare que si le duc de Bourbon loge dans • ma maison , je la brûlerai dès qu’il en sera sorti « comme un lieu infecté de la perfidie, et par « conséquent indigne d’être jamais habité par « des gens d’honneur. » Un trait plus déchirant encore avait déjà frappé le connétable au mo-

ment même où il goûtait la criminelle joie de la vengeance. « Pleurez sur vous , monsieur, lui « avait dit Bayard mourant , pleurez sur vous- « même : pour moi, je ne suis point à plaindre.

« Je meurs en faisant mon devoir. Vous triom- « phez en trahissant le votre. Vos succès sont af- « freux et le terme en sera funeste. « La prédiction ne tarda pas à s’accomplir, et peut-être, fatigué, sinon du remords qui suit un grand crime, du moins des humiliations dont l’abreuvait l’Espagne, et de la honte d’un crime mal récompensé, Bourbon fut-il heureux d’en terminer le cours par une mort trop glorieuse pour un traître.

Avant l’évasion du connétable, François F% dans un entretien avec ce prince, lui avait dit ce%belles paroles : « Soyez fidèle à votre roi et à « votre gloire. » Et il avait cherché à le tranquilliser sur l’avenir, quelles que fussent les suites du procès dans lequel Bourbon voyait la menace de sa fuine. « Tout cela eût été bon, observe Bran- « tome , si M. de Bourbon eût été un fat. » Aux yeux de ce courtisan , le duc de Bourbon eût été un fat de croire à la loyauté du roi: il eût été un fat d’entendre la voix de l’honneur qui lui défendait de se joindre aux ennemis de la France ; il eût été un fat de craindre de verser le sang français dans une bataille où le roi de France est fait

prisonnier. C’est là le respect pour le roi , la confiance en sa parole , le dévouement à sa personne dont se piquait alors la noblesse : c’est là l’héroïque fidélité dont les descendons de cette vertueuse noblesse font maintenant tant de bruit. Mais s’il est impossible de pardonner au connétable et aux gentilshommes complices de sa trahison d’avoir pris part à l’afilreux projet de démembrer la France, François I" est-il exempt de blâme.^ Lorsqu’esclave des caprices de sa mère , il seconde ses ressentimens ; lorsque , dominé par son favori Duprat, que Bourbon accablait de justes mépris, il encourage ou tolère du moins la haine acharnée à la spoliation du connétable , n’est-ce pas lui qui pousse volontairement à la défectio^ un prince de la maison royale , un héros l’espoir et l’amour de la patrie , un guerrier, enfin, déjà illustré par de beaux faits d’armes , que tout devait attacher à la défense du trône et de l’Etat ? Des tracasseries de cour, un procès inique dans lequel l’influence du nom royal tyrannise la conscience des juges, des persécutions même ne sont pas une excuse pour la révolte; mais dans les complaisances du roi pour l’animosité de sa mère et de Duprat contre le duc de Bourbon , ce prince irritable et ardent n’a-t-il pas pu voir une proscription véritable ? Pour juger combien sont

amers les fruits de l’injustice , que les rois contemplent François F' à Pavie.

Comme on a trop loué Louis XI d’avoir mis les rois hors de page ^ on a bien plus mal à propos encore exagéré le prétendu mérite attribué au cardinal de Richelieu , d’avoir porté les derniers coups aux restes du système féodal. Richelieu a frappé les grands , parce que les grands ont refusé de reconnaître son pouvoir. Ce n’était point laféodalitéqu’ilpoursuivaiteneux, c’étaient des rivaux , des ennemis de son autorité personnelle, qu’il exterminait en paraissant n’agir que pour l’intérêt de la royauté. Si l’esprit d’indépendance des grands n’était pas encore éteint; si, sous Henri IV, cet esprit orgueilleux avait égaré le maréchal de Biron, le juste châtiment de ce grand criminel était une leçon qu’un prince habile et humain n’aurait pas eu besoin de renouveler. Cette leçon n’avait point manqué son effet?La hauteur des grands s’était singulièrement abaissée , leur fierté s’était assouplie au-delà de toute mesure , même sous la régence de Marie de Médicis. Un gouvernement dirigé par Richelieu, et qui n’eùt eu pour objet que le bien public , aurait-il trouvé de redoutables adversaires dans des hommes qui avaient rampé sous la supré-

