CHAPITRE III
Des Proscriptions politiques dans VKmpire depuis Charlemagne , et dans les Pajs-Bas.
L’histoire a été écrite comme elle a été faite, s’il est permis d’employer cette expression , c’està-dire que les princes et les grands y figurent seuls, et que les peuples n’y sont comptés pour rien. Il faut que les peuples se révoltent et que leur révolte soit heureuse pour qu’ils soient f jugés dignes des regards des historiens; cai^, dans les rebellions qui ne réussissent pas, ils ne sont représentés que comme des séditieux que les princes ont eu raison de punir. Quelle que soit l’oppression qui pèse sur eux, leur plainte est crime, et leur châtiment, justice. «Malheur, dit Montesquieu (i) , à tout prince « qui est opprimé par un parti qui est le dote minant.» Ce malheur, qui n’est qu’accidentel
(i) Grandeur et Décadence des Romains.
pour les princes, est un état permanent pour les peuples. C’est toujours sous l’influence du parti dominant , sous la dictée de leurs oppresseurs qu’ont été rédigées leurs annales. A peine les calamités des nations obtiennent-elles un signe de pitié. On ne les devine que par le récit des fréquentes catastrophes des princes qu’accompagne toujours la misère publique , presque au même degré dans les États du vainqueur et dans ceux du vaincu. C’est sous cet aspect que se présente à nous le continent européen , et particulièrement l’empire avant et depuis Charlemagne. Si le règne de ce fondateur de l’empire d’Occident est remarquable par d’étonnans succès, il ne l’est pas moins par ses proscriptions. ^ Ji^a race de Mérovée s’était éteinte eu Childeric III, que Pépin avait fait enfermer (i) dans un monastère. Etienne III vint sacrer Pépin, comme de nos jours Pie VII est venu sacrer Napoléon Bonaparte. Plus prudent et plus adroit, Pépin sut conserver comme il avait su acquérir, et laissa un trône incontesté à son fils. Pour fonder l’usurpation , il vaut mieux être Pépin que Bonaparte , Louis XIV ou Charles XII.
(0 En 75o.
Charles XII, Louis XIV et une foule d’autres rois conqucrans eussent été détrônés , comme Bonaparte , s’ils eussent été , comme lui , des princes nouveaux. Bonaparte se fût maintenu, comme eux. s’il eût été prince par droit d’hérédité. Dans la seconde race de nos rois, Charlemagne, qui donne son nom à cette race, n’a point l’embarras de la fonder : fils d’un usurpateur , il naît monarque légitime.
Les Etats de Pépin sont partagés entre ses deux fils. Carloman meurt après quelques années de règne : le genre de sa mort est inconnu. L’histoire se tait. Charlemagne prend possession de l’héritage qui appartient à ses neveux. La veuve de Carloman s’enfuit avec ses deux fils^ et se réfugié d’abord auprès de Tassillon, dkic de Bavière, et ensuite auprès de Didier, roi de Lombardie. Charles fait la guerre à ïassillon et à Didier, et les détrône tous deux. Les fils jjle Caidoman et leur mère tombent entre ses mains. Que devient la veuve de Carloman.^ L’histoire se tait encore. Que deviennent ses deux fils? Ils sont envoyés en France , et l’histoire continue à se taire. C’est sous les Carlovingiens qu’elle a été écrite. Nous ne pousserons pas trop loin la sévérité. Toutes ces usurpations, tous ces crimes sont les mœurs du temps. Charlemagne est su-
périeur à son siècle sous beaucoup de rapports , mais il en a toute la violence et toute la férocité. Venu quelques siècles plus tard, il n’aurait pas ordonné de sang froid le massacre de quatre mille cinq cents Saxons, auxquels il demande de lui livrer Witikind.
