II
époques en AngleterrCé Encore aurait-ôn en Allemagne moins de chances d’obtenir une représentation zélée pour la défense de l’intérêt national; car enfin, en Angleterre les possesseurs de fiefs, qui ont toujours formé la plus grande partie de la chambré des communes, loin d’être les ennemis de la liberté, eu ont été souvent les plus intrépides champions, et des milliers d’entre eux ont péri victimes de leur dévouement pour elle; mais il n’en serait pas ainsi en Allemagne , où tout possesseur de fief se trouve lié au despotisme du prinee et disposé a le soutenir.
On frémit peut-être à l’idée que je veuille retracer ici l’eflVoyable série de proscriptions dont • sont remplies les Annales de l’Angleterre. Je n’en indiquerai quelques-unes que pour démontrer combien est funeste la servilité des parlemens qui légalise les cruautés des princes. A peine üenri VH est-il reconnu roi (nous avons vu sous quelle forme ) , que le parlement , docile à ses vues , proscrit trente personnes des plus distinguées du royaume, sans qu’on ait d’autre reproche à leur faire , que d’avoir combattu à Bosworth, sous les drapeaux de Richard III. Il poursuit tout ce qui conserve quelque attachement à la maison d Yofck, et les partisans de cette mai-
son formcnl la presque totalité du royaume. Cette passion l’entraîne à un système de politique étrange , c’est de régner par la minorité.
Si les ministères qui nous ont gouvernés depuis i8i5 avaient été capables d’une idée politique un peu étendue , quoique faussement appliquée , nous devrions croire qu’ils avaient conçu Je même projet , et qu’aujourd’lmi on le suit encore. A l’exemple du monarque anglais , ces divers ministères semblent s’être attachés à ne confier les emplois publics qu’à des hommes peu .agréables à la nation ou même en état moral de guerre avec elle. On sait comment cesagens, dont la plupart conservent les postes qu’ils ont envahis , travaillent à faire aimer le gouvernement.
Le résultat fut le même en Angleterre. Ce faux < calcul faillit plus d’une fois perdre Henri VII.^ Ce fut le mécontentement excité par la conduite hostile des agens de ce prince qui donna tant de consistance aux soulèvemens formés en fa-t veur de Simncl et de Perkin ; mais enfin admettons qu’un pareil système ait été bon une fois, sous un roi, maître de son parlement , tenant avec une main de fer le gouvernail de l’Etat , toujours ferme dans les mêmes voies , sans déviation, sans incertitude ; est-ce un motif suffisant pour jirésumer que la tentative en soit
heureuse ayec une organisation parlementaire différente , à une époque où l’opinion générale a pris un autre essor , sous des ministères chancelans et mal affermis , où la pensée domiuante de chacun des ministres, ou du moins des plus influens, est le misérable soin de leur conservation dans le poste qu’ils occupent? Si quelques-uns des ministres actuels ont pu, dans leur présomptueuse ignorance, seflatter de rendre la Chambre des députés esclave des volontés ministérielles, leur illusion sera bientôt détruite , et déjà la nation entière les avertit par des actes assez intelligibles , que telle n’est point la mission qu’elle donne à ses mandataires. Notre constitutipn ne comporte point d’ailleurs les audacieuses entreprises que • put en Angleterre hasarder Henri VII, et cepen- * dant ce ne fut que par la terreur que ce prince assura la paix de son règne.