jnalie de Concini (i) et deLuynes? Fallait-il des échafauds pour faire plier sous la volonté royale une noblesse qui avait plié sous la main de pareils maîtres ? A la vérité , Luynes et Concini avaient abandonné les trésors de l’Etat à l’avidilédes grands ; mais Richelieu , s’il n’eût voulu que 1 ordre et 1 exécution des lois , n’était-il pas assez habile pour tenir les grands dans le devoir, , sans le secours des proscriptions? C’est à sa propre vengeance et non à l’État qu’il immola tant de nobles victimes. Je ne connais , à cet égard, qu une exception. Le seul trait de sévérité , digne d éloges dans Richelieu , est peut-être celui qui blessa le plus profondément une noblesse accoutumée a 1 indiscipline. Je suis loin d’approuver l’ordonnance qui avait établi la peine capir taie contre le duel ; mais la noblesse crojTait pouvoir impunément désobéir aux lois ; c’était servir l’Etat que de mettre un terme à une fatale impunité. Dans cette circonstance, ce n’est pcynt Richelieu, c est la loi qui fait tomber la tête d’un

(i) Concini, devenu maréchal d’ Ancre, avait pour son service personnel quarante gentilshommes à mille livres de gages. On sait par quel nom il désignait ces fiers représentans de l'honneur français , comme les appelle M. de Chateaubriand.

Montmorenci. C est par l’application inflexible des lois qu il faut apprendre aux Montmorencis eux-mêmes à s’y soumettre , au lieu de les livrer â des commissions judiciaires qui vengeront l’injure du ministre bien plus que celle du roi. La justice, et non la multiplicité des châtimens, produit seule une terreur vraiment salutaire. La mort de Biron, l’exécution du duc de Bouteville étaient des actes rigoureux , mais des actes que la loi avait prescrits. En ne se livrant qu’à des actes semblables , Richelieu eût anéanti de même, mais sans secousse, le système féodal, et il eût concilié 1 humanité avec la justice.

L’un des torts du cardinal de Richelieu est d’avoir quelquefois donné à la justice même le iparactere de la cruauté! « Un homme de ma «•qualité condamné à mort pour péculat ! » disait le maréchal de Marillac, et ce maréchal avait raison. Jamais jusqu’alors on n’avait exigé (%ns les commandans des armées un désintéressement qui justifiât un châtiment aussi sévère. On avait vu sous Louis XII le maréchal de Gié soumis à une accusation de cette espèce , mais ce n’était qu’un prétexte pour le punir d’avoir été plus fidèle au roi que complaisant pour la reme. Pour satisfaire la vengeance d’Anne de Bretagne, parmi les griefs qu’on imputait ati

maréchal dcGic, on avait mêlé le reproche de concussion. La reine portait dans cette affaire un implacable acharnement, mais qnoiqu’affaibli par 1 âge et dominé par l’ascendant d’Anne de Bretagne, le prince qui régnait était encore Louis XII , et Louis XII n’avait pas des Laubardemont pour juges. Le maréchal de Gié en fut quitte pour payer la solde de quinze soldats qu’il avait employés à son propre service. En supposant que le cardinal de Richelieu voulût imposer aux généraux la loi d’une probité incorruptible , quand des^mœurs toutes contraires étaient généralement établies, lui appartenait- il de commencer la réforme par le supplice d’un maréchal? était-ce à lui de faire prononcer un tel supplice et pour un tel crime , lui qui disposant^ des ressources de la France comme de sa fd-/tune privée, plus riche que le roi, se croyait généreux en lui prêtant quelquefois pour le service public , des fonds qu’il avait détournés trésor de l’État?

