CHAPITRE IV
Des Proscriptions de la Monarchie pontificale .
Lorsque l’on considère que la plupart des découvertes nouvelles tournent au malheur des peuples, on est tenté de se ranger à l’avis des hommes qui voudraient que le genre humain fût stationnaire. La difficulté est de s’entendre sur le point où commencerait cette immobilité. ■Nos amateurs du temps passé ne sont au fond amateurs que de choses modernes. S’ils aiment à remonter à des temps qui ne sont plus,| iVs n’arrivent pas jusqu’à l’antiquité, -^c’est à une ancienneté de quelques siècles que s’arrêtent leurs regrets. Ce ne sont pas les beaux jours ^le la Grèce et de Rome , qui plaisent à leur imagination , ce sont les beaux jours du moyen âge.
L’antiquité n’a -connu ni la puissance féodale, ni la puissance ecclésiastique. Pour balancer ces deux institutions, déplorable insultai du triomphe de la force sur la faiblesse, et de la ruse sur l’ignorance, l’esprit humain a rencontré,
chemin faisant, quelques autres découvertes plus heureuses. Au nombre de ces dernières, il faut, suivant un écrivain ingénieux , placer, qui le croirait ? la poudre à canon. Sans examiner s’il est ou non démontré que les guerres soient aujourd’hui moins meurtrières qu’autrefois, il est certain qu’indépendamment de cette considération, l’invention de la poudre a toujours été un bienfait pour l’humanité, puisqu’elle a contribué à renverser la barrière qui séparait les seigneurs et les vassaux , et à ramener l’égalité entre les uns et les autres, en égalisant leurs armes sur le champ de bataille ; mais si l’égalité des armes a ramené l’égalité de fait le jour du combat, une autre découverte, plus puissante la poudre à canon, l’imprimerie, a mis le genre humain à portée de reconquérir l’égalité de droit, l égalité devant la loi. C’est avec raison que tous les genres de despotisme sont conjurés contre l’imprimerie. Sa destinée est de les détruire tous, s’ils ne la détruisent pas, et la détruire est maintenant impossible : elle ne s’arrêtera dans son cours qu’après avoir abattu toutes les tyrannies, qu’après avoir consommé l’affranchissement physique et moral des peuples. On peut rallentir sa marche ; on ne saurait la faire rétrograder. Que de services n’a-t-elle pas
déjà rendus, mémo aux nations dont les gouvernemens la repoussent, ou enchaînent son activité ! c’est elle qui a réveillé dans le cœur des hommes abrutis par la servitude, le sentiment de la dignité de leur être : c’est elle qui a montré et les crimes de la puissance et la misère des peuples ; qui a dépouillé de ses vains prestiges la fabuleuse histoire de ces paladins , de ces preux tant vantés, qui n’étaient , sauf quelques exceptions, que des brigands fameux et d’infàmes oppresseurs. C’est elle surtout qui a signalé les envahissemens de l’autorité sacerdotale, et désarmé le Vatican de ses foudres.
Parmi les inventions funestes dont l’ère chrétienne s’est enrichie , la plus pernicieuse assurément, celle qui a produit le plus de maux et de désastres est l’excommunication, telle qu’elle a été conçue et pratiquée par les papes. C’est en considération de l’application qui en a été faite , comme instrument de force extérieure, que j’en place les effets parmi les proscriptions politiques. Dans les mains des souverains pontifes , les foudres de l’excommunication équivalent à des armées. Plus rapides même que les armées, elles portent en un instant la désolation au-delà des Pyrénées et des Alpes, dans les îles de l’Océan et sur les bords de la Baltique. Elles
frappent a mort de loin comme de près , et la distance n’en amortit point la force. La politique les reclame autant que la religion les désavoue, Quant aux persécutions que le Saint- Siège a pu exercer contre les hérétiques, dans ses propres États , elles trouveront place parmi les proscriptions religieuses.
Les pretres dans l’antiquité n’étaient que les instrumens des chefs des Etats. Ils priaient ou maudissaient selon l’ordre des gouvernemens : c était contre des citoyens impies , contre les ennemis de l’Etat qu’étaient dirigées les imprécations publiques. Les imprécations consistaient dans des formules terribles dont l’expression (i) ^seule inspirait 1 horreur. On invoquait les divii^és infernales et, surtout les furies. Quoique le motif de ces imprécations eût toujours sa source dans un sentiment religieux , quelquefois les jrêtres osaient désobéir aux gouvernemens, mais dans 1 intérêt de l’humanité. Lorsque les Athéniens ordonnèrent des imprécations contre Alcibiade ; «Je suis établie, répondit la prêtresse « Théano, pour attirer sur les hommes les béné- « dictions et non les malédictions du ciel. » Com-
(i) Carmen exsecrabiltj vota Jeralia, diræ depre^ «ationes.