Puisque je signale ici la politique de Henri VII, ^ je ne dois point passer sous silence sa prodigieuse adresse dans l’art de surveiller ses ennemis , et d’attirer dans le piège les hommes qu’il voulait perdre. Scs auxiliaires , dans cet infâme métier , n’étaient point de ces obscurs agens qui vont créer d’obscures conspirations dans lesquelles on les laisse quelquefois périr eux-mêmes. Ses espions étaient pris à sa cour , dans les premiers rangs de la noblesse. Feignant une fausse
(lisgrAce , ils allaient provoquer des indiscré-fions , qui bientôt étaient cruellement punies. On dit que ces secrets d’une police distinguée n’ont pas été inconnus en France sous le régime impérial. Si ce l'ait est exact , Napoléon Bonaparte , dont la position d’ailleurs avait quelque ressemblance avec celle du comte de Richem ond , devenu Henri V II, n’aurait été lui-mêmequel imilatcur de ce prince; mais aujourd’hui imiter l’un ou l’autre dans cette odieuse carrière , c’est mal clioisir scs points de rivalité. C’est surtout une fatuité grossière et ridicule de se croire autorisé à suivre leur exemple dans les actes despotiques de leur administration , parce qu’on aura su , comme eux , lier de sourdes intrigues , et manier , avec une certaine adresse , les fils de l’espionnage. La police de la royauté en France peut bien avoir recueilli l’héritage de celle de l’empire; mais on n’hérite pas du talent de subjuguer l’imagination des peuples, et de les asservir par l’admiration , comme on hérite de l’art vulgaire de semer des divisions , de gagner quelques esprits disposés à SC laisser corrompre, et de créer, au besoin, des complots imaginaires. Les grands génies , ou , pour parler plus correctement, les génies supérieurs, dans la science de la domination , ne font point de coups d’état. Ce qui est un coup d’état
( 2iO )
de la part d’un homme ordinaire , n’est qu’un événement naturel pour eux. C’est sans faire de oups d’état que Napoléon Bonaparte a conduit la France de la constitution républicaine de l’an VIII, au pouvoir absolu de 1 8 iS.Pour réussir dans une telle entreprise ^ il faut d’autres talens que ceux de l’espionnage et de l’intrigue : il. faut une grande force de volonté, de la suite dans les démarches , et avant tout , la consistance d’un caractère énergique , sc\utenue du prestige des grandes actions. L’armure du despotime' demande un robuste athlète : elle ne peut qn’écraser de son poids les n£uns politiques dont la présomption essaie de la soulevéH
Tout le monde sait quels mouvemen s excita , • sous le règne de Henri VH , Q|||^meâx Pericin , qui, prenant le nom de RichardT^lantagenet, duc d’Yorck , fut reconnu roi d’Angleterfè, et traité comme tel par Marguerite, duchesse de Bour- ® gogne , par Charles VIII , roi de France , par Jacques IV , roi d’Fcosse , et qui mêttie épousa une proche parente de ce dernier prince. On sait que cet habile inlposteur , doué par la nature de tous les avantages propres à séduire les peuples, finit , après plusieurs bataille^ perdues, par chercher asile dans un monastère , d’où il se livra au roi, sous la promesse de sa grâce. Henr
semble d’abord vouloir tenir sa parole ; mais tl garde Pcrkiii prisonnier, et bientôt un prétendu complot , formé dans la prison , lui sert de motif pour l’envoyer au supplice. Les proscripteurs révolutionnaires, qui ont créé des complots de prison en 1795 et en i8i5,iii’ont donc pas même eu le misérable mérite de Tbivention ? C’est par l’horreur de la parodie qu’ils en sauvent le ridicule.
