CHAPITRE IL
Des Proscriptions à Sparte.
Sparte n’offre qu’un petit nombre d’exemples de la nature de ceux que nous ont présentés les annales d Athènes. Outre que sa constitution était plus fortement conçue pour prévenir l’usurpation , la fortune favorisa cette république ^ en ne faisant naître chez elle, dans les premiers temps de son existence , aucun citoyen qui voulût l’asservir. La défiance était permise aux Athéniens, qui avaient vu la tyrannie s’élever sur * leurs têtes sous le masque de toutes les vertus. La ou un pareil événement n’avait pas eu lieu , 1 inquiétude eût été déplacée , et la proscription des grands hommes, sans motif. C’est par C€Éte circonstance que Machiavel explique pourquoi Rome fut moins ingrate qu’ Athènes envers ceux qui lavaient bien servie. «Les peuples (i), « dit-il , sont plus impitoyables quand ils ont
(i) / popoli mordojio pià fieramentt poi ch' egli hanno ricuperata la liberlà , che poiche l’hanno conservota. Disc, sur Tite-Live.
• recouvré la liberté que lorsqu’ils l’ont coiiser- « véc. Délivrée du joug qu’elle avait subi, Athè- “ nés fut ardente à punir dans ses citoyens , non- « seulement l’erreur, mais l’ombre même de « 1 erreur. » Plus tranquille sur la possession de sa liberté que rien n’avait interrompu, Sparte ne sacrifiait point à des terreurs chimériques ses plus illustres défenseurs. Une seule exception nécessita de sa part un grand exemple de sévérité.
Pausanias, accoutumé à de souverains comfnanderaens , craint de rentrer , en retournant à ‘ Sparte , dans une égalité qui le confondrait avec le dernier des citoyens. Il noue des négociations avec Xercès : une lettre est interceptée et décide^ sa perte. Au moment où il va être arrêté , ava-'^ti par un signe d’intelligence que lui fait un des éphores, il se réfugié dans le temple de Pallas. On en fait murer les portes et on l’y laisse mourir de faim. Tout annonce que Pausanias était coupable , mais nul jugement ne précéda sa mort. Parmi les circonstances qui l’avaient rendu suspect de projets ambitieux, on lui reprochait l’orgueil d’une inscription. Sur un trépied consacré à Delphes, des prémices du butin de l’une de ses victoires, il avait fait graver les paroles suivantes , comme si c’eût été son offrande particu-
lière. « Pausanias (i) , général des Grecs, après « avoir défait l’année des Mèdes, a consacré ce « monument à Apollon. » Cette inscription avait été effacée par l’ordre des Lacédémoniens, mais ils en avaient conservé le souvenir. Le principe de leur sévérité envers Pausanias fut surtout l’amour de légalité.
Si Sparte eut pou d’occasions de sévir contre ses propres citoyens , elle ne manqua pas de saisir toutes celles qui s’offrirent d’étendre une main de fer sur les peuples dont elle prétendait avoir à se plaindre ; elle commandait avec hauteur, réduisait les hommes libres en esclavage, et quelquefois exterminait toute la population d’une ville ennemie. On a expliqué cette cruauté d§ Sparte en la considérant comme le résultat de son régime intérieur. « Cinq (i) mille Spar- « tiates opprimaient trente mille Lacédémoniens.
« Les Lacédémoniens exerçaient une oppression «*plus criante encore sur quatre-vingt mille « ilotes * . C’était la proscription par ricochets.
Après avoir long-temps prospéré sous les lois de Lycurgue, Sparte eut aussi ses oppresseurs.
(1) Thucydide.
(2) Supplément de Thucydide.
Elle eut aussi surtout, pour son malheur, des bannis que lui ramena la force étrangère. La cause de ces bannis était favorable en elle-même, car ils avaient été chassés par des tyrans et suivaient Agésipolis ( 1 ) , auquel le trône était légitimement dû, mais ils la rendirent odieuse par l’abus qu’il firent de la victoire. Ce fut Philopœmen qui , à la tête des Achéens , les reconduisit à Lacédémone. Les Achéens demandaient Traison d’une attaque faite sur une bourgade de la côte de Laconie que les Romains avaient mise sous leur protection. Philopœmen demande « qu’un certain nombre de citoyens , dont il désigne une partie , se rende auprès de lui , et il promet en même temps que nul ne sera puni ni^ jugé sans être entendu. On ajoute foi à ces paroles. Ceux des habitans qui étaient désignés , et avec eux les principaux citoyens , arrivent au camp de Philopœmen. Les bannis viennent à leur rencontre, les accablent de reproches, d^mjures et de mauvais traitemens : excitée par leurs cris séditieux, la multitude des Achéens seconde leurs fureurs. Dix-sept citoyens sont égorgés : les autres ne sont qu’avec peine arrachés de leurs
i^\') Princeps erat exsulum Agésipolis ^ cujus jure gentis regnum Lacedeimne erat. Tite-Live.
