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CHAPITRE IL

Des Proscriptions dirigées contre les Juifs.

Le brusque soulèvement qui , hots de toute prévoyance et en opposition avec les idées générales du siècle où nous vivons , a éclaté récemment contre les Juifs dans diverses parties de l’Allemagne , me détermine à traiter avec quoique étendue ce qui concerne cette nation tant persécutée , et pour laquelle nous devions croire que l’heure du repos était enfin venue. Le principal ^et le plus noble but de l’histoire , en retraçant yeux des peuples leurs erreurs et surtout ’eurs erreurs cruelles , est de les mettre en garde contre eux-mêmes et de les porter à se défendre <<lu retour de pareils égaremens.

C’est une étrange destinée que celle de la nation juive. Peut-être avant de la considérer comme proscrite, serait-il curieux de la considérercomme nation ardente elle-même à proscrire ; ardente à proscrire d’abord ce qui lui était étranger , à proscrire ensuite jusqu’à ses' propres enfans,età se déchirer continuellement par ses massacres domestiques. Le comble du malheur chez les

Juifs est qu’ils croyaient les proscriptions agréables au ciel. Par une fatale punition de leur aveuglement , la même erreur entraînera ceux qui les prendront à leur tour pour victimes. Au lieu de tenter une insignifiante justification du sacrifice de Jephté , l’illustre auteur du Discours sur riiistoire universelle , avoue que cette action ne peut être excusée que j)ar un ordre secret de Dieu sum' lequel il ne lui a pas plu de nous faire rien connaître. J’imiterai cette sage réserve. Je ne ferai mention du peuple juif qu’à dater de l’époque où son histoire se mêle à celle de l’empire romain. Séparé par sa loi des autres nations au milieu desquelles il est condamné à errer sans cesse, son existence n’est qu’une lutte prolongée dans laquelle le plus noble des sen|^imens , son attachement inébranlable au culte de ses pères , est la principale source de ses malheurs. Ce vif attachement des Juifs à leur culte ^ qui nourrit en leur âme une antipathie prononcée pour les autres religions, excite, par une nécessaire réciprocité, dans le cœur des autres peuples , une antipathie non moins vive pour leurs rites et pour leur personne. Faibles, ils sont persécutés : plus forts , ils seraient persécuteurs. Ce sont des Juifs qui, dans Rome païenne , donnent le premier exemple de prosélytisme, et qui amè-

nent par là le premier exemple de proscription religieuse. Ce genre de persécution inconnu jusqu’alors , et qui doit acquérir plus tard uu si épouvantable développement , commence sous Tibère. Ce prince bannit tous les Juifs qui ne changeront pas de religion. Un second bannissement est prononcé contre eux sous le règne de Claude ; mais il paraît que, dans cette dernière occasion, les Juifs et les chrétiens se trouvaient confondus. « Claude , dit Suétone , chassa de Rome (i) les « Juifs qui , sous l’impulsion du Christ , trou- « blaient la tranquillité publique. » L’édit de Tibère, qui laisse aux Juifs le choix de l’abjuration ou de l’exil, se reproduit cent fois dansions Jes pays chrétiens , et déjà sous les empereurs rqpnains les richesses des Juifs sont un de leurs crimes , si même elles n’en sont le plus grand. Corrompus et avilis par une compression et une ftétrissure cruelles , mais légales , les Juifs ont semblé mériter en partie les maux auxquels ils ont été en butte. Triste destinée de l’homme ! La persécution finit par le dégrader, et cette dégradation devient ensuite l’excuse de la persécution même dont elle est le résultat.

{\)Judœos, impulsore ChristOj tumultuantes Româ expuliL

Dans les premiers temps de la dispersion des Juifs après la prise de Jérusalem par Titus, des actes d’héroïsme avaient , en plus d’une circonstance , honoré leur courage , et on les avait vus prêts à sacrifier tous les trésors de la terre à leur foi et à leur conscience. Un ordre suprême leur enjoint de placer dans leurs temples la statue colossale de Caligula, sous les traits de Jupiter- Olympicn. L’exécution d’un tel ordre serait à leurs yeux la plus horrible des profanations : ils sauront désobéir, mais leur désobéissance sera calme et résignée: sujets soumis, ils n’affectent point de braver les volontés impériales; d’humbles prières sont les seules armes qu’ils opposent : ils tendent vers le trône des mains sujapliantes : ils offrent de livrer tout ce qu’ils j^ssèdent,niais inflexibles sur un seul point, ils déclarent qu ils mourront plutôt que de transgresser leurs lois. Quelles que soient les lois d’q-n peuple, c’est toujours un louable principe que celui qui lui inspire pour la conservation de ces lois un si magnanime dévouement.

Combien encore ne faut-il pas admirer dans les Juifs cet inaltérable amour d’une patrie qu’ils ont perdue, mais que, dans le sein des plus grandes calamités , errans et disséminés sur toute la surface du globe, ils se flattent constamment

de recouvrer un jouri Dans quel pays, chez quel peuple l’amour de la patrie fut-il jamais plus vif et plus profond! Quoi de plus touchant que ce concours empressé de tous les Juifs à Jérusalem dans le seul jour de l’année ou Adrien leur permette de venir pleurer sur les ruines de cette ville I Quel tableau attendrissant que celui de tout un peuple réuni par un même sentiment, de ces vieillards, de ces femmes, plongés dans la douleur la plus amère, couverts de vêtemens de deuil, se frappant le sein à coups redoublés, déplorant la chute du temple où fumait autrefois l’encens de leurs sacrifices, arrosant de leurs larmes hâtives la pierre brisée de leurs autels, et achetant à prix d’or, de l’avarice du soldat , qui compte les heures, la faveur douloureuse de ^^urer quelques instans de plus. Pourquoi fautil que dans cette belle description que nous donne St. Jérôme de ce pèlerinage annuel des Juifs, on voie percer une joie barbare qui insulte à un si grand malheur.^ Jérôme est témoin des souffrances dont est déchiré le cœur des Juifs, et il leur refuse sa pitié (i) ! C’est déjà ce principe de

{i) Et miles mercedem postulat, ut illis Jlere plus liceat.

(2) Plangere ruinas templi sui populum miserum et amen non esse miserabilem. Sainl-Jérôme.

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fanatisme persécuteur qui, en ne laissant voir flans les Juifs que les bourreaux du fondateur de la religion chrétienne , éteindra toute compassion pour eux et les livrera bientôt à une destinée si cruelle.

Si la religion chrétienne est fille de la religion juive , c’est une fille révoltée contre sa mère. Ce peuple juif, dans lequel les nations chrétiennes voient un peuple autrefois favorisé des bénédictions particulières du ciel, est pour elles un objet d’horreur. On dirait qu’impitoyables envers ce favori disgracié, elles se soient liguées pour le punir de se croire encore appelé parla préférence céleste au plus glorieux avenir : on dirait qu’elles prennent plaisir à lui faire expier cette illusion en l’abreuvant d’humiliations et d’outrages, en le dévouant à une proscription continue et universelle. Orgueilleux dans leur abaissement, appuyés sur les prophéties qui leur promettent la domination du monde, les Juifs d^ leur côté fournissent des prétextes plausibles à l’injustice qui les repousse, et ils se trouvent placés au-dessous de l’homme, peut-être en partie , parce qu’ils se regardent eux-mêmes comme au-dessus de tout ce qui n’appartient pas à leur croyance; mais, quoique l’esprit exclusif de la loi de Moïse pût autoriser quelque aversion

contre les sectateurs de cette loi , nulle considération ne saurait justifier les persécutions auxquelles ils ont été si long-temps en butte.

La tradition des rigueurs de quelques empereurs païens envers les Juifs ne fut que trop bien recueillie par les empereurs chrétiens. Pour avoir violé la loi qui leur défend de rentrer à Jérusalem, Constantin fait couper les oreilles à un grand nombre d’entre eux. Sous la plupart de ses successeurs ils sont livrés comme spectacle et comme jouet à la cruauté populaire. L’impunité semble assurée d’avance au crime qui les frappe. Dansles jeux sanglans du Bas-Empire, les(i) cochers de la faction verte tombent un jour sur les J uifs et en font un affreux carnage : ils rassemblent ensuite les cadavres et les brûlent. « Pour- <^quoi , dira l’empereur Zénon , ne les avoir pas « brûlés vivans. »

Sans cesse et partout opprimés , quand l’excès ^e l’oppression amène la révolte, la révolte de leur part ne fait qu’aggraver leurs maux et rendre leurs oppresseurs plus ingénieux à inventer de nouvelles tortures. Partout également la confiscation est la suite des peines qui leur sont infligées , comme presque toujours elle en a été la cause.

(1) An 486.

C’est une des bizarreries du sort malheüreux des Juifs que, pour légitimer le mal qu’on leur a fuit, on les a chargés dé crimes dont la supposition seule est ridicule et absurde. Quel est l’historien qui osât aujourd’hui présenter comme des faits dignes de croyance de gratuites et impossibles atrocités? Quel est l’homme de bon sens à qui l’on puisse persuader qu’après la prise de Jérusalem par les Perses, les Juifs aient racheté du vainqueur quatre-vingt mille chrétiens (i) pour se donner le barbare plaisir de les égorger et de se baigner dans leur sang?

Ainsi dans les Etats de l’Europe moderne comme dans l’empire d’Orient, le génie de la proscription attaché aux pas des Juifs les a toujours accusés de forfaits inouïs; et ces accusa-( tions ont été d’autant plus facilement adoptées par l’ignorance publique , qu’elles étaient plus invraisemblables. Dans le commencement du XI' siècle (i) les Sarrasins démolissent le templè de Jérusalem et le Saint-Sépulchre. Ce sont les Juifs français qui ont été leurs instigateurs. Le massacre des Juifs expie le crime des Sarrasins.

(i) En 6i5, sous l’empereur HéracUus.

(a) En 1009.

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Toutes les fois qu’on Veut renouveler contre eü^ quelque mesure rigoureuse, on répète qu’ils ont fait des outiviges à la sainte hostie ou crucifié des enfans, et ces imputations tant de fois reproduites , sans obtenir peut-être une croyance complète, enracinent dans l’esprit des peuples des préventions et des animosités, que le cours du temps et les progrès de la raison publique n’extirperont qu’avec peine.