Ce qui rend la cruauté si dangereuse dans les ministres , c’est qu elle passe presque toujours du cœur du ministre dans le cœur du prince : les funestes conseils des ministres conduisent les princes à la transformer en vertu , à la regarder comme un devoir du trône. Toute la cour, toute

la France demandent grâce pour le duc de Monfhiorenci : la religion mêle sa voix à celle du peuple entier; des prières publiques conjurent le ciel de faire descendre la clémence dans le cùeur de Louis. Des cris supplians retentissent sous les fenêtres du palais : « Si je suivais les inclinations du peuple i dit froidement Louis XIII , je n agirais pas en roi. » Docile aux leçons de Richelieu, on le verra aussi cruel , et j par un procédé plus odieux , malgré les courageuses représentations du président de Bellièvre , Voter lui -même la mort du duc de la Valette : on le verra , plus lâche encore , se faire le dénonciateur de son fa-» vori , et l’abandonner au ressentiment de son ministre. G’est peu pour Richelieu d’avoir mérité ^la haine ; il force la haine à s’étendre jusqu’au r#i, qu’il associe à ses crimes. Quel est le lecteur endurci qui, en parcourant cette sanguinaire époque , ne plaigne l’imprudence de Ghalais , ne s’indigne du supplice d’Urbain Grandier , et ne donne des larmes à l’infortuné de Thou? Quel est l’homme qui ne fasse aussitôt un effroyable rapprochement entre Richelieu et Louis XI , entre les Laubardémont , les Laffémas et Tristan l’Hermile? Louis XI couvrait ses crimes du manteau royal ; Richelieu , de sa soutane rouge (i)^

(i) Richelieu disait : «Je coupe y j’abats, je fauche

Ce dernier île sc contentait pas d’être barbare ; il érigeait sa barbarie en doctrine. Un mot qu’il devait au père Joseph , le mot de raison d’état, lui servait à justifier sa tyrannie. Ce mot a fait une effroyable fortune. C’est un bouclier banal , sous lequel croient être inattaquables la méchanceté et la sottise. 11 n’est pas un ministre ou cruel , ou inepte, qui n’allègue la raison d’état comme justification des mesures les plus imprudentes ou les plus coupables. Devons-nous être surpris du faible qu’ont quelques-uns d’entre eux pour les capueins ?

Ce qui frappe le plus les hommes , ce qu’ils admirent en tremblant , c’est la force ^ et à ce titre, ils admirent Richelieu; mais, si le pouvoir doit inspirer le respect , il ne doit pas inspirer la ^ terreur. La force ne doit pas avoir la cruauté pour compagne. Plus d’un prince habile a prouvé qu’on peut être fort , sans le secours des bourreaux.

La belle partie du caractère de Richelieu est son habileté à conduire les affaires du dehors. C’est là qu’il est beau d’imposer aux États rivaux la terreur de son génie» Dans cette partie de l’homme d’état, il fut, sans contredit , un grand

« tout : puis je couvre tout de ma grande soutane • rouge. »

maitre, S’il ne fît que suivre le système établi par Henri IV , il le suivit en homme supérieur , ciï homme qui eût été capable de lé fonder luimême.

11 est difficile de parler de Richelieu, sans qüe le Èfom de Alai^arîù sé présente à l’esprit. Mazazarin est digne du parallèle : il poursuivit l’ouvrage commencé , et ce fut lui qùi le consomma; mais ce Èt’est point soûS ce rapport que ma pensée les rapproche l’im et l’autre. Maiarin oublia toutes les îïïjurés ; Richelieu n’eri pardonna aucune. Rïchfelieü fut proscrîpteirT , et Mazarin fut proscrit. C’est air milieu de la güerée ridicule de la frortdé, que , proscrit par le parlement, ce ministre déferid Aos îùftérêts po'lîticpiés avec la 9phrs granfde aetWifé , comme avéé le plus rare rReiit; qu’il adresse ïes instructions ïes plus Sages et les pliïS savantes aui Aégôciateurs français à Munster y et conclut le traité qui acquiert à la Ijjipance la possession de l’Alsace.

