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INTRODUCTION

Des Proscriptions en général.

I.<E mot proscription se présente à l’esprit dans difierentes acceptions. Restreint à son acception originelle et primitive, il rappelle un objet et des formalités de diverses sortes , selon les divers • pays. Dans la Grèce, la proscription fut quelquefois une mesure politique adoptée contre un ennemi extérieur. Les Athéniens mirent à prix la ^te de Xercès. Plus souvent, dans cette même république, ce fut un acte de rigueur, juste ou injuste , exercé contre des citoyens par l’autorité légale ou par les détenteurs illégaux de l’autorité. Une publication solennelle, faite par un , liérault, assurait une somme d’argent à celui qui apporterait la tête du proscrit. Les dieux même étaient rendus gardiens de la récompense promise : déposée sur l’autel d’un temple, elle y attendait la main qui l’aurait méritée. Il semble que le peuple d’Athènes ait voulu donner à certaines

proscriptions un caractère religieux, en s^asso-» ciant la Divinité pour complice.

A Rome , la proscription était portée par un décret du gouvernement, ou par un décret du parti qui était maître du gouvernement de la république. La peine n’était pas toujours la meme; quelquefois la proscription n’était que l’exil, sous une forme particulière, quoique le mot d’exil ne fut pas inséré dans la sentence. Sous cette forme , elle interdisait le feu et l’eau au proscrit, à une distance déterminée.

De tous les genres de proscription, le plus fimeste est celui qui date de la domination de ' Sylla. Marins fut un plébéien barbare qui ne sut qu’égorger grossièrement ses ennemis. Non moins impitoyable que Marins, mais raffiné dans sesQ fureurs, méthodique dans ses vengeances,^ le patricien, Sylla eut l’exécrable honneur de faire le premier afficher, dans la place publique, ces tables de sang où étaient désignées les têtes dévouées à la mort, et la récompense destinée aux bourreaux. C’est par lui que furent pour la première fois établies ces lois trop souvent renouvelées depuis dans divers pays et dans divers siècles.-, ces ex,écrables lois qui. frappaient un citoyen dans toute sa postérité; qui déclaraient infâmes, déchus de tout droit de cité, les enfans

elles petils-cnfans des proscrits; ces lois qui offraient aux esclaves le prix du meurtre de leur maître , à des fils dénaturés le prix du meurtre de leur père; ces lois qui, voulant étouflér tout sentiment humain , punissaient de la peine portée contre le proscrit l’homme coupable de ne lui avoir pas refusé un asile. C’est encore à Sylla que remontent ces jelix effrontés du crime, cette impudeur d’atroce complaisance qui permet à un complice de placer dans les listes dè mort le nom du citoyen dont il désire la dépouille, envie les talens ou redoute les vertus. On sait comment ce funeste exemple fut imité et même surpassé par les Triumvirs. On sait encore comment, reproduit d’âge en âge , ii est, <f quoique sous des formes adoucies , parvenu jusqu’à nos jours.

Dans son acception commune , le mot de proscription a beaucoup plus de latitude , et cette latitude est telle qu’il est malaisé d’en marquer la limite. A l’égard des mots , l’usage est le seul juge dont les arrêts soient respectés, et l’usage étend le mot proscription à une grande variété de circonstances : il l’étend à tout ce qui est bannissement ou exil , à l’exil volontaire comme à l’exil forcé : il donne le nom de proscrit à tout citoyen qui se dérobe par la fuite à une haine

injuste où même à un juste châtiment; il l’applique particulièrement et de préférence à riionime que poursuivent des inimitiés politiques, soit que la peine ait été infligée sans jugement , soit que le jugement blesse l’équité ou les lois. Ces sortes de proscriptions qu’enfantent les dissentions civiles n’étant que le résultat du triomphe d’un parti , le vaincu trouve partout un sentiment de bienveillance et d’intérét. Quelle que soit l’autorité victorieuse, il existe au fond du cœur des hommes, en tout climat, sous toute température morale et législative, un mouvement intérieur, un instinct qui leur dit que nul ne doit être réputé coupable tant qu’il n’a pas été jugé, ou lorsqu’il n’a été jugé que par des tribunaux ou des commissions aux ordres du parti vainqueur. En général même, le proscrit , quel qu’il soit , par cela seul qu’il se présente comme hors d’état de nuire, comme malheureux et implorant des secours, a toujours droit, innocent ou criminel , à la pitié des âmes généreuses. Cet instinct tient au besoin naturel de protection qu’éprouve tout ce qui obéit contre tout ce qui commande. En vain lu cruauté politique des gouvernemens ordonne aux citoyens l’insensibilité. Le cœur des citoyens se révolte contre un ordre aussi odieux , et la bonté n’en devient que

