CHAPITRE IV
Des Proscriptions à Venise.
Il est un gouvernement où on aurait tort d© chercher quel est le principe des proscriptions. Là , c’est la proscription qui est le principe du gouvernement ; la proscription est la sentinelle de sa sûreté , la gardienne de son existence ; elle est le cri d’alarme et le chant de victoire. On proscrit aussitôt que l’on craint; la crainte calmée , on proscrit encore pour en prévenir le retour. On fait de la proscription une arme universelle : c’est un glaive tiré tout à la foij contre les ennemis intérieurs, contre les ennemis extérieurs , contre les alliés et les auxiliaires. Ce gouvernement , c’est celui de Venise. ^ S’il est vrai , comme le prétend Machiavel , que le premier devoir d’un gouvernement soit de se maintenir, jamais gouvernement n’a, si bien que celui de Venise, su remplir ce devoir ; mais la vérité de cette sentence n’est que relative. Machiavel et la plupart des écrivains politiques venus après lui ont pu mettre en avant
de semblables préceptes , parce qu’ils ont presque tous considéré le gouvernement comme établi dans l’intérêt des hommes qui gouvernent: il n’cn est pas de même si le gouvernement est , comme aujourd’hui , réputé établi dans l’intérêt de ceux qui sont gouvernés. Quoiqu’on général, toute mutation dans la forme des gouverneniens puisse être une calamité pour les peuples , il existe des gouverneniens organisés dans un esprit tellement hostile pour l’humanité, qu’il est impossible que le changement ne soit pas un bien. Le danger de ces mutations tient surtout à ce que la transition d’un gouvernement à un autre est presque toujours un interrègne occupé par l’anarchie; mais la tyrannie est-elle autre • chose qu’une anarchie organisée et permanente? ?i l’obéissance n’est due qu’aux lois et qu’à l’organe des lois , est-ce un magistrat que celui qui ne connait de lois que ses passions et ses caprices ? « Un oppresseur (i), sous le nom de ma- « gistrat, dit Gordon, est le plus détestable de « tous les oppresseurs. » L’anarchie qui naît d’un changement dans l’organisation du pouvoir , est un état nécessairement temporaire. La tjTannie bien constituée peut durer des siècles. Un tel
( i) Disc, sur Tacite.
gouvernement ne peut même que très-difficilement être renversé par ses propres sujets: il subsistera tant qu’il pourra défendre son indépendance contre la force étrangère : ce n’est qu’avec l’état même que le gouvernement périra. Venise en offre la preuve.
La politique, en posant pour principe que le premier devoir de tout gouvernement est de se maintenir, ri’a donc, si elle admet sans exception cette maxime , qu un but étranger à l’intérêt des peuples. Quelles sont en effet les leçons qu’ont données jusqu’à ce jour les hommes qui sont réputés ses interprètes et ses oracles? Leurs leçons enseignent à conserver , à étendre la puissance dont on est investi ; à obtenir , à usurper celle qu’on n’a pas : elles enseignent à soutenir , < à fortifier , à envahir le gouvernement. A la vérité, le sort des peuples est plus ou moins modifié par ces diverses opérations , mais l’amélioration de leur sort n’en est pas l’objet direct çt spécial. On nous apprend bien par quels secrets divers doit être assurée l’autorité suprême dans les mains d’un prince , d’une famille , d’une oligarchie ou d’un gouvernement populaire; on nous explique comment une puissance se forme, s’accroît, s’élève à un haut degré de grandeur, et comment, dans son élévation, elle doit pro-
céder pour prévenir ou ralentir du moins sa décadence. C’est toujours du maintien du gouvernement , quelle qu’en soit la forme , que les écrivains politiques s’occupent: ils n’envisagent les nations que comme corps politique, sans compter pour rien, ou presque pour rien, le bonheur des individus dont l’association se compose. Parmi tous ces écrivains , un seul a pensé que l’art de gouverner devait être l’art de rendre les hommes heureux , et son ouvrage a été regardé comme le roman de la politique. Espérons • qu’il en deviendra l’histoire , non qu’il faille s’attendre à voir des princes sans passions et sans défauts , mais parce que la tendance actuelle des esprits appelle des formes de gouvernement dans *le^uelles le bonheur d’une nation ne devra plus exclusivement dépendre des vertus ou des vices d’un homme. Quelque admirable que soit l’ouvrage de Fénélon, ce vertueux prélat n’a guère soagé à offrir aux peuples pour garantie que le caractère des princes. Plus exigeans aujourd’hui, les peuples veulent des garanties plus fortes, la garantie des institutions. La politique, dans ce sens, ne sera plus la science du pouvoir, elle sera la science du bonheur des hommes.