Le règue de Louis XIV nôuS offre bien aussi qtiéîqties proscriptions p’ôfitiqlïes; mais ce règne, d^aflleuTs Sî brihaAt et sî grariid même dans les revers , nous fournira surtout une douloureuse moisson , sOUs le rapport des proscriptions religieuses.

Sous Louis XV , et , avant la révolution , sous

Louis XVI , les proscriptions politiques n’ont été que des persécutions de cour. Quoiqu’elles fussent des crimes , elles n’ont guère été remarquables que comme des lâchetés. Une seule proscription a eu quelque éclat, celle de Lally, Avant que la France imitât l’Angleterre dans la conquête de la liberté, on dirait que la cour de Versailles, saisie pareillement de la manie de l’imitation , ait voulu parodier l’une des injustices politiques du gouvernement anglais. Le procès de Lally semble n’être que la contre-partie de celui de l’amiral Byng. Le temps n’était pas bien choisi pour cette épreuve. Ce n’est pas sous le règne des maîtresses, dans les époques d’avilissement, que de pareils actes peuvent avoir quelque utilité. La cruauté, comme moyen politique , n’a d’effet^ que là où il y a exaltation des esprits et non abâtardissement. Il n’est pas donné à tous les gouvernemens de commander la victoire par l’échafaud. ^

Comme il est démontré que Saint - Louis, par ses sêuls établissemens , a fait plus pour la destruction du système féodal que les rois qui ont versé le sang des grands vassaux ; que la royauté , par l’usage habilement ménagé de la puissance législative dont elle s’était trouvée investie, eût pu obtenir les résultats qui

n ont été obtenus que par le sacrifice de tant d’iî- Justres têtes , on devra reconnaître que jamais la proscription n’est nécessaire ni la cruauté excusable; que la cruauté et la proscription ne sont pour la royauté que de dangereux auxiliaires , puisqu’ils n’établissent sa puissance que sur la force, et sa durée que sur la terreur qu'elle inspire.

Dans les beaux jours de 1789, la France dut se flatter que le temps des proscriptions était à jamais passé pour elle. En i8i4, elle l’a cru une seconde fois. Quand cette croyance cessera-t-elle donc d’être une erreur?

S’il n’est pas un homme de bien , de quelque ^ opinion qu’il soit, qui ne déteste les proscrip- Rons dont notre révolution a été souillée, nul n’en éprouve une plus profonde horreur que les généreux citoyens qui avaient, en 178g, embrassé jivec le plus d’enthousiasme les principes proclamés alors comme objet et comme but de cette révolution. Nous devons , certes, les haïr, les odieux proscripteurs , dont les crimes ont déshonoré la plus belle des causes et compromis cette liberté conquise enfin après tant de siècles d’esclavage. Etaient-ils tous ou trompeurs ou trompés, insensés ou barbares? Ils étaient l’un et l’autre; ou du moins l’aveuglement et la mauvaise foi

marchaient sous les mêmes bannières ; la perfidie excitait l’ignorance, et la crédulité (jui rêvait l’égalité de la loi agraire, n’était que l’instrument des adversaires de toute égalité devant la loi. L’or étranger (qui peut maintenant en conserver le moindre doute .^) l’or étranger coulait pour les bourreaux et payait chaque goutte de sang français. Au moment où les flambeaux de la discorde étaient prêts à s’éteindre, un génie infernal vepait sans cesse les rallumer; et si la France ayait ignoré quels étaient en Europe ses plus mortels ennemis, trente années d’une conspiration active contre elle ont dû lui apprendre à les connaître. La liberté ou la mort^ criait une populace effrénée. A une autre époque elle avait dit , et un roi de France avait dit avec elle : la mort oxj^ la messe : mais l’alternative dans la nuit de la Saint- Barthelemi n’était offerte qu’à Henri de Bourbon. Dans les proscriptions religieuses , il fallait être prince pour avoir la liberté du choix. Périssd^^ à jamais le souvenir également exécrable et delà Saint-Barthelemi , et des proscriptions de 1 793 ; périsse à jamais le souvenir du jugement barbare qui , au mépris de la Constitution jurée par Louis XVI envers la France et par la France envers Louis XVI , présenta au monde le spectacle inoui d’un roi de France mourant sur l’échafaud !

