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CHAPITRE VI

Des Proscriptions dans les Provinces-Unies.

De toutes les républiques anciennes et modernes, la république des Provinces-Unies est celle ou les proscriptions ont été le plus rares , parce que cet Etat, devant son origine aux rigueurs du pouvoir absolu et à l’intolérance religieuse de l’Espagne, a dû lui-même s’abstenir# davantage des excès de l’intolérance et des abus du pouvoir. Cependant, au milieu de cette nation qui combattait depuis un demi-siècle pour s^n indépendance religieuse et politique , s’élèveioutà-coup un esprit de persécution qui viole l’un© et l’autre , et envoie ( i ) à l’échafaud des hommes illustrés par les services qu’ils ont renaiK^^^eur pays. Je place ici la proscription de Barneveld , parce que le véritable motif de la perte de ce grand citoyen ne fut point dans les vaines querelles de Gomar et d’Arminius , mais dans la fermeté avec laquelle il s’opposait aux vues ambi-

(i) En i6ig.

tieuses de Maurice de Nassau. C’est un des malheurs de l’humanité, dit Cicéron (i), que la même élévation d’âine qui rend capable des plus grandes choses , porte avec elle l’amour de la domination et même d’une domination sans partage. Parmi les familles que de grands talens ont placées à la tête des Etats, l’une de celles qui a le plus de titres aux hommages du genre humain est sans contredit la maison qui règne aujourd’hui en Hollande. Cependant , à côté des qualités les plus recommandables, des efforts les ^ plus héroïques pour soustraire leur patrie au Joug étranger, on remarque dans plusieurs de ces princes une tendance soutenue à l’asservir eux-mêmes et à fonder pour leur famille, au mépris ^ette indépendance conquise par leur courage, une souveraineté héréditaire. Premiers magistrats de la république par le choix de leurs concitoyens , ils aspirent à devenir ses maîtres pa?^roit de naissance. Guillaume I". lui-même n’est pas à l’abri de ce reproche. Déjà il était près

(i) Illud ocliosum est quod in liâc elatione et magnitiidîne animi ,facillime pertinacia et nimia cupiditas prin-

cipatus innascitiir ut quisque animi magnitudine ex~

cellit ^ ita maxime vult princeps omnium vel potiùs soins esse.

du (i ) but, et il n’avait plus que quelques pas à faire pour l’atteindre quand la mort vint l’arrêter en chemin. Maurice fut celui de ces princes en qui ce projet se manifesta le plus ouvertement. Indifférent aux disputes des sectaires , sa préférence était assurée au parti que n’embrasserait point Barneveld. Il se fit gomariste parce que Barneveld était arminien ; il se serait fait arminien , si Barneveld eût été gomariste. Aux prétextes de religion il mêle la supposition de prétendus complots. Un magistrat vénérable qui, pendant quarante ans a tenu les rênes de l ad- , ministration intérieure tandis que les Nassau commandaient les armées , un vieillard blanchi dans les premières fonctions de l’Etat honorées par ses vertus, Barneveld, septuagénaire coif «pirateur, est mis en jugement pour fait de trahison. C’est à Caton que l’on impute les odieux projets de Catilina ; c’est Barneveld, (fbs^eGrotius , ce sont plusieurs autres citoyens élément recommandables que l’on accuse d’avoir juré la ruine de leur patrie , d’avoir voulu la li-

(i) Quin et comitis nomen per eas regiones a plerisque delatum ; quominus reciperet , pauca siijfragia restabant , càni ad longi laboris prœmia properanlem mors intercepit. Grot. liist. des Prov. -Unies.

vrer aux Espagnols ; et il se trouve des plumes vénales pour répandre , pour accréditer le bruit de leurs conspirations chimériques! et il se trouve même dans les Etats des partisans de la tyrannie prêts à proscrire l’innocence la plus pure, la vertu la plus éprouvée ! et il se trouve des juges , faibles ou pervers, capables de prononcer une telle sentence ! C’est dans le corps de la noblesse que furent pris les commissaires dont Maurice fit des juges, et à ces juges, qui lui étaient dévoués, il joignit, pour la forme, quelques-uns de ces magistrats plébéiens qui croient se créer une noblesse artificielle en professant, avec une scandaleuse impudeur, un dévouement sans bornes aux volontés et aux crimes même du pouvoir. ^ Qu’est-ce que l’homme, » dit Barneveld sur l’éc^iafaud; et il déclare qu’il meurt pour avoir défendu la liberté de son pays. Sa mort est une inelFaçable tache pour la mémoire de Maurice.