L,es pays, où l’humanité a eu le moins à gémié sçint peut-être ceux d’où les Juifs, après avoir été une fois bannis, ont été repoussés avec le plus de persévérance. Ce qull y a eu de plus ci'uel pour eu^ était l’alternative de l’indulgerice de la rigueur. L’indulgence même a aussi été^ é# dé certains règnes, poussée à l’excès, et, par une. conséquence naturelle, cet excès de faveur momentanée était comme une préparation à un p.ouvel excès de cruauté. C’est surtout en FraiKe que leur destinée a éprouvé les plus étonnantes variations. Pour ne pas trop multiplier les exemples des proscriptions légales qui les ont frappées , Jé n’indiquerai que celles qui commencent an règne de Philippe-Auguste. C’est d’après les éonseils d’un moine , nommé Frère Bernard , qu’un jeune roi, nourri, dans son enfance, des contes absurdes débités contre les Juifs, les ban-

lîit (i)tlu royaume, confisque leurs immeubles, déclare leurs créances illégitimes, s’approprie une part de ce qui leur est dû, et permet de leur courir sus, s’ils ne sont pas sortis de France dans le court délai qui leur est assigné. Vainement les comtes et les barons , vainement les évêques eux-mêmes , non par un sentiment d’humanité , mais gagnés par l’argent des proscrits , intercèdent en leur faveur. La voix d’un moine , ordonnant l’injustice , parle plus puissamment au cœur du roi que celle de prélats qui invoquent la pitié. Le principe de cette proscription est le fanatisme pur^ le fanatisme par ignorance.

Comment les Juifs, sans cesse bannis et rappelés sans cesse, étaient-ils si jaloux de rentrer dans un pays où ils avaient essuyé de parehs traitemens ? Ol aurait peine à le concevoir, si l’Europe entière n’eût été pour eux une terre ennemie oû les attendaient les mêmes persécu^ tions. Opprimés partout, ils n’avaient que le choix des maux, et, conspirant de leur côté contre la fortune de leurs oppresseurs , ils se portaient en foule là oû ils apercevaient un plus riche butin. On leur fait un crime dans le siècle actuel de ne pas se livrer à l’agriculture , de ne

(i) En ii8i.

pas foncier des établissemens qui les attaeheiif au sol ; pouvaient-ils avoir ce penchant lorsque, sans nulle défense contre le despotisme des gouvernemens , ils étaient exposés à craindre chaque jour la perte de tout ce qu’ils possédaient. Pour eux, pendant une longue suite de siècles, tous les gouvernemens ont été des ennemis ; tous les rois, des tyrans. Les princes les plus vertueux, les plus occupés du bonheur de leurs autres snjets, ne se faisaient aucun scrupule de violer envers les Juifs toutes les lois de l’équité, toutes les lois de la nature. Dans l’opinion alors établie, les Juifs n’étaient pas des homm.es. Le caractère sacré leur en était refusé par la loi. Tout commerce était défendu avec eux. Par une as- ^similation barbare , on condamnait à être brûlé vif quiconque avait eu des relations avec une femme de la religion juive. IVous aimons à respecter la piété dans les princes. Saint-Louis surtout est l’un des monarques qui a le plus de droits à la vénération, au culte du genre humain. Les J uifs seuls , et les hérétiques , ne peuvent mêler leurs accens à cet accord de louanges et d’hommages. «Les préjugés delà superstition, dit Montesquieu , sont supérieurs à tous les autres préjugés , et ses raisons, à toutes les autres raisons.» Combien est odieux le principe qui a

pu faire de Louis IX un prescripteur ! ce prin^ cipe est le fanatisme dans sa meurtrière purreté.

Indépendamment des rigueurs autorisées par des lois , les Juifs étaient exposés ayix vexations les plus arbitraires. Leur vie même était sans garantie. Dans les séditiqns, dans les croisades, et jusque dans la paix ils étaient attaqués , dépouillés , assassinés , sans que l’aqtorité publique cherchât à les couvrir de son égide: ceux quv échappaient à tant de périls s’en vengeaient par l’usure. Usuriers et fermiers des impôts , ils envahissaient les biens de ceux qui les avaient proscrits et qui devaient bientôt encore les proscrire. En i5o6, Philîppe-le-Bel les fait arrêter tous 4 1%

fois d’une extrémité de la France à l’autre. Tous

leurs biens sont envahis : pn ne leur permet d ’emporter que la somme d’argent indispensable pour gagner la frontière du royaume. Il suerait difficile de vpir dans celte proscription d’autr^ pi'incipe que, la capidité.

Proscrits par la cupidité, c’est la cupidité qui les rappelle; mais le séjour de la France ne leur est permis que pour un temps borné, et des marques infamantes, attachées à leurs habits (r), le^

(i) Celte marque était une roue d’une étoffe distincte de celle de leur vêtement..

«îgnalent à ranîmadvèrsîon publique. Des paysans :grossiers sont - ils saisis d’une manie insensée pour le recouvrement de la Terre-Sainte.^ Les pastoureaux croient se sanctifier et assurer le succès de leur entreprise en commençant par égorger les Juifs. Un bruit populaire vient-il accuser les lépreux d’avoir empoisonné les puits et lés fontaines ? Les Juifs sont réputés leurs conseillers ou leurs complices. Ils ont été poussés à ce crime (i) par les rois de Tunis et de Grenade. Les bûchers s’allument de toutes parts, et un grand nombre de Juifs y sont précipités. Un horrible concert semble s’étre formé entre l’ignorance du peuple et l’autorité publique. Le peuple en veut à leur vie; l’autorité , à leurs biens. Le peuple brûle ces malheureuXs l’autorité, par la confiscation , recueille leur héritage. La proscription a un double principe, une fanatique ^ ignorance dans le peuple; une cruauté avare dans le gouvernement.

Après avoir traité les Juifs avec tant de barbarie , après les avoir chassés tant de fois, on est contraint , lorsqu’on les rappelle , de leur ofirir quelques privilèges pour prix des sommes énor-

(i) En i530.

mes qu’on leur demande. L’indulgence de l’autorité est sans bornes comme ses rigueurs. Parmi les privilèges qu’ils obtiennent , il en est qui sont contraires à la loi commune. A peine on les considérait comme des hommes : on leur permet ce qui est interdit aux autres Français. Le partage de leurs gains illicites leur assure des appuis dans tous les ordres de l’Etat et jusques sur les marches du trône. En i56o, l edit qui autorise leur retour leur donne un défenseur contre le gouvernement lui-même. Un prince du sang de la branche d’Evreux, le comte d’Etampes, est préposé à la conservation des privilèges qu’on leur accorde. Vaine précaution ! et que sert en elï’et la protection d’un homme là où les droits ne sont pas garantis par des lois fondamentales^'^ Si le chef de l’ Etat n’est lié par un contrat qu’il ne puisse rompre, les promesses d’un prince serontelles repectées par son successeur, et lui-même^ ne violera-t-il pas le lendemain les engagemens qu’il aura pris la veille? Malgré toutes les concessions faites aux Juifs , ils seront encore une fois bannis, et ils le seront à perpétuité ii). Cet exil a été le dernier : tous leurs elïbrts n’avaient pu jusqu’à nos jours en obtenir la révocation.

(i) En

Parmi les iniquités attachées à la proscriptioB des Juifs , il en est une qui ne révolte pas seules ment l’humanité, mais qui blesse le bon sens et outrage la raison. C’est leur attachement à la religion juive qui est leur crime : l’abjuration devrait les en purger. Par un raffinement absurde, le Juif converti tombait en forfaiture^ et tous ses biens étaient confisqués. Il ne pouvait sortir d’un abyme que pour tomber dans un abyme nouveau ; et la loi qui voulait sa victime lui interdisait tout moyen de salut. La loi qui le punit d’être Juif, lui défend en meme temps de cesser de l’être ; eh ! quelle est l’explication d’une loi si absurde? l’intérêt du fisc. Tant que le Juif n’abjure pas , le fisc a des droits sur urte partie des ÿbiens qu’il possède. S’il abjure, le fisc perd sa p:oie. Ouv s’oppose à son abjuration, et plus tard on le bannira, on l’égorgera peut-être pour n’avoir pas abjuré !

• Malgré les plaintes dont étaient menacés par l’édit de 1594 lés Juifs qui rentreraient en Frapce, il y en eut beaucoup qui osèrent braver tous ces périls. L’édit d’expulsion fut renouvelé par Louis XIII (1) et depuis leur domicile a été to-

(2) En 161 5.

l(hé ])ar le gouvernement , mais non légilimer^ ment autorisé. En s’affranchissant du joug de classes privilégiées , la nation française , toute chrétienne, n’a pas voulu être privilégiée ellemême à l’égard du petit nombre des habitans du même sol qui professeraient d’autres croyances. Dans tout sèclateur de la religion de Moïse, le Français, devenu libre, a Vu un frère, un Ftan-t çais. Bien différente des autres révolutions, la révolution de 1789 a fait cesser toutes les servitudes : elle a mis un terme aux anciennes proscriptions : pourquoi faut-il qu’elle ait amené à sa suite tant de proscriptions nouvelles?

En exposant ce que les Juifs ont eu à souffrir en France, j’ai fait l’histoire de leurs malheurs dans tous les autres pays de l’Europe. L’injüstice( a été commune; la babarie, à peu près égale. Peut-être même quelques autres contrées ontelles vu des raffinemens d’une cupidité plus étonnante encore dans le choix de ses moyens.'^ Du moins nos rois, dans leurs rigueurs, n’ont-ils été coupables que comme autorité et non comme individus. On trouve ailleurs des procédés bien plus étranges de la part des personnes royales. Un roi d’Angleterre, le roi Jean, exige d’un riche Israélite une somme d’argent que celui-ci lui refuse. Lorsque l’avarice égorge l’homme

qu’elle veut dépouiller, la violence de la passion qui tue n’a du moins rien de déshonorant pour la victime. Ici , un dédain ingénieusement atroce laisse vivre le Juif opiniâtre , mais l’avilit par Un genre ironique dé torture. On lui atrache les dents l’une après l’autre jusqu’à ce qu’il consente à donner au roi la somme demandée.