La mort de Perkin ne fut qu’une cruauté inutile : celle du comte de Warwick fut une atrocité. Aussitôt après avoir conquis la couronne à Bosworth, Henri VII s’était hâté de s’assurer de la personne d’Edouard Plantagenet , comte de Warwick , jeune enfant peu à craindre par son âge, mais sans ç^lrcdit l’héritier le plus légitime^ du trône. Après l’avoir tenu enfermé quatorze ans, Henri le fait tomber dans le piège du prétendu complot de prison attribué à Perkin, et sur ce prétexte la sentence de Warwick est prononcée. Si la politique des usurpateurs justifie l’arrestation d’un rival dangereux , elle ne justifie leur mort qu’autant qu elle est indispensable à la sûreté dç l’usurpateur, et celle de Warwick ne l’était pas. Pour atténuer., ce crime aux yeux de l’Angletorre iadignée, Henri fit connaître qu’il ne s^’y était déterminé que sur les conseils de
Ferdinand -le-Catholique, qui refusait de donner sa fille en mariage à Arthur son fils, tant qu’il resterait un héritier de la maison d’Yorck. C’est une triste ressource pour un prince d’être réduit à produire devant ses peuples une pareille excuse. Les peuples , dans ce cas , comme il arriva en Angleterre , n’en éprouvent que plus d’horreur 2>our une double tyrannie. Si j’ai cité un fait qui réunit sous un même point de vue Henri VII et Ferdinand , c’est que ces deux princes sont les principaux fondateurs de l’école moderne de politique qui a fait commettre tant de forfaits , et contre laquelle se débat encore aujourd’hui la malheureuse humanité.
Un trait de !a conduite de Henri VII, qui appartient aussi à cette politique moderne , l’un des fléaux du genre humain, est son procédé envers l’archiduc Philippe , qui , dans sa navigation pour l’Espagne, ayant été jeté sur les côtes d’Angleterre, y fut retenu, captif en effet, sous les démonstrations de la plus grande cordialité , et ne s’affranchit des liens de son hôte qu’en lui livrant le comte de Suffolk, neveu d’Edouard IV, réfugié dans les Pays-Bas. a On pensera, dit Phi- * lippe, que vous m’avez traité comme prison- « nier, ce qui nous déshonorera tous deux. » « Bassurez-vous , lui répond Henri, je prends le
* déshonneur sur moi. » Sur la promesse que la vie de SufTolk serait épargnée, Philippe invite celui-ci à se rendre en Angleterre, comme pour y rentrer en grâce avec Henri VIL Le malheureux tombe dans le piège et arrive à Londres. Il est enfermé dans la tour , et Philippe est autorisé à continuer son voyage après avoir été, de plus, forcé de conclure, en qualité de roi d’Espagne, un traité avantageux au commerce d’Angleterre. Cependant Henri ne fait point périr son prisonnier; mais, en mourant deux ans après, il dit à son fils qu’il ne serait pas en sûreté tant que Sufiblk vivrait. Henri VIII, qui bientôt sera familiarisé avec les supplices, ne fit, en ordonnant celui de SufTolk , qu’exécuter les dernières volontés de son père. ^
Je me suis arrêté sur le règne de Henri Vu, afin de franchir d’un pas rapide les règnes plus sanglans encore qui vont le suivre. Comment en effet pourrait-on , sans éprouver une morttîle horreur, réunir dans un même cadre les nombreux assassinats juridiques de ces différens règnes ? Deux mots suffisent pour peindre celui de Henri VIII. La loi de ièse-majesté qui fut si terrible sous les empereurs romains, est reno«ivelée par ce prince sous le titre de loi de trahison. La théocratie qu’il s’arroge n’est pas moins
sanguioaire que sou despotisme , et ses deux suprématies se disputent les victimes. Quel règue que celui où on a compté soixante-dix-huit mille exécutions, et'quelle tète peut se croire en sûreté quand les reines passent de la couche royale à l’échataud ? Pour couronner ses cruautés , Henri VIII y joint l’hypocrisie : il prend le deuil en signe de douleur de la nécessité qui lui impose un si rigoureux exercice du pouvoir.