Ce fut surtout contre les Saxons que ce prince dirigea l’établissement de ce redoutable tribunal , de eette cour veimique , puissance invisible , dont on ne connaissait les arrêts que par leur exécution. Les juges, nommés par l’empereur j étaient inconnus; leurs agens, inconnus; leurs jugeniens secrets, souvent sans interrogatoire, toujours' sans confrontation des témoins l’accusé. Quelquefois l’exécuteur des sentendis était le plus jeune des juges. Ce tribunal créé en 8o5 , a subsisté quatre cents ans. Tout tremble à son seul nom^ jamais le proscrit n’écha|)pe à l’inévitable bras chargé de l’atteindre. Le conseil des Dix à Venise, l’inquisition en Espagne, et ailleurs tous les tribunaux de proscription juridique qui ont existé depuis, ont été fondés sur ce modèle. On serait même tenté de croire que le projet d’une cour prévotale à Mayence, conçu dernièrement à Carlsbad, et mis au jour à Francfort, aurait été calqué sur la cour veimique. Nous rendre ce tribunal n’est
( aùG )
j)as nous rendre Charlemagne. La carrière politique de ce prince se divise en deux parties bien distinctes. S’il est oppresseur pour les Saxons conquis, il est législateur pour la France: il a le courage et l’habileté , admirable pour cette époque, de faire entrer le peuple au Champde-Mars, et de changer ce qui n’avait été sous Pépin qu’une assemblée du clergé et de la nolîlesse en assemblée de la nation. Pourquoi ne reproduire Charlemagne que dans sa conduite envers les Saxons? Est-il plus difficile d’imiter le législateur de la France que le conquérant , créateur d’un tribunal de proscription pour des peuples qu’il veut dompter? Les États d’Allemagne demandent à être traités comme ÉtaJ:s héréditaires. ai
Malgré la sagesse des vues de Charlemagne, cet empire qu’il a fondé croule déjà sous son fils Louis-le-Débonnaire. La nation a été avertie, aie ses droits , mais elle n’en a fait qu’un essai momentané et les passions intéressées du clergé et de la noblesse amènent des bouleversemens au milieu desquels tous les droits des peuples vont disparaître pour long-temps. Charlemagne avait préparé ce désordre en partageant ses Etats entre ses trois fils comme un bien patrimonial , partage impolitique qui devait faire le malheur de
sa famille elle-même, comme des nations qu’il lui laissait à gouverner. Louis avilit sa dignité en se soumettant aux pénitences publiquesque lui imposent les évêques; et la couronne impériale, dégradée sous ce prince et sous ses successeurs , tombera en 888 de la tête de Charles-le-Gros , aussi méprisable comme empereur que comme roi.
Les cruautés brutales d une foule d’empereurs sont peu dignes d’attention. Pour échapper au dégoût sans échappera la barbarie, il faut passer aux Othon , à Frédéric-Barberousse et arriver promptement à Charles-Quint.
Sous Othon I" s’engage une guerre systématique entre l’autorité impériale et les seigneurs
résultat qu’en France, si elle eût été suivie aussi habilement qu’elle était commencée. Othon dispose d’une foule de grandes dignités et de donAines ; il transforme des évêques en princes: il enlève la Bavière à ses héritiers naturels et la donne à Henri son frère.
La formule de proscription en usage dans ces temps barbares est assez curieuse. En io5o, sous Conrad II, Ernest duc de Souabe est proscrit dans les termes suivans : • Nous déclarons ta
« femme veuve, tes enfans orphelins, et nous « t’envoyons au nom du Diable aux quatre coins t du monde. » Ce langage peint les mœurs. C’est alors qu’on voit un fils perfide , Henri V, proi-’ crire son père et poursuivre ses restes jusque dans la tombe. C’est alors qu’un pape, Pascal II, acharné sur le malheureux Henri IV, l’une des plus éclatantes victimes du pouvoir pontifical, écrit à un comte de Hainaut : « Poursuivez par- « tout Henri, chef des hérétiques, et ses fauteurs:
« vous ne pouvez offrir à Dieu de sacrifices plus « agréables. » Le crime de presque tous ces princes n’eut pas même l’excuse d’un grand intérêt politique. On ne voit que de la cruauté sans génie et de hautes infortunes sans dignité.