que tous les peuples apprennent, par ce terrible exemple, combien est atroce en elle-même et funeste dans ses suites toute condamnation illégale et contraire à la loi fondamentale de l’Elat ; là ou de pareilles condamnations n’auraient porté que des peines révocables, puissent les gouvernemens , mieux éclairés , se hâter d’y mettre un terme!

Ce n’est qu’en frémissant que nous jetons nos regards sur la redoutable assemblée qui prononça la sentence de Louis ; que nous entendons les audacieuses menaces d’un peuple en délire, qui-dit à chaque député : sa mort ou la tienne. Et cependant on a vu plusieurs des démagogues les plus exagérés , plusieurs de ces • hommes, dont le langage sanguinaire glaçait la \’rance d’effroi, trembler au moment d’articuler le vote fatal, et laisser échapper un vole moins rigoureux. Quels sont donc ceux dont ♦ l’accession formera cette majorité de quelques voix qui décide de la vie du roi Ce sont pour la plupart des hommes timides, plus faibles que criminels, qui, dans l’espoir d’un sursis, d’un appel au peuple, vont porter un arrêt démenti par leur conscience : ce sont ces hommes toujours disposés à se rallier aux opinions commandées, aux opinions faites; esclaves dociles.

accoutumés à fléchir sous l’ascendant de l’auto? ri lé du jour; ce sont enfin les ministériels de la Convention. Dans les crises politiques, les hommes sans caractère font le succès du crime audacieux : ils lui donnent la majorité pour la condamnation des rois , comme pour celle des citoyens. La faiblesse n'est pas le crime, mais elle en est presque toujours le plus dangereux complice; on ne peut excuser les hommes faibles d’aucun temps, parce que non-seulement ils ne s’opposent pas au mal qu’il serait 04 leur pouvoir d’empêcher , mais parce qu’ils sanctionnent quelquefois le mal, en étendant sur lui le voile de leurs vertus privées. On ne peut excuser ni ceux qui, au mépris de la Constitution, votèrent la mort du roi en 1793, ni ceux qui au mépris de la Charte , votèrent la loi du 1 2 janvier 1816, ni ceux qui, au mépris de toutes les lois , voteraient demain la mort ou l’exil de tels ou tels Français , et inême de tels ou tels ^ députés leurs collègues , s’il se trouvait un ministère assez hardi pour le leur 4emander , et que la France constitutionnelle fût assez patiente pour le souffrir; mais lorsque l’Europe effrayée voit se préparer , en France , le supplice de Louis XVI, que feront les rois pour arrêter la hache suspendue sur la tête de ce prince ? Seraif-i! ,

irraî que la plupart d’entre eux fussent indiffërens à son sort? Serait-il possible que la plupart des gouvernemens ne vissent dans le coup fatal qui va être porté , qu’une chance de combinaisons favorables à leurs vues ? Si quelques voix généreuses en Angleterre se font entendre en faveur de Louis , d’où part ce cri de l’humanité ? C’est des bancs de l’opposition. Des sommations éloquentes , adressées au ministère par Fox , Shéridan et Grey , denaandent l’intervention du roi d’Angleterre , en faveur du Monarque français ; mais leurs nobles efforts échouent contre la froide et meurtrière politique du cabinet anglais. A leurs pathétiques accens, Pitt oppose d’inconvénient d’une intervention qui puisse être sens succès. La nation anglaise sera soulevée jusqu’en ses fondemens, lorsqu’on croira pouvoir accabler la France : lorsqu’il s’agit de sauver un roi de France , elle reste immobile , et craint de compromettre sa dignité.