Cependant, lorsque les parlemens ont déclaré que les édits royaux ont force de loi, il estencore des règles que Henri VIII craint de violer. Ce fait est extrêmement remarquable. J’emprunte les termes mêmes dans lesquels Hume le raconte. « Henri voyant que les i’autes de quelques pré- « \^ius n’étaient pas prouvées ou n’étaient pas « susceptibles d’un châtiment aussi sévère qu’il « le désirait , fait demander aux juges si le par- « lement pouvait proscrire une personne sans lui « faire son procès et sans la citer à comparaître « devant lui , quand elle avait déjà comparu deï vant d’autres tribunaux. Les juges répondent « que ce serait une démarche dangereuse; que « la cour suprême du parlement devait aux cours « inférieures l’exemple de procéder selon les « formes de la justice; que nulle cour inférieure « ne pouvait agir de cette manière despotique et
« qu’ils croyaient que le parlement ne voudrait « jamais en tracer la route. Pressés de donner « une réponse plus positive , ils dirent que si « une personne était condamnée de cette ma- « nière, le h'\W d attainder ou de proscription « serait en effet sans appel et absolument va- « lide. » Henri demande au parlement les proscriptions qu’il médite, et elles sont prononcées mais il a hésité a faire cette demande : supérieur aux lois, revêtu de la suprématie politique comme de la suprématie religieuse , déjà tout couvert de sang, il a douté si le 'parlemt'nt 'pouvait proscrire xine personne sans lui faire so/i procès. La conscience des juges a répondu par la négative, mais ensuite une autre déclaration Jui est arrachée parles instances du trône. Quelle réfl^x'on se présente malgré nous à nos esprits! Henri VHI a eu des scrupules dont a été exempt le ministère de 1816 ! j’abandonne Henri VIH et je passe sous silence le règne de Marie. Je ne les retrouverai que trop l’un et l’autre dans les proscriptions religieuses.
Un singulier trait de ressemblance se fait remarquer dans la destinée des deux filles de Henri VIII. Chacune de ces sœurs envoie une reine à l’échafaud. Marie immole Jeanne Gray, appelée au trône par Edouard VI. Elizabeth ira-
mole la reine d’Ecosse, Marie Stuart, mère du prince qu’elle désignera pour son héritier. S’il y a un sentiment plus cruel que celui d’une reine dévouant une reine au fer des bourreaux, c’est la douleur hypocrite d’Elizabeth livrant à la chambre étoilée le malheureux Davison, qui n’a fait qu’obéir à ses ordres, comme s’il eût, de sa seule autorité, apposé le grand sceau d’Angleterre au jugement de Marie, et eommandé à son insu l’exécution de ce jugement.
Nous avons déjcà fait connaître à quel point fut porté sous Elizabeth l’oubli des droits de la nation et l’opinion de V autorité absolue du trône. En seul exemple suffira. Un puritain, Penry, er,t jugé d’après des papiers trouvés sur lui ; dans lesquels il reconnaît le droit qu’a la reine d’établii^es lois - mais, dit le chancelier accusateur, il a évité les termes en usage de faire , de 'porter, d’ordonner des lois, termes qui renferment l’idée d’une autorité plus absolue, et le lord chancelier lui impute cette omission à crime capital. Penry est en effet condamné à mort et exécuté. Voilà le pouvoir qu’Elizabeth , qui termine la maison de Tudor, laisse aux Stuarts en héritage.