Lrcii le sacerdoce moderne est loin d’avoir juge ainsi des devoirs de son ministère !
Les Hébreux et les Juifs, les Grecs et les Romains, ont eu leur excommunication. Les Druides (i), comme les pontifes juifs, romains et grecs, marquaient du sceau d’une réprobation redoutable les hommes auxquels ils avaient interdit leurs mystères. 'On fuyait leur rencontre : on craignait d’attirer sur soi une partie de la malédiction amassée sur leur tête. Mais c’est surtout chez les Juifs que l’excommunication avait été le plus en usage. Elle s’y distinguait en majeure et en miiieure. L’église chrétienne l’a de même divisée en excommunication médicinale et en excommunication mortelle. Lorsque les souverains pontifes l’ont eip-^ ployée contre les princes et les rois , comme, elle n’était alors que le javelot de leur politique , c’est presque toujours l’excommunication mortelle qu’ils ont. lancée. Sans doute considérés comme chrétiens , les rois peuvent être ainsi que
Sacrificiis interdicunt. Hœc pœna apud eos est gravissima. Quibus ita est interdictum , ii numéro impiorum ac sceleratorum habentur. lis omnes decedunt , aditum eorum sermonemque defugiunt ^ ne quid ex conta gione incommodi accipiant. Cæs. De Bello Gallico,
tons leurs frères, soumis aux privations spirilueiles que l’Eglise croit devoir leur imposer. Je m’abstiendrai déjuger, comme question politique , la conduite de St.~Ambroise fermant à Théodose l’accès du sanctuaire. Dans cette circonstance , le prince était coupable. Il se présentait au temple comme chrétien : le prélat chrétien, qui lui en défend l’entrée,! se niontre à la fois l’organe du ciel et le vengeur de l’iinmanité; mais ce qui fut sans inconvénient à teette époque pourrait avoir les plus graves conséquences dans des temps où la barrière entre îi\ puissance temporelle et la puissance spirituelle ' ne serait pas aussi solidement établie qu’elle l’était alors. Cette barrière a depuis été trop souvent renversée, et les Ambroise ont eu des Gré-
goire VII et des, Boniface VIII pour successeurs^ L’excommunication que nous allons considérer ici est celle dont se sont si habilement servis ces derniers pontifes dans l’intérêt de leur politique tout humaine: elle n’est rien, en ce sens, que l’arme de la proscription. Ce fut surtout un genre nouveau et bien cruel de proscription, que celui par lequel un homme l’egardé comme le vicaire de Dieu sur la terre faisait trembler tous les souverains, les déclarait déchus de la couronne, les mettait hors la loi commune, hor.s la société, et
disposait de leurs États. Frappé de ce redoutable anathème, un roi n’était plus qu’un de ces parias de l’Inde , dont on fuit l’approche , dont on évite le contact. On a vu un roi ( i ) de France abandonné de sa cour et servi seulement encore par deux fidèles domestiques qui purifiaient par le feu tout ce qu’il avait touché. Les chefs du sacerdoce chrétien ont eu, comme les prêtres de l’antiquité, leurs paroles votives et leurs exécrations menaçantes ; mais plus redoutables qu’eux, indépendans des princes ou bravant leur pouvoir, et se constituant même juges des rois, ils ne se bornent point à livrer au courroux céleste les têtes qu’ils ont proscrites , ils cherchent contre elles des auxiliaires terrestres , ils arment le sujet contre le prince , le fils contre le père , ilsf encouragent le meurtre et bénissent les assassinats.
Ce n’est pas une chose aisée que de détermi- 'f ner le principe des proscriptions ecclésiastiques. Les passions humaines s’y confondent avec un umour de la religion quelquefois très -sincère , en sorte qu’il y a plusieurs de ces violens pros-
(i) En 998 , Robert excommunié par Grégoire V pour avoir épousé sa parente au quatrième degré.
«ripteurs qui ont cru honorer Dieu , en marchant sur la tête des rois.