Rois et princes de l’Allemagne, jugez ce que vous devez attendre de pareils amis. Si des cours étrangères vous excitent à refuser à vos peuples la concession des droits qu’ils réclament, si elles vous encouragent dans cette funeste lutte, voyez comment ces cours défendent ensuite les rois prêts g périr dans le combat. Mais par quel abus de

toute raison et de toute justice est-ce à nous , ennemis déc’arés des proscriptions et de toute atteinte à notre loi fondamentale, que des hommes , qui avouent pour leur ouvrage la terreur de 1 8 1 5 , osent imputer la terreur de 1 793 ? A cette fatale époque de 1 , la plu-

part d’entre nous ont été proscrits ; nul de nous n’a été proscripteur ; et moi-même , quand ces hommes aujourd’hui si courageux n’avaient de courage que pour combattre contre leur pays., jeune alors et coupable d’avoir hautement exprimé mon indignation contre les assassinats révolutionnaires , je n’échappai à la rage des ty^ rans de cette époque qu’en cherchant un asile d’abord sur les vaisseaux de l’État, et ensuite dans les rangs de l’armée. J’étais proscrit, m^aii je restai Français^ et comme une foule d’autres bons citoyens placés dans la même position que moi, en gémissant sur les maux intérieurs de ma patrie, je désirais, avant tout, repous^r loin d’elle toute domination étrangère. Cette domination de l’étranger est précisément ce que sollicitent nos adversaires, ce qu’ils appellent de tous leurs vœux; et ils se disent Français 1 Si le fanatisme de la liberté a pu être l’un des principes des proscriptions de 1790, quel est le principe, qui, en 1819, pousse des hommes.

dénationalisés à proscrire leur pays tout entier, à proscrire son indépendance, à proscrire en masse tous les Français, en voulant livrer à la merci de la discrétion étrangère l’existence politique de l’État, la yie des citoyens, et, ce qui leur est plus cher encore , leur honneur et leur liberté?

Entre les proscriptions qui précédèrent le neuf thermidor, il en est une qui se fait remarquer par le caractère public et par le tnéritc personnel des hommes qu’elle atteint. Cette proscription est connue sous le nom de journée du 3i mai. Pour une assemblée qui, violant la Constitution, s’est arrogée le droit de ju- ^er le roi , nulle barrière ne peut plus être sacrée. Qpelle inviolabilité peut-elle respecter encore, après avoir foulé aux pieds l’inviolabilité royale? Doit-on être surpris de la voir se décimer ellemême? doit-on s’étonner surtout de la voir lüettre hors la loi ceux de ses membres dont la modération veut tempérer ses fureurs, dont le courage ose accuser sa barbarie ? Prêt à marcher au supplice, Vergniaud entretient ses amis sur l’immortalité de l’âine. Que d’instruction, d’éloquence , de qualités brillantes moissonnées en un seul jour ! c’était l’hécatombe du talent : la vertu a été immolée avec Malesherbes.

La bi-fcche est ouverte : le fer a été porté au sein de la représentation nationale: elle n’est plus qu’une arène de gladiateurs qui s’égorgent les uns les autres. Les tyrans tombent tour à tour ; la tyrannie subsiste. Un vieil Arabe disait au calife Abdallah : « J’ai vu porter dans ce château « la tête de Hosein à Obeid- Allah; celle d’Obeid- « Allah tà Mocktar ; celle de Mocktar à Musab , « et voici celle de Musab qu’on vous apporte. » C’est l’histoire des premières années de la révolution. Cependant un meilleur ordre de choses s’est établi : malheureusement le pouvoir organisé par la Constitution de l’an III passe en des mains inhabiles. Les ennemis du nouveau gouvernement s’agitent au sein même des conseils i ils se mêlent dans les rangs d’hommes qui ne désirent que l’affermissement de la liberté sous les formes républicaines, mais tous sont d’accord dans leur mécontentement contre la marche tyrannique du Directoire. La réalité d’une conspiration royaliste à cette époque ne sera certainement pas niée aujourd’hui : il se trouvera même , si l’on veut, une foule de personnes qui déclareront en avoir fait partie. Un monument authentique en constate d’ailleurs l’existence, et ce monument, c’est la déclaration même du général Moreau. Lorsque dans Dresde, où je me trou-