Cet héritage est trop pesant pour eux : leurs faibles mains sont incapables de le soutenir. Ja-
niais deux dynasties n’ont eu entre elles moins de ressemblance. XjCS Tudors sont une race de tyrans, mais cecjur les distingue de tant d’autres races semblables, c’est la fermeté de ses princes, leur énergie, leur persévérance. C’est une chose assez remarquable qu’une succession de cinq régnés où la meme vigueur s’est continuée sans interruption. Henri VII, Henri VIII, Marie et lilizabeth sont quatre despotes qui, en inspirant plus ou moins d horreur, ont tous commandé 1 obéissance et appuyé, de toute la force d’une ame inflexible , 1 audace de leurs despotiques et théocratiques prétentions. L’action du gouvernement ne s’était pas même rallentie sous la minorité d’Edouard VI. Vainement chercherait-on dans les Stuarts quelques traits de ce caractère général des Tudors. Ils formeront bien aussi les mêmes prétentions au pouvoir absolu, à l’autorité de droit divin, mais les Tudors avaient su s’emparer de ce pouvoir et l’exercer avant d*en établir la doctrine. Les Stuarts, trop inhabiles pour le pratiquer, en livreront imprudemment la doctrine aux discussions publiques, et par là exciteront eux-mêmes le peuple anglais à rechercher 1 origine des usurpations royales et à révendiquer la jouissance des droits dont il avait été dépouillé; mais, comme il n’est pas besoin d’ètré
uo grand prince pour proscrire ou laisser proscrire, le règne de cette famille qui, sous quatre rois , ne durera que soixante-seize ans , sera un long tissu de proscriptions , les unes, dirigées par elle contre les amis de la liberté, les autres, dirigées par les amis ou les fanatiques de la liberté contre elle et contre ses partisans. Dans cette guerre à mort, un des Stuarts, le meilleur peutêtre , Charles P' succombe et cède le trône à un usurpateur. Celui-ci fonde la prospérité de TAngleterre : il lui donne l’acte de navigation et porte sa puissance à un plus haut degré que ne l’avaient fait ses rois. Le retour des Stuarts promet la paix et ne fait que rallumer les haines. Toutes les passions s enflamment de nouveau : le combat recf mmence entre toutes les libertés et toutes les tyr^mies. Jacques II, qui règne déjà sous son frere, n aura de force que ce qu’il en faut pour compromettre le trône : il l’a compromis sous Cli^rles II ; il le renversera lorsqu’il l’occupera luimême. Nommer Tristan-l’Hermite, c’est rappeler toutes les cruautés de Louis XI. Nommer Jéffryes et le colonel Kircke, c’est rappeler toutes les j>roscriptions judiciaires de Jacques II ; mais ce qui distingue ce prince, de la manière la plus odieuse, entre les proscripteurs de tous les âges, c est que , chassé de l’Angleterre et accueilli en
Irlande, il ne ressaisit dans ce second royaume un jour de pouvoir que pour s’y rendre odieux à ses propres partisans par les plus inipolitiques rigueurs. Le trône doit échapper pour toujours à qui ne veut le reconquérir que par la proscription. J’écarte ici tout autre détail. Cette partie de l’histoire d’Angleterre est celle qui, depuis plusieurs années , a le plus fixé l’attention publique. Je traiterai ailleurs le sujet délicat des restaurations, et ce n’est point en Angleterre que je prendrai l’exemple dont je ferai usage. Il ne serait que trop facile de trouver de curieux rapprochemens entre les suites du rétablissement des Stuarts et celles du rétablissement de la maiso^ de France; mais si quelques-uns de ces rapprochemens ont pu d’abord paraître trop fondés, l’affermissemept en France d’un ordre constitutionnel respecté parle trône comme par le peuple, doit, chaque jour, faire évanouir cette fâcheuse conformité, et bientôt , nous l’espérons , tout parallèle entre Jles deux époques sera inapplicable et impossible.