^ n’èst pas sans raison que les amis de la liberté sont toujours dans un état de soupçon et de déliance à l’égard de la puissance militaire. Dans les armées, même les plus nationales, si l’homme qui les commande a ces qualités éblouissantes qui font les héros, le soldat confond bien vite l’amour de la patrie avec l’amour de son chef : c’est un entraînement naturel,

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înévîtable, auquel il cède malgré lui, fort éloigné de prévoir qu’il sert la tyrannie lorsqu’il ne croit servir que la liberté. Cette séduction à été poussée plus ou moins loin dans les divers pays, mais elle a eu lieu partout et dans tous les temps : elle a eu lieu parmi les soldats de Sylla et de César, comme parmi ceux de Crom-“ well et de Napoléon Bonaparte, comme parmi ceux de Maurice de Nassau (i). Ce sont les gens de guerre de Maurice , ce sont les vainqueurs des Espagnols qui sont condamnés à protéger le juridique assassinat d’un des pères de la patrie^ Le plus grand malheur attaché à un premier ' crime est la nécessité de crimes nouveaux. C’est peu d’avoir fait trancher la tête à Barneveld et condamner à une prison perpétuelle Hu^uCs Grotius , pensionnaire de Rotterdam , Hoguer- ' beis, pensionnaire de Leyde, et plusieurs autres personnages non moins considérés jymr leur grande capacité que pour leur probité îbtorruptible , il faut encore emprisonner ou bannir un foule d’autres bons citoyens moins connus, mais également dévoués à la rtïême cause : il

(i) On fit courir alors le ters suivant. C’est la Hollande qui parle :

Mauriciana meum inxerunt signa Catoneni.

faut les persécuter sous des prétextes religieux, et, peu de temps après, il faut de plus grandes cruautés encore. Un fils de Barneveld conspire pour venger son père : le complot est découvert: le conspirateur échappe; mais un de ses frères a eu connaissance de la conspiration : celui-ci paie de sa tête le crime de n’avoir pas été le délateur de son frère. En France, de Thou périt pour n’avoir pas trahi l’amitié ; le fils de Barneveld est condamné en Hollande pour n’avoir pas tout ensemble trahi l’amitié et la nature. Telle est la destinée à laquelle est réservé • Maurice , pour la frivole et misérable ambition de changer en principauté (i) un État républicain , et de laisser à son frère et à ses neveux , ^ar droit héréditaire, ce que la Hollande ne pouvait manquer de leur offrir à titre d’élection.

Si j’insiste sur ces proscriptions de Maurice de Nassau, c’est que jamais à côté de pareils ac>^ n’éclata davantage leur inutilité. C’est à régner qu’il aspire, et il ne régnera pas. U avait cru^ par ses rigueurs, commander le silence aux

(i) Fra le turbulenze publiche délia guerra stimava che gli sipotessemeglio aprir gualche favorevole congiuntura da poter pervenire al principato di quelle provinzie.

ËBîSTtVOCUO.

amis de la liberté, et la liberté fait, malgré lui, entendre sa voix : les hommes comprimés se raniment : les hommes égarés se détrompent : la vérité jaillit de toutes parts : l’innocence de Barneveld n’est plus mise en doute : l’indignation publique se prononce contre ses assassins ; Maurice reconnaît toutes les haines qu’il a soulevées contre lui, et il a l’âme assez généreuse encore pour en être profondément affligé; son génie militaire l’abandonne , il se survit à luimême , il languit pendant plusieurs années , et meurt avec le tourment d’une ambition déçue, surtout avec le remords de crimes inutiles.