vais en i8i3, j’appris qu’un boulet français vc-liait de tuer ce général dans les rangs ennemis , quoique le lieu où il avait été frappé pût me dispenser de regrets, je relus, pour ne pas pleurer sa mort , sa dénonciation contre Pichegru. Cette pièce existe : c’est la sentence de tous deux. Cependant elle ne révélait qu’un délit personnel. Rien n’annonçait que le complot eût une grande consistance. La crise n’avait lien d’effrayant, et l’orage eût pu être conjuré par des voies légales; mais c’est le propre des gouvememens faibles de croire faire preuve d’habileté parce qu’ils ont assez de force pour violer la Constitution : le coup d’état du 1 8 fructidor fut donc consommé, et trois directeurs proscrivirent deux de leurs collègues sans s’apercevoir qu’ils préparaient leur * propre perte. Des proscriptions nombreuses, arrêtées par ce nouveau triumvirat , sont aussitôt sanctionnées par les deux Conseils : la France reconnaît que sa révolution dure toujours , mais du moins la proscription a perdu de sa cruauté : on n’égorge plus, on exile. Peut-être, au fond, la peine n’est-elle guère adoucie : la déportation sur une terre insalubre et dévorante est un assassinat prolongé. Cependant le rang n’a point coulé : la France a vu se renouveler son gouvernement sans être effrayée du spectacle de

nouveaux supplices : c’est un premier hommage rendu cà l’humanité.

A dater du 1 8 fructidor , le système proscriplif a changé de nature. Ce n’est qu’en i8i5 qu’il reprendra sa première fureur. Une grande révolution se consomme au i8 brumaire , et elle se consommé sans eflfusion de sang. Des déportations auront encore lieu : elles seront criminelles encore, car elles seront illégales. On a loué Tra- Jan de la déportation des délateurs. Dans un État bien constitué , ce qu’il y a de plus vil sur la terre, les délateurs ne doivent eux-mêmes pouvoir être frappés qu’en vertu d’un jugement; mais un peuple qui passe d’un régime de fer à un gouvernement plus doux, approuve le châtiment, même irrégulier, qui atteint ses oppresseurs, c Ainsi, dans le panégyrique deTrajan, Phne, par l’exagération d’un sentiment d’humanité , arrive à une sorte de barbarie. Les délateurs sont embarqués sur des vaisseaux qu’on abandonne sanr pilote et sans guides. La tempête les disperse (i) à la sortie du port. Pline trouve des charmes à contempler du rivage ces malheureux , victi-

(i) Juvùbat prospectate statim cl portù spatsa tutvigia.

mes (i) expiatoires des misères publiques, dévoués, par un juste retour, à de longs supplices et à des souffrances pires mille fois que la mort : il félicite Trajan d’un genre de clémence qui a remis la vengeance de ta terre aux divinités de la mer : il désire, si quetqu’un de cos misérables doit échapper aux flots, qu’il échoue (2) sur des rochers et ne rencontre qu’une rive déserte et inhospitalière. On dirait que , par une nécessité peu honorable pour le cœur humain , ily ait toujours une espèce de cruauté dans la joie même qu’on éprouve à voir la cruauté punie. C’est aiusi qu’après avoir gémi sur les assassinats des tribunaux révolutionnaires, une joie coupable avait applaudi en France aux sanglantes fureurs des Compagnies die Jésus et à\x Soleil. Elle fut moins cchpable, mais elle ne fut pas moins imprudente, la joie qui applaudit aux déportations qu’amena le 18 brumaire. Quel fut, dans Bonaparte, le principe de cette proscription.^ Est-ce un sentiment

(1) Agnoscthamus et fruebamur, cum velut piacularcg publicæ sollicitudinis victimæ, supra sanguinem noxio~ riirn ad lenta supplicia gravioresque pænas ducerentur. Pline.