Au lieu de rapprochemens pénibles , il m’est plus agréable de relever un contraste tout-à-fait remarquable , qui se présente ici entre la conduite des maisons régnantes en Angleterre et celle de la maison de France. Ce n’est pas assez pour les Tudors, et surtout pour les Stuarts, de
jouir d’un pouvoir illimité ; ils veulent que cette illimitation soit consacrée par une reconnaissance authentique; il faut que le droit divin soit enregistré par le parlement ; il faut qu’un acte législatif prononce que la volonté royale faisant loi , le trône peut dispenser des lois. Toute la durée du règne des Stuarts est agitée par ces discussions : on se proscrit , on- s’égorge pour elles sur les échafauds et sur les champs de bataille. Ce que prétendent les rois d Angletei’re avec tant d éclat, les rois de France l’avaient obtenu d’une manière insensible et sans proscription. La puissance législative passée entre leurs mains, ne rencontrait d entraves que dans la formalité peu gênante de l’enregistrement. Louis XIV seul est assez ^fort pour défendre les remontrances. Sous les altres rois, on peut contester le droit divin de la royauté ; on peut même invoquer devant eux les droits de la nation, sans être arrêté par crainte des supplices. Plus d’une fois, nos parlemens, quand le sort leur donnait d’estimables chefs, ont fait entendre aux rois de courageuses vérités. En 1766, les députés du parlement de Normandie rappellent à Louis XV le serment de son sacre, en termes qui insinuent qu’il existe un contrat entre le trône et la nation. Comment la royauté se vengera-t-elle de
celle proclamalion de principes qui ne sont pas les siens? En opposantdes mots à des mots.» Le » serment que j’ai prêté, répond le roi, non à > la nation, comme vous prenez sur vous de
» l’assurer, mais à Dieu seul » et ce démenti
indirect donné à l’allégation du parlement de IVoueu , est la seule punition infligée à l’audace qui a méconnu le droit divin de la couronne.
Sans se faire reconnaître le <ivoit de dispensev des lois, la maison de France ou plutôt la cour prétend bien en réalité exercer ce droit, mais elle n’y parvient pas sans avoir a vaincre une vive résistance. Dans le procès si connu du duc d’ Aiguillon, Louis XV n’intervient d’abord qu’avec un sentiment personnel de justice : il entend avec plaisir les discussions du parley ment; mais comme quelques orateurs se permettent de discuter les ordres mêmes qui avaient dirigé la conduite du duc inculpé, on fait aisément comprendre au roi qu’en laissait le procès suivre cette direction, le pouvoir royal se trouverait forcé lui-même de justifier ses ordonnances. Le danger était reel dans un ordie de ehoses, où la responsabilité remontait jusqu’au roi. On le décide donc à déclarer que par la plénitude de sa puissance, il arrête toute procédure ultérieure et impose un silence
absolu sur toutes les accusations réciproques^ Malgré cette déclaration faite eu vertu de la plénitude de la puissance royale, le parlement rend le lendemain ( i ) un arrêt portant que le duc d Aiguillon t étant gravement inculpé de faits qxii tachaient son lioxineur, ce pair est suspendu de ses fonctions j, jusqu’ Ci ce que, par un jugement rendu dans la cour des pairs avec les formes solennelles prescrites par les lois, il soit pleinement purgé et réintégré. Le lendemain, l’arrêt du parlement est cassé par un arrêt du conseil, et, pour terminer les débats , un lit de justice ordonne au parlement de cesser scs fonctions. « Je ne changerai » jamais, dit le roi, » et il tient parole; mais, ^ l’ensemble des opérations de la cour n’ayant pas Aé propre à lui gagner l’affection publique, et le vœu national demandant le rappel du parlement , le successeur de Louis XV signale par ce çappel le commencement de son régne. Au milieu de ces débats, la cour elle-même se partage, et les princes du sang se séparent du roi. Des lettres de cachet leur apprennent que le roi leur défend de paraître en sa présence. 11 est
(1) Le 2 juillet 1770.
impossible sans contredit de voir une forme de gouvernement plus vicieuse, une plus monstrueuse anarchie, mais il n’en est pas moins vrai, et c’est là le but de ma remarque, que cette anarchie , si funeste dans ses résultats pour la masse de la nation , n’avait rien de dangereux pour les chefs des partis rivaux, et surtout que dans cette opposition des parlemens à la royauté» le pouvoir royal n’a jamais été sanguinaire comme en Angleterre. Le droit divin en France ne manifestait sa colère que par des exils, ef par des exils dans l’intérieur.
A la vérité, la comparaison n’est pas rigoureusement exacte. En Angleterre la lutte est ouverte formellement entre la nation et le trône.