Dans ce que la proscription ecclésiastique a de plus cruellement raffiné , il faut placer d’abord le droit que se sont arrogé les papes de dégager les sujets de leurs sermens envers les souverains, et de transférer à d’autres princes la couronne dont ils dépouillent leur ennemi. Ainsi Grégoire VU, non content d’avoir réduit l’empereur Henri IV à venir implorer à genoux son pardon déclare ensuite qu’il lui ôte la couronne (i) et qu’il donne le royaume teu tonique à Rodolphe. Ainsi Innocent III (2) met l’Angleterre en interdit et en transfère la vouronne à Philippe- ) Auguste. Ainsi Boniface VIII (3) donne la cou- ^ ronne de France à Albert d’Autriche. Ces donations n’ont d’effet qu’autant que des circonstances heureuses en secondent l’exécution; mais l’ambition des princes se garde bien de mettre en doute les droits des papes sur les couronnes, lorsque l’usage de ces prétendus droits a lieu en leur faveur : presque tous , après avoir été excom-
(i) En 1078, (a) En 1199.
(5) En i5q3.
Dluniés eiix-nu'mcs, après avoir, comme Philippc- Auguslo, proclamé insolentes et abusives les bulles dirigées contre eux (i), sont toujours prêts à regarder comme valides et légitimes celles qui î<‘ur olFrent les dépouilles d’autrui. A quel principe faut-il attribuer ces sortes de proscriptions prononcées^ par la puissance pontificale? àVor- (jiieiij, à l’ ambition J à la venffeance ^ à tout, hors ce qni en est le prétexte, la religion.
Les combats de la royauté et du pontificat ne sont peut-être pas ce qu’il y avait de plus malheureux pour les peuples. De plus grands maux sont sortis de l’alliance de ces deux pouvoirs. Combien les peuples »ne sont-ils pas à plaindre lorsque le nom de la religion vient appuyer la < tyrannie, lorsque la cruauté des princes est sanctifiée par l’Église; lorsqu’ Adrien IV, pi\r exemple, donne l’absolution aux soldats de Frédéric-Barberousse, en déclarant que verser du sang four -maintenir (2) ie fouvoir des fvinces, cest venger les droits de i'emfire; lorsque dans Rome des processions solennelles rendent grâces
(1) C’est contre Philippe-Auguste qu’innocent îlï lâitcettc fameuse exclamation : « Glaive, glaive, sors • (lu fourreau et aiguise-toi pour tuerî »
(2) Eu II. 55.
à Dieu du massacre de la Saint-Barthelemi ! Associer le ciel au crime des hommes, c’est ajouter l’impiété à la barbarie: c’est imiter Catilina qui, après avoir égorgé Gratidianus, lave ses mains dans l’eau lustrale du temple d’Apollon.
La complicité des princes donnait surtout de la réalité aux proscriptions des papes. Grégoire XI est en contestation avec Florence. Ce n’est qu’un État faible attaquant un État faible, et les armes sont à peu près égales , mais l’inégalité disparaît bientôt. Grégoire a dans ses mains le glaive mortel de la proscription, et il en frappe sans pitié son ennemi. Il ordonne à tous les princes ( 1 ) amis de V Eglise de confisquer les biens ^ dês Florentins, de saisir leurs personnes et i%de les vendre comme esclaves ; et il se trouve des princes empressés de se montrer les amis de l’Eglise, ardens à recueillir le fruit de l’injustice, • heureux de couvrir leur avidité d’une apparence de zèle pour cette religion dont ils violent les plus saintes maximes.
Entre les excommunications dont l’esprit et la forme accusent le plus scandaleusement la violence des passions qui les ont dictées, l’bis^
(i) Eu 1376.
foire a surtout recueilli , comme moDument de la plus inconcevable furie, celle qui fut lancée par Clément VII contre l’empereur Louis de Bavière. « Que Dieu , dit ce pontife , le frappe de « folie et de rage , que le ciel l’accable de se»
« foudres, que la colère de Dieu et celle de
• Saint-Pierre et Saint-Paul tombent sur lui
• dans ce monde et dans l’autre. Que l’univers « entier se ligue contre lui ; que la terre l’en- « gloutisse tout vivant. Que son nom périsse « dans la première génération , et que sa mé- « moire disparaisse de la terre; que tous les « élémens lui soient contraires; que ses enfans,
« livrés entre les mains de ses ennemis , soient
• écrasés sous les yeux de leur père ! » Qui reconnaît à ce langage le premier pontife d’une ^ religion de paix et de charité ! L’atrocité des malédictions est un des privilèges de la triple couronne. Les manifestes des rois n’ont Jamais été jusque là.