Un autre roi d’Angleterre, Henri III, qui soumet aussi sans scrupule les Juifs à l’arbitraire de sa cupidité, après avoir exigé d’un riche Israélite quatorze mille marcs d’argent pour lui , en demande dix mille pour la reine. Quel siècle que celui où un pfince offre à son épouse de pareils présens !

En Angleterre comme en France, les persécutions dirigées contre les Juifs ont été souvent un îlmyen de libération pour leurs débiteurs. Dans un de ces massacres fréquens auxquels ils étaient exposés, cinq cents Juifs s’étaient retirés (i) dans le château d’Yorck. Pour se soustraire auxtourmens qu’on leur prépare , ils égorgent leurs femmes et leurs enfans; ils en jettent les cadavres au milieu des assiégeans , et se donnent à eux-mêmes la mort de leurs propres mains. Les débiteurs des Juifs , c’étaient les gentilshommes.

(i) Soiîs Richard-Cœur-de-Lion» en u8q. Humç.

Les reconnaissances des sommes que les Juifs avaient prêtées à la noblesse étaient déposées dans la cathédrale ; les nobles se hâtent d’y courir ; ils s’emparent des contrats et des billets qui constatent leur dette, et, par une horrible profanation , ils en font un feu de joie devant l’autel du Dieu dont la loi défend la cruauté et la perfidie.

En Espagne, après avoir été bannis plusieurs fois, les Juifs toujours prompts à y revenir , en furent définitivement expulsés par Ferdinand-le-Catholique. Quelques-uns d’entre eux y reparaissent à la faveur d’une conversion feinte ; ils n’échappent point au tribunal de l’inquisition. Quelqu’idée que nous eussions en France de ce tribunal, il nous fallait les révélations d’un estimable proscrit, M. Llorente< pour nous apprendre à juger, et toute l’étendae de pouvoir dont est armé un grand inquisiteur, et toute l’étendue d’influence qu’exerce sur la prospérité matérielle comme sur le caractère morâî d’une nation, l’existence d’une autorité rivale delà royauté même , devant laquelle la royauté est contrainte de s’abaisser pour s’assurer son appui. Les tribunaux révolutionnaires de France et d’Angleterre, les proscriptions religieuses du règne de Marie et de celui de Charles IX , les cruautés de tout genre qui ont désolé ces deux royaumes.

ont été des calamités trop prolongées sans doute, mais enfin des calamités temporaires, Ce qu’il y avait de plus odieux sur la terre après l’inquisition espagnole, le conseil des dix à Venise, ce conseil a péri et n’a péri qu’avec Venise ellemême. Quelle sera donc la destinée du tribunal de l’inquisition? Ne périra-t-il qu’avec l’Espagne, ou du moins qu’avec le gouvernement aveugle qui semble regarder un pareil auxiliaire comme indispensable à sa sûreté? Par quel incroyable égarement les rois s’obstinent-ils à maintenir des institutions désastreuses et inhumaines , ou à les rétablir même après qu elles ont été détruites? Quel est donc ce mouvement inattendu qui semble aujourd’hui vouloir faire rétrograder la civilisation? Toujours malheureux, les Juifs sont df 3 premiers à en ressentir les funestes effets. Leur affranchissement avait été prononcé en France par l’Assemblée constituante : il s’était depuis étendu au dehors par suite de l’accroissement de notre puissance. Si les conquêtes de nos armes étaient sanglantes , notre législation a fait des conquêtes pacifiques, dont l’humanité n’a pu que s’applaudir. Nos invasions n’ont pas été toutes meurtrières. La France débordée sur l’Europe a, comme le Nil (i), déposé sur ces

(i) Pendant l’existence du duché de Varsovie de î8oj à i8i3, il y a été établi cinq cents petites écoles.

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ferres inomentanémenf inondées des germes précieux de fécondité et de bonheur. Dans les .contrées du Nord de rAllemagne incorporées à notre territoire, la servitude deâ Juifs a entièreiîient disparu : elle a été adoucie dans les Ktats restés indépendans , mais où se faisait sentir notre influence. A peine la domination française a-t-eîle été détruite , qu’on s’est hâté en ces divers pays de révoquer les concessions qui avaient été faites aux Juifs. On ne saurait assez remarquer la bizarrerie de la dèstinée decette nation. Il semble que les gouvernemens prennent à tache de lui créer des intérêts contraires à ceux de la masse des peuples. Le jour qui a repoussé les Français sur la rive gauche du Rhin , a été un jour de libération pour les Allemands : qn*a voulu qu’il fût , pour les Juifs de cette contrée , le signal du rétablissement de leur esclavage. Leur cause cependant n’est pas restée sans défenseuç,s, A leur tête se trouve le cabinet de Berlin.

Les Juifs prussiens ont servi le gouvernement de leur bourse et de leurs bras. Ils lui ont donné les plus grandes preuves de dévouement dans le inoment de ses dangers. Outre leurs sacrifices pécuniaires, ils ont, ce qui avait été presque inouï jusqu’à ce jour , combattu vaillamment dans ks rangs de l’armée. La patrie ne peut plus les

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rejïOusseF quand leur sahg a coulé pour elle.- Pour récompenser leurs services , le cabinet d«p Berlin a pris la défense des sectateurs de la religion juive auprès de divers Etats et surtout au congrès de Vienne. Eà il u insisté pour que l’acte fédératif leur reconnût les droits de cité sous la condition d’en remplir les devoirs. De longues discussions ont eu lieu à ce sujet. D’abord U a été çonyenu que les Juifs resteraient en possessiou des droits qui leur avaient été concédés dans les Etats de la confédération. Cette résolution était pour eux un inimense bienfait , mais une modification, légère en apparence, est venue ensuite d^ruire la substance de eet article. Au lieu de Jeur conserver les droits qui leur avaient été accordés dans les Etats de la confédération, une rédîction nouvelle ne leur assure que la eonser-' yation des droits qui leur avaient été accordés 'par ces Etats. Voici cette rédaction définitive, tclîe qu’elle a été admise dans l’art. i6 de l’acte tédéral. « La diète prendra en considération les « moyens d’opérer , de la manière la plus uni- « forme, ^amélioration de l’état civil de ceux

* qui professent la religion juive en Allemagne,.

* et s’occupera particulièrement des mesures

* par lesquelles on pourra leur assurer et leur » garantir- dan« les Etats de la confédération la.

» jouissance des droits civils, cà condition qu’ils e se soumettent à toutes les obligiillons des autres « citoyens. En attendant, les droits accordés « déjà aux membres de celte religion par tel ou « tel Etat en particidier , leur seront conservés. » -Jamais le changement d’une particule n’eut peutêtre plus d’importance que dans cette rédaction. La substitution du monosyllabe par au monosyllabe dans emporte avec elle la substitution de la servitude à la liberté. Le but est évident; le sens de l’article dans sa teneur actuelle est notoirement celui-ci : « Les Etats confédérés ne sont « nullement tenus de reconnaître les droits qui « avaient été accordés aux Juifs par Napoléon « Bonaparte ou par les gouvernemens qu’il avait « établis, mais seulement de leur conserver g«ux « qui leur avaient été antérieurement accordés « par lesdits Etats confédérés eux -mêmes. » C’était replacer les Juifs dans la position plus que servile ou ils étaient avant l’établissement de la domination française en Allemagne; c’était détruire toutes les améliorations que notre influence morale, correctif heureux de notre despotisme militaire , avait opérées ou occasionnées dans la législation de plusieurs Etats germaniques. Aussi quelques-uns de ces Etats , et de ce nombre sont notamment les villes libres, ont-ils mis un vif

empressement à relever toutes les barrières qui séparaient les Juifs et les chrétiens. Les réclamations des Juifs ont été portées à la diète, qui , conformément à l’art. 1 6 de l’acte fédéral , doit préparer à ceux qui professent cette religion la jouissance des droits civils; mais qu’importe à la diète les plaintes de ces malheureux? Elle sommeille quand il s’agit de défendre des opprimés contre les violences des gouvernemens ; elle n’a d’activité que pour prononcer les arrêts des gouvernemens contre l’émancipation des peuples. C’est peu que la diète de Francfort diffère de remplir sa mission en ce qui concerne les Juifs , quel est ce cri sinistre , ce monosyllabe homicide qui retentit simultanément dans toutes les cités éfe l’Allemagne? Pauvre liation ! des monosyllabes consomment sa ruine. Un monosyllabe, changé dans l’acte du congrès la dépouille de tous les avantages qu’elle a obtenus depuis trente ans. Un monosyllabe , dans la bouche d’une multitude soulevée , la dévoue au pillage et à la mort. D’où vient cet infernal tocsin qui sonnç de nouveau, pour l’Allemagne, toutes les fureurs des siècles de barbarie? A quelle cause rapporter l’inexplicable frénésie qui précipite le peuple des villes sur les Juifs comme sur une proie offerte à sa colère ou à sa distraction ! Ce retour à des

actes qui semblent appartenir si peü à notre époque , est-il l’effet d’une basse rivalité d’industrie ou d’une politique criminelle, ou le résultat complexe de toutes deux ensemble? Combien seraient méprisables les comnierçans chrétiens qu’une lâche envie animerait à vouloir détruire dans les mains des Juifs des richesses acquises par une activité et une économie qu’ils ne sauraient égaler ! Mais combien plus criminels encore seraient les dépositaires de l’autorité ou les partisans de l’aristocratie germanique, s’ils se pouvait que leur secrète influence eût allumé ou du moins attisé l’incendie! Croiraient - ils arracher les peuples aux idées du dix - neuvième siècle en tâchant de leur rendre la férocité du temps des croisades? En réveillant contre yne tribu trop long-temps proscrite une haine suran-' née et presque éteinte, espère-t-on concentrer sur la race des Israélites tout ce qu’il y a dans jbî cœur humain de force pour haïr et pour persécuter? Exercer cette force et lui donner un aliment , n’est-ce pas la développer et l’accroître ? Ah ! loin de nous , loin de tous les peuples le sentiment de la haine et surtout d’une haine collective, le goût de la persécution et surtout de ces persécutions en masse qui enveloppent l’innocent et le coupable ! Puissent les nations