mains, (i) «Ce n’est pas que Philopœmen eût « dessein de les sauver, mais il ne voulait pas « qu’on pût dire qu’ils avaient été envoyés au « supplice sans être écoutés. Le lendemain on « les produisit devant cette multitude furieuse , « qui , sans avoir daigné presque les entendre , « les condamna tous à mort , et les fit exécuter.» Dans tous les pays , dans tous les siècles , nous retrouverons les mêmes atrocités. Partout les bannis qui n’ont pu triompher que par une assistance étrangère, sont sans pitié pour leurs * concitoyens. Par suite de l’adoucissement des mœurs dans notre Europe moderne, il semblerait que les ressentimens dussent être moins implacables. Les formes seules sont plus ménagée§ : les effets sont à peu près les mêmes. On voit aussi des assemblées impitoyables ordonner en masse des exils et des bannissemens. On ne veut pas toujours non plus que ceux dont on désfre la mort périssent sans être entendus. Ils sont entendus en Angleterre par des Jeffryes ; en France par des cours prévotales.
( 1 ; Non quia salvos vellet , sed quia perire causa in-
dictâ nolebal quum adversis auribus paiica locuti
essent , damnati ovines et tradili sunt ad suppliciurn. ÏUe-Live.
Dans ces sortes de crises, les coups qui frappent à l’instant le peuple opprimé , la privation de ses biens , les tributs qu’on lui impose ne’ sont pas pour lui le niallieur le plus sensible. La démolition des murs de Sparte n’affligea que faiblement ses habitans; mais ils ne purent (i), sans une vive douleur^ y voir rentrer les bannis qui avaient causé sa perte , et qu’on en pouvait regarder comme les plus cruels ennemis. Ce sentiment dure long-temps encore après que les assassinats politiques ont cessé, surtout quand les bannis, loin de rien faire pour regagner l’af-« fection de leurs concitoyens, prétendent continuer à les traiter comme des vaincus. L’histoire n’épargne pas la réputation des chefs étrangers qui favorisent ces sortes d’excès. Pour être cÿi’uel on n’est pas habile , et ce n’est pas un grand effort de génie que de livrer des hommes désarmés à des bourreaux. Plutarque , toujours indulgent pour les grands capitaines , rapporte, comme un événement tout simple, que Phüopocmen rétablit les bannis à Sparte, « et fait mourir (i) qua-
(1) jyihil obedientiùs fecerunt , quam ut miiros diruerent : nec ægriùs petssi sunt quàm exiules reduci. ïife- Live.
(2) Traduction d’Amvot.
« tre’Vingts naturels citoyens de Sparte, ainsy « comme l’escript Polybiiis, ou trois cent cin- « quante , ainsy que met Aristocrates , un autre « historien. » Mais il trouve , et on ne peut quetre de son avis, que ce fut de la part de Philopœmen un acte très-cruH, contre toute raison et toute justice , que de forcer les Lacédémoniens (i) à renoncer aux lois de Lycurgue.
C’est une remarque curieuse que celle de la concordance qu’établit entre la conduite dés princes le retour de la parité des temps aux époques les plus éloignées. Toutes les rigueurs exercées sur les Lacédémoniens , on les a exercées ou on a voulu les exercer sur nous. Il est permis de douter aussi que la postérité soit plus indulgente pour les chefs étrangers qui , pendant trois ans, ont appuyé de leur ascendant et delà présence de leurs troupes les violences que nos émigrés ont exercées dans l’intérieur du royaume. Il est permis de douter encore quelle leur pardonne le projet formé à Aix-la-Chapelle de frap-
(2) Nulla tamen res tanto erat dainno, quant disciplina Lycurgi,cui per sepiingeutos annos assuherant, suvlata. TLle-Live.
per laFrance, comme Sparte, clans ce quelle a de plus précieux , sa constitution ; de la dépouiller des lois qui lui sont le plus chères , de celles de ces lois qu’un assentiment unanime a le plus vivement accueillies , et qui sont devenues le gage le plus assuré d’union entre la nation et le roi. Le principe des proscriptions que provoquèrent les bannis à leur retour à Sparte , est le plus meurtrier de tous , car il réunit ia barbarie calculée de la haine étrangère et la vindicative exaspération de 1a guerre civile.
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