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CHAPITRE III

Des Proscriptions à Rome.

Les premières proscriptions exercées à Rome remontent à son berceau. Ce sont celles de ses propres fondateurs , celle de Rémus par Romulus son frère; celle de Romulus par le sénat. L’une a pour principe une ambition qui ne veut point de partage; l’autre, la crainte de l’é- • tablissement d’un pouvoir absolu. L’ascension de Romulus au ciel est une de ces feintes politiques auxquelles plus d’une fois la liberté elle- *iême a cru devoir recourir. Dès la naissance de Roi^iC, on a dit de son premier roi ce que , dans la décadence de l’empire, plusieurs princes ont dit de leurs prédécesseurs ; « Qu’il soit Dieu (i) « pourvu qu’il ne soit pas vivant. » Peu d’intérêt s’attache aux proscriptions qui marquèrent le règne des premiers rois , jusqu’à celles qui amenèrent la proscription même de la royauté.

Si Tarquin-le-Superbe peut justement être placé parmi les tyrans habiles, il faut en con-

(0 'Sit DimSf dum non si} viyus-

dure que c’est un art d’un faciie apprentissage que celui de la tyrannie. Ce prince règne dans une ville nouvellement bâtie , dans un pays barbare encore , où tous les arts sont étrangers , et déjà les arts de la puissance, les instrumens (i) de l’oppression sont pour lui une science connue, une arme familière. Pour lui la tyrannie n’a plus de secrets , et à la honte , ou si l’on veut à la gloire du siècle où nous vivons, la police des États européens, la police même de 1 8 1 5 n’a point de ruses dont Tarquin n’ait eu sur elle l’initiative.

Pour autoriser les proscriptions qu’il médite , , il appelle à son secours l’auxiliaire naturel de tous les proseripleurs , la délation. Bientôt il arrive à une découverte dont naguère la seconde des villes de France, Lyon, a éprouvé les prodigieux elFets. Tarquin connaît l’usage des agens provocatextTS : des espions adroits vont , par son ordre , tenir sur son compte les propos les plus injurieux, et la mort attend l’imprudence qui n’a pas deviné le piège. Ce n’est pas tout, et Tarquin , envieux de l’avenir . envieux de tous les (i) Kampz et de tous les

(i) Vis , artes et instrumenta regni. Tacite.

(2j Apparemment la France n’a pas eu de ces génies inventifs, puisque j’en vais chercher, des exemples cm Prusse et eu Espagne.

futurs J a voulu ne leur laisser rieû de neuf à imaginer. Les fausses conspirations sont aussi un de ses expédions pour se défaire de ses ennemis. Dans une espèce de congrès où étaient réunis les députés des principales villes du Latium, Tarquin veut perdre l’un d’eux, Turnus Herdonius : il fait , à l’insu de ce député , porter des armes dans sa demeure, et Taccuse d’avoir formé le complot de faire périr ses collègues pour se rendre maître de tout le pays : on se rend chez Turnus; on trouve les armes dénoncées; la ^conspiration est flagrante, et le prétendu conspirateur est enseveli vivant. Lorsque la civilisation a , sous tous les autres rapports , fait de merveilleux progrès , faut-il s’affliger ou se réjouir de ^oi^Ies polices modernes ne faire que répéter en 1819 des pratiques déjà en vigueur à Rome deux cent vingt ans après sa fondation?

Il est un genre de proscription que plus d’un prolbripteur de nos jours a sans doute envié à Tarquin ; mais par bonheur la volonté ne suffit pas même pour le crime : il faut encore que les moyens secondent la volonté. Lorsque, pour toute réponse au courrier qui vient lui demander des ordres de la part de son fils, Tæquin , de sa baguette expressive , abat la tête des pavots les plus élevés, sa pensée est entendue , et

Gabies, privée de ses principaux habîtans, se voit hors d’état de faire la moindre résistance.

