CHAPITRE PREMIER
Des Proscriptions à Athènes. '
L’esprit des peuples est souvent formé par les lois qui les régissent ; souvent aussi les lois ont été forcées de s’accommoder à l’esprit des peuples. Le code de Dracon avait pu être nécessaire à Athènes, pour policer une nation encore sauvage; mais Solon ayant sagement jugé que la démocratie était la forme de gouvernement qui
convenait le mieux aux Athéniens, ne leur donna que des lois douees et humaines. Quoique l’âme des États populaires soit l’égalité; quoique, dans la plupart des autres républiques de la Grèce, les citoyens les plus pauvres pussent aspirer à toutes les magistratures, Solon crut devoir réserver les dignités et les emplois aux tribus supérieures; mais ce qui distinguait chaque tribu étant le degré de fortune des citoyens qui en faisaient partie , l’accès des tribus les plus élevées était ouvert à tous, et par là légalité se trouvait rétablie. C’est ainsi que, parmi nous, ' chaque Français peut devenir électeur et éligible: nul citoyen n’est blessé par la condition exigée pour obtenir ce droit, parce que chacun peu% espérer d’être à son tour en état de la remjîiiir. Pour dédommager les classes inférieures de l’exclusion qui leur interdisait les principales dignités de la république , Solon leur avait accordg un droit, dont l’exercice serait impossible dans un grand État, le droit d’opiner dans les assemblées et dans les jugemens , ce qui les rendait maîtres des affaires en les appelant à prononcer sur les questions politiques et à décider de la vie et des intérêts de tous les citoyens. La passion dominante chez les Athéniens était, non l’amour de
l’égalité absolue , mais l’amour de la liberté. Pour eux la liberté n’était pas seulement cette liberté civile qui est maintenant l’objet principal de nos vœux, ni même cette portion de liberté politique que les peuples obtiennent dans les gouvernemens représentatifs, c’était la liberté politique dans toute sa plénitude , c’est-à-dire, la participation directe à l’exercice de la souveraineté. Dans cet état de choses , le principe des proscriptions a dû être, de la part du peuple, la haine de la tyrannie , la crainte de l’esclavage; . de la part de quelques citoyens , la soif dè~la domination.
C’est la soif de la domination qui est le principe de la proscription par laquelle Pisistrate immole S s^n ressentiment les partisans de Mégacles. Celui-ci , non moins ambitieux que Pisistrate , mais moins habile, tendait aussi à l’asservissement de sa patrie. Deux fois détrôné et deux fois rétabli, Pisistrate, après un seul moment de rigueur, met tous ses soins à conquérir l’affection de ses concitoyens , et faisant observer toutes les lois , à l’exception de celles qui l’eussent obligé d’abdiquer la suprême puissance, il parvient à désarmer jusqu’à la vertu de Solon même. On avait vu Solon se rendre sur la place les armes à
la main et chercher à soulever le peuple contre l’oppresseur de la liberté publique. Pisistrate, loin de se déshonorer par une indigne vengeance, entoure de respects la vieillesse de Solon. Malheureux de voir Athènes obéir à un roi , ce vénérable citoyen fut forcé de remercier la fortune du tyran qu’elle lui avait donné. Réduit à vivre sous un gouvernement (i) de fait, il ne crut point devoir refuser de le servir par des conseils propres à rendre moins pénible pour sa patrieunjougdontilnepouvaitla délivrer. Si Pisistrate, quoique usurpateur, après avoir été con- , traint deux fois de quitter l’Attique, réussit à faire aimer son autorité et à la laisser dans sa famille, combien plus aisément , dans un pays où l’hérédité du trône est établie , les mêmes moyens nar* lesquels fut légitimée l’usurpation à Athènes , ne peuvent-ils pas raffermir un pouvoir qui , après avoir inspiré la haine par une extension abusive, a été ramené à des formes plus populaires ét à de plus justes limites? Tout prince tombé du trône et qui réussit à y remonter , doit se sou-
(i) Caio enim ipse jam servire ,quam pugnartmavull. Lettres de Cicéron.
venir de l’exemple de Pisislrate. Dans ce qui est juste et humain, la légitimité ne doit point avoir honte d’imiter l usurpation.
Mais la proscription prend bientôt à Athènes un autre caractère, et s’il était possible que jamais uu sentiment honorable fût associé à ce mot, on la respecterait dans l’ostracisme. « L’ostracisme,
« dit l’auteur d’Anacharsis , est un remède vioa lent, peut-être injuste, trop souvent employé « pour servir des vengeances personnelles , mais t justifié par de grands exemples et de grandes ^ a autorités, et le seul qui, dans ees occasions, a puisse sauver l’Etat. » C’est à l’aide de cette arme quelquefois salutaire mais souvent dangereuse, que, dans leur jalousie inquiète pour le *niigntien de leur liberté, les Athéniens ont si souvent sacrifié à de frivoles soupçons les hommes qui l’avaient le mieux servie.