Les princes de Bavière ont eu, entre tous les autres possesseurs de grands fiefs , le triste privilège d’être le plus fréquemment mis au ban de l’empire. Déjà la proscription les avait frappés quatre fois, lorsque Frédéric -Barberousse dépouilla Henri-le-Lion des vastes Etats que eelui-ei possédait alors. Frédérie disposa, en faveur de divers princes, de la Saxe et de la Westphalie et donna la Bavière à Othon de Wittelsbach, dont la descendance, quoique frappée aussi plusieurs fois des mêmes proscriptions , règn« encore dans ce pays.
Au commencement du xvi* siècle, rAlIeraagne est partagée ( i ) entre trois empereurs et 1 eglise entre deux papes. Ces divisions se reproduisent sans cesse. La proscription est dans tous les partis. Cependant la justice trouve place quelquefois parmi tant d’iniquités. Un prince de Virtemberg, le ducUlric, opprime ses vassaux. La ligue de Souabe s’arme pour les protéger : elle fait la guerre à ce prince et le chasse de ses Etats ; mais elle abuse elle-même de la victoire : elle vend le Virtemberg à Charles-Quint. L’esprit se trouve frappé ici par un contraste bien honorable pour le roi actuel de Virtemberg. Tandis que les autres princes d’Allemagne hésitent même à donner des constitutions à leurs peuples , le roi de Virtemberg a été plus loin : il a formé un contrat avqj: la nation qu’il gouveime et est entré avec elle dans un patriotique concert pour la fixation des bases de son gouvernement. D’autres refusent de tenir leurs promesses : il a dépassé les siennes , comme s’il voulait , par ce témoignage de son respect pour les droits des hommes, expier les fautes de ses ancêtres. L’exemple est beau. Est-il beaucoup de maisons régnantes de
(i) En i5ao.
f(tti les peuples n’aient quelque expiation à prétendre?
La couronne impériale repose enfin sur une une tête digne de la porter. Charles-Quint ne mérite pas d’être rangé parmi les bons rois : c’est parmi les rois ambitieux et habiles, qu’à tort on nomme de grands rois, que la fortune a a marqué sa place. Exempte de la grossière cruauté des siècles précédens, sa politique ne sera pas exemple de mauvaise foi; mais du moins il rend hommage à la morale par les efforts qu'il fait pour justifier ses perfidies.
Charles-Quint donne un sauf-conduit à Luther pour se rendre à la diète de Worms. C’était aussi sur un sauf-conduit impérial que Jean Huss s’était rendu au concile de Constance. Les tei^ÿ^s sont changés, et Charles ne flétrira point le commencement de son règne par une semblable indignité. Jean Huss avait été brûlé en dépit de la sauve-garde de Sigismond. Luther retourne en Saxe continuer son ouvrage
Peu de temps après, Charles ordonne d’arrêter Luther et ses adhérens : bientôt il met au ban de l’empire l’électeur de Saxe, les ducs de Brunswick et de Lunebourg, le grand-maître de l’ordre teutonique, Albert de Brandebourg, le
landgrave de Hesse et les évêques de Minden et dHildesheim. Toutes ces proscriptions n’auront un grave résultat que pour deux de ces princes , I électeur de Saxe et le landgrave de Hesse.
L électeur Jean Frédéric, battu et fait prisonnier à Mühlberg, est livré à un tribunal incompétent, jugé contre toutes les lois de l’empire, contre toutes les formes judiciaires, et condamné cà mort. Tout est préparé pour son supplice : il n’obtient la vie qu’en renonçant à son électorat et en ordonnant au gouverneur de Wittemberg d ouvrir les portes de celte ville à 1 empereur. Le duc Maurice de Saxe est investi de 1 électorat, qui passe ainsi delà maison Ernes- ^tine dans la branche Albertine.