Nulle part la science du gouvernement , comme science du pouvoir, n’a été plus étudiée, mieux
connue, mieux pratiquée qu’à Venise : nulle part la science du bonheur des citoyens n’a été plus négligée. Dans le gouvernement vénitien, toutes les forces individuelles étaient savamment réunies pour former la force publique. Une rare habileté dirigeait aussi l’emploi de cette force pour le service de l’Etat et pour l’affermissement ou l’augmentation de sa puissance; mais nulle précaution n’était prise pour assurer aux sujets les plus précieux des intérêts sociaux : la liberté , la propriété , la sûreté , la vie même des citoyens, tout était à la disposition du gouvernement , nulle garantie n’existait contre ses atteintes. Armé d’un niveau qu’il tenait sans cesse élendu sur toutes les têtes, il repoussait celles qui auraient voulu s’élever au-dessus de la ijiesure commune : il faisait rentrer dans la foule ce qui tendait à s’en détacher. Les services , les vertus, la gloire étaient autant de titres à une surveillance plus active, à un plus prompt châtiment ; elle châtiment n’attendait que le soupçon. Dégagé de toute règle , dispensé de toute forme , un conseil invisible , comme les tribunaux veimiques de l’Allemagne, prononçait des arrêts sans appel, exécutés aussitôt qu’ils étaient rendus. Les yeux ouverts sur tout, il punissait jusqu’à la pensée. Jamais il ne pardonna au crime,
pas même à l’erreur. Le plus simple délit contre le gouvernement , la présomption seule du délit était un crime de lèse-majesté. Le peuple adorait en tremblant la main qufle frappait, et, ce qui prouve surtout la puissance d’une législation énergique, la superstition d’une aveugle obéissance n’était pas seulement le partage des classes inférieures , elle était aussi l’attribut des premières familles de l’État. L’injustice, la proscription semblaient être devenues des instruraens si nécessaires au maintien de l’ordre existant , que les plus grands personnages s’y soumettaient sans se * plaindre. La résignation du musulman qui baise avec respect le cordon fatal que lui envoie le grand-seigneur a quelque chose de grand eiicore \ ^ans sa servilité. Imbu du domne du fatalisme, le fidele croyant reconnaît dans l’ordre de son empereur l’ordre du ciel même et se hâte de céder à l’irrésistible commandement de la destinée. On peut mettre en doute si la résignation n’a pas à Venise un principe moins honorable qu’à Constantinople ; nous concevons le fanatisme de la liberté , le fanatisme de la religion , le fanatisme du dévouement à un prince considéré comme le représentant de la divinité sur la terre. Comment concevoir le fanatisme de l’oligarchie.^ Lorsque le noble Vénitien livre sa personne, ses enfans
aux coups arbitraires de l’autorité , cette abnégation en faveur d’un pouvoir auquel il n’a luiinénie qu’une part insensible n’a pas même l’excuse de l’ambition, de cette fière ambition qui quelquefois fait de grands hommes et trop souvent de grands criminels. Ce n’est en lui que le mouvement d’un misérable égoïsme uniquement occupé du maintien du gouvernement oppresseur dont il est membre.
Pour justifier ces réflexions, je ne citerai pas ces proscriptions si fréquentes , si nombreuses , dans lesquelles, sur les soupçojis les plus frivoles , sans interrogatoire , sans condamnation préalable ou du moins sans jugement légal , des citoyens étaient immolés par centaines, ou poignardes, ou étranglés, ou pendus , ou noyés dans les ca* naux , proscriptions qui apprenaient au peuple à son réveil qu’il venait d’échapper à de prétendus périls dont il ne se doutait guère, mais qu’avait aperçu ou cru apercevoir l’œil f*résumé infaillible du conseil des Dix. Selon les lois de l’humanité il vaut mieux laisser échapper dix coupables que de faire périr un innocent. Selon la doctrine du gouvernement de Venise, périssent des milliers d’innocens plutôt que de laisser échapper un criminel ! Mais être criminel n’est point nécessaire pour être proscrit. Avoir la puis-
sance de devenir criminel un jour est un titre suffisant à la proscription.