La juste et nécessaire récompense des tyrans est la haine des peuples. Tarquin ne se dissimule pas qu’il n’a que trop mérité celle de ses sujets : que fera-t-il? ce qu’ont fait dans tous les temps ceux qui ne fondent pas sur leurs bienfaits la durée de leur pouvoir. Il a recours à l’assistance étrangère : il forme des alliances au dehors ( i ) , et s’en fait un appui contre les Romains. Le sénat a cessé d’étre consulté : le peuple est réduit à une servile obéissance : c’était là le but auquel, Tarquin aspirait. Sa cruauté n’était pas dans son cœur , mais dans sa tête : il n’a proscrit que pour régner sans contrepoids. Le principe de ses proscriptions est Yamour du pouvoi'^ absolu.

Cependant l’exil, la mort des plus illustres citoyens , les rapines, les confiscations et toutes les iniquités de Tarquin seraient restées impunies sans le crime de son fils Sextus. La proscription de cette famille est un de ces actes dont l’humanité ne peut gémir, parce qu’ils ne sont qu’une mesure défensive , non sanglante , et qui frappe

( 1 ) Latinorum sibi maxime gentem conciliabat , ut peregrinis quoque opibus tulior inter cives esset. Tile-Live.

la tyramiie sans frapper les tyrans. Ainsi les Athéniens obligent Hippias à déposer sa puissance et à se retirer en Phrygie ; les Syracusains permettent à Denis de se rendre à Corinthe ; les Anglais et les Suédois laissent à Jacques II et à Gustave IV la liberté de se choisir un asile sur des terres étrangères. On se contente à Rome de prononcer l’exil contre Tarquin, et c’est les armes à la main qu’on se propose de le combattre. Quel cœur ami de la liberté ne s’associe au serment de Bruîus, lorsqu’il prononce ce serment sur le poignard encore fumant du sang de Lucrèce ? La proscription portée alors par le peuple romain a les plus nobles principes , de ia liberté y V amour de la vertu^ ^n nous occupant des proscriptions de Sparte, nous avons déjà eu occasion de remarquer pourquoi, dans cette république, ainsi qu’à Rome , mais à Rome, seulement avant le temps de Sylla et île Marins, les proscriptions avaient été plus rares qu’à Athènes. Pour tous les hommes illustres dans ce dernier gouvernement , la persécution et l’exil étaient une destinée commune : à Rome , c’était l’exception. Je ne dois pas cependant passer sous silence quelques exemples qui prouvent que le sénat se piquait peu de scrupule quand il croyait son

auloiité menacée. A trois époques différentes Sp. Cassiiis , Sp. Mélius , et Manlius Capitolinus sont immolés à ses soupçons ou plutôt à sa politique. Rien n’est moins démontré que la réalité du crime dont furent accusés ces trois citoyens : en revanche rien n’est plus frappant que le contraste de leur conduite généreuse et populaire avec l’orgueil aristocratique et la fière insensibilité des autres sénateurs. Les patriciens , sans égard pour le peujile , s’approprient presque toutes les terres conquises. Cassius élève la voix en faveur des plébéiens et demande qu’ils soient ^ admis au partage. Le-sénat flatte le peuple, lui promet une distribution des terres qui appartiennent à l’Etat , mais en même temps il représente Cassius comme un ambitieux qui aspiije à' la royauté et parvient à le faire périr par les mains de ceux dont il était le protecteur. Cassius est précipité du haut de la roche Tarpéienne ; quelle est la suite de sa mort? les promesses^vlu sénat restent sans effet ; aucune distribution ne s’opère; on ne songe pas même à nommer, comme on l’avait promis, des commissaires pour s’occuper de cet objet. Le jDeuple reste dans le même état de misère , et les Appius le traitent chaque jour avec plus d’insolence et de mépris.