• La conduite de Charles V envers le landgrave de Hesse, fut peut-être plus odieuse encore. Phihppe-le-Magnanime reçoit l’assurance f u’il peut se rendre auprès de l’empereur sans avoir rien à craindre pour sa liberté : l’expression allemande dont on avait fait usage portait : sans avoir auctine (i) détention à craindre. Micune, dans cette langue, einige, ressemble
(i) Es soll déni lanigrafen nicht gereichen zu ehiiger S^fangniss.
au mot cwifje perpc^tiiellc. Philippe vient i on I nirète : il réclame : les électeurs de Brandehoiirg et de Saxe, qui avaient été ses médiateurs, joignent (i) leurs plaintes aux siennes. Une misérable allégation de méprise fondée sur un jeu de mots, est la réponse de Granvelle, ministre de Charles-Quint. La promesse impériale, selon la ridicule interprétation dé ce ministre, s’était réduite à tranquilliser le landgrave contre la crainte d’une prison perpétueUe (2). Le landgrave Philippe eut à souffrir cinq ans la plus cruelle captivité. Les deux négociateurs, sur la foi desquels ce prince s’était rendu à Hall, auraient pu démentir l’allégation de Granvelle; mais on ne donne point de dé-^
(1) Chailes-Quiiit, par on acte public, annulle l’engagement que Maurice <Ie Saxe et l’électeur de Brandebourg avaient pris envers l’électeur de Hesse...., pouvoir pernicieux sur les lois de l’honneur, que les papes s’étaient seuls arrogé jusqu’alors. Bobeetson.
(2) C’est là ce que l’on a nommé de la politique dans l’école moderne. En voici un trait plus violent encore. Le pape Urbain VI promet à des cardinaux, qui avaient été d’un parti opposé au sien, de ne leur faire jamais de mal tant quil serait sur terre. Embarqué avec eux sur une galère pour aller à Gènes, il les fait mettre dans des sacs et jeter à la mer. Quel bon vieux temps 1
menti à de si grands princes au fort de leur puissance. On se réserve de s’en venger quand l’heure en sera venue. Ce moment viendra . et c’est Maurice de Saxe qui aura l’honneur de la vengeance. En donnant à l’Allemagne un nouvel électeur, Charles V lui a donné un appui pour toutes ses libertés. Tandis que Maurice semble encore seconder l’empereur , les débris épars de la ligue de Smalkadese réunissent et forment un nouveau corps, qui fait un traité avec Henri II, roi de France. Maurice le signe et en commence aussitôt l’exécution : il traverse l’Allemagne en vainqueur, et va poursuivre Charles V jusque dans Inspruck, d’où ce prince n’a que le temps de s’échapper (i) avec une très-faible #scorte. Le fruit des succès de Maurice est la conclusion de la paix (2) de Passau , qui rétablit la liberté de conscience et admet les protestans
(1) On prétend qu’il n’eût pas été impossible a Maurice de prendre Charles dans Inspruck : on le pressait de hâter sa marche; mais il répondit : « Je n’ai pas de « cage pour un pareil oiseau. » Le retour de Napoléon Bonaparte échappé de l’île d’Elbe prouve qu’en effet de pareils oiseaux ne sont pas faciles à garder.
(a) En i552.
clans la chambre impériale de Spire , indépendamment des stipulations relatives à la mise en liberté du landgrave de Hesse, et à d autres avantages qu’obtiennent les princes protestans. Ainsi, dans un règne de trente-six ans, Charles-Quint en emploie trente-deux à combattre la liberté de conscience et à proscrire les princes qui la défendent. Le résultat de tant d’efforts est pour lui l’obligation de reconnaître cette liberté , et d’accorder aux princes protestans une égalité parfaite avec les princes catholiques. Il est à remarquer , en outre , que le despotisme qui tendait à étouffer la liberté religieuse, en donnant aux princes d’empire l’appui de leurs peuples , ardens à défendre cette liberté, leur a fourni en même temps les moyens de conserver leur li^^ berté politique^ l’indépendance de leurs États. La querelle , allumée et éteinte sous Charles V, se réveillera sous ses successeurs , et l’issue sera^ la même.