En France, si les parlemens réclament les dro^s de la nation, ce n’est que pour se les attribuer à eux-mémes. Au fond ce n’est qu’un combat entre deux pouvoirs également usurpateurs qui, pour n’être pas forcés de recourir à la décision d’un plus grand maître, dont ils sont peu jaloux l’un et l’autre de provoquer la sentence , ont intérêt à user entre eux de quelques ménagemens. Quoi qu’il en soit de la différence des causes , qui ont agi plus ou moins dans les deux pays, la différence que j’ai relevée dans la
conduite de leurs maisons régnantes n’en est pas moins sensible el incontestable.
Comme nulle famille n’a porté la persécution plus loin que celle des Stuarts , nulle aussi na été plus vivement persécutée. Ils avaient été impitoyables pour leurs adversaires: on a été impitoyable pour eux.
La reine Anne fut forcée par le parlement de mettre à prix la tète de son frère, le chevalier de Saint-Georges. Elle promit quatre mille livres sterling à qui le livrerait. Le parlement porta cette somme à quatre-vingt mille livres.
En c’est-à-dire soixante-dix-sept ans
après le détrônemcnt des Stuarts, c est encore par des proscriptions que leurs attaques sont îepoussées. Une somme de trente mille livres sterling est promise, cette année, à qui livrerait le prince Charles Edouard.
' La Convention nationale n’a pas mis à prix la tête des Bourbons.
Les actes de ce genre sont rares en France. Pour en trouver le premier exemple , il faut remonter au règne de Charles IX. Le parlement de Paris, sous le règne de ce prince, promit cinquante mille écuS à qui livrerait ou tuerait 1 amiral Coiigny, et l’assassin, fût-il coupable du
crime de lèse-majesté , sa grâce lui était promise. Une pareille proscription fut prononcée contre Mazarin, avec promesse de la même récompense de cinquante mille écus. Afin de fournir cette somme, on faisait vendre la bibliothèque de l’homme d’état qui, au milieu de sa mauvaise comme de sa bonne fortune, ne cessait de diriger les négociations de Munster.
Il faut ranger parmi les fautes du ministère de i8i5 la mise à prix de la tête de Napoléon Bonaparte; mais , au reste , celte dernière mesure a été, pour ainsi dire, ratifiée par la déclaration du congrès de Vienne, qui porte que Napoléon Bonaparte s’est placé hors des relations civiles et sociales J, et que, comme perturbateur
du repos du monde 3 il s’est livré tt la vindicte publique. Une pareille déclaration avait besoin de la sanction du succès. Cette sanction ne lui a pas manqué. *
Nulle part le piâncipe et l’efiet des proscriptioiis, ne sont aussi caractérisés qu’en Angleterre. Quelques-unes à la vérité appartiennent à cet esprit de politique moderne dont les progrès de la civilisation doivent, chaque jour, diminuer les exemples; mais le plus grand nombre a été produit par deux causes patentes et mani-
Testes En Angleterre , nul masque ne couvre les intentions. La royauté cpmbat ouvertement pour le pouvoir absolu de droit divin ; elle combat de même pour la suprématie en matière de religion : elle proscrit également tout ce qui résiste à l’une et à l’autre de ces suprématies. Le peuple anglais combat pour sa liberté religieuse, pour sa liberté politique : il rend proscriptions pour proscriptions. Enfin, après d’horribles bouleversemens et d’éclatantes catastrophes , les prétentions illégitimes de la royauté tombent avec la dynastie des Stuarts. Tout le sang qui a été versé par cette dynastie et par celles qui l’ont précédée, pour conquérir le despotisme politique 9 et religieux, a coulé inutilement , et il existe encore des pays où la royauté recommence sans nécessité un combat qui ne peut manquer d’avoir une semblable issue !
V^-VX/XX,W‘\-V'VVV\'V^/WVWr\/Wi/W%/VXX^‘WV% X'\A.‘VWV'V\%/W%/\'%