mieux inspirées ne haïr que les choses haïssables, et ne jamais persécuter les hommes 1 Lors- ^ qu’une injuste oppression courbe leurs têtes, qu’ils brisent le joug, et qu’ils le brisent sans frapper l’oppresseur. Tel est le vœu des vrais amis de la liberté ; mais si c’était les ennemis de la liberté qui, pour empêcher le peuple allemand de la conquérir , voulussent le rendre indigne d’elle , qu’ils tremblent , les imprudens ; qu’ils tremblent d’avoir aiguisé contre eux-mêmes ces armes funestes dirigées aujourd’hui contre les Juifs : ce peuple naturellement humain, qu’ils excitent à la cruauté, deviendra cruel pour eux; ces lois, qu’ils lui permettent de violer, il les violera peut-être à leur préjudice. S’il consent à •être le persécuteur des Juifs, la tyrannie qu’il exerce s^r ces infortunés le consolera-t-elle de la tyrannie qu’on exerce sur lui? En l’irritant contre une classe inférieure, n’est-il pas à craindre qu’on ne *le conduise à briser la chaîne que lui imposent les classes supérieures et privilégiées ? Malheur à qui lui permet de sortir de la ligne tracée par les lois ! Une fois jeté hors des voies légales, le peuple n’est plus maître de lui-même ; il n’a plus de mesure dans ses vœux, plus de liberté dans le choix des moyens; il n’aime surtout que ce qu’il obtient par la force. En lui ôtant la faculté d’ar-

river, par des chemins paisibles, au redresseihenl des abus et au perfectionnement de l’ordre social, les maladroits provocateurs qui ont favorisé ses premiers écarts l’ont disposé à ne vouloir marcher vers ce but que par des routes ensanglantées.

^ GHAPITKE 111.

Dès Proscriptions contre les hérétiques en P' ! aride.

La religion chrétienne n'est pas encore établie dans l’empire romain : elle est tourmentée encore de la première fièvre du prosélytisme, et déjà l’esprit de persécution divise ses sectateurs. Déjà on peut douter s’ils ont plus d’aversion pour les païens que pour des chrétiens leurs frères , dont l’opinion ne dilfèrc de la leur que sur des questions minutieuses et subtiles, ^ peine comprises par la plupart d’entre eux. (Constantin vient de placer avec lui la religion sur le trône, et du haut du trône la persécution • s’élance sur les donatistes. Les ariens bientôt emploient contre les catholiques les fouets , les chaînes et les tortures : les mêmes armes seront tournées par les catholiques contre les ariens. Un philosophe couronné, Julien, voit d’un même oéil toutes les religions et les tolère toutes. Sa tolérance soulève contre lui l’animosité des chrétiens. Indulgent pour eux , s’il est contraint

lie [)un?l’ ceux dont le zèle aveugle brise les autels des autres dieux , et trouble leurs sacrifices , il se plaît surtout à les combattre par le ridicule. Devenus plus puissans sous des princes moins éclairés, les Chrétiens se vengent de la 2)hilosophie en immolant les philosophes. Ils font alors ce que quelques insensés, leurs digues descendons, voudraient faire encore aujourd’hui : en faisant brûler les livres (i), ils font aussi brûler les auteurs. Les manichéens, les novatiens , les partisans d’Eutichès et vingt autres sectes différentes , sont tour à tour persécqtrices et persécutées. Elles se proscrivent réciproquement sans se comprendre, et c’est par des flots de sang que chacune d‘elles veut établir sa légitimité. Tantôt on jette des schismatiques dans rOronte : tantôt on porte au bout^ d’une j^ique la tête d’un moine en criant:

»» Voilà l’ennemi de la Trinité. » De longs siècles d’atrocités semblables, remplissent la fin du Bas- Empire. Je me hâte de m’éloigner de ce théâtre de carnage; mais je le fuis en vain, et je le retrouve en France avec toutes ses horreurs.

Pour diminuer l’étendue de la carrière san-

(i) Sous Talentinien, Valens et Gratiep.

ghinte que j’ai à parcourir, je ne la commencerai qu’au siècle.

Les désordres de l’Jiglise romaine affligeaient depuis long - tenips les véritables chrétiens , lorsque sous le pontificat de Léon X , la vente des indulgences en Aileraagne fournit à l’indignation publique une occasion d’éclater. La violence des poursuites dirigées contre Luther favorisa son entreprise. La persécution lui créa de nombreux disciples. La réforination pénétra en France; mais c’était de Genève qu’elle devait y passer avec plus de succès, et sous une autre bannière. A Genève, Calvin avait obtenu une grande célébrité. Il s’était réuni à la doctrine de Zwingle déjà répandue eu Suisse , et il lui avait donné son nom. Le calvinisme se propagea en France avec une prodigieuse activité. La proscription de ceux qui l’avaient embrassé ne servit qu’à en étendre les progrès. Là commence une série de cruautés, qui n’aura de terme que sous le règne de Louis XVI.

Comment concevoir que celui de nos princes qui a fait naître en France le goût des lettres et des arts, ait pu se porter à des excès inouïs dont le souvenir seul glace l’imagination d’effroi De quel limon sont donc pétries des âmes que charment en même temps les frivolités de la galan-

tcrio, et la flamme du bûcher qui dévore des hérétiques! Être qualifié hérétique, c’était ij être pliis homme, et ce nom seul étouffait toute pitié. Mais s’il était vrai que ce fanatisme, si terrible dans ses effets, n’eût eu de la part de François I" rien de sincère; que, voulant plaire au Saint Siège, ses cruautés n’eussent été que des offrandes à sa politique; quelle idée nous former du caractère d’un tel prince.^ comment concilier la volonté contradictoire qui défend les prêches des protestans, qui brûle les protestans eux-mêmes, et qui laisse établir une mosquée a {Marseille? Le reproche qui pèse sur la mémoire de François I” est d’autant plus accablant, que c’est sur son exemple que se sont appuyés ses successeurs. ^

Comment rappeler les nombreux édits rendus sous divers règnes, édits toujours trop fidèlement exécutés , qui autorisaient les parlemens , les présidiaux et toutes les cours de justice à juger les hérétiques à mort et sans appel.^ L’un deces édits fut rendu à Chateaubrian. Les anciens croyaient a des noms comme à des jours malheureux.

Ce qu’il y eut de plus funeste dans ces pros-' cripti ons , ce n’était pas seulement la mort d’une ouïe d’hommes innocens, c’était la dégradation des générations vivantes. En faisant du meurtçe,

C,3ii )

\ift acte religieux , on endurcissait le cœur'de nos ancêtres et l’habitude des sacrifices humains les changeait en véritables Cannibales. Nous avons en horreur les spectacles des Romains qui , dans leurs jeux cruels , applaudissaient à la grâce des attitudes du gladiateur expirant : combien plus épouvantables étaient les jeux de nos pères ! Dans les jours consacrés à la joie, la religion venait sanctifier leurs barbares plaisirs. C’était à la suite de processions solennelles, à la suite des plus augustes cérémonies, que des bûchers allumés sur les diverses places de Paris recevaient, par nombreuses troupes , les victimes réservées à l’amusement de leurs fêtes. D’après la cruauté de ces supplices , on devrait croire que le principe de la proscription ne pouvait être qu’im ^iimatisme violent, effréné, indomptable : ce principe existait dans un certain, nombre, d’esprits , sans doute , mais en réalité l’vine des causes qui eurent l’influence la plus directe sur l’adoption des plus cruels édlïs fut, depuis . Diane de Poitiers jusqu’à madame de Maintenon, l’avidité des courtisans. Jamais dans ces édits ils n’publièrent la confiscation des biens et la part du dénonciateur. Quoique, dans trop de circonstances , le parlement se soit montré aussi barbare et même plus barbare que la cour., il e.iit

aussi quelquefois à un haut degré le sentiment de ses devoirs. Plus d’une fois, il sut défendre l’autorité royale contre elle-même : il opposa surtout une noble résistance à l’édit de Henri II qui ordonnait l’établissement en France d’un tribunal d’inquisition. Dans un admirable discours adressé à ce prince par le président Séguier , on remarque les traits suivans ; « Que vous deman- « dent, sire, les promoteurs de l’édit? De méconnaître votre peuple , d’aliéner vos sujets , et de « méconnaître le contrat par lequel vous régnez...

* En nous forçant d’enregistrer l’édit , vous ces- « serez d’être l’unique législateur dans votre « royaume; la justice criminelle ne se rendra « plus par vos juges, ni conformément à vos or- 0 donnances; en un mot, vous vous donnerez ' « un rival qui ne tardera pas à devenir votre « maître. » Ce langage est de tous les temps. C’est en i555 qu’on adressait au roi ces coura- ^ geuses remontrances, et en 1819 il existe encore, comme alors, des ministres qui secondent les empiétemens d’un pouvoir étranger sur la puissance législative de la France ! les députés de la nation , les hommes qu’elle a choisis pour défendre ses droits au-dedans, son indépendance au-debors, auraient-ils donc moins de courage que le parlement au xvi® siècle ? Alors, comme au-

jourd’hui , les ministres étaient plus sensibles à leur intérêt individuel qu’à la dignité de la couronne. Le président Séguier les attaque par leur intérêt : « Quant à vous, messieurs, leur dit-il,

B si vous croyez que cela ne vous regarde pas , il « est temps que vous perdiez cette idée. Dès que « vos ennemis seront sûrs d’obtenir du roi votre « confiscation , il ne s’agira plus que de s’assurer « d’un inquisiteur et de deux témoins, et fussiez- « vous des saints, vous serez brûlés comme des « hérétiques. » Le danger effraya les hommes les plus hardis du ministère et l’édit royal ne reçut point d’exécution. Nous ne ferons pas aujourd’hui d’aussi terribles menaces aux ministres qui tolèrent les envahissemens de la cour de itgme sur les droits de la nation française ; mais n’y a-t-il donc que la crainte du bûcher qui puisse retenir les agens du pouvoir, et comptenti}s pour rien ce fer chaud , dont l’opinion publique marque le front du lâche ou inepte ministre qui laisse offenser l’indépendance nationale? Le mal, pour la France, sera passager parce qu’elle saura y porter remède : la honte sera éternelle pour ceux qui ont eu la faiblesse de le souffrir.