11 n’est question, comme on le voit, que des malheurs des princes, et nullement des souffrances des peuples. C’est que l’histoire, ainsi que je l’ai dit, s’est jusqu’à présent peu occupée du sort des nations , et glisse avec une incroyable légèreté sur les maux quelles ont eu à souffrir En franchissant quelques règnes remplis par des
débats, ou la politique fait sans cesse intervenir la religion, j’arrive à une contestation purement politique, celle des Hongrois avec la maison d’Autriche , sous le règne de Léopold I". Les Hongrois ne forment que des prétentions bien simples : ils réclament le maintien de leurs privilèges, dont l’Autriche veut les dépouiller.
En i683 , Jean Sobieski vient de délivrer Vienne. Léopold , qui voit du même œil ses sujets et ses ennemis, demande à Sobieski contre les Hongrois le secours des mêmes guerriers qui ont battu l’armée Ottomane. Les Polonais, peu jaloux d’opprimer chez une nation voisine la liberté qui est pour eux-mêmes le premier des biens , tâchent d’amener un accommodement 0 entre les Hongrois et l’empereur. Les propositions que font les Hongrois sont avouées par la raison même. Ils demandent la confirmation de ^ leurs privilèges , la liberté de conscience , la restitution des biens confisqués et la convocation d’une diète libre où puissent être réglés leurs autres intérêts. La cour de Vienne élude ces propositions et Sobieski se retire. Le combat se renouvelle: la cause du despotisme l’emporte. Quel triomphe ! Des échafauds sont dressés dans Epéries, et des tribunaux ou plutôt des commissions fournissent un aliment journalier à l’activité de
CCS échafauds. Toutes les passions déchaînées transforment l’innocent en coupable. Ce massacre juridique, sans exemple dans l’antiquité, est un de ceux de l’histoire moderne dont le cours s’est prolongé le plus. Il dure neuf mois entiers. Les bourreaux sont las depuis long-temps, et on ne cesse de leur envoyer des victimes : la liberté de la Hongrie est noyée dans des flots de sang : cependant, à peine les historiens font-ils mention de ces atrocités. La plupart répètent à peu près le mot de Sylla : ce sont quelques mutins que la cour de Vienne a fait châtier. Combien l’amour du pouvoir absolu aveugle les princes ! à combien d’inutiles cruautés il les entraîne ! c’est pour soumettre la Hongrie au joug d’une domination illimitée qu’on décime ses habi-^ * tans : on brave la haine de cette loyale nation pour lui ravir sa liberté; et un demi-siècle plus tard , c’est au nom de cette liberté qu’on viendra implorer son appui. C’est en proclamant cette liberté que la petite-fille des empereurs réclamera leur foi et leur dévouement. Marie-Thérèse ne balancera pas alors à prêter l’ancien serment d’André H (i) : « Si moi ou quelques-uns de mes « successeurs, en quelque temps que ce soit
(l) En 1322.
« veut enfreindre vos privilèges , qu’il vous soit « permis, en vertu de cette promesse, à vous et « il vos descendans, de vous défendre sans pou- « voir cire traités de rebelles. » Les peuples sont généreux; quoique souvent trompés, ils aiment à croire au repentir des princes : les Hongrois conserveront à Marie-Thérèse l’héritage de ses aïeux,
Joseph 1", qui succède à Léopold, déploie dans toute son étendue le pouvoir dont il a hérité. L’un de ses actes les plus hardis est la proscription des électeurs de Bavière et de Cologne, al liés à la France. Il fait transférer à ClagenfurtlC les enfans de l’électeur et démembre l’électorat; mais la France le fera rétablir à la paix d’Utrecht.