Un homme s’élève comme un géant dans l’histoire de Venise, c’est Charles Zéno, le Thémistocle, le Scipion de la république. Sa vie entière a été consacrée à la défense de sa patrie. Quarante blessures racontent ses combats : Venise elle-même est fière de ce grand citoyen : dans ses périls, c’est à lui qu’elle remet le soin de son salut; mais, en profitant de son dévouement et de sa vaillance , elle ne lui dissimule pas qu’il est trop grand pour être placé à la tête de l’Etat. Dès long temps elle a décidé que la dignité de doge lui serait interdite. C’est peu de lui refuser ^;in honneur qui n’eût été que le juste prix de ses sei^ ices : on traverse sa carrière par de fréquentes injustices et par des persécutions. « S’il y a ici « quelqu’un, dit-il un jour au milieu du sénat, « (jui soit couvert de plus de cicatrices , qu’il « se lève et qu’il se dise meilleur citoyen. » La conduite la plus intègre ne peut pas le garantir toujours contre une défiance qui cherche des prétextes. Ce prétexte qu’on cherche contre lui , on le trouve dans un acte d’humanité. Pendant le cours de ses campagnes , Zéno avait prêté quatre cents ducats au prince dePadoue, prisonnier et malheureux. Cette somme lui est rendue
par son débiteur. Aux yeux' d’une autorité ombrageuse, ce n’est point une restitution, c’est un présent suborneur : il s’est laissé corrompre par une somme de quatre cents ducats l’homme qui, depuis un demi-siècle', commande les armées et les flottes de la république , le plus dévoué de ses défenseurs, le plus illustre de ses capitaines. Sur cette absurde allégation, Zéno plus que septuagénaire est condamné à deux ans d’exil. Ces deux années ne seront point perdues pour la gloire. Après un pèlerinage à la Terre-Sainte, le généreux vieillard se rend en Chypre , où Pierre de * Lusignan, assiégé dans sa capitale, allait succomber sous les efforts des Génois. Le bras de Zéno n’est point glacé par l’âge : son âme con-| serve , de même , toute sa virilité. Il sert tiut à la fois de sa personne et de ses conseils , il dirige la défense : dans l’action toujours il est aux premiers rangs : il force les Génois à se re^ibarquer, et Lusignan salue en lui son libérateur.
Pour avoir droit à la proscription , il n’est pas besoin d’être, comme Zéno, entouré de l’admiration et de la faveur publiques. Un grand service, rendu même par un homme obscur , devient seul un grand crime. La république est mise en danger par une sédition de matelots. L’autorité du gouvernement est méconnue par ces
révoltés. Un simple citoyen paraît au milieu d’eux et calme la tempête. A quelle récompense ne peut-il pas prétendre? Il disparaît le lendemain.
Le fils du doge Foscari est soupçonné (i) d’avoir reçu des présens d’un prince étranger. Aucune preuve ne confirme ce soupçon. La torture lui arrache un aveu, vrai ou faux. Un tribunal, présidé par son père , le condamne à un exil perpétuel.
Tandis qu’il subit sa peine , un des membres du conseil des Dix est assassiné. Le soupçon va chercher Foscari dans son exil. On amène cet infortuné à Venise. Toute la puissance des tortures échoue contre la protestation de son innocence. Il est banni une seconde fois.
• Fatigué de l’exil , Foscari réclame l’intervention du duc de Milan. Alors , comme aujourd’hui, l’espionnage suivait les pas de l’exilé. La lettre destinée au duc de Milan est dans les mains du con- ^ seildes Dix. Pour la troisième fois, le malheureux Foscari est livré aux tortures les plus cruelles , tortures sans objet, puisqu’il ne peut rien avoir à découvrir. « Respectez votre arrêt , » dit le doge à son fils , et celui-ci va expirer dans un cachot.
(i) En
L’hislorien («) de Venise demande si la Servitude aurait son héroïsme comme la liberté. Non , parce qu’il n’existe point d’héroïsme sans exaltation , sans enthousiasme. C’est l’enthousiasme de la liberté qui porte Brutus au plus douloureux des sacrifices. Nul enthousiasme n’entraîne et n’excuse le doge Foscari. Son cœur est sec comme ses yeux. L’oligarchie ne saurait engendrer aucune sorte d’exaltation. Ce n’est ni une passion , ni ün sentiment : c’est un calcul.