S’il était quelque chose de plus odieux que les édits qui ordonnent la mort des hérétiques sur de simples soupçons , ce seraient les édits

fjui, sous le nom de tolérance j portaient dans le cœur de ces infortunés une confiance trompeuse, et les rendaient criminels pour les punir, ou plutôt punissaient comme criminel ce qui avait été permis par la loi. Dans le même temps où ces édits perfides étaient rendus publics , le parlement était autorisé (i) à y faire des modifications secrètes sur ses registres, et c’était d’après ces modifications que jugeaient les tribunaux.

On a reproché aux calvinistes d’avoir été euxmêmes intolérans. Nous n’en disconvenons pas : ils répondaient aux cruautés par des cruautés. Ils firent plus; et, par un fatal privilège de la religion chrétienne, la même intolérance aniii^a toutes ses sectes : les protestans furent persùmteurs là où ils n’étaient point persécutés. « Cal- « vin, dit Gordon (2), fit sans doute un grand « bien en alFaiblissant la papauté; mais, à l’C- « gard des procédures contre Servet , Calvin « était un pape ou un inquisiteur papiste. Si « Servet était hérétique à l’égard de Jean Cal- « vin , Jean Calvin l’était à l’égard du pape , et

(1) En i56o.

(a) Commentaire de Tacite.

8 les^moînes avaient autant de droit de le faire « brûler. Ils étaient autant autorisés par l’Evau- « gile, dans leur métier , de faire brûler les gens ,

« que l’était Calvin de faire brûler Servet. »

On dirait qu’il y a dans les divers siècles une sorte de fièvre morale qui saisit tous les tempéramens, mais qui en agite surtout quelques-uns avec une force irrésistible. Du nombre de ceux que transporta le plus violemment la rage de la persécution furent ce président d’Oppède, ce baron des Adrets dont le nom dit tout. Tel fut ce Biaise de Montluc qui fait dans ses mémoires de si étranges aveux. « Il se sentait , dit-il , contre les calvinistes une haine , une fureur qui le « mettait hors de lui-méme. » Aussi marchait-il tou^urs accompagné de deux bourreaux que l’on nommait ses laquais ^ et « disait-on, rap- « porte Brantôme, qu’il apprenait à ses enfans «gi être tels et à se baigner dans le sang, dont « l’aîné né s’épargna pas à la Saint-Barthelcmy. » Tel fut à Milan ce magistrat (i) qui fit graver sur un monument élevé par son ordre , qu’il était le premier qui avait eu la gloire de faire brûler des hérétiques dans cette ville. Tel fut

(i) Le podestat Oldradus deïrcsséno.

enfin , et cet exemple semble être la justificatian fie tous les fanatiques subalternes , tel fut , pour la honte fie l’esprit humain, le célèbre Thomas Morus , philosophe d’un esprit lumineux, homme de l’intégrité la plus pure , du caractère le plus doux , qui , une fois envahi lui-même par cette frénésie incroyable , « s’anima , dit Hume , d’un « zèle si ardent pour la religion romaine que « nul inquisiteur ne porta plus loin les persécu- « lions contre l’hérésie. » Ainsi chaque siècle a eu son délire particulier. Long-temps la France a été livrée aux maniaques de l’orthodoxie : elle a eu les maniaques de l’égalité en 1795 , et en 181 5 les maniaques de là légitimité. Serions-nous encore réservés à voir éclore quelque nouveau genre de fureur ? ^ "

En même temps qu’il est incontestable que ces fureurs dont nous déplorons les effets s’emparent, en certains siècles, du plus grand n^m-r bre des esprits, qu’elles subjuguent même des hommes éclairés , comme le prouve l’exemple de Thomas Morus , on est contraint de remarquer qu’il est une classe qui échappe presque tout en-^ tière à la contagion générale ; une classe qui , n’ayant les vertus d’aucun temps, se dérobe, par là, aux vices réputés des vertus; une classe qui, habituée à tout réduire en calcul et soumise à

«ne seule passion, son intérêt, sait surtout se maintenir exempte de tout ce qui tient à 1 exaltation et à l’entliousiasme ; cette classe, c est celle des courtisans. En revanche, elle est la plus ardente à tirer parti de 1 exaltation populaiie et a fonder sur l’erreur publique les succès de son avidité. Dans la nuit même de la Saint-Barthelemi, elle ne dédaigne pas d’hériter de ceux qu’elle assassine. Brantôme raconte que plusieurs de ses camarades y gagnèrent jusqu a dix mille écus, et ils étaient tous de braves gentilshommes comme lui.

De tous les édits portés contre les protestans depuis François i" , c’est un fait historiquement démontré qu’il n’en est pas un auquel n ait continué un calcul de confiscation. « C’est ma mai- « siti d’Albe qui me perd, » ont pu dire des milliers de victimes. Cependant , en i56i et i56a, la justice triomphe dans le conseil par les elfbrts du chancelier de l’Hôpital. Un édit rappelle les protestans bannis ou fugitifs et ordonne la restitution de leurs biens. Les courtisans tremblent à l’idée de lâcher leur proie. Quivient à leur secours ? le parlement. Ces biens , comment les ont-ils acquis? Ils les ont reçus en don gratuit de la libéralité royale. Quelle que soit la source de la possession , le parlement prétend qu’elle doit

rcRpcctce; et tîe nos jours, lorsque les biens des émigrés n’ont pas été donnés en pur don ^ mais acquis à litre onéreux; lorsqu’ils ont été vendus sous la garantie de la foi publique; quand les lois les plus solennelles , quand la Charte ellemême a reconnu la légalité de ces ventes , il est des hommes qui osent venir troubler la paix publique en attaquant leur validité ! Nous plaignons sincèrement tout Français quë lesévénemenS politiques ont privé de son héritage , mais si nous partagions les sentimens de ceux-là même qui font entendre contre la vente des biens nationaux des réclamations plus qu’indiscrètes, si nous pensions , comme eux , que les enfans doivent subir la faute de leurs pères, ne serions-nous pas autorises à croire que l’éterneLe justice , suivat}t son Cours invisible , est venue reverser sur la population française des biens qui n’avaient passé dans les mains de la noblesse ,que par les confiscations exercées sur les protestans ?

Ces siècles du meurtre étaient aussi le siècle des plus pernicieuses doctrines dans tous les sens. D’une part on soutenait en Sorbonne des thèses par lesquelles on établissait « que le « pape (i), comme vicaire de Jésus-Christ, peut

(i) En i56i.

« tléposèr les princes et les rois rebelles à ses « commandemens. » D’un autre coté un ministre calviniste publiait un ouvrage où il déclarait or qu’il est permis (i) de tuer un roi et une « reine qui s’opposent à la réformatioa de l’é- « vangile. » En général , c’était une maxime reçue parmi les catholiques romains « qu’il « ne faut pas garder la foi aux hérétiques; mais « que c’est une action pieuse et utile au salut « que de les massacrer. »

Comme il y avait anarchie de doctrine , il y avait anarchie de conduite. Le mépris de l’autorité royale était tel que le connétable (2) de Montmorency, de son propre gré , sans l’assentiment du roi, avait signé l’ordre d égorger trois ctnts calvinistes. Qui ne connaît les prédicatioifs des curés de Paris pendant la ligue? Ce ne sont pas seulement les hérétiques qu’ils ordonnent d’immoler, ce sont tous les royalistes. «C’est «*en vain , disait en chaire, l’un (5) de ces prêtres « forcenés , c’est en vain que vous attendez jus-

(1) En !568.

(2) En i565.

(3) Pelletier, curé de Saint-Jacques de la Boucherla

« tice du parlement : il faut jouer des coii- « teaiix. »

Entre tant de malheurs ce n’était pas un des moins graves assurément que l’intervention des étrangers dans nos querelles domestiques. «Tou- « jours , dit La Noue , les étrangers frétillaient a d’entrer en France. » Les protestans d’Allemagne accouraient au secours des protestans français; les Espagnols , au secours des catholiques. Les Suisses, serviteurs de la religion qui les payait, se battaient tour à tour contre les catholiques et contre les protestans. Les Suisses semblaient faire alors la principale force du trône. C’était une tradition de Louis XL II y avait comme aujourd’hui des gens qui trouvaient ces étrangers meilleurs Français que 1«p5 Français eux-mêmes. Aussi les comblait-oit de préférences et de caresses. Un rodomont de cour porta sa tendresse pour eux au point de dire 0 qu’il n’y avait femme de bien qu’il ne pa^s- « Sât par la discrétion d’un Suisse. » Alors comme aujourd’hui le peuple était fort loin de partager l’opinion de la cour en faveur de ces soldats mercenaires, et on en eut bientôt une effrayante preuve. Dans une émeute, on eut à craindre qu’ils ne fussent tous massacrés : les malheureux demandaient grâce en criant hons

cütholiqites et en montrant leurs cliajyelelsv De nos jours, ils n’ont point à courir de pareils dangers. La France sait que les séditions sont toujours désastreuses pour les peuples. La seule sédition qui conviennne à un peuple libre est la manifestation paisible, mais persévérante de sa volonté. Cette arme pacifique, la nation Française l’emploie depuis deux ans; elle l’emploiera, chaque année, jusqu’à ce qu’il lui soit donné satisfaction. Un ministère imprudent s’imagine peut-être la dompter par la lassitude : il se flatte de la réduire au silence , en affectant une indifférence dédaigneuse pour ses justes réclamations. Faux calcul l obstination gauche et mal avisée 1 la France continuera de se plain- *dre chaque année : ses plaintes , chaque année , auront plus d’amertume , et force sera d’y avoir égard. Les Suisses partiront ; l’irrésistible puissance de la volonté nationale triomphera de *l’absurde résistance du ministère. Lui seul aura eu des torts envers la France ; la France n’en aura point envers la nation Suisse , dans laquelle elle aime à voir une ancienne amie. Noua rendrons les régimens suisses à la Suisse : nous les lui rendrons paisiblement, sans combat, sans querelle ^ sans altérer sous aucun rapport la bonne intelligence qui subsiste entre les deuxpays.