• Nous avons vu précédemment quelle était la for- Siule des proscriptions au xF siècle ; on va juger si la' colère des princes est plus humaine au commencement du xviiF : voici quelques traits de *cette dernière proscription : * Nous déclarons « que Maximilieu, jusqu’à présent électeur de « Bavière, a encouru de fait le ban et le reban « de nous et du St.-Empire, ainsi que toutes les « peines qui sont attachées de droit à de sem- « blables déclarations : nous le déposons , le dé- « elarons et dénonçons déposé , privé et déchu « des grâces, privilèges, dignités, titres, pro-
« prictés, Etals, possessions, vassaux et sujets « tels qu’ils soient; nous abandonnons le corps a dudit Maximilien à tous et à un chacun, de « manière qu’étant privé, de notre part et de a celle de l’empire, de toute paix et de toute » protection , et ayant été mis ou plutôt s’étant « mis, par son propre fait, dans un état où il « ne devait avoir ni paix ni sûreté, un chacun « pourra tout entreprendre contre lui impuné- « ment et sans forfaire. Défendons à tous et un 0 chacun de lui donner l’hospitalité. » C’est en 1706 que ces déclarations meurtrières ont été proférées contre un prince qui , en vertu des droits de souveraineté garantis à tous les électeurs par la paix de Westphalie , était maître de former des idliances au gré de ses vues et d^ * sa politique. Ces droits de souveraineté ont été encore plus solennellement proclamés depuis cette époque; mais que les Etats germaniques y pren-^ nent garde : ce n’est que dans l’indépendance des peuples que réside véritablement l’indépendance des princes.
La position de Philippe II envers les Pays-Bas , était à peu près la même que celle des princes autrichiens envers la Bohême et la Hongrie. Les anciennes Constitutions du Brabant portaient que « si le souverain , par violence ou par arti-
« fice, voulait enfreindre les privilèges , les États « étaient déliés du serment de fidélité, et pour- « raient prendre le parti qu’ils croiraient con- « venable. » Le serment imposé aux princes avait été respecté par Charles-Qiiint : il ne le fut point par son fils. La fausse politique de ce «lernier le porte à chercher dans le mécontentement de ses sujets un prétexté pour les dépouiller de leurs privilèges , et pour les soumettre à un pouvoir absolu. Il excite à dessein ce mécontentement : il saisit surtout avec joie l’occasion des troubles religieux qui éclatent , pour couvrir de l’apparence d’un saint zèle, ses projets de despotisme et d’asservissement. Fanatique et perfide tout ensemble , il se tai^ dégager de son serment par la cour de Rome , afin d’être tyran en sûreté de conscience. Mais si d’abord il se réjouit plus qu’il ne s’afflj^e des premiers mouvemens des révoltés, si même il provoque leurs excès en leur donnant de justes motifs de plainte, il éprouve bientôt qu’un peuple qui a le sentiment de son indépendance originelle, ne se laisse pas aisément replacer sous le joug dont il s’est une fols affranchi. En vain Philippe espère dompter tous les courages par d’odieux exemples de rigueur ; en vain il fait tomber les têtes des comtes de
Ilorn et d’Egmont; en vain le sang coule tout à la fois par le glaive des soldats et par la hache des bourreaux, les guetioc bravent le duc d’Albe et comme bourreau et comme soldat : ils meurent dans les supplices sans lui demander grâce , et ceux qui survivent ne cesseront de combattre qu’après la victoire. La mer vient au secours de. la terre : dignes rivaux de leurs frères qui se battent en rase campagne, les gueux de la mer attaquent les bâtimens espagnols, et enlèvent au commerce de cette monarchie l’argent avec lequel sont payées les troupes qui triompheront d’elle. Les peuples des Pays-Bas ne sont plus de misérables révoltés ; c’est une nation qui , usant des droits que lui garantit sa constitution même, finit par déposer solennellement le prince >’io- Jateur du serment qu’il lui a prêté , et du contrat qui garantissait leurs droits mutuels : Philippe a cessé d’être pour elle prince (i) légitime ; il est proclamé son ennemi (2) , et il prendra soin de justifier ce titre.
Quelle que soit la barbarie des actes de proscription que nous avons cités précédemment ,
(1) PhilippOj oh violatas loges imperium abrogatum
est : lataque in ilium senlentia ut qui prince ps hac-
teniis erat, hostis vocaretur. Grotitis.