(a) Si quemjluctus ae procellœ scppulis reser, assent , hic nuda saxa et inhospitale littus ïncoleret. Ibid.

d’horreur pour des hommes dont quelques-unÿ avaient acquis une atroce célébrité ? Mais l’horreur pour le crime ne dispense pas de justice en-' vers les criminels» et la justice ne réside que dans l’application régulière des lois. Est-ce la crainte des mouvemens que ces hommes accoutumés aux troubles publics pourraient exciter encore? l\Lais il a la conscience de sa force < et il craint peu les agitateurs. Bonaparte sait qu’un tel acte sera presque généralement approuvé, quoique arbitraire. Le principe qui le dirige n’est qu’un calcul de popularité, et c’est par une mesure anarchique qu’il proclame le détrônement de l’anarchie*

Parlerai-je d’une autre proscription qui , étant en ce genre le plus grand crime de Napoléon Bonaparte , a été regardée en même temps , comme l’une de ses plus grandes fautes? Je^’e dois , car on calomnierait mon silence.

De tous les reproches que l’on peut faire à Napoléon, le moins fondé peut être est celui qui le taxerait de cruauté : la cruauté ne formait point le fond de son caractère , mais pour tout prince nouveau (i),dit Machiavel, le reproche en est presque impossible à éviter. Bonaparte a justifié cette maxime.

(i) Fra tutti i principi, al principe nuovo è impûssibile fuggire ü nome di crudele.

La fortune lui avait livré un trône vacant : plus heureux que Cromwel, il était moins coupable; il n’avait point , comme lui , pour parvenir an suprême pouvoir, trempé ses mains dans le sang royal. Devait-il lui envier cet horrible avantage ? Il y a pour tous les princes dont l’humanité n’est pas la première vertu, des momens inexplicables , où on serait tenté de croire qu’ils se plaisent à étonner les esprits par un grand attentat. Sixte V, qui se faisaitpeu de scrupule d’immoler à ses soupçons les plus illustres personnages, en apprenant la mort de Marie Stuart , est jaloux du bonheur d’Élisabeth : « O heureuse femme , s’écrie-t-il ,

« qui as goûté le plaisir de faire saüter une tête « couronnée »! Si , à la mort du duc d’Enghien, •un éclair de cruelle joie put entrer dans le cœur de Bonaparte , il dut y être bientôt étouffé par l’impression douloureuse dont fut frappée la France, et, qu’à l’honneur de la nation, il put, citte fois , lire sur tous les visages. « Ma poli- « tique l’exige » , avait-il dit; impitoyable réponse qu’il avait opposée à de meilleurs conseils , aux supplications et aux pleurs de son épouse. C’était alors un Coudé qu’il regardait comme l’adversaire le plus redoutable pour lui. On reconnaît bien encore , en cette circonstance , la vérité du fameux mot de Marc-Aurèle : « Per-

* sonne na jamais (i) lue son successeur». Détrôné par les Bourbons , qu’il ne croyait plus à craindre, que reste-t-il à Napoléon Bonaparte de cet impardonnable assassinat? La mémoire d’un crime inutile. Si sa politique, comme il le prétendait , en fut le véritable principe , qué l’on juge par là de l’utilité de tous ces crimes, auxquels la politique sert de prétexte.

Que prétendaieut , de leur côté, les dominateurs de 179,5? Empêcher le rétablissement de la monarchie, le retour des émigrés, le retour des Bourbons. La monarchie, les émigrés, les Bourbons ont trompé tous leurs eflbrts. La monarchie? elle a été rétablie sous Napoléon. Les émigrés? presque tous sont rentrés sous le règne du nouveau prince , et déjà ils avaient envahi spg anlichambres. Les Bourbons? ils régnent de nouveau sur la Erancc. Après tant de preuves de l’inutilité des proscriptions, comment se trouvet-il des hommes qui osent proscrire encore? ^

(1) Snceesiorem suum nuUtis occ.idit. Vulcatius gallicanus.

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