plus ingénieuse et plus touchante. Eu vain Lacédémone, abusant de la victoire, défend aux villes de la Grèce d’aecueillir les exilés et les fugitifs d’Athènes; Thèbes (i) et Mégare oseront désobéir : elles combattront, s’il le faut, elles livreront au sort des armes leur propre existence pour conserver le droit de n’étre pas insensibles aux souflVanees de l’infortune. Nul gouvernement n’a de nos jours montré un dévouement si honorable à la cause de l’humanité , mais il est doux de croire que, si leur police publique paraissait inflexible, les chefs des États, condamnés par leur faiblesse à être barbares, ont applaudi en secret à la pieuse désobéissance qui leur arrachait des victimes. Proscrits de 1790 ou de *i8i5 , nous aimerions à remercier tous les princes : nous sommes assurés de bien placer notre reconnaissance en rendant grâce à tous les peuples. L’injustice a si souvent causé la proscription, que le nom seul de proscrit porte avec lui la présomption de l’innocence. Outre les

(1) Thèbes alla jusqu’à porter un édit qui infligeait une peine à quiconque , voyant un proscrit athénien attaqué par ses ennemis, ne lui prêterait pas main-forte.. 11 n’y a qu’un pays libre où la loi puisse faire de la générosité un devoir.

proscriptions qui obligent les citoyens à sortir de leur pairie , il en est qui les frappent au sein de leur pairie meme , en privant certaines classes dos avantages dont jouissent tous les autres citoyens. C’est une loi de proscription qui interdit aux catholiques, en Angleterre , l’accès à certaines fonctions du gouvernement et de l’adininistration. C’est une loi de proscription qui l interdisait en France aux protestans. C’était une loi de proscription qui permettait naguère à un ministre, à un préfet, d’envoyer un citoyen de Lille à Nîmes , et de Brest à Marseille. Et combien ne voit-on pas en pratique, dans tous les pays , de proscriptions que la loi n’a pas autorisées!

Mon intention n’est pas , on le suppose san^ peine , de fouiller les annales dn genre humain , et d'en exhumer toutes les horreurs dont elles sont remplies. Je ne viens point publier les fastes de la barbarie et du crime, dans tous les âges, chez tous les peuples. Je choisirai entre les nations, entre les époques, celles des nations dont le rôle politique mérite de fixer l’attention de l’observateur, celles des époques qui offrent des points de comparaison curieux, et de salutaires exemples. Si l’on me fait le reproche d’offrir. encore trop de douloureuses images em-

pruntèes à notre propre histoire , Je répondrai aux détracteurs des temps actuels que je ne fais que retracer les mœurs de nos aïc'ux , et les vertus des anciens jours.

Les temps antiques se divisent d’eux-mêmes en deux parts distinctes. La division territoriale du monde connu en constitue aussi, pour ainsi dire , la division morale. La Grèce et Rome réclament la part de la liberté ; l’Asie, la part de l’esclavage. Soit que le climat, comme le prétend un illustre écrivain , décide de la forme du gouvernement des peuples en sorte que l’Asie soit , de toute éternité, vouée au despotisme; soit que la population de cette partie du globe ait été répartie de manière à former de vastes empires , •ù l’action du prince avait besoin d’une grande énergie, les Assyriens, les Mèdes, les Egyptiens, les Perses, ont toujours été soumis à des monarques absolus. Il n’en fut pas de même de la nature de la royauté qu’établirent chez elles les peuplades de la Grèce dans les temps héroïques, ni de celle que fonda Romulus en Italie. Dans ces petits royaumes il s’introduisit une certaine distribution de pouvoirs , distribution à la vérité très-imparfaite; mais si son imperfection produisit d’abord le changement de la royauté en tyrannie, il produisit bientôt le changement