Là scène qui s’ouvre maintenant devalit mol présente tout ce que la proscription a jamais eu de plus affreux. Nommer Charles IX et Henri III, c’est les avoir jugés. Je franchirais ces deux règnes, sans m’y arrêter un instant, si l’audace effrénée de quelques écrivains ne remettait aujourd’hui en question ce que , depuis deux siècles , la raison publique avait solennellement décidé. Pour atténuer l’horreur qu’inspire la Saint-Barthelemi, on ose la présenter comme un coup d’état nécessaire ! On a aussi présenté comme un coup d’état nécessaire l’assassinat des Guises à Blois. Que prétendent ceui qui reproduisent de pareilles doctrines.^ Quels sont leurs principes politiques.^ Que sont-ils eux-mêmes? Des amis du pouvoir absolu?

ne s’aperçoivent-ils pas que c’est au pouvoir absolu qu’ils font son procès? Ne proUvent-ils pas plus qu’ils né veulent? Ils justifient le roi^ mais comment? aux dépens de la royauté. J’admets pour leur plaire , que ces grandes atrocités étaient indispensables en raison de la nature de la monarchie alors existante. Nest-ce pas faire là satire la plus cruelle d’un gouvernement, quel qu’il soit, que d’établir, comme maxime d’état, que ce gouvernement ne peut se maintenir que par le crime ? Croit-on nous faire aimer la mo-

narchie de droit d Win, en nous forçant de reconnaître que, dans un tel régime, l’art de proscrire est un des secrets de l’art de gouverner; l’assassinat, un des expédiens habituels à l’usage du prince , et même le massacre des sujets par milliers , une faculté essentielle du pouvoir, une ressource naturelle, légitime, que couvre dans tous les cas l’admirable excuse dp la nécessité. Nous ne pouvons que savoir gré aux partisans du despotisme d’employer pour sa défense de pareils argumens. Mais, sous un autre rapport, quel est, pour les deux princes dont il s’agit, le résultat de ces crimes que l’on justifie comme des coups d’état nécessaires? L’un, mal convaincu sans doute de cette nécessité, ^meurt à la fleur de l’âge dans le désespoir et les remords; l’autre, qui a cru se sauver par l’assassinat des Guises , périt assassiné. Chargés du jpoids insupportable du mal que vous avez fait ou que vous avez laissé faire, Charles IX, Henri III, vous mourez tous deux sans qu’une seule voix? vous donne un regret : mais toi qui fus si digne de régner, et qui régnas trop peu pour le bonheur de tes peuples, toi qui fis du pardon ta plus douce vengeance, qui assuras à nos aieux la liberté religieuse et voulus l’assurer à leurs descendans, toi qui, venu dans un siècl«

plus avancé aurais aussi, par une charte solennelle , proclamé les droits de la nation et aurais fait respecter ton ouvrage en dépit des importunités de ta cour , ô bon Henri , reçois les bénédictions que nous donnons à ta mémoire; mais le croiras-tu , cette société redoutable dont les meurtrières leçons armèrent tant de Séides contre toi, et accréditèrent les doctrines attentatoires à la royauté, dont tu péris la victime; cette société, tour à tour rampante et tyrannique, quêta facile indulgence (i) eut le tort de rappeler après sa trop juste expulsion; cette société, dont l’influence funeste a dominé le plus graud de tes successeurs , et a imprimé à son règne une ineffaçable tache , en le portant à détruire l’un des plus beaux monumens de tst gloire, l’édit qui avait consacré la paix des cœurs, la liberté des consciences; cette société bannie de nouveau dans des temps plus rapprochés, et dont nous devions nous croire délivrés pour jamais, elle reparaît, elle revient, elle s’insinue sous un nom modeste, sous un

( i) On sait quel était le principar protecteur des jésuites auprès d’Henri IV : c’était le fameux La Varenne. On reconnaît là le taet merveilleux des bons pères. L 'ami du prince est toujours de leurs amis.

humble déguisement; et il se trouve des insensés, si ce ne sont des méchans, qui favorisent son retour; mais, ô bon Henri, ton nom est sacré pour nous, la France libre. ne souffrira point la réhabilitation de tes assassins.

La mort de Henri IV, qui fut si douloureuse pour tous les Français , dut l’être surtout pour ceux qui suivaient la religion réformée. Ils ne prévirent que trop les nouvelles persécutions qui les attendaient. C’est là encore une de ces occasions où l’on ne saurait s’empêcher de réfléchir sur la triste destinée des peuples soumis à un gouvernement dans lequel le pouvoir est sans partage entre les mains du prince. Comme le bien est l’ouvrage d’une volonté unique , il Cesse avec l’action de cette même volonté. La prospérité publique, la liberté des peuples , tout est viager et précaire. Toutes les garanties repo- • sent sur une tête ; toutes tombent avec elle. Dés les premiers moniens du règne de Louis XIII, les défiances s’élèvent de toutes parts : les catholiques menacent ; les protestans se mettent sur la défensive. Attaqués dans la Saintonge, ils sont bientôt soumis. Un voyage dans cette province, vo) âge que l’on nomme une expédition, vaut à un favori l’épêe de connétable. Si la distribution des premières dignités de l Élal en

France, a dû plus d’une fois causer une ^usto surprise, elle inspire, au commencement de ce règne, un sentiment mêlé d’indignation et de mépris. Luynes , qui a eu l’impudeur de ceindre l’épée de Duguesclin , saisit au même instant les sceaux comme pour faire oublier l’Hôpital. Le Florentin Concini , sans avoir jamais vu une armée, reçoit le bâton de maréchal de France; Thémines le reçoit pour avoir arrêté le prince de Condé; Vitry, pour avoir tué Concini, devenu maréchal d’Ancrc. Pendant l’arrestation du prince de Condé, Créqui avait gardé la porte du Louvre. Pour ce rare service , il reçoit le brevet de duc et pair.

Au milieu de cette dégénération honteuse, parmi tous les courtisans incapables qui agitent l’État sans savoir le gouverner, s’élève un homme qui bientôt les fera ramper tous à ses pieds; mais en lui se prépare pour les protestons le plus redoutable des adversaires. J’ai porté sur le cardinal de Richelieu un jugement sévère, dans sa conduite à l’égard des grands vassaux dont la soumission eût pu s’opérer par des voies moins rigoureuses. Sa conduite, en ce qui concerne les protestons, quoiqu’elle ait été aussi vivement blâmée , ne me paraît pas mériter les mêmes reproches.

C’était une faute, peut-être difficile à éviter pour Henri IV, ‘mais enfin c’était une fautô^ d’avoir considéré et maintenu les protestans comme un État dans l’État , de leur avoir laissé des places fortes et des moyens de faire |a guerre au gouvernement. Dans son projet d’af^ franchir l’autorité royale de toute rivalité intérieure , Richelieu dut promptement sentir la nécessité d’enltver aux protestans de dangereuses ressources dont l’esprit de révolte pouvait , sOus le voile de l’esprit de religion, abuser pour troubler le repos public : ce n’est point comme secte religieusequ’ilcombatles protestans, c’est comme parti politique. Ce ne sont point les consciences qu’il veut contraindre , ce sont des bras qu’il veut désarmer. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de plaindre les protestans qui , trop instruits du sort auquel ils sont réservés quand ils ne sont pas en état de se défendre , lâchent de Taire respecter les concessions qu’ils ont obtenues, et aiment mieux mourir en soldats par le glaive de la guerre que mourir en proscrits par le fer des bourreaux. Leur dernier cri de guerre doit toucher même ceux qui les combattent, parce que, réduits à implorer les secours des protestans étrangers , leur cœur français s’afflige du malheur qui les force à invoquer un pareil

secours, bien que ce ne soit pas pour attaquer,, mais seulement pour se défendre. « Nos mains • sont armées, disent-ils, dans leur manifeste,

« mais nos cœurs sont fidèles. Nous respectons « le roi : notre dessein n’est pas de changer de a maître mous ne cherchons qu’un protecteur...

« que tous sachent que nous voulons vivre en •t sujets fidèles et soumis, qu’il n’y aura plus « parmi nous d’appareil de guerre , sitôt qu’on « proposera une paix raisonnable , que sa ma- « jestê voudra bien nous faire grâce, maintenir « les édits de pacification et arrêter le cours dé « tant de violences exercées contre nous. » La résistance des protestons n’était point en effet une révolte. Les partisans du pouvoir absolu , du des- ^ potisme sans réplique, ont, de nos Jours , jeté l«i;. hauts cris lorsqu’il a été proclamé , comme dogme, qu’il est des circonstances où l’insurrection est un devoir pour les peuples. Cependant , ‘ on n’a fait que présenter, comme maxime vraie en un cas donné, ce qui a existé comme loi fondamentale et comme fait dans presque tous les gouvernemens de l’Europe. Les sermens de la plupart des princes, notamment ceux de rois de Bohême, des rois de Hongrie, des ducs de Brabant et autres, exprimaient la reconnaissance formelle du droit qu’avaient les peuples de leur dé-

sobéir dans le cas où ils violeraient les lois. L« droit de faire la guerre au roi était reconnu en France et dans plusieurs autres pays en faveur des .grands vassaux. Lorsque la religion réformée s’introduisit parmi nous, comme elle fut adoptée par une partie de la haute noblesse qui était encore en possession de châteaux et de places importantes, elle forma une puissance avec laquelle la cour négocia et signa des traités. On lui accorda des privilèges ; on consentit à lui laisser des places de guerre , et par conséquent on lui reconnut le droit d’opposer la force à d’injustes attaques. C’est cette existence politique du parti protestant que le cardinal de Richelieu voulut détruire. Si un grand intérêt peut constituer la justice d’une entreprise; si un motif d’une haute utilité pour toute une nation peut autoriser, à l’égard d’une partie de cette nation, des actes que la classe lésée regarde comme une violation de droits acquis et reconnus , le projet de Richelieu fut juste. L’habileté de l’exécution répondit à la sagesse de la pensée. Sous le point de vue politique , nous pouvons donc approuver, dans le ministre, la vigueur de ses opérations : nous devons, dans les protestans, excuser la résistance. Ce qui établit le mieux la justification du cardinal de Richelieu, ce fut sa conduite

après la prise de la Rochelle ; ce fut sa fidélité à respecter dans ceux qu’il avait subjugués comme puissance ennemie, leur indépendance comme secte religieuse. La modération honora la victoire. L’amnistie qui fut accordée reçut une entière exécution. Calomnié à cet égard par une foule d’écrivains de mauvaise foi, il a été vengé par des écrivains éclairés et impartiaux , par Hume par Rhulièrcs et plus récemment par M. Jay; mais ce qui est ici un sujet d’éloge pour le cardinal de Richelieu devient , d’un autre côté, une juste occasion de reproche contre lui. C’est précisément parce qu’il soumit le parti protestant , sans se montrer cruel , qu’on est fondé à croire qu’il eût pu de même, sans cruauté illégale, réduire les seigneurs féodaux à l’obéissance. Envers les protestans , c’était l’homme d’état qui agissait seul. Dans sa lutte contre les Montmorenci et les autres chefs de la noblesse^, à la politique de l’homme d’état se joignait la passion de l’homme privé , trop ardent à venger ses injures et à poursuivre ses rivaux.