Dans un moment de disette, Sp. Mélius n’a pas

été indifférent aux souffrances de ses concitoyens; avoir donné du blé aux malheureux qui souffrent , est un crime que ne lui pardonne pas la superbe avarice des patriciens. La même accusation qui perdit Gassius est intentée contre lui. Il semble que l’Etat soit dans un grand danger : on crée un dictateur et le dictateur ci'e Mélius à comparaître devant son tribunal. Celui-ci , qui prévoit le sort que lui préparent ses ennemis , cherche à s’y dérober par la fuite, mais il est tué par Servilius Ahala. Ce Servilius était le maître de la ca- • valerie du dictateur. Lorsqu’il n’existe de preuve contre un citoyen que la haine de l’aristocratie sous les coups de laquelle il a succombé, qui ^serait assurer que ce citoyen fût coupable ? à Iloihe, le pouvoir du dictateur était tel, que celui-ci osa déclarer que Mélius avait été tué justement et à bon titre , et cependant, afin de justifier sa mort, il allégua que Mélius se préparait à employer la violence pour résister à ses, ordres. Mais qui oserait défendre et légitimer l’assassinat d’un citoyen sans armes et qu’il eût été facile de saisir vivant? Un seul dictateur suffisait dans la république romaine. Des milliers de dictatures se sont élevées sur toute la France en i8i5; di^)tature civile et dictature militaire , partout d’accord et n’ayant qu’une volonté dès qu’il s’agit de

persécuter les vrais amis de leur pays. Ce que u’ont point vu les peuples anciens ni la France , même en 1793, elle le voit en 181 5; elle voit une troupe nombreuse, un détachement militaire, envoyé à la poursuite d’un citoyen obscur, lui donner la mort sur le toit de chaume où il a cherché un asile. Quel dictateur osera nous dire que cet infortuné, seul, souffrant, fugitif, gravissant avec effort sur une cabane où il espère n’être pas aperçu , se disposait à opposer la force à la force et avait provoqué le coup dont il expira? les faits sont avérés. Les coupables ont ils ' été punis ?

Nous avons vu quel crime le sénat avait imputé à Cassius et à Mélius pour les perdre. Lei mêmes armes seront employées contre Manlius Capitolinus. Plus adroit dans cette circonstance, c’est par les tribuns eux-mêmes que le sénat aura soin de le faire accuser. « Nous l’accuserons « disent les tribuns, d’affecter la tyrannie, et dès « que le peuple verra des plébéiens pour accu- « sateurs , pour aecusé un patricien , nul intérêt

(i) Diem dicere ei nobis in aninio est : nihil minus

populare quam regnum est accusatores de plebe et re

gni crimen in medio : nuUi magis quam libertati fave~ biint suce. Tite-Live.

« ne lui sera plus cher que sa liberté. » Ce complot si honteux pour le tribunat eut un plein succès, et le peuple, encore une fois trompé, sacrifie encore une fois au sénat l’un de ses plus zélés défenseurs, pour donner bienlôtà sa mort, comme à celle de Mélius et de Cassius , de tardifs et inutiles regrets.

Une plus juste proscription punit dans les décemvirs des tyrans dont le crime ne pouvait pas être mis en problème. Audacieux et insolens despostes, les décemvirs foulaient aux pieds tous les droits des Romains et laissaient un libre cours à leurs passions les plus désordonnées. Le sénat luimême avait courbé sa tête sous le joug commun. C’est la main du peuple qui brisera ce joug. Le peuple frappe les coupables ; mais , par une modération qui formerait toujours son caractère si une perfidie étrangère ne l’égarait pas , il se hâte d’en lirhiter le nombre. « C’est (i) assez, dit-il , «•par l’organe du tribun Duilius, c’est assez pour « notre liberté, c’est assez de sang répandu , as- « sez de châtimens infliges à nos ennemis. » Il est des bornes à la vengeance populaire : il n’en

(i) Et libertatis nostræ et pœnaruni ex ininiicis satis est. Tite-ïiive.

est point à la vengeance de l’aristocratie. La France ne l’a que trop éprouvé. Les hommes qui ont envahi le pouvoir en i8i5, devraient être satis^ faits; ils ont sacrifié de grandes viciimes; ils ont fait périr une foule de citoyens par le glaive de la loi et par le fer des assassins ; ils ont fait condamner à l’exil des Français que la loi fondamentale de l’Etat protégeait contre tous les ressentimens ; ils poursuivent les morts jusques dans le tombeau; les vivans, par-de là les fron-; licres : quand diront-ils donc? C’est assez.