Le temps , ce grand réparateur des injustices humaines, viendra effacer celles de Maurice. On ne rendra pas la vie à Barneveld; mais on annullera les sentences portées contre ses malheureux amis, contre les complices de ses vertus. Grotius avait été condamné à une prison perpétuelle: la courageuse adresse de sa femme , si heureuserpent imitée de nos jours, l’enlève à la surveillance de ses geôliers : c’est à Paris qu’il choisit sa retraite. Le ministère d’alors ne crut pas lui accorder une faveur en le recevant sur le tenâtoire français. C’est une propriété de tout temps acquise au sol de la France , d’être de droit l’asile dumalheur. Grotius non-seulemerit trouve un refuge assuré parmi nos

aïeux ; mais ce réjfmblicam , si zélé à la* Haye pour la défensé de la liberté, est honoré à Paris et distingué |3ar la cour; il reçoit du roi une pension de mille écus. A la vérité , le cardinal de Richelieu , qui préfère aux écrivains politiques les Scuderi et les Boisrobert,. le prive plus tard de cette pension. Obligé de chercher ailleurs lappul qui lui manque , Grotius sort de France ; il en sort homme obscur et malheureux ; mais la république Batave le consolera bientôt de ses souffrances. Richelieu veri’a reparaître et sera forcé d’accueillir eoEÉime ambassadeur l’homme à qui il a enlevé la pension que lui avait accordée la générosité du roi. On a dernièrement prétendu que c’est ^seulement par tolérance que sont reçus parmi nfus d’estimables citoyens , qui, comme Grotius, ont dans leur pays lâché de faire prévaloir les principes de la liberté sur ceux du pouvoir absolu. Nos ministres se croiraient-ils des Richelieu parce qu’ils seraient comme lui sans pitié pour l’infortune.^ Quand notre législation sur ce point ne leur défendrait pas la barbarie, la franchise dé notre sol est un domaine inaliénable qui n’entre pas dans leur budget.

Sous le prince d’Orange Frédéric Henri, qui succède à Maurice, l’accroissement prodigieux de la richesse intérieure et des possessions au

dehors atteste la salutaire influence de la liberté sur la puissance et la prospérité des peuples. Peutêtre ce prince est-il celui de tous qui a le plus de droits à la reconnaissance de ses concitoyens. La république des Provinces -Unies avait été fondée par Guillaume. Les talens de Maurice l’avaient soutenue et agrandie; Frédéric Henri eut le bonheur de continuer leurs conquêtes et de consolider le grand ouvrage de l’indépendance nationale. Il égala Guillaume et Maurice en courage et en habileté; il les surpassa en vertu. Sa devise était: Patrice patrique. Sa piété filiale était une qualité de plus , puisque le désir de venger sur les Espagnols l’assassinat de son père ne le rendait que plus ardent à servir son pays. Si je fais ici mention de Frédéric Henri , quoiqi e aucun souvenir de proscription ne se rattache à sa mémoire, on me pardonnera d’avoir, en passant, loué dans un prince chef d’uné république, un amour désintéressé de la patrie. ^ Guillaume II, son fils, lui succède, et, nous devons le remarquer pour l’honneur de la maison de Nassau, c’est le quatrième prince de ce nom qui montre les qualités d’un grand homme. Agé de 20 ans à peu près, il est déjà l’idole du peuple et de l’armée ; mais les yeux clairvoyans des républicains démêlent en lui, avec le courage

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et l’habileté de ses trois prédécesseurs, Tanibition de Maurice. Leur crainte n’est point sans fondement ; c’est par la guerre , par la disposition des troupes qui étaient à leurs ordres, que les Stathoudres maintenaient leur domination. Le but des États-généraux doit être naturellement d’affaiblir le pouvoir militaire qui, s’il ne les opprime pas toujours , les menace du moins sans cesse. En i65o, lorsque la paix fut solidement établie, les États ordonnèrent le licenciement de la plus grande partie de l’armée. Pour l’empêcher ou pour obtenir des modifications à cette mesure, Guillaume , après avoir épuisé son crédit et les voies de l’intrigue, tente les moyens de la surprise et de la force ; il fait arrêter les nia- ^strats des villes principales] dans lesquelles il a trouvé le plus d’opposition, et il dirige à l’improviste des troupes sur Amsterdam; mais le génie de la« liberté veille sur cette ville dans la perionne de Biker, son intrépide bourguemestre i en un instant les portes sont fermées; la bourgeoisie sous les armes, et la ville hors d’insulte. Furieux de cette résistance, Guillaume se rend au camp , et somme Amsterdam de recevoir ses troupes : on lui répond qu’on va demander les ordres des États-généraux. Pour lui donner une sorte de satisfaction, quoiqu’il n’en eût aucune