Comme homme d’État. Richelieu désirait rapprocher les deux religions : il s’était même occupé de la rédaction d’un formulaire commun qu’il espérait pouvoir faire adopter par les pro-

testans et par les catholiques. L’idée de séparer l’église de France de l’église romaine , et de créer un patriarche en France, lui avait pareillement souri. Ces grandes pensées étaient dignes de son génie : il regardait la persécution comme lâche et dangereuse. Persuadé qu’en France, pour changer de culte, il faut au moins avoir l’air de la conviction , il autorisa l’établissement de la congrégation des missionnaires ; mais il refusa constamment son approbation aux demandes intolérantes des évêques et des intendans. Cetlé sage conduite fut aussi celle de Mazarin et de Colbert.

Une double erreur égarera Louis XIV. Le fanatisme lui montre dans la conversion des protestans l’expiation de ses fautes personnelles. La flatterie lui persuade que la puissance de sa volonté suffira pour les arracher à leur croyance, ^ qu’un seul mot de lui fera ce que n’ont pu faire les armées de ses prédécesseurs, Combien ce grand roi est au-dessous de lui-même dans cette partie de son administration !

Passant de la tendresse à la dévotion et de la dévotion à la tendresse, si dans le moment de ses brouilleries avec ses maîtresses, il est tourmenté de la fureur des conversions , il sent cette fureur s’éteindre dans ses retours vers mad^nie

de Moiitespan. C’est la pureté de ses moeurs que l’oii doit craindre : c’est le désordre de sa vie qu’il faut souhaiter. Les protestons respirent tandis qu’il scandalise la France rractivité de ses passions criminelles est un gage de repos pour eux. Ils doivent trembler dès que sa conduite devient plus pure, et le jour qui le ramène à une union légitime est l’irrévocable signal de leurs longues calamités.

En flattant son orgueil de l’idée de réunir toute la population française dans une seule religion , on s’est bien gardé de mettre en doute la facilité du succès. Mille moyens sont employés pour entretenir cette illusion. Convertir des réformés est devenu un moyen de fortune p la cour. Les courtisans sont bientôt changést sn apôtres. Le ciel approuve tout dans une œuvre aussi sainte. La Caisse des économats fournit des fonds pour amollir les consciences. Toutes Itfü provinces sont peuplées de convertisseurs. Partout on convertit à tant par tête . et l’on envoie ensemble à Paris les abjurations et les quittances.

Trois personnes trouvent un intérêt particulier à augmenter cette disposition du roi. Ces trois personnes le trompent. Ce sont , dit Rhulières , son ministre , sa femme et son confesseur.

C’est par l’iiifluenGe seule de la dévotion que madame de Maintenon a pu devenir reine, quoique sans en porter le titre. Née calviniste, indulgente par affection comme par caractère , dans la crainte d’inspirer au roi des doutes sur son orthodoxie , elle déploie une animosité qu’elle ne sent pas. Au lieu d’implorer Assuérus pour ses frères, cette Esther nouvelle, contre son propre penchant, excite en lui un zèle persécuteur quelle voudrait bien plu ôt pouvoir modérer et retenir.

11 n’en est pas ainsi de Louvois. Jaloux de diriger une entreprise qui occupe si vivement le roi , c’est avec joie qu’il se livre à toute sa violence et à toute sa dureté naturelle. Ce ne sont •plus les paisibles missionnaires de Richelieu qui (fbivent, par de pacifiques argumentations, ramener les hérétiques au sein de l’Église. Ce sont, selon l’expression du temps, des missions bot- *'tées qu’on leur envoie. Celui qui ordonne l’incendie du Palatinat est digne d’ordonner les dragonades.

Deux confesseurs subjuguent tour à tour Louis XIV, et tous deux appartiennent à cette société célèbre , qui prêcha si long-temps le régicide. Maintenant c’est le roi qu’elle arme contre son peuple. Quoique l’un de ces confes-

seurs, le père Li^chaise , soit peu enclin par luimême à des voies de rigueur , il n’en contribue pas moins, par esprit d’état, à entraîner le prince qu’il dirige, dans des mesures fausses et mal conçues qui le conduiront, de degrés en degrés, à des actes d’une effroyable tyrannie. Un conseiller, bien plus funeste encore, le jésuite Le Tellier, tyran de la conscience du roi, devient le tyran du royaume : il fait trembler les ministres eux-mêmes. Audacieux dans l’imposture, il fonde un siècle de cruautés sur la fiction absurde quil n’y a plus de protestans en F't'ance. Tout protestant est censé avoir cessé de l’être : il sera sur cette présomption légale. C’est à l’aide de cette vaine subtilité, de cette misérable argutie qu’on se joue^de la vie d’un million de Français, et que tout protestant qui se livre à quelque acte de son culte est soumis à l’horrible loi, établie dans unç autre intention, contre les relaps. Dans le vocabulaire des proscriptions , le mot relaps forme l’une de ses plus effrayantes catégories. On ne peut, sans frémir, se rappeler la série de malheurs civils, de persécutions sacerdotales qui désolent cette époque de notre histoire; l’émigration tantôt autorisée et tantôt défendue, renouvelée jusqu’à sept fois par l’adoption

sept fois répétée de mesures désastreuses; les peines contradictoires infligées à celui qui part, à celui qui revient, à celui qui reste; l’enlèvement des enfans; l’incendie des villages, la démolition des temples, les condamnations aux galères , la torturé des pasteurs expirans sur la roue. Il suffit de nommer les Cevennes , les assemblées du désert la loi des relaps. Chacun de ces mots redit à l’imagination effrayée une Iliade de douleurs.

Dans les époques précédentes , nous avons vu la confiscation servir d’appât et d’aliment aux chefs du système de proscription et de violence. La puissance de ce honteux mobile est encore la même. Une partie des biens confisqués est livrée à la servilité de quelques courtisans ; une aufre partie récompense l’hypocrisie qui abjure, ou la délation des collatéraux. Les fermiers et régisseurs des biens confisqués, intéressés eux mêmes à l’augmentation de recettes qu’ils partagent, multiplient les victimes pour multiplier les bénéfices. Dès 1689, la fortune de cent mille citoyens était passée entre les mains du fisc. Tout le monde connaît ce passage d’une lettre de madame de Maintenon à son frère : « Vous ne sauriez mieux faire que • d’acheter Une terre en Poitou. Elles vont s’y

« tloHiicr pour rien par la fuite des hugue- » nols. rt Lorsque madame de Maintenon ne rougissait pas d’enrichir sa famille dé la dépouille des malheureux, le reste de la cour peut il avoir plus de délicatesse ?

C’est peu que les persécutions, surprises à la piété trompée de Louis XIV, aillent en croissant jusqu’aux derniers jours de ce prince, elles augmenteront, s’il est possible, sous l’enfance de son successeur, sous la dépravation de la régence, sous l’avilissement du règne de Louis XV. Il était naturel qu’une cour corrompue proscrivît des hommes religieux; que l’immoralité proscrivît tout sentiment moral; mais ce qui ne l’était pas, c’est que la proscription se composât de lois contradictoires , dont la fusion faisait qu’accroître l’atrocité. ^

Deux factions ecclésiastiques avaient successivement dominé dans les conseils. C’étaient des inintelligibles querelles des théologiens sur la liberté et sur la grâce , qu’avait dépendu le plus ou moins de rigueur des lois portées sous l’üne ou l'autre influence. L’une de ces factions avait établi des lois cruelles, mais qui ne devaient être que comminatoires : elle ne demandait aux parens que quelque insignifiante démonstration de oatholicisme. Son but était de s’assurer de la

génération suivante. L’autre faction avait repoussé les lois coercitives, mais elle n’acceptait que les conversions vraies , loyales et sincères. De ces systèmes opposés, de ces dispositions incompatibles, une main, ou perfide, ou ignorante , ou légère , forma un code exécrable dans lequel se trouvaient réunies la rigueur des lois de l’une des factions dont je viens de parler, et la sévérité d’épreuves exigée par l’autre. Ce dernier coup porté aux protestans sous la régence, ne fut point l’œuvre d’une intention réfléchie; ce ne fut que l’etfet de cette obstination que mettent les gouvernemens absolus à maintenir des lois de rigueur, et à les maintenir toutes sans même examiner si elles ne se combattent * pas entre elles.

Le l'ésultat en fut terrible : il détermina la perpétuité de l’exil de six cent mille Français, déjà ^éloignés de leur pays ; il produisit des émigrations nouvelles, et, pour ceux qui restaient en France, la cassation des mariages , la flétrissure des maris et des épouses , l’illégitimité des enfans ^ des emprisonnemens , des cond imnations sans nombre, les refus de sépulture, enfin la violation la plus révoltante de tous les droits de la nature et de l’humanité. L’Europe était iridignée; en France même , le fanatisme était fatigué de ses propres fureurs : le cri de la pitié

Retentissait de toutes parts ; l’oreille du gouvernement restait seule fermée à sa voix. On s’obstinait à faire exécuter ces lois barbares. Des régimens français continuaient à marcher pour égorger des protestans français. Il fallut que l’humanité vînt désarmer le bras des soldats avant qu’elle désarmât l’opiniâtreté du gouvernement. Le carnage ne cessa que le jour où les bourreaux re- < fusèrent de frapper les victimes.

