CHAPITRE PREMIER
• Considérations générales.
Les proscriptions religieuses sont , comme celles qu’a occasionnées le gouvernement féodal, une rflalheureuse propriété qui n’appartient qu’à l’ère moderne. Non contens des discussions que font naître entre elles les affaires de la terre , les nations qui se sont élevées sur les ruines de l’empire romain ont voulu se créer de nouvelles causes d’inimitié et de haine dans la différence du culte qu elles rendent à la Divinité. On ne ^îonibat plus seulement pour se soustraire à la
violoncc, pour venger un outrage : on combat pour forcer ses adversaires de renoncer à leurs dieux , de se prosterner devant d’autres autels : c’est leur pensée qu’on attaque ; c’est contre leur opinion qu’on prend les armes. Cette déplorable frénésie est commune à la religion mahométane et à la religion chrétienne. Charlemagne va, comme Mahomet, convertir les peuples l’épée à la main, et en même temps que les chrétiens font la guerre aux nations étrangères pour leur faire embrasser le christianisme , ces mêmes chrétiens s’égorgent entre eux pour une légère diversité dans le formulaire de leur croyance.
C’est une pensée effrayante qu’indépendamment de tous les maux physiques auxquels l’homme est condamné parla nature, et de toute^ les douleurs sociales auxquelles il est expeté comme membre d’un corps politique, il ait de plus le pouvoir et, pour ainsi dire, la vocation de faire jaillir du sein des choses les plus salu'taires, de fécondes sources de malheurs, vocation cruelle, qu’il semble être toujours impatient de remplir. Quelquefois la création d’im. mot qui n’existait pas ou l’abus d’un mot déjà en usage suffit pour ouvrir le passage à un déluge de calamités. La politique a eu récemment parmi nous ses mots exterminateurs. La religion a de même
les siens, et la puissance de ceux-ci n'est pas la moins terrible. Le jour où le mot d’hérésie a été articulé pour la première fois, ce joiir-là un arrêt de mort a été prononcé contre des millions d’hommes. En dévouant des millions d’hommes au rôle de proscrits, ce mot a dévoué des milliers de prêtres, de princes et de magistrats au rôle de prescripteurs.
Par quelle fatalité la religion, qui devrait être la consolation de l’homme dans ses peines , a-t-elle attiré sur lui tant de souffrances ? Par quelle contradiction inexplicable, quand le christianisme commande aux hommes de s’aimer en frères, voit-on ces frères dénaturés se déchirer entre eux comme les plus cruels ennemis.^ Si tout ^ le mal qui désole la terre doit être attribué à la perversité humaine, la perversité n’eût jamais pu, sans le secours de l’igilorance populaire, pousser aussi loin ses excès. Le germe du mal ^existait dans la religion juive : la perversité ou l’ignorance , ou toutes deux ensemble, ont été l’y saisir pour le transporter dans la religion chrétienne; ce germe du mal, l’esprit de prosélytisme, et, plus encore, l’esprit de persécution, c’est l’ignorance qui l’a reçu dans son sein, qui l’a nourri , et qui lui a fait prendre un si épouvantable développement.
Plus lieureiix que nous, les peuples de l’antiquilc rrout point connu cette incroyable frénésie. Le jugement de Socrate excepté , on ne trouve point dans leurs annales d’autre circonstance où des opinions religieuses aient été un titre de condamnation. Pour eux , la religion n’était qu’une institution politique qui, en contribuant à maintenir le peuple dans la soumission au gouvernement , servait , en certaines occasions , à l’exciter ou à le retenir , selon que le voulait l’intérêt public. A Rome surtout l’organisation du sacerdoce avait été parfaitement entendue. Choisis parmi les patriciens , les sacrificateurs étaient des hommes initiés aux affaires de l’État, et si quelquefois leur intervention fut employée dans un. intérêt aristocratique, plus souvent elle eut ^ un effet généralement utile, en arrêtant des mou(-' yemens séditieux et en rétablissant l’union parmi les citoyens. Machiavel, en admirant ces précieux résultats de la religion chez les Romains , s’afïligec de voir que la religion chrétienne , qui eût été bien plus propre à faire le bonheur (i) des peu-
(i) La quale religione se ne’principi délia repuhlica aristiana si fosse mantenuta seconda che del datore d’essa ne fa ordinato , sarebbero gli stati e le repubbliche cris ~ liane pià unité e pià felici assai ch’elle non sono. Disc, sur Tile-Livc.
pies, si elle s était maintenue telle qu elle avait été donnée par son fondateur fût, de son temps, tombée dans un discrédit qui lui ôtait toute sa puissance pour le bien , et c’est à la cour (i) de Rome qu’il attribue la perte de toute religion en Italie. Au moment où Machiavel s’exprimait ainsi , il ne prévoyait pas qué l’humanité aurait à regretter bientôt celte même absence de religion dont il se plaignait. La politique des papes alors était cruelle , mais il n y avait point dé cruauté dans leur indifférence religieuse. Quarante ans après ils sortiront de cette indifférence, et ce sera pour tomber dans le fanatisme le plus sanguinaire. Cependant, sous un autre point de vue Machiavel avait encore raison, car la religion (^barbare que les papes s’efforceront de faire régner par les bùchei s et les tortures , n’es t point non plus la religion , telle qu’elle a été donnée par son divin fondateur.