à demander, les deux Biker se démettent de leurs emplois; mais en même temps on trompe tous les calculs de Guillaume; on ouvre les écluses et l’inondation des approches d’Amsterdam sauve alors la Hollande de l’établissement d’une tyrannie domestique , comme plus tard la patriotique rupture de ses digues la sauvera de l’invasion de la tyrannie étrangère. La honte d’un criminel projet, révélé surtout par son mauvais succès, plongea Guillaume II dans une mélancolie profonde quile conduisit au tombeau à l’âge de vingtquatre ans. Ce prince , qui avait promis à la république un liabile défenseur , ne lui offrait plus que la menace d’un tyran; il avait violé les lois, attenté aux droits des citoyens , emprisonné d’estimables magistrats; c’était déjà un commencer ment de proscriptions Sa mort est un bien-

fait pour lui comme pour sa patrie.

Les dangers qu’a courus la liberté batave , sont une leçon qui ne sera point perdue. Quoiqu’uti parti puissant défende les intérêts de la maison d’Orange , le stathouderat est aboli en 1 654 » un édit déclaré perpétuel. Guillaume III , celui qui détrônera un jour Jacques II, son beaupère , était au berceau quand cet édit fut rendu. Au sortir de l’enfance , toutes ses pensées se porteront vers la révocation de cette mesure et le

rétablissement de la charge qu’ont si habilement remplie ses ancêtres. Taciturne comme son bisaïeul , les dehors de la modération cachent en lui l’ambition la plus active et tous les moyens lui paraîtront légitimes pour la satisfaire. La maison d’Orange, comme toutes les maisons qui veulent fonder un pouvoir tyranniqije^ avait deux auxiliaires naturels, éternel! ment à ses ordres , les nobles et les prolétaires. Cl’est dans ces deux classes que Guillaume met ses espérances ; c’est par le secours des premiers qu’il gagnera des voix dans les états dc'S provinces : c’est par le bras des seconds qu’il répandra la terreur, et sc délivrera de ses adversaires. Soit qu’un instinct merveilleux pour le despotisme distinguât Guil- *l^me dès son adolescence, soit que la fortune lui eût donné des conseillers d’une perversité pratique , il déploie, jeune encore, tout l’art des tyrans les plus consommés.

• Pour paraître sur la scène, il choisit un de ces momens où le danger public précipite plus aisément les peuples dans de fausses mesures : ce moment de crise est celui de la guerre de *672. Ses partisans mettent en mouvement la populace des villes et le font demander pour capitaine général. Des rassemblemens tumultueux forcent les magistrats à tui déférer ce titre. Alfectant une

fausse délicatesse et de prétendus scrupules , il faut , pour qu’il consente à l’accepter , que des ministres de la religion le dispensent du serment qu’il avait prêté et qui s’y oppose. De courageux citoyens hésitent à signer l’acte qui rétablit le stathouderat et qui l’investit de cette dignité. Les de Witt se feront remarquer par leur résistance : ils périront : de perfides machinations préparent leur perte ; des écrits mensongers les calomnient; on élève contre eux les imputations les plus outrageantes comme les plus absurdes. L’un d’eux , Corneille de Witt, a servi avec honneur dans la marine : on le taxe d’avoir dans un combat empêché la ruine de la flotte anglaise. Ruiter le venge de cet affront : il faut recourir à d’autres armes. A défaut de faits, Guillaume, con?me tors les tyrans , créera des conspirations imaginaires . Un chirurgien de village accuse Corneille de Witt de s’étre adressé à lui pour assassiner Guillaume, et Guillaume, sans défiance sur la véracité du délateur, se hâte de porter sa plainte à la cour de Hollande. Les juges... que de cruelles réflexions fait naître sans cesse la conduite des juges dans tous les pays 1 Les juges , sans autre indice que la déclaration de l’accusateur, font subir à l’accusé tous les tourmens de la torture. C’est au milieu de ces souffrances qu’écrasant de