On vient de voir comment la proscription procédait contre les ennemis intérieurs du gouvernement , contre les hommes seulement ^ soupçonnés d’être ses ennemis, ou contre ceux dont la vertu , les services et la gloire étaient , aux
yeux d’une autorité jalouse, un péril et uikî'
(i) M. Daru. Son histoire de Venise est un grand et bel ouvrage où le coup-d’œil de rhomme d’Éta^ trouve réuni à la raison du philosophe et au talent du littérateur. En dépit des hommes qui prétendent avoir le privilège du génie , notre époque s’honore de plusieurs écrivains qui portent avec succès la philosophie dans l’histoiré. Tel est le caractère que présente l’Établissement monarchique de Louis XIV par M. Lemontey; l’Histoire des républiques italiennes par M. Sismondi, et celle du eardinal de Richelieu, par M. Jay.
( Si )
hostilité. Deux exemples prouveront que la proscription n’avait pas un effet moins prompt et moins violent contre les ennemis extérieurs et même contre les auxiliaires de la république.
François Carare , seigneur de Padoue , est assiégé (i) dans cette ville, dont la défense ne peut plus guère être prolongée. Sur la parole de Galéas de Mantoue , général des Vénitiens , il se rend à Venise pour traiter lui-même avec le sénat, dans l’espoir d’obtenir , par une négociation directe , des conditions moins défavorables. Il arrive ; il est arrêté. Où sont les lois de la guerre? Où est * la foi donnée? le gouvernement de Venise n’est point retenu par de semblables considérations. Carare est, avec deux de ses fils, étranglé dans %a prison.
Deux autres de ses fils s’étaient réfugiés à Florence. Leur tête est mise à prix. Une somme plus forte est offerte à qui les livrera vivans. Pour ce ^gnmvernement cruel , ce n’est pas assez de proscrire : payer le prix de la mort n’est pas assez ; il paiera plus pour la donner lui-même.
Un célèbre aventurier , élevé par son mérite et devenu gendre de Philippe-Marie Visconti , duc
En i4o5.
de Milan , Carmagnole , avait passé au service de Venise et porté la victoire sous les drapeaux de la république. Quelques années après, la fortune est moins fidèle à ses entreprises. Il est soupçonné ; il est perdu. Sa mort est décidée dans un conseil qui duretouteune nuit, et elle est décidée huit mois avant l’exécution. Trois cents personnes sont dans le secret : beaucoup de membres du conseil ont des communications fréquentes et peut-être même des rapports d’amitié avec lui. Tousse taisent. Exempt de défiance, Carmagnole ayant parlé au doge de ce conseil nocturne , ^ celui-ci lui répond en souriant ; « Il y a été beau- « coup question de vous; » Mot exécrable et barbare, qui rappelle , sans lui ressembler, le fameux : vous y serez i ma fille. C’est le sublime ik proscription. Pendant huit mois, quoique déjà condamné. Carmagnole continue à commander les troupes vénitiennes. Il est mandé à Venise pour donner ses conseils , soit pour la guerre^sClî; pour la paix. Les plus hautes marques de istinction l’accompagnent dans sa route. Des députations le reçoivent de distance en distance et le conduisent chez le doge , où on lui donne la place d’honneur. On lui demande , on écoute ses avis. Jamais la proscription n’avait mis tant de soin à parer sa victime. Tout-à-coup, dès que ses com-
pagnons sont éloign^^s , il est chargé de fers : le lendemain on met à la torture le guerrier auquel on doit tant de triomphes : on le livre aux bourreaux , on l'immole sur la place Saint-Marc : un bâillon étouffe sa voix , dans la crainte que son dernier cri ne proclame son innocence.