(2) En i58i.
tous sont surpassés par 1 édit de Philippe contre Guillaume de Nassau , prince d’Orange. Après un long exposé de griefs, l’édit porte ces mots : « Ayant dessein de récompenser la vertu et de « punir le crime, nous promettons, en foi et « parole de roi et comme ministre de Dieu , que « s’il se trouve quelqu’un ou de nos sujets ou « des étrangers, assez généreux de cœur et assez « désireux de notre service et du bien public, « qui sache le moyen d’exécutqr notredite or- « donnance et de délivrer le monde de cette « peste, en nous le livrant vif ou mort, ou en lui « ôtant la vie , nous lui ferons donner et fournir « pour lui et ses héritiers, en fonds de terre oxi a en deniers comptans à son choix , incontinent «^^ès la chose effectuée, la somme de viogt- « cinq mille écus d’or. Que s’il a commis quel- « que crime , quelque grief qu’il puisse être, « ]^ous promettons de le lui pardonner et dès « maintenant même nous le lui pardonnons. « Même s’il n’est pas noble , nous 1,’ennoblissons « à cause de son courage. Que si le principal en- « trepreneur prend d’autres personnes pour l’as- « sister dans son entreprise ou dans l’exécution « de son fait, nous leur ferons du bien et les ré- « compenserons , donnant à chacun d’eux selon « leur rang et le service qu’ils nous auront rendu
« ù cct égard, leur pardonnant aussi les crimes « qu’ils pourraient avoir commis , et même les « ennoblissant. » Dans cet édit d’un puissant monarque , on ne sait ce qu’on doit admirer le plus ou de l’hypocrisie effrontée qui en demandant un meurtre, s’annonce comme revêtue d’un ministère divin pour punir le crime et récompenser la vertu ; ou de la méthodique vengeance qui calcule les moyens de se créer des instrumens, ou de la munificence proportionnelle qui se réserve de graduer la récompense des complices selon leur rang, ou enfin du mépris public de toutes les lois de l’honnenr, mépris porté jusqu’à faire de l’anoblissement le prix d’un assassinat. Dans l’art de proscrire et de payer la proscription , Venise seule peut le disputA à Philippe IL Le prince d’Orange répondit à cet indigne arrêt par un éloquent manifeste : il fit mieux ; il y répondit par des victoires, mais il n’échappera pas aux sicaires de Philippe, et ce monarque , infidèle envers ses peuples , sera fidèle envers l’assassin de Guillaume. Balthasar- Gérard reçoit sa récompense et sa famille est anoblie. La noblesse même, par spéciale faveur, s’y transmet par les femjnes. Depuis que la Franche-Comté a changé de maître , un intendant français a replacé cette famille dans la roture. La
gent taillable et corvéable a droit de s’en plaindre. Elle ne réclamait pas contre les anobiissemens de Philippe II.
Cependant les proscriptions , même exécutées, ne suffisent pas pour reconquérir un pays qui a été forcé de chercher son salut dans l’indépendance. Une guerre prolongée ne fait qu’épuiser l’Espagne, et la nécessité la force, en 1609, à traiter avec les Hollandais comme avec une nation libre. Enfin, après quatre-vingts ans d’une lutte qui n’avait été interrompue que par cette trêve de 1609, l’Espagne , en 1647, reconnaît à Munster, de la manière la plus absolue, l’indépendance et la souveraineté des Provinces- Unies, et renonce à toute espèce de prétention sur ces^Provinces. C’est là le fruit de tant de combats et même de victoires: c’est là qu’aboutissent les brillantes campagnes de dom Juan d’Autricl^ , de Spinola et du duc de Parme. Mais du moins , dans la guerre ouverte , la vaillance a combattu la vaillance ; étrangers aux crimes des cabinets , les soldats font loyalement une guerre dont le principe est déloyal : ce qui révolte tous les cœurs , ce qui n’est susceptible ni de compensation ni d’adoucissement, ce sont les assassinats judiciaires , ce sont les massacres du duc d’Albe. Que de sang versé pour un but qu’on n’a pas atteint ! quel exemple de l’inutilité des proscriptions 1
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