Le point principal qui distingue le christianisme des religions anciennes, c’est qu’au lieu d’avoir été établi pour influer sur les affaires de
(i) Per gli esempi rei di quella carte, questa provincia ha perdulo ogni diÿozione ed ogni religione. Disc, sur Tite-Live.
ce inonde , il s’occupe spécialement des affaires d’une autre vie. Le christianisme ne connnaît , pour arriver à cette autre vie, qu’une route, celle qu’il trace lui-même; et, dans le désir d’appeler tous les hommes au bonheur qu’il leur prépare , il va jusqu’à vouloir forcer leur résistance et devient cruel par humanité. Ce n’est pas, je pense, porter un jugement trop sévère sur les sentimens des premiers persécuteurs chrétiens , que d’attribuer à ce principe les actes de rigueur primitivement dirigés contre les Juifs et contre les hérétiques , mais combien de causes moins excusables sont venues s’y mêler ensuite ! combien de passions odieuses se sont couvertes du masque de la religion pour commander le crime ! et soit que la proscription ait été ordon-^ née par des fanatiques de bonne foi , soit qu’elle ait été ordonnée par une perversité réfléchie, quel en a été , dans l’un et l’autre cas , l’auxi- ^ liaire le plus puissant, le plus redoutable ministre? l’ignorance.
Avant de m’occuper des proscriptions dirigées par les chrétiens contre les Juifs et les hérétiques, il semble dans l’ordre que je fasse mention de celles qui furent dirigées contre les chrétiens eux-mêmes par les empereurs païens. Je me borne à les indiquer ici sans me consti-
tuer juge de persécutions qui entraient dans les vues de la Providence, puisqu’elles n’ont fait qu’accélérer les progrès du christianisme. A rie considérer les choses que sous des rapports purement humains , mais sans approuver ce qu’il put y avoir de barbarie toujours condamnable dans les édits des empereurs , on ne peut disconvenir que ces princes suivaient une politique légitime en repoussant l’introduction d’un culte nouveau, qui s’annoncait comme voulant reriverser la religion existante. Cette conduite des empereurs était conforme aux droits reconnus de tous les gouvernemens. « Quand on est « maître , dit Montesquieu , de recevoir dans un « État une nouvelle religion , il ne faut pas l’y
* € établir : quand elle y est établie , il faut la tolé- ® ^ , ...
« rer. * La rigueur des empereurs païens est
justifiée par cette maxime : cette rigueur fut juste , si elle ne punit dans les chrétiens que les perturbateurs du repos public. On est de nos jours arrivé à une doctrine plus douce et surtout plus politique : c’est de n’interdire l’accès à aucune religion, et de ne soumettre à la surveillance de la loi que les actes qui porteraient atteinte à la paix de la société. S’il est presque impossible d’empêcher l’introduction d’unereligion nouvelle , comment prétendre empêcher les
sectes de se multiplier dans une même religion? La chose n’est peut-être pas matériellement impossible ; l’Espagne en fait foi : mais est-ce une possibilité morale que celle qui repose sur l’exemple de l’Espagne? La multiplication des sectes, et surtout l’esprit de persécution dont elles ont été animées les unes contre les autres, est, chez les peuples chrétiens, une maladie véritable, une démence cruelle, que la philosophie seule peut guérir.
Parmi les plus affreux effets de ce délire religieux, il faut ranger les proscriptions dirigées dans toute l’Europe contre les Juifs, contre les hérétiques, et de plus en Espagne contre les Maures.
Nous ne mettons point au même rang la proscription des templiers, qui fut l’ouvrage exclusif ^ de la cupidité et de la vengeance. #
Il serait absurde de placer dans la classe des proscriptions le bannissement d’un corps célèbre, celui des jésuites, mesure salutaire et pa-i triotique, qui, frappant l’ordre, sans ordonner de rigueurs contre les individus, délivra l’État d’une association ennemie du repos public, ennemie des rois comme des peuples , convaincue d’attentats exécutés envers les uns et les autres; mesure qui, commandée par les plus saints intérêts , prononcée dans la forme la plus légale et la plus solennelle , ne fut qu’un grand acte de justice nationale.
( aSi )
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