La conduite du sénat de Venise à fégard de Carmagnole est un de ces traits qui suffisent pour peindre seuls tout ce qu’il y a de froide cruauté dans le gouvernement oligarchique , et pour prouver que de tous les gouvernemens c’est le plus déshonorant pour l’humanité , puisqu’il avilit les chefs de l’État appelés à commander comme les sujets réduits à obéir. Dans 0 les États despotiques , la différence du caractère dfs princes qui se succèdent donne au peuple des intervalles de repos. Trajan et les Antonins consolent le genre humain du malheur d’avoir piîur maîtres les Domitien et les Caligula. A Venise, la tyrannie se perpétue : quiconque arrive au pouvoir est condamné à limitation de celui qu’il remplace : l’esprit du décemvirat est constamment le même ; c’est Tibère toujours vivant; c’est Tibère jusque dans sa dissimulation. On ne s’étonne point de la fausseté d’un prince, d’un individu isolé. Que Néron comble de prévenances , de re.spects , Agrippine
et Sénèque au moment où leur perte est jurée, le crime d’un homme n’est qu’un crime facile et vulgaire; mais que tout un conseil, qu’une réunion nombreuse, descendue dans une dégradation commune , ait l’impudeur de se livrer à ce jeu cruel de trompeuses démonstrations; que lescaresses de trois cents sénateurs soient un piège , leurs hommages une perfidie, on ne peut s’empêcher de voir dans une pareille complicité d’hypocrisie et de mauvaise foi entre des hommes publics, respectables par leur âge, par les emplois et les honneurs dont ils ont été revêtus, un caractère d’atrocité qui révolte et fait frémir. Si , à une certaine époque , on a pu dire que le sénat romain était une assemblée de. rois, on ^ peut dire avec beaucoup plus dé raison que^.e sénat de Venise était une assemblée de tyrans.
La proscription , qui dans les autres pays est une calamité accidentelle et passagère, était, dans cette despotique oligarchie, un. état per- ' manent, un état naturel. Ce n’est pas tout ; la barbarie mène toujours la bassesse avec elle : la cruauté qui proscrit appelle la perfidie qui dénonce. Dans les épanchemens d’une confiance réciproque , deux citoyens , fatigués du joug de l’aristocratie, se livrent à des murmures contre ses rigueurs et s’expliquent entre eux sur la
facilité qu’on trouverait à renverser un si odieux gouvernéinent. Ils se séparent, tremblant peut-être l’un et l’autre de ce qu’ils viennent de dire; mais l’im est fidèle à l’amitié, l’autre la trahit. Le lendemain l’un des deux a vécu : le délateur se réveille patricien. Quel patricial que celui auquel on arrive par de tels chemins! Certes, on ne peut en disconvenir, lorsque tous les ressorts d’un gouvernement sont montés de telle manière que la proscription soit ainsi possible à chaque heure du jour, lorsque les esprits y sont tellement accoutumés qu’elle n’est plus aux yeux des citoyens qu’un remède qu’ils regardent eux-mêmes comme souvent utile et toujours permis, ce gouvernement n’est pas très- • digne d’envie sans doute; mais, docile aux conseils de Machiavel , il a pu se maintenir dans l’intérêt de ceux qui gouvernent, il a obtenu les plus grandes chances de stabilité. Cependant qui .^^tfurait d’une stabilité de gouvernement acquise à un tel prix? Est-ce de ce genre de stabilité que veulent les hommes qui, en France, réprouvent encore les idées admises depuis trente .ans; qui, en Allemagne, repoussent les idées prêtes à éclore? Ne voient-ils pas que, si les gouvernemens veulent se maintenir , le seul moyen qui puisse leur faire atteindre ce but»
est de s’améliorer eux-mêmes, de se modifier conformément aux vœux actuels et aux nouveaux besoins des peuples ? Ne voient-ils pas que ce n’est point par une proscription d’un seul jour q^ue peut se raffermir l’oligarchie? Si la longue durée du gouvernement vénitien atteste la puissance de la proscription , cette stabilité est due à la puissance de la proscription régidarisée et quotidienne. Proscripteurs de 1816, songez-y bien ; toute proscription est sans effet, c’est une cruauté inutile, gratuite, si elle n’est pas renouvelée chaque jour. Vainement vous avez voulu transporter en France le gouvernement de Venise. Les proscripteurs de 1793 l’avaient tenté comme vous, et comme vous, ils avaient échoué dans cette odieuse entreprise. ( Leur règne, sanglant comme le vôtre, n’eut, comme le vôtre, que quelques années d’existence. L’un et l’autre sont également en horreur à la nation : elle peut subir des tyrannies pkSB^-^ gères quoique toujours trop prolongées. Jamais elle ne souffrira que la proscription soit, comme à Venise, le principe du gouvernement.