Malheureux dans ses dernières campagnes et su^ect de vouloir s’élever àu-dessus de ses concitoyens , Miltiade est accusé de s’être laissé corrompre par l’or des Perses : il est condamné à une amende à laquelle sa fortune ne peut suffire, et le vainqueur de Marathon expire dans les fers pour n’avoir pu payer le prix de sa délivrance.
Si Aristide n’eût pas fatigué de sa réputation de justice les oreilles délicates des Athéniens,
nous ne le verrions pas, plus grand encore dans sa noble abnégation , secrétaire complaisant du paj^an que ses vertus importunent, écrire luimême le bulletin qui le bannit.
C’est surtout à son malheur que Thémistocle doit son plus beau titre de gloire. S’il prit place à Salamine parmi les plus fameux capitaines, sa mort est encore plus belle que sa vie. Dans quelque pays du monde que retentisse son nom , le cœur de tout bon citoyen honore celui qui aima (i) mieux périr que de porter les armes contre sa patrie.
Vainement Alcibiade prétend-il aimer encore sa patrie en combattant contre elle. Les Lacédémoniens ne reçoivent qu’avec dédain cet illustre transfuge réduit à se justifier devant qux : « Si je (2) fais la guerre à ma patrie , leur dit-il , « c’est que je ne la regarde pas comnîé une pa- « trie que je possède, mais comme une patrie a que je veux recouvrer après l’avoir injifete- « ment perdue. » Ces vains raisonnernens n’auraient pas absous sa mémoire, si un honorable
(1) Impie, Coriolanus qui auxilium petiit a Volscis: recte Themisiocles , qui mori maluit. Lettres à Atticus.
(2) Thucydide.
repentir, si de mémorables services n’étaient venus plus tard jeter un voile sur ses premières erreurs. L’humanité gémit de voir souvent , comme à Athènes, une injuste condamnation terminer, sans la flétrir, la plus brillante destinée ; mais la crainte d’un pareil sort ne décourageait ni l’ambition ni la vertu. Les hommes d’un si grand caractère ne vivent pas seulement pour euxmêmes, seulement pour leur siècle : ils s’élancent dans l’avenir et y jouissent déjà de leur immortalité. De pareilles proscriptions étaient des apothéoses. Mais faut-il blâmer les peuples qui les • ont prononcées ? La défiance était permise dans une république où la tyrannie s’était présentée embellie dans Pisistrate des qualités les plus bril- ^ntes. Dé tous les genres de proscription, le motes condamnable, s’il ne peut être entièrement excusé , est celui qui a pour principe \’amour de la liberté et la crainte de la servitude.
Parmi les hommes dont la condamnation est justement reprochée aux Athéniens , Socrate occupe sans doute le premier rang. Le procès de ce philosophe offre un exemple unique dans l’antiquité. C’est pour ses opinions , ou du moins sous le prétexte de ses opinions , qu’il est mis en
jiigemenl. Il devrait être regardé comme la première victime du fanatisme religieux , si on pouvait admettre que l’erreur eût été sincère de là paît des sophistes qui s’acharnèrent à sa perte. Seul dans la Grèce il a succombé sous une telle accusation ; que de flots de sang couleront, dans les siècles modernes, pour des subtilités théologiques , pour les vaines arguties de l’école !
Condamné, comme Socrate, par les intrigues de vils ennemis, Phocion , plus tard, boira aussi la ciguë. Ses dernières paroles ne seront point , comme celles de Socrate, l’ordre de sacrifier un coq à Esculape: il recommande à ses enfans de ne point se souvenir de l’injustice de ses concitoyens. Ainsi Charles I , ainsi Louis XVI ont, en mourant, pardonné à leurs juges. Les jugemens^ui condamnèrent Socrate et Phocion furent des proscriptions véritables. Le principe de ces proscriptions ne fut, de la part d’une multitude égaree , quun sentiment d envie cmhvctgé’Uise contre un mérite supérieur: de la part de ceux qui dictèrent la sentence , ce fut la haine de la vertu.
Dans une république où un pareil sort attendait la vertu la plus pure, l’exil qui était une peine si sensible lorsqu’il était forcé, perdait de
sa riguenr lorsqu’il était volontaire (i). Chabrias vivait presque toujours loin d’Athènes. Conon était la plupart du temps dans l’île de Chypre; Iphicrate dans la Thrace; Timothée à Lesbos, et Charès à Sigée. C’était un malheur sans doute que les meilleurs citoyens fussent contraints à se priver eux-mêmes d’une patrie qu’ils servaient avec tant de dévouement. Leur absence pour échapper à l’envie n’était pas seulement un acte de prudence , c’était un hommage rendu par eux à l’amour de leurs concitoyens pour la li- , berté.