L’arme des excomiUTinications était depuis long-temps émoussée en Italie lorsqu’elle conservait encore toute sa puissance dans le reste de l’Europe. Dès le xm® siècle, les Italiens avaient cessé de les craindre, et les ministres du Saint- Siège refusaient eux-mêmes d’en prodiguer l’inv puissante menacé. Un cardinal légat , chargé
d’excommunier les habitans de Brescia, représente (i)au souverain pontife que les Florentins n’ont tenu aucun compte de l’excommunication du cardinal évêque d’Ostie; les Bolonais, de celle du cardinal Napoléon des Ursins ; les Milanais , de celle du cardinal Pellagrue. On sait comment elles ont, de tout temps, été reçues à Venise. Le trait de Bernabos Visconti, qui , ayant conduit sur un pont deux cardinaux envoyés pour l’excommunier, et leur donnant le choix de manger ou de boire, les contraint à manger les bulles (a) avec les sceaux dont elles étaient revêtues, est un acte affreux, digne de cette race de tyrans, mais il prouve dans quel mépris étaient tombées Jp sentences pontificales que la force ne soutenïft pas.
Si des passions particulières , si des intérêts temporels ont trop souvent produit les excommunications , quel sera du moins le principe de celles qui sont prononcées par une réunion des chefs de l’Église , par un concile ? Un réformateur de bonne foi , Jean Hus , se rend à Constance avec un sauf-conduit de l’empereur Sigis-
(i) En i3i f.
(aj En i36g.
montl : au mépris cîe ce sauf-conduit , il est condamné à être brûlé \if, et sa sentence est aussitôt exécutée. Le même supplice attend Jérôme de Prague : la même sérénité , la même résignation les accompagnent tous deux sur le bûcher. Quel sentiment, si ce n’est le plus aveugle fanatisme , pourrait arracher à une assei^nblée nombreuse d’hommes plus ou moins éclairés des arrêts aussi cruels ? Ou bien faudrait-il supposer à un conseil d’évêques la politique profane du conseil de Venise , et n’imputer la proscription qui frappe les novateurs qu’à l’intérêt d’un corps dont la principale pensée est de maintenir , par tous les moyens , scs richesses et sa puissance
Ln certain nombre de pères du concile sentaient que les reproches faits à l’Eglise n’étai^pi; pas sans fondement , et ils se disposaient euxmêmes à entreprendre la réforme. La cour de Rome saura s’y soustraire ; mais elle n’en mopjtrera que plus de sévérité contre tous les réformateurs. « Nous ordonnons (i), dit Eugène IV « dans une bulle de proscription contre les hus- « sites , nous ordonnons d’attaquer la personne « des hérétiques , de les saisir , de les perdre et « de les exterminer ; de sorte qu’il n’en reste
(i) En i45i.
* point de mémoire dans les siècles à venir. » Les têtes dévouées (i) parles prêtres de l’antiquité , étaient abandonnées aux dieux : c’est à la main , c’est au fer des hommes qu’Eugène livre tous les malheureux dont la croyance différera sur quelques syllabes du formulaire despotiquement imposé par la cour de Rome. Quel tyran, quel chef de parti , entraîné par l’orgueil de la victoire, ordonna jamais , en termes plus précis, le meurtre et le carnage ? Et pour quel crime ! Comment ce qui doit être le moins inoffensif, le plus pacifique , le plus indulgent sur la terre , l’amour de la religion , peut-il dicter le même langage , inspirer les mêmes fureurs que les plus fougueuses des passions hurhaines I
x®lus d’une époque est à distinguer dans le règne des papes. Malgré les déclamations perpétuelles qui peignent la corruption comme toujtliirs croissante , c’est un fait évident que , depuis quelques siècles , les mœurs publiques sont singulièrement adoucies ; c’est un fait en particulier incontestable, que , surtout depuis le concile de Trente, la pourpre romaine a cessé d’être déshonorée, autant qu’elle l’avait été jusqu’alors , par tous les vices et par tous les genres d’atten-
(i) Caplta sacra.