Effrayé de la route de sa^ng que je viens de suivre , j’hésite à reporter mes regards en arrière pour rappeler brièvement le principe et les effets des proscriptions religieuses en France. Ces proscriptions ont naturellement agi dans l’ordre matériel et dans l’ordre moral. La France en a senti les effets matériels par ses pertes ; la Hol-< lande, l’Angleterre et l’Allemagne , par les avanfages qu’elles en ont recueillis. Les effets qui en sont résultés dans l’ordre moral cèdent chaque jour à l’action de la philosophie et du temps.

Quant au principe des proscriptions, il n’a pas été le même avant et depuis Louis XIV. Sous François I®'. et ses successeurs , la persécution a pour principe, chez les rois , l’ignorance et la politique; chez les courtisans , la confiscation; chez les peuples, c’est une malignité cantagieuse, «ne inexplicable frénésie.

liC cardinal de Richelieu aurait seul ennobli la proscription des protestons si la proscription pouvait s’ennoblir jamais. Ce n’èst point la liberté de conscience qu’il attaque en eux* c’est la possession de châteaux et de places fortes qu’il enlève à un parti redoutable. Pour parler avec justesse < ce n’est point une proscription, c’est une guerre franche et loyale. Il combat les protestons et ne les proscrit pas.

Le principe de lu proscription, chezLouisXIV, a été l'ignorance et ïorgueU.

Ce fut d’abord rignurance, et l’orgueil dans toutes ses acceptions.

L’éducation de ce prince avait été très-impar- , faite. Sa mère n’avait jeté dans son esprit que uuelques idées religieuses, mal comprises, qui venaient de temps en temps l’inquiéter au miîieù de ses plaisirs. Le fanatisme, par l’organe de • son confesseur , lui offre les moyens d’effacer se» fautes devant Dieu eu se servant de la puissance royale pour convertir les hérétiques.

Lorsqu’on veut pousser les princes à des entreprises téméraires , on leur en dissimule le danger. De toutes parts , Louis entend répéter que les calvinistes ne conservent aucun attachement à leur culte , et que tous vont , à sa voix ,

rentrer au bercail de l’Église romaine. Sur ces perfides assurances , il s’engage dans une route ténébreuse. On l’a trompé pour le décider à y faire le premier pas : on le trompe pour le forcer à y continuer sa marche.

Le troisième point de vue , sous lequel se présente l’ignorance de Louis XIV , est bien plus étrange encore. C’est cependant un fait constaté, auquel nous aimons à croire par respect pour son caractère. Nous nous plaisons à le reconnaître coupable d’ignorance , pour n’avoir pas à le reconnaître coupable de barbarie : il est démontré en effet que jamais il n’a bien connu le degré de rigueur qui a été mis en usage , soit par les ordres de Louvois , soit par l’action plus ou moins violente des intendans et des évêques ; que * les faits lui étaient cachés , ou ne lui parvenaieiic que dénaturés et affaiblis. Plus d’une fois on avait répété dans le conseil que l’incendie dont s’effrayaient quelques âmes timides, n’était qu’un/eu de paille. La chaire chrétienne elle-même , la chaire de vérité , au lieu de dessiller les yeux de Louis , l’entretenait dans l’erreur : « Nos pères ,

« disait un célèbre orateur ( i ) , nos pères n’a-

f i) Oraison funèbre de Michel Le Tellier.

« valent pas vu , comme nous , une hérésie int- « vétérée tomber tout à coup ; les troupeaux « égarés revenir en foule , et nos églises trop « étroites pour les recevoir; leurs faux pasteurs « les abandonner , sans même en attendre l’or- « dre , et heureux d’avoir à leur alléguer leur « bannissement pour excuse ; tout calme dans ■ un si grand mouvement ; l’imivers étonné de « voir dans un événement si nouveau la marque a la plus assurée , comme le plus bel usage de « l’autorité, et le mérite du prince plus reconnu « et plus révéré que son autorité même; Touché « de tant de merveilles , épanchons nos cœurs « sur la piété^de Louis ; poussons jusqu’au ciel « nos acclamations , et disons à ce nouveau « Constantin , à ce nouveau Théodose , à ce « nouveau Marcien^ à ce nouveau Charlemagne,

« ce que les six cent trente pères dirent autret fois dans le concile de Chalcédoine : vous avez « alFermi la foi , vous avez exterminé les héréth « ques ; c’est le digne ouvrage de votre règne :

« c’en est le plus propre caractère : par vous « l’hérésie n’est plus : Dieu seul a pu faire cette « merveille. » C’était en 1686 que l’éloquence sacrée nourrissait l’orgueil de Louis XIV de ces trompeuses adulations , et alors les dragonnades étaient dans toute leur activité. Sans doute >.

Bossuet était abusé lui-mcme, et jamais nnc bouche si respectable ne se fût rendue l’organe volontaire du mensonge ; mais comment Louis eûl-iî échappé à une ignorance de faits , à une aberration de doctrine dans laquelle il était soutenu et encouragé par l’un des plus beaux génies dœ son siècle , par un père de l’église ? De toutes les provinces , des relations uniformes, discrètes sur la nature des moyens employés, préconisaient sans cesse le miracle toujours croissant des conversions : bientôt le nom de calvinistes cessa d’étre prononcé devant le roi , comme s’il n’en existait plus. Lorsque plus tard l’intérêt de l’humanité , de l’État , de la gloire même de Louis XIV demande qu’une main amie porte la lumière sur les fausses routes où on l’a ent gagé , on s’en abstient par un ridicule motif do vaine délicatesse. » 11 est inutile , dit madame de » Maintenon , que le roi s’occupe des circons- » tances de cette guerre : cela ne guérirait pas » le mal et lui en ferait beaucoup. » Ce mot qui semble si simple , est l’accusation la plus terrible contre les gouvernemens absolus : il montre à quelle considération sont attachées les destinées des nations dans de pareils gouverneinens. C’est sous le plus frivole des prétextes qu’un roi, une fois trompé , doit être main*

tenu dans son aveuglement ; et , sous le voile de prétendus égards pour la sensibilité royale ^ les courtisans qui ne pensent qu’à eux, pour s’épargner quelques jours désagréables peut-être ^ sacrifient à leur propre repos et le bonheur des peuples et la gloire même de ce prince dont ils semblent être les plus ardens adorateurs. Ainsi le monarque , dont l’œil perçant pénétrait dans tous les cabinets de l’Europe ^ ce politique clairvoyant qui surprenait au fond du cœur des princes ses rivaux , leurs secrets et leurs vues , prisonnier dans sa cour , ne voyait qu’à travers un nuage épais ce qui se passait dans son royaume. Si on ne pouvait lui cacher les émigrations , on atténuait le mal et on ne le lui présentait que comme temporaire. Enfin on fascinait ses yeux pour égarer sa raison. ,

Ainsi il y a eu en Louis XIV,

Ignorance des vrais principes de la religion chrétienne?

Ignorance des dispositions des protestans; Ignorance long-temps prolongée de la cruauté des moyens employés pour forcer les conversions, et ignorance pendant toute sa vie de l’immense étendue des vexations exercées en son nom et du dommage qui en était résulté pour l’Étah-

Le second principe des proscriptions de. Louis XIV^ est l’orgueil. C’est l’orgueil qui en donne le premier conseil, c’est l’orgueil qui e» prolonge la durée.

Pour décider ses premiers actes on lui représente qu’il est digne de lui d’amener la France à l’unité de roi , de loi, de foi. Rien n’est impossible à un prince aussi grand aussi habile : on le llatle, et l’orgueil lui exagère sa tnute-puissance;.

Lorsque plus tard l’échec que reçoit cette toutepuissance, l’avertit d’abandonner une vote sanglante où il se débat sans avancer, l’orgueil l’y retient et le pousse en avant :* « On n’aime pas à <f revenir de si loin, » écrit madame de Maintenon au cardinal de IVoailles; et c’est parce que Louis XIV a l’orgueil de ne pas vouloir revenir de loin qu’il lègue à son successeur un odieux héritage de proscriptions à poursuivre. Le legs est accepté, et on dépassera la volonté du testateur.

Le principe de la proscription sous Louis XV est peut-être plus étonnant encore. Nous avons fait remarquer comment par la simple compilation de lois opposées , on a formé un Code plus affreux que le Code de Dracon ; car enfin ces lois d’Athènes prononçaient sur des faits posilifsi..

D’après le Code religieux du règAe de Louis XVr on emprisonne les protestans , on les condamne aux galères , à la mort sur la présomption légale. Nous ne le croirions pas s’il était possible de repousser l’évidence. Le principe qui , dans le XVIII* siècle, a fait commettre tant de barbaries, est ^inadvertance ^ l'inattention du compilateur. Et il est des hommes qui voudraient nous rendre une forme de gouvernement où la puissance législative était ainsi exercée; une forme de gouvernement dans laquelle des princes portés à la douceur comme Louis XIV et Louis XV, se trouvaient, par l’absence de toute opposition légale , conduits à des mesures tyranniques absolument éloignées de leur caractère personnel; une forme de gouvernement dans laquelle un demi-siècle de cruautés a eu pour principe , sous Louis XIV, l'ignorance et l’orgueil; sous j^ouis XV, l'inattention et l’inadvertance. Ces assertions ne sauraient être contestées. La vérité en a été démontrée à Louis XVI, pour le déterminer à révoquer des lois de sang qu’il im prouvait , mais auxquelles il craignait de toucher surtout par respect pour «Louis XIV. Combien de temps s’écoule ainsi avant que le jour de la démonstration arrive 1 Quand la flatterie et le mensonge assiègent les rois , m’existe-t-il donc aucune-

\oix généreuse qui ose s’élever jusqu’à eux? La France n’a point été réduite à cet excès d’avilissement. Bossuet excepté, tout ce qu’il y a eu d’hommes illustres dans le gouvernement sous Louis XIV ou sous Louis XV, se sont prononcés pour le parti de la tolérance, Colbert, Vauban, Fénelon, Villars, le cardinal de Noailles, Daguesseau, d’Argenson et Malesherbes. Long-temps avant eux , le parti de la tolérance s’énorgueillissait du nom de l’Hôpital , des noms de deux ministres rois, Richelieu et Mazarin. Quels hommesà coté du jésuite le Tellierl

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