De toutes les espèces de cruautés, les plus odieuses et les plus lâches sont celles qu’exercent contre leurs compatriotes des citoyens pervers, •soutenus de l’appui des puissances étrangères. Les annales d’Athènes n’offrent point de plus affreuse époque que celle où cette république fut livrée au joug des trente tyrans sous l’influence de La«édémone.Non content d’obliger les Athéniens à démolir leurs murailles , Lysandre les contraint de rappeler leurs bannis. Tandis qu’il réduit Athènes à être sans défense contre les ennemis
(i) C’est dans ce sens qu’on a dit : Exilium non est ■supplicium ,sed perfugiiim.
du dehors, il la livre à tous les fléaux intérieurs. En huit mois, plus de quinze cents citoyens sont indignement massacrés. La ville tout entière n’est qu’un théâtre de brigandage et de barbarie. Un seul des trente tyrans, Théramène, finit par être révolté de tant d’horreurs. Ce retour d’humanité est un crime d’état dont il est bientôt accusé par Critias qui le fait condamner à mort. Tandis que la présence des étrangers a pesé sur la France et maîtrisé le gouvernement, parmi cettè foule de tyrans supérieurs ou subalternes qui, comptant sur la faveur des modernes Lysandre, ont traité leur jDays natal en pays conquis , j’ai vu beaucoup de Critias : je cherche encore un Théramène. Le principe des proscriptions des trente tyrans ^st* le plus exécrable de tous , la haine des libertés nationales soutenue des forces dtv despotisme
étranger.
Un heureux dénoûment termine pour Athèbes cette sanglante époque. Thrasybule triomphe et rétablit le gouvernement populaire : il fait plus , il guérit toutes les plaies de l’État : c’est à lui que nous devons le beau mot d’amnistie (i). Les
(j) Cicéron, après la mort de César, avait rappelé cette célèbre amnistie de Thrasybule , comme il le dit
Athéniens lui en durent la réalité. Le mot subsiste : il retentit souvent encore dans la bouche desgouvernemeiis; mais que signifie le mensonge des mots, là où le bienfait n’existe pas?
La proscription qui, si souvent, paya les travaux des plus célèbres guerriers d’Athènes, n’épargne pas non plus ses orateurs. Lorsque la Grece tombe au pouvoir des successeurs d’Alexandre, Antqîater demande qu’on lui livre Hypéride et Démosthenes : Hypéride est mis à mort ; Démosthènes, par un trépas volontaire, dérobe au tyran sa victime. Comment faut-il qualifier ce genre de proscription, dans lequel on voit des princes étrangers exiger la mort d’un citoyen qui 0iiest pas leur sujet, et dont le crime est d’avoir trfp bien servi son pays? Je l’ignore; ce peut être, tout ensemble un mouvement de lâche vengeance et le projet d’étouffer chez un peuple qi^on veut avilir , le noble sentiment de l’amour de la patrie; mais je sais que, pour un citoyen dévoué à son pays , le plus doux prix de ses efforts
lui-môme dans la première Philippique ; Grœcum etiam verbum usurpavi , quod tuni in sedandis discordiis itsurpaverai civiias Ma, atque omneni memoriain discordiariim oblwione sempiternd ddendam censui.
est d’obtenir tout à la fois l’amour de ses concitoyens et la haine des tyrans étrangers.
Il n’entre pas dans mon plan de mettre au nombre des proscriptions dont je rechercherai le principe , ces mesures cruelles adoptées par des pays vainqueurs envers des pays vaincus. Je n’en citerai ici qu’un exemple : Mytilène s’étant révoltée, Athènes ordonne d’en exterminer les habitans. Un vaisseau part pour porter ce redoutable arrêt au général qui venait de prendre possession de cette ville. Le lendemain un généreux orateur parvient à émouvoir les Athéniens et « l’arrêt est révoqué. Un second vaisseau fait voile pour empêcher l’exécution de l’ordre envoyé la veille et il y réussit. Nous aimons à voir les rameurs , sans prendre de nourriture, secon^,er de tous leurs efforts le souffle favorable des vents : nous aimons à voir les vents eux-mêmes complicesde la miséricorde. Un mouvement d’aveugle vengeance dicta le premier arrêt ; on retroAve l’humanité d’Athènes dans le second. Sparte n’çn eût pas été capable.
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