tats. Il n est pas de même bien démontré que le genre humain ait , sous un certain rapport , gagné à ce changement des habitudes de la cour de Rome. La ferveur , qui a pris la place du relâchement^ s’est montrée sévère, trop souvent sans nécessité , et même au grand préjudice de la religion. Un rigorisme , plus ou moins vrai , a succédé à l’audace d’une dissolution non dissimulée , et , pour paraître austère , on s’est fait persécuteur. Aussi long-temps que les papes n’ont considéré la religion que comme un moyen de puissance , la lutte n’existait qu’entre eux et les rois, et le conflit de ces despotismes rivaux n’a pas toujours été nuisible aux peuples; mais, lorsqu’un certain équilibre s’étant établi entre Tupe et l’autre puissance , toutes deux ont senti p ur elles-mêmes l’importance de leur union ; si plus de vertus privées ont brillé sur le trône pontifical, parmi ces vertus , il a toujours fallu compterde zèle pour la religion , et le zèle pour la religion , tel qu’ils l’ont entendu , a été un état de guerre contre l’humanité. Dans le temps de leur dépravation la plus effrénée , les papes ne prêchaient de croisades que contre les musulmans : depuis leur renonciation aux vices de leurs prédécesseurs ou du moins à la scandaleuse ostentation de ces vices , leur zèle sincère ou affecté s’est
tthangé en un fanatisme ardent et irascible, dont l’intérêt personnel et l’intérêt de corps n’ont pu qu’augmenter la violence.
C’est une singulière position que celle des papes, et il serait injuste de ne pas leur tenir compte des difficultés de cette position. Les qualités qui leur valent une apothéose, le zèle pour la religion, par exemple , sont celles dont l’exagération produit souvent pour le genre humain les plus déplorables effets ; et, pour être les bienfaiteurs de l’humanité, il faut presque qu’ils renoncent à ce qui leur est imposé comme devoir de leur état par l’ignorance qui canonise. Pour être vraiment vertueux , il faut qu’ils se privent de la récompense due à la vertu. Il est un fanasisme pour ainsi dire obligé , qui appartient à la 'tiare , un fanatisme froid , qui passe uniformément dans tous les esprits, qui s’amalgame avec toutes les corruptions, qui s’unit à l’imjfiété, à l’athéisme même. Tel pape, dont la croyance en Dieu peut justement être suspecte , aura été fanatique par devoir ou par une inspiration de position qui lui en aura fait un devoir. Il y a donc toujours eu du fanatisme dans les proscriptions des papes , fanatisme de religion, fanatisme de pontificat, fanatisme d’ambition, fanatisme d* orgueil et souvent un fa-
natisme composé ^dans iequci ces divers principes se trouvaient rêtvnis et confondus.
Une grave différence se fait remarquer entre les proscriptions de Rome moderne et celles de tous les autres pays.^ Le souverain le plus puissant, le tyran le plus redoutable ne peut proscrire que dans ses Etals, ou du moins , si sa main s’étend quelquefois au-dehors, elle ne peut y atteindre que des sujets exilés ou fugitifs. Le chef de l’Eglise romaine a seul le droit d’ordonner des proscriptions dans toutes les contrées chrétiennes. S’il commande en argent les plus légers tributs, sa puissance peut rencontrer des obstacles, mais s’il demande en tribut le sang des hommes , tous les peuples de sa religion sont pour lui des sujets contre lesquels il peut porter des sentence' de mort : tous sont des esclaves obéissans pi^ts à exécuter ses ordres contre leurs concitoyens , leurs amis , leurs frères. Le haut degré de domination auquel est parvenue la puissance de l’homme qui parle comme souverain pontife, est un de ces phénomènes qu’on n’a vus qu’une fois et qui ne se renouvelleront pas. L’éloignement des lieux , l’intervalle des mers , rien n’arréte le trait lancé par une main inévitable, rien n’éteint la foudre partie du Vatican. Une étincelle de la colère pontificale suffit pour allumer, en un mo-
ment , des bûchers dans tous les coins du globe. De Lisbonne à Goa , de Madrid au fond du Mexique, les dociles instruinens des volontés du Saint-Siège croient , en versant le sang de leurs frères , se rendre agréables à Dieu par ces barbares sacrifices.
On a vu dans le premier livre de cet ouvrage que les proseriptions de Venise et de Florence avaient pour caractère particulier, celles de Venise, la ^permanence ; celles de Florence, lapériodicité. Entre les proscriptions de tous les pays , celles du pontificat romain ont pour trait distinctif l’universalité. Cependant qu’a produit cette universalité de destruction.^ Les papes ont voulu régner par le glaive et le glaive s’est lyisé dans leurs mains. Leurs passions comme prüices leur ont enlevé leur ascendant comme pontifes : ils ont étendu une main pesante sur les peuples et les peuples se sont éloignés d’eux. De ta»it de grandeur, de domination, de bûchers, que reste-t-il maintenant? De la haine, des débris et des cendres.