son- mépris les juges bourreaux qui .veulent arracher un mensonge à sa faiblesse, il raffermit sa grande âme en récitant avec fierté les beaux vers d’Horace sur l’inflexible courage de l’homme de bien , calme au milieu du bouleversement du monde. Que feront les juges? Ils n’ont pu lui arracher un seul mot dont il soit possible de s’armer contre lui : ils craignent de verser le sang innocent, et ils craignent de déplaire à Guillaume. Les lâches I ils prononcent qu’il doit être dépouillé de ses charges et banni de la province à perpétuité. S’il est coupable, c’est la mort qu’il mérite. S’il ne Test pas, de quel droit le bannir? Je n’ai parlé que de Corneille de Witt. Quel bon cytoyenne nourrit dans son cœurlaplus profonde admiration pour son fi'ère ! Quel homme d’état ]ffest plein de respect pour ce puissant génie 1 Savant et philosophe, il joignait à une âme élevée tous les trésors de la science et tous les agrémens de l’esprit. Directeur principal des affaires Se la république pendant dix-neuf ans , il avait constamment montré tous les talens du politique habile, toutes les vertus du citoyen.. Les victimes sont marqués : elles n’échapperont pas. Ce que Guillaume n’a pu faire par la sentence des tribunaux , il le fera par les mains des prY>léta Tes. Jetons un voile sur la mort de ces deu.x

martyrs de la liberté. Les assassin? de la Haye lurent à cette époque ce qu’ont été en France les assassins de 1 795 et ceux de Nîmes , Avignon et Marseille en 181 5. L’un des principaux traits du caractère de Guillaume est l’hypocrisie : elle ne l’abandonne pas en cette occasion : il témoigne une vive doulfeur de ces meurtres : il ne parle qu’avec éloge des deux illustres frères. C’est ainsi qu’en Angleterre Henri VIH prit le deuil de ceux qu’il faisait égorger : c’est ainsi qu’en Espagne Charles-Quint ordonnait des prières pour la délivrance du pape qu’il tenait prisonnier. Ces mensonges convenus ne trompent personne : il serait bientôt temps que les princes songeassent à y renoncer. Guillaume porte plus loin ses démonstrations ; il annonce la volonté de faire pi^nir les assassins, mais l’assassinat avait alors aussi ses apologistes et ses défenseurs. Quoique les misérables qui ont porté les coups soient connus, leurs protecteurs s’écrient que toute la bouîLr geoisie est coupable , que c’est à la vijle entière qu’il faut faire le procès. Guillaume semble effrayé de cette idée, et sa colère facile à désarmer» se . garde bien de se livrer ù d’indiscrètes recherches contre les hommes intelligens qui l’ont si à propos délivré de ses ennemis. La perte des de Witt entraîna celle de beaucoup d’autres ci-

toyens estimables comme eux. Grotius , qui avait failli être immolé à l’ambition de Maurice de Nassau , courut le même danger de la part de Guillaume lïl. Sa murt qui survint cette année le déroba enfin aux persécutions de cette famille.

C’est là heureusement que se bornent les proscriptions dans les Provinces -Gaies. Guéri d’un moment d’intolérance , ce sage gouvernement offrira un refuge aux bannis que lui enverront le fanatisme religieux ou les querelles politiques des autres contrées. Malgré la constante division qui subsiste entre la maison d’Orange , toujours occupée à étendre son pouvoir, et les Ëtats attentifs à défendre leurs droits, la Hollande parvient à un degré de grandeur et de prépondérance %rgiment fabuleuses, comparativement à sa population. Une poignée de républicains est, en 1668, l’arbitre des couronnes : humiliée ensuite momentanément par Louis XIV , elle se vengera sur la vieillesse de ce prince des affronts qu’il lui a faits en 1672. On verra le ministre des affaires étrangères de France, Torcy , aller, sous la conduite d’uu banquier hollandais , attendre dans l’anti-chambre du pensionnaire Heinsius que ce pensionnaire veuille lui donner audience. Cet homme, qui alors était, avec Marlborough et le prince Eugène , l’âme de la politique et des af-

faires générales de l’Europe, jouissait de vingtquatre mille florins de traitement. Sa maison, ses bureaux , cons istent en un secrétaire , un cocher , un laquais