Parmi les proscriptions romaines il ne faut point placer les poursuites dirigées par les tri^ buns du peuple contre les deux Scipions : je ne dirai point avec Cicéron : « Malheureux (i) les « citoyens qui ont rendu le plus de services à « leur pays ! » La sévérité , l’injustice même em vers un grand homme n’est pas toujours, sous le rapport du résultat politique , un événement nuisible à la liberté. Dans les Etats républicains ,c:l importe que nul citoyen ne soit assez élevé (2) pour être au-dessus des accusations et pour s’af-

(1) Miseras interdùm cives ^ optiniè de repuhlicâ méritas !

[2) JSeminem unum civcm tantum eminere debere ut

frauchir du jugement du peuple. Il importe, et cette maxime de Machiavel est devenue le fondement sur lequel repose le bel édifice de X Esprit des Lois J, il importe que les gouvernemens soient souvent renouvelés; et la meilleure (i) manière de les renouveler est de les ramener à leur principe. Ce jjrincipe à Rome était 1 égalité devant la loi: en ce sens l’accusation même injuste, dirigée contre les Scipions , n’avait rien que d’utile à l’Etat. Ce rappel fréquent à l’égalité est une des conditions de l’existence des peuples libres , ^ comme le rappel de tout gouvernement à son principe est Icji condition de sa durée. Ce rappel (2} s’opère ou par des accidens étrangers , ce qui est toujours dangereux , ou par suite de l’organisati^ même de l’Etat ^ ce qui est l’œuvre de la prudence. Ce dernier mode est évidemment le plus désirable : eu général il s’établit de lui-même partout , mais sous des formes diverses. C’est ce

legibus interrogari non possit.... qui jus œquum pati non possit^ in eum vint haud injustain esse. Tite-Live.

( 1 ) Il modo del rinovargli è ridurgli verso i principj suoi. Disc, sur Tite-Live. '

(2) Questa riduzione verso il principio si fao per acci dente esfrinseco , 0 per prudenza inirinseca. Ibid,

qu’on a nommé à Florence reprendre le gouvernement (i), et ces mots voulaient dire: jeter une salutaire terreur parmi ceux qui avaient mal administré, comme on l’avait fait lorsque le Gouvernement était passé entre leurs mains. Cette reprise du Gouvernement a lieu aussi dans les monarchies constitutionnelles ; elle a lieu lorsque l’opinion publique, mécontente du ministère, parle assez haut pour le forcer à se dissoudre et à se recomposer d’élémens nouveaux. L’avantage des Gouvernemens ainsi organisés est d’at- . teindre le même but sans secousse et sans violence. . L’opération se fait sans compromettre le repos public et le rétablissement de l’ordre ; le renouvellement , le retour de l’Etat à son principe ^ s’exécute sans être acheté par le châtiment sonvent non mérité des hommes qui étaient à la tête de l’administration. Cependant, ces mouvemens périodiques, dussent-ils même être accompagnés de quelque injustice, sont toujours utiles à la li-

(<) Era necessario ripiglictre ogni cinque aiini lo stato ,altrimenti era difficile mantener lo echiamavano ripigliar lo stato mener quel terrore , e quella pauranegti uomini J clic vi avevano messo nel pigliarla. Dii>co\xx& svir Titc-Live.

berté; et Machiavel pense que c’est, lorsque les actes de rigueur de la part du peuple contre les grands devinrent rares à Rome, que ce relâchement donna aux citoyens la facilité de se corrompre , corruption qui amena plus tard des proscriptions d’une autre sorte et qui furent bien plus funestes aux citoyens comme à l’Etat.

Comment parler encore des proscriptions de Marins et de Sylla? C’était déjà, du temps de Juvénal (i ) , un texte usé et abandonné au noviciat des rhéteurs; mais les rhéteurs ne cher- • chaient qu’à en rajeunir la peinture : nous cherchons à démêler quel sentiment principal animait les auteurs de ces massacres, quelle impulsion secrète les poussait vers cette mer de sang où^ur soif s’irritait au lieu de s’éteindre. On voit 'bien que l’amour du 'pouvoir en a été l’occasion : il n’est pas évident qu’il en ait été le principe ou du moins le seul principe. Dans les temps successifs où Marius et Sylla répandaient la mort autour d’eux et se plaisaient à marcher sur des cadavres , l’un et l’autre étaient en pleine

(0 Et noÿ

Consilium dedimtis Syllæ , privatiis ut altüih. Dormiret : Sat. I™.

possession d’une domination actuelle : au premier coup-d’œil, on dirait que, de leur part, la proscription ait été un luxe de cruauté qui n’ajoutait rien à leur puissance. On conçoit ce genre de froide barbarie dans le caractère du fourbe Octave qui, jeune encore, projette déjà l’asservissement de Rome : il ne dut point entrer dans l’âme de Marins ni même de Sylla ; de Marins qui , ne connaissant que la domination militaire, s’abandonnait, pour la conserver, à une brutalité sauvage, sans combinaison d’avenir et sans système raisonné pour l’oppres- , sion de sa patrie ; de Sylla , qui , par la présence i d’une armée victorieuse et dévouée à ses ordres, maître dans Rome où tout lui était soumis, pouvait, sans avoir besoin de rigueur, y exercei(dibrement cette puissance à laquelle il ne craindra pas de renoncer après en avoir fait un exécrable usage. A quel principe faut-il donc rapporter les proscriptions de Sylla et de Marins Plutarque et Rollin, sans rechercher ce principe, se livrent à des lieux communs sur les funestes effets de la puissance. En ce qui concerne Marins, ils pensent que l’autorité illimitée dont il se trouva revêtu ne fit que fortifier sa férocité naturelle. A l’égard de Sylla, ils se demandent si la cruauté était innée en lui , ou si la fortune seule le rendit cruel.

Ils ne voient guère enfin, dans l’un et dans l’autre, que d’ambitieux égoïstes et ne saisissent point ou ne saisissent que faiblement l’influence qu’eut sur leur conduite l’esprit aristocratique ou l’esprit populaire. Les caractères de ces deux chefs de parti me semblent avoir, sous ce rapport, une forme tellement originale qu’ils peuvent être présentés comme des modèles, comme des types de proscription ; le caractère de Marins , comme type de la proscription populaire; le caractère de Sylla, comme type de la proscription aristocratique.

Marins obéit à l’instinct et non au raisonnement : il ne fait point afficher de tables de proscription : il ne note pas même les noms de ceux veut immoler. Sa haine est sans préméditation; les effets de sa haine, sans règles ni limites : il ne compte point ses victimes ; il ne mesure point d’avance le cours de sa fureur : lui-même igndbe jusqu’où elle doit aller. Ses proscriptions sont instantanées : c’est un acte de volonté subite qui les décide, et l’exécution suit aussitôt la volonté. Il ne livre point, comme Sylla, ceux qu’il veut perdre aux poursuites des assassins ; une troupe armée qui l’accompagne toujours , accomplit ses ordres au premier signal; ou plutôt ce n’est pas même un signal qu’elle attend. C’en est

fait de l’homme à qui Marius ne rend point son salut : la hache répond à ceux auxquels il ne répond pas. Il ne fallait au Jupiter des anciens qu’un froncf'inent de sourcil, qu’un clin d’œil pour ébranler le monde. Plus puissant que Jupiter, plus redoutable à ses ennemis, Marius les proscrit par son immobilité, les tue par son silence. JNul de ses amis ne l’approche sans trembler ; la vie de tout citoyen , la vie de ses plus zélés partisans dépend d’un moment de distraction ou d’oubli. Tel fut Marius, tel est le peuple dans ses proscriptions. La colère du peuple, -c’est , la foudre. Le peuple, s’il se livre aux pros- 4 criptions ne les médite point , ne les prépare point à loisir ; il ne les réduit point en calcul , il n’en fait point un sytème : une seule pensée M’occupe, fuir le mal présent : quand il frappe, c’est l’ennemi actuel qu’il veut frapper; c’est de l’ennemi actuel qu’il se délivre. Mais il est aveugle dans ses emportemens : il frappe quelquefois ses plus fidèles amis ; c’est la distraction de Marius.

En revanche , le type de la proscription aristocratique , apparaît dans tous les actes deSylla.

Issu d’un sang illustre, instruit dans les sciences qui adoucissent les mœurs, doué d’un naturel heureux et plein d’enjouement , s’il devient cruel,

il est cruel par calcul. Tuer son ennemi suffisait à Marins , et il ne le tuait que s’il le rencontrait comme obstacle. D’autres vues guident Sylla : la terreur est pour lui un moyen, et il généralise la terreur. L’art de la proscription lui doit des secrets horribles qui n’avaient pas été connus avant lui , qui jamais ne seront surpassés. Un prix est offert au crime : l’esclave est appelé au meurtre de son maître; le fils, au meurtre de son père. L’hospitalité a perdu sa franchise : les autels ont cessé d’être un asile, et l’homme à qui il manque un ennemi périt par la main de l’amitié. La compassion est défendue, l’humanité interdite. Le frère fuit son frère, et une mort prompte punit la mère infortunée qui n’a pas fermé ses bras |pn fils. Les vivans ne sont pas seuls soumis à la proscription ; elle atteint les enfans même avantleur naissance; Sylla marque d’infamie ceux qui n’ont pas encore vu le jour. Cette idée n’est pdint de celles qui appartiennent à la haine populaire ; la haine aristocratique a pu seule la concevoir : partout dans la perpétuité de la vengeance, on reconnaît son odieuse empreinte. Cependant tous les cœurs sont glacés d’effroi : tout se tait, hors un enfant qui s’indigne de tant d’hori’eurs, et cet enfant, c’est Caton. « Que ne « me donniez-vous une épée, dit-il à Sarpédoa

« son gouverneur, aün que je tuasse ce tyran? » Son gouverneur leloigne en tâchant de lui imposer silence. Dans tous les siècles , l’effet de la terreur est le même. En i8i5, combien de voix s’élevèrent-elles pour dénoncer à la France le massacre des protestans ? une seule, et encore elle fut étouffée par des cris. Ces cris n’étaient-ils que ceux de la peur ?

Après avoir dévasté l’Italie, Sylla fait son entrée triomphale à Rome. Ce triomphe était dû au vainqueur de Mithridate , mais combien ses fureurs civiles avaient flétri l’éclat de ses lauriers ! Combien de malédictions secrètes le poursuivent sur son char de victoire ! Vainement il s’entoure des Romains que sa protection a préservés des^ cruautés de Cinna et de Marius. Vainement ceyxci le nomment leur sauveur et leur père. On frémit lorsqu’on entend des sénateurs , des hommes illustres , lui donner ces noms sacrés. Il est naturel d’aimer la vie : la reconnaissance est un devoir envers celui qui nous l’a conservée , mais ce devoir lui-même a des limites que la vertu ne permet pas de franchir. Qui de nous, eût- 1- il été arraché à l’échafaud par le tyran populaire détrôné au 9 thermidor, ne rougirait pas d’avoir prodigué, aux yeux de la patrie en deuil, des «lémonstratlons de tendresse et de dévoûment à

un homme qui a été le bourreau d’un si grand nombre de ses concitoyens? L’humanité s’indigne d’un pareil hommage et la vie même est trop payée à un tel prix ; mais dans Rome , divisée entre Sylla et Marins , le conflit ne portait pas sur une question d’humanité. Quoique Sylla eût sacrifié aussi un grand nombre de sénateurs et de chevaliers , c’était sur les défenseurs du parti populaire , nobles ou non nobles , qu’étaient tombés ses coups, et l’on sait si l’esprit de parti est indulgent pour les injustices qui n’atteignent que le parti contraire.

* Lorsqu’enfin les vengeances de Sylla sont assouvies, lorsque toute résistance à ses volontés est impossible, quel sera son premier soin? Celui ée réformer les lois ; mais dans quel intérêt opérera-Al cette réforme? Dans l’intérêt de l’aristocratie. Sa première pensée est de relever le crédit de la noblesse : il rend à la noblesse toutes les attributÿjns de la judicature : c’est de l’ordre des sénateurs uniquement que les juges seront désormais tirés. Qui le croirait ? Dans Rome égorgée mais non assujetie, Sylla respecte encore quelque chose, il respecte l’opinion. Sa volonté serait d’abolir le tribunat et il n’ose le tenter. Du moins fait-il tous ses efforts pour en affaiblir la puissance , pour n’en laisser subsister qu’une vaine

ombre. Les tribuns sont dépouillés du droit de porter des lois , et ces tribuns dont la mission est de défendre la cause du peuple, c’est dans le corps ennemi du peuple, dans le sénat seul, qu’il est permis au peuple de les choisir. Quel beau modèle que Sylla pour les classes privilégiées dé tous les pays ! En France, dans notre organisation oonstitutionnelle , le tribunal , c’est la Chambre des députés. Le comble de l’habileté serait donc de nous donner un mode d’élection qui nous fit prendre nos députés dans le patriciat et dans sa clientelle. Lorsqu’on s’agite pour nous enlever une loi dont le principe est vraiment populaire, on se traîne servilement sur les traces de Sylla. Nos publicistes féodaux ne sont que ses pâles copistes. Voudraient- ils pousser limitation plus loin!? Voudraient-ils suivre son exemple jusques dans les moyens qu’il employa pour parvenir à son but ? On eût pu le croire en i8i5. Aujourd’hui les chefs du parti aristocratique sont revenus sans doute à de plus doux sentimens. La prudence toutefois conseille d’empêcher que la hache de Sylla ne tombe entre leurs mains.

Les proscriptions de Marins et de Sylla ont leurs points de ressemblance dans les proscriptions de la révolution française. Les massacres des prisons en 1 795 , les assassinats individuels ou

colleclifs qui ont, depuis i8i5, ensanglanté le midi de la France, ayant été, quels qu’en soient les auteurs cachés , exécutés par une populace aveugle et sans calcul, rappellent les proscriptions de Marins. On retrouve l’esprit de Sylla dans les proscriptions confiées en i ^g3 aux tribunaux révolutionnaires, aux cours prévôtales en i8i5 et 1816. L’esprit aristocratique avait pénétré jusque dans les tribunaux révolutionnaires: ce fut d’abord l’aristocratie roturière qui proscrivit l’aristocratie de la noblesse ; bientôt • 3près 1 ai istocratic du sans— culotisme qui proscrivit l’aristocratie de la richesse, et toujours et sous divers noms, le crime qui proscrivit la vertu ; ^car le crime est toujours avec l’oppresseur; la veitu, toujours présumée du côté de la victime. Quiconque n’a pas été jugé et jugé par des tribunaux dans lesquels on puisse voir les organes impartiaux de la justice , est innocent ou doit être réputé tel.

Pour la consolation du genre humain , nous ^ ne devons pas omettre de faire remarquer que si, constamment heureux , triomphant de là colère des hommes et du ciel, Sylla dépose tranquillement le pouvoir dont il a si cruellement abusé. Marius du moins ne se dérobe point à la vengeance céleste. Proscrit et fugitif, il se cache dans les

marais de Minturnes (») et mendie le paih delà pitié sur les ruines de Carthage.

Après m’être arrêté sur les proscriptions de ces deux célèbres rivaux , il serait superflu de retracer dans toute leur horreur celles des triumvirs. Toutes les cruautés se ressemblent : la peinture du crime est difficile à varier , et , pour rendre les mêmes forfaits, on est réduit à employer sans cesse les mêmes couleurs. Aucune utilité ne sortirait d’ailleurs de cette fatigante répétition. Je me bornerai à présenter Octave , Antoine et Lépide, justement suspects les uns aux autres, ^ choisissant une île pour point de réunion , arrivant avec un nombre égal de troupes, et s’assurant par eux-mêmes si nul d’entre eux n’avait des

armes cachées sous ses vêtemens. Quelle idéç, se formaient de leur caractère mutuel ces trois tyrans qui se partageaient alors l’empire du monde ! Il semble que, dans les temps anciens et même dans des temps assez rapprochés de nous, l’assassmat n’ait été considéré entre les hommes puissans que comme un acte politique qui n’avait rien de hon-

(i) Exilium et career Mmturndrumque paludes Et mendicatus victâ Carthagine punis.

Juvénal.

ieux pouf S9n auteur, puisqu’on ne se dissimulait pas que réciproquement on s’en croyait capable. A l’exemple des triumvirs romains, on a vu des empereurs et des papes descendre à de pareilles précautions. L’empereur jurait de n’étre pas l’assassin ( 1 ) du pape des mains duquel il venait recevoir la couronne; le pape, de n’êtrepas l’assassin du prince qu’il devait couronner. On conçoit que l’héritage d’Octave ait passé à ses successeurs, mais quelle honte qu’il ait existé un temps où l’on a pu former de pareils soupçons contre le • chef de l’Église!

Jusqu’à présent nous n’avons connu que des proscriptions ordonnées par des individus ou * p^r des collections d’individus obéissant à une haine commune , agissant d’après une volonté unique , inais ne frappant que des hommes qui étaient l’objet de leur haine , de leurs ressentinlèns ou de leurs craintes. Les proscriptions des triumvirs offrent l’étrange phénomène d’un contrat dans lequel les intéressés marchandent entre eux les têtes qu’il leur plaît d’abattre , et

(i) Cette précaution eut lieu particulièrement entre Frédéric Barberousse et Adrien IV.

s’abandonnent respectivement celles que chacun eût été disposé à protéger et à défendre; transaction infâme , échange barbare , qui , au mépris des liens du sang et de la reconnaissance , rend Octave le bourreau de Cicéron son bienfaiteur; Antoine , le bourreau de son oncle ; et Lépide , de son frère.

L’édit de proscription renferme un de ces motifs dont toutes les tyrannies n’ont que trop abusé. C’est, disent les triumvirs, pour prévenir leurs ennemis qu’ils les proscrivent. Ce même argument , tant de fois employé et par tant de partis divers , a été reproduit parmi nous en 1816. Ne viendra-t-il donc pas un temps où on rougira de chercher une excuse dans une pa- ^ reille absurdité ? ( .

Parmi les plus célèbres proscrits , Cicérou lient sans doute le premier rang. Si des faiblesses, si des fautes peuvent lui être imputées, çar quelles nobles compensations il les racheta ! Quel orateur peignit jamais avec plus de force cet amour de la patrie qu’il portait dans son cœur? Combien il est digne d’envie même dans sa mort; et puisque telle devait être sa destinée , combien il est grand encore , lorsqu’il présente* sa tête au glaive de l’assassin ! Qui de nous ne voudrait avoir prononcé les philippiques , dût sa tête un

jour être, comme celle de Cicéron (i), clouée sur la tribune aux harangues ?

Il serait à peu près superflu de faire ressortir ici les effets de ces diverses proscriptions.

Je me borne , pour le moment, à en déterminer les principes. Les proscriptions de Tarquin eurent pour principe l’amour du pouvoir absolu; les proscriptions , justes ou injustes , qui frappèrent Cassius, Mélius et Manlius Capitolinus, eurent pour principe , de la part des patriciens, la haine de la démocratie ; de la part du peuple, la haine de la royauté ; celles de Marius, la haine de la noblesse ; celles de Sylla , le plaisir de la vengeance et l’esprit d’ oligarchie ; enfin, celles des triumvirs , la soif de la domination actuelle dans tous trois, et de plus, ou j^us particulièrement du moins , dans Octave , la volonté ferme de s’acheminer méthodiquement, par l’extermination de tous les vrais Romains , à l’extermination de la lil^rté même.

(i) Ingenio manus est, et cervix cæsa, nec unquam Sanguine causidici maduerunt rostra pusilli.

Juvénal Sat. X.

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