de la royauté en république. « Les Grecs, dit « Montesquieu , n’imaginèrent point la vraie O distribution des trois pouvoirs dans le gouver- « nement d’un seul : ils ne l’imaginèrent que « dans le gouvernement de plusieurs. » Le secret de cette distribution, l’art de balancer les pouvoirs les uns par les autres , et d’arrêter , par des contrepoids sagement ménagés, leur tendance mutuelle à s’accroître, cette science difficile semble avoir été révélée au seul Iiomiilus; mais le germe qu’il en avait jeté dans la fondation de sa monarchie ne reçut un complet développement qu’après l’expulsion des rois ses successeurs et l’entière destruction de la royauté. Si cette importante distribution des pouvoirs se maintint si long-temps cà Rome malgré l’envahisseme^^t du monde, c’est que, cette république ayant eu de faibles commencements, les progrès de l’art de gouverner y suivirent le même cours que ceux de sa puissance. Pour un État déjà considérable qui eût été, à son origine, soumis à un roi , une nouvelle augmentation de territoire par la conquête n’eût fait que fortifier le pouvoir royal. Les Assyriens , les Mèdes , les Perses eurent tous des momens de triomphe et de gloire. Le despotisme des princes n’en put devenir que plus absurde; mais ce despotisme est lui-même

son plus mortel ennemi. Vaincus par les vices qu’il traîne à sa suite, ces rois d’Orient ne surent pas conserver ce qu’ils avaient su conquérir , témoins ces puissants empires que renverse en un jour Alexandre, ou que plus tard subjuguèrent les Romains. Dans ces sortes d’Ètats, tout étant soumis au caprice d’un maître, rechercher le principe des actions du prince serait un travail stérile et sans intérêt. Lorsqu’un de ces monarques fait fouetter la mer pour la punir de son indocilité, devons-nous mettre une grande ar- Meur à rechercher le principe qui , en une autre circonstance, lui fait ordonner l’extermination des habitans d’une ville et même d’une province? Ç^ans quelque siècle que ce soit, lorsque tous les ^uvoirs sont dans une même main, le principe des proscriptions change avec les passions qui agitent le prince. Quatre-vingt mille Romains sont dans un seul jour, à la même heure ^ à un même signal , égorgés en Asie par les ordres de Mithridate : c’est une lâche vengeance dans un vaillant ennemi. Néron immole ce que Rome renferme de plus vertueux et de plus illustre : c’est la férocité d’un monstre. Théodose fait passer au fil de l’épée les habitans de Thessalonique : c’est l’orgueilleuse colère d’un despote.

Si nous jetons les yeux sur Jes premiers âges

de l’Europe moderne, quel fruit trouverionsnous à contempler celte longue série d’assassinats domestiques, de violentes usurpations, déchûtes rapides, de massacres et d’égorgeinens sans fin,' ordonnés par des princes ou plutôt par des monstres couronnés , qui semblent être nés , comme le tigre , avec la soif du sang et l’instinct du carnage? On ne s’enquiert point pourquoi le vautour prend plaisir à déchirer sa proie ; mais , soit que la nature aime à tromper toutes les combinaisons humaines , en donnant Commode pour fils à Marc-Aurèle , soit que la prospérité et la flatterie corrompent les naturels les plus € heureux, soit que l’habitude fasse du crime un besoin, tous ces forfaits, qui ne révèlent que perversité d’un homme, avertissent les peC.ples que ce n’est jamais dans le caractère d’un prince que peut exister la sécurité de leur bonheur. Quel tableau nous présentent ces époques diverses, et cependant si ressemblantes? L'uniformité du crime chez les princes, Tuniformité de la misère et de l’avilissement chez les peuples. Une différence remarquable distingue cependant les peuples d’Europe et les peuples d’Asie, peutêtre au désavantage des premiers. On peut pardonner sa servitude à un peuple qui n’a jamais eu aucune idée de ses droits. Comment la par-

donner à celui qui , les ayant connus , qui , en ayant joui long-temps, n’a pas su les conserver? Comment pardonner aux Romains d’en avoir, sous Auguste et ses successeurs, perdu jusqu’au souvenir? Ces mêmes droits, les peuples Germaniques qui ont envahi l’empire romain et fondé nos Etats modernes, les possédaient dans toute leur plénitude : ils étaient fiers et jaloux de leur possession; ils avaient même ou trouvé dans les Gaules , ou apporté avec eux une division régulière des différents pouvoirs; division sans lac^ielle il n’est point de liberté : mais bientôt la • liberté des peuples fut étouffée sous les abus du système féodal , et le plus bizarre des despoti^ies enfanta rapidement les servitudes les plus cruebis et les plus multipliées. Que nous apprendrait l’examen des proscriptions qui ont eu lieu dans les royaumes d’Asie, sous les empereurs payens , dans le Bas-Empire , et dans les. douze premiers siècles de l’histoire moderne? Quel avantage compenserait pour nous le dégoût d’une pareille recherche appliquée à de pareils actes? Comme ils sont l’effet de la férocité innée ou acquise d’un être dénaturé qui n’appartient presque plus à l’espèce humaine , la morale n’a rien de nouveau à y découvrir , la politique n’en peut tirer aucune leçon quelle n’ait déjcà saisie

(lès long-temps. Repoussant donc loin de moi l’image d’une foule d’atrocités dont la peinture révolterait sans instruire , je ne mettrai en scène (|u’un petit nombre de républiques anciennes et modernes ; dans l’antiquité , qu’Alhènes, Sparte et Rome; dans le moyen âge, que Venise, Florence, et plus tard les Provinces-ünies : à l’égard des principales monarchies existantes , je ne remonterai vers les premiers temps de quelques-unes d’entre elles, que pour indiquer la source des maux auxquels toutes ont été en proie; dont quelques-unes sont à peu près affranchies, comme la France et l’Angleterre ; dont d’autres 4 tendent maintenant à s’affranchir , comme la plupart des peuples d’Allemagne.

Le principe des proscriptions n’est pas Iqimême dans tous les temps ni dans tous les pays : il varie comme les intérêts et les passions, comme les mœurs et même comme les climats : il varie surtout comme l’esprit dominant des goiivernemens et des peuples. Tantôt il est conforme à cet esprit dominant et tend à le fortifier; tantôt il lui est contraire et tend à l’asservir. On ne peut guère rechercher quel a été le principe de telles ou telles proscriptions , sans rechercher d’abord quel a été l’esprit dominant à la même époque , soit que la proscription ait été employée comme

moyen d’agression, soit qu’elle l’ait été comme moyen de défense.

IMalgré l’apparente variété des causes de proscription, on peut déterminer un petit nombre de principes généraux d’où découlent les causes secondaires dont la proscription est l’effet immédiat. En parcourant l’iiistoire du monde entier , on retrouve partout ces principes funestes dont l’action produit dans le monde moral les mêmes désordres que les fléaux pestilentiels dans le monde physique. Il est trop

vrai , le monde moral a , comme le monde

^ physique, ses contagions et ses fièvres jaunes. Les contagions du monde moral sont , chose étrange! l’exagération, la dégénération, le pervcMssenient de principes , purs en eux-mêmes, mais qu’altère le souffle des passions humaines. L’amour de la liberté, l’amour de la religion, l’amour de l’ordre ou du pouvoir légal, l’amour d’une »distinction méritée, l’amour de la conservation , sont sans contredit les plus nobles et les plus justes passions dont le cœur de l’homme puisse être animé. Rien de plus sacré que le sentiment qui le porte à désirer de jouir de toute la portion de ses droits naturels que peut admettre l’état social; que le sentiment qui,

J>our le maintien de l’ordre dans la société, le détermine à créer et à honorer le pouvoir; que le sentiment qui lui fait envisager comme une source de bonheur l’union de tous lés hommes dans un culte respectueux pour la Divinité ; que le sentiment qui lui fait désirer d’obtenir parmi ses semblables une distinction fondée sur ses vertus et ses services ; que le sentiment enfin qui, pour la sûreté du corps social auquel il appartient, développe en lui la science de la conservation, ou la politique. Chacun de ces sentimens est une inspiration de la nature , une vertu innée, un don céleste. User de ces dons , répondre à cette inspiration sainte , pratiquer ces vertus , semble être toute la vocation de l’homme sur la terre. Cette vocation manquée : ces principes si purs vont êtÆ corrompus. L’amour de la liberté engendre le fanatisme de la liberté, ou la licence et la démagogie; l’amour de la religion, le fanatisme religieux; l’amour de l’ordre ou du pouvoir légal , le despotisme et le pouvoir de droit divin ; l’amour de la distinction, l’esprit de privilèges; l’amour de la conservation enfin, ou la politique défensive, engendre la politique d’attaque et d’usurpation. La liberté est pervertie par les vices ou les erreurs

du peuple; la religion, par les vices ou les ei^reurs du prêtre; le pouvoir et la politicjue, parles vices ou les erreurs des grands et du prince.

Comme ckacon de ces principes était pur à sou origine , et que l’affection publique a dû s’y attacher, ce sont eux qui, d'abord dans leur pureté, et même après qu’ils^ont été dénaturés et pervertis , ont formé , à diverses époques , l’esprit dominant des gouvernemens et des peuples.

Là où la liberté s’est trouvée établie , elle a eu des combats à soutenir contre la turbulence du peuple qui a fait dégénérer le gouvernement ré- •publicain en démagogie, ou contre l’ambition de quelques citoyens qui ont voulu réduire leur patrie en esclavage. La tyrannie et la démagogie f nt eu également leurs proscriptions.

L% où l’autorité* a été originairement placée entre les mains d'un prince, lorsque l’esprit de liberté est devenu dominant parmi les peuples, il a produit de même deux sortes de proscriptions ; les uués provenant de l’autorité qui a voulu le combattre; les autres provenant des efforts qu’il a faits pour vaincre la résistance qui s’opposait à son essor;

L’amour de la religion, qui- semble fait pour adoucir les mœurs , les maximes surtout de la religion chrétienne , qui commandent aux hom-

mes (le s’aimer en frères, au lieu de porter au milieu d’eux l’union et la paix , ont fait naître le prosélytisme, et le prosélytisme, l’esprit de persécution. L’esprit de persécution, qui remonte aux-premiers âges de l’etablissement de la religion chrétienne , mais qui s’est surtout singulièrement étendu depuis le commencement du seizième siècle, a été presque jusqu’à nos jours l’esprit dominant tout à la fois des princes et des peuples ; des princes , quelquefois par calcul; des peuples, toujours par aveuglement et par ignorance.

Dans tous les pays , dans toutes formes de gouvernement, dans les monarchies modérées comme dans les monarchies absolues , dans les démocraties môme, l’un des principes de prosg^ cription les plus meurtriers est l’esprit de privilèges. De là , dans toutes les républiques de l’antiquité , la lutte des plébéiens contre les patriciens ; de là , dans les monarchies modernes , la lutte des serfs contre les seigneurs féodaux; de là aujourd’hui la lutte du tiers-état , c’est-à-dire, de la presque universalité des nations , contre l’aristocratie nobiliaire , lutte qui a produit des proscritions momentanées de la noblesse par le peuple , et la proscription prolongée jusqu’à nos jours du peuple par la noblesse.

La politique , qui ne dqit être que la science de la conservation , s est tellement éloignée de son but primitif, que son nom a besoin d’être interprété pour être compris dans son véritable sens. Destinée à protéger, elle est devenue agressive : elle aiguise le glaive à l’ombre du bouclier, et allume les torches qu’elle affecte de vouloir éteindre.

On objectera peut-être que , le foyer de ces principes mortels étant dans les passions des hommes, il est impossible de les détruire. Sans doute le principe du mal est, comme celui du bien, dans la nature même de l’homme, mais quel est le but de l’état de société, si ce n’est de combattre 1 un de ces principes , et de favoriser V développement de l’autre? Quelle que soit la sohiîité des raisonnemens qu’on peut alléguer contre la chimère de la perfectibilité indéfinie, il y a dans toute situation donnée, dans toutjprdre positif, un degré de perfectionnement qu il est possible d atteindre. Les argumens ne prouvent rien contre les faits. De ces divers fléaux qui désolent la terre, il en est plusieurs contre lesquels il a déjà été fait d’heureux efforts.

De beaux exemples prouvent que la liberté peut exister sans la licence, et que, des troubles

passagers dussent-ils agiter son empire , les maux de la licence peuvent être réparés , tandis que les bienfaits de la liberté ne sauraient avoir de compensation. La tendance actuelle des peuples est de chasser les maux de la licence et de rendre les bienfaits de la liberté immortels. En France, du moins, ce n’est pas la démagogie qui de long-temps peut être à craindre.

La Hollande, l’Angleterre et aujourd’hui la France démontrent que les peuples ne doivent Jamais désespérer d’échapper au pouvoir absolu.

Plusieurs États, où la persécution religieuse a trouvé peu d’accès, attestent que la religion peut exister sans le fanatisme.

Hans toute l’Europe, l’esprit d’égalité et l’esprit de privilège sont aux prises. De part et d’ail? tre, on combat avec acharnement : pour ^ous deux le moment de crise est venu : il s’agit de triompher ou de périr.

Quoique la politique erronnée et vicieus<? qui forme l’esprit dominant des cabinets des princes ait eu beaucoup de part à un grand nombre de proscriptions, j’aurais peut-être insisté avec moins de force sur ce point , sans la subite explosion de la bombe olygarchique, qui , chargée par les mains du congrès de Carlsbad, est venue éclater à Francfort. Ce

nouvel incident doit rappeler à tous les peuples l’état d’hostilité dans lequel est constamment contre eux ce qu’on appelle la politique des cabinets. J’examinerai peut-être ailleurs avec plus de détail le caractère de cette fausse politique. Pour le moment, je me borne à dire que tôut son catéchisme consiste en deux articles ; au-dehors , trompei*' et envahir ; au-dedans , tromper encore et opprimer. Les hommes qui ont des raisons pour vouloir que le monde reste toujours tel qu’il est, ne manqueront pas , de dire que prétendi-e réformer la politique des cabinets est une chimère. C’est ce que répondait aussi Frédéric II aux philosophes qui se plaignaient des fureurs de la guerre et de la manie des^onquétes. «Autant vaut, écrivait-il à Vol- « taire, déclamer contre la neige et la grêle, « que contre la guerre. Ce sont des maux né- « cessaires, et il n’est pas digne d’un philo- « s8phe d’entreprendre des choses inutiles. » N’en déplaise au guerrier politique qui, par la réfutation de Machiavel , avait préludé à la pratique de la doctrine des usurpateurs et des conquérans, il est digne d’un philosophé d’inspirer la haine de ce qui est haïssable ; et ce qui semblait une entreprise inutile à Frédéric II, n’est pas inutile pour tous les temps. Ce qui pouvait

paraître inutile lorsque tous les États de l’Europe étaient soumis à des gouvernemens absolus , cesse de l’élre dans un ordre de choses difierent, quand la forme des gouvernemens est déjà changée ou sur le point de l’être. Le même prince dit ailleurs : « Quand les rois « jouent des provinces, les hommes sont les « jetons qui les paient. » Lorsqu’il s’élève un ordre nouveau où les jetons peuvent prendre la parole, n’est-il pas naturel qu’ils songent à mettre un terme aux jeux des princes? Non , ce n’est point sans quelque espoir de succès que ^ la raison humaine s’élèvera contre la guerre et contre la fausse politique des cabinets. Lorsque le cri de l’humanité retentira simultanément dans toutes les tribunes des gouvernement représentatifs, le trafic honteux par lequel le sang des peuples est vendu d’avance à l’or étranger, deviendra, sinon absolument impossible, du moins plus difficile, et les guerres seront plus rares. L’antiquité d’un mal n’en nécessite point l’éternité. Il était un autre mal , aussi ancien que les sociétés , qui semblait de même indestructible, l’esclavage personnel. La puissance de la raison et l’intérêt bien entendu en ont fait justice. C’est la raison et l’intérêt des peuples que j’appelle à une sainte croisade con-

tre le mauvais génie qui préside à la politique des cabinets. Si l’on avait douté que ce mauvais génie existât encore , la prolongation de son existence serait attestée avec assez d’éclat par la proscription de toute liberté de la presse en Allemagne, proscription qui n’est qu’un acheminement visible à la proscription des autres libertés.

Quoique , dans la nombreuse diversité des proscriptions de toute nature, j’aie à relever une grande diversité de causes,, on peut classer toutes • les proscriptions sous les titres généraux que j’ai indiqués.

Ce sujet est beau ; il est vaste , trop vaste jaeut-être. Il eût pu être traité comme compositio^i académique. Je le traite dans un intérêt national , sans autre but que l’utilité. Je n’ai point la prétention d’en faire sortir des idées neuves en morale et des préceptes inconnus en politique. Les grandes vérités essentielles à la félicité du genre humain ne sont plus à découvrir. Ce qui reste à faire, c’est d’en -rendre l’application usuelle et facile. Le meilleur moyen de familiariser les esprits avec ces vérités, c’est de les leur offrir, non enveloppées dans de laborieuses argumentations, mais jaillissant de toutes les pages des annales des peuples. C’est là l’objet que

je nie propose. Comme les cpiestions politiques s’enchaînent entre elles , je ne repousserai point celles qui se présenteront sur ma route, quoiqu’elles n’appartiennent pas essentiellement à mon plan ; mais je ne le ferai qu’autant qu’elles auront quelque rapport avec notre état et nos intérêts actuels. Les occasions en seront fréquentes : je tâcherai qu’elles ne rompent point le cours de l’idée principale qui m’occupe. C’est dans l’histoire que Machiavel et Montesquieu enseignent la politique. Ces hommes , si capables de se soutenir seuls, ne marchent qu’appuyés , sur l’expérience : ils moissonnent tout ce qui a été bien senti, bien pensé avant eux : sans cesse on reconnaît les sources où ils ont puisé; partout on aperçoit les habiles larcins qu’ils ^nt^ faits aux philosophes et aux historiens : les oracles de la raison humaine étaient épars dans des milliers de volumes ; ils étaient écrits surtout dans des milliers d’événemens. Ces deux gralids écrivains ont suies saisir et ils en ont composé un corps imposant de doctrine. Je ne tente point une entreprise aussi hardie; mais, comme eux , marchant vers un but déterminé , c’est à l’histoire que je demande ses leçons; c’est l’expérience que je choisis pour guide. Au lieu d’établir des maximes, je raconterai des faits, ou je n’établi-

rai que des maximes qui sortiront de ces faits même. L’esprit Imraain s’accommode peu de décisions trop tranchantes. 11 résiste à l’orgueil des dogmes et repousse le despotisme des axiomes. La solennité de l’arrêt en porte presque toujours avec elle la nullité. Peu d’hommes croient sur parole : on procède plus volontiers d’après des exemples que d’après des sentences, ou du moins on veut balancer les sentences et les exemples. Si je rapproche des faits anciens et des faits nouveaux, ma raison, sans tirer de ce rapproche- • ment des conséquences trop absolues, ne se trompe point sur la nature relative des faits comparés, ni sur le degré d’éloge ou de blâme ^qu’ilspeuvent respectivement mcriter.LVm^otre, di^itle Dauphin, père du roi qui nous gouverne, l’histoire est la leçon des rois et l’école de la politique; et il ajoutait encore ce mot bien essentiel : l’histoire est la ressource des peuples coÊtre les erreurs des rois. Le fils ne nous blâmera pas de recourir à une ressource indiquée par son père. Contre les erreurs du trône, c’est l’histoire que j’invoque; et dans ce qui peut se rapporter à la France, je l’invoque avec d’autant plus de hardiesse, que, d’après notre organisation sociale , l’erreur aujourd’hui n’appartient plus au roi , mais au ministère. Cette ressource contre

rcrrciir, celte hivocalioii de l’histoire, loin de les diriger dans un sens préjudiciable à la royauté, j y procéderai au contraire avec l’attention de faire ressortir tout ce qui peut être, pour les fautes de nos rois , une justification ou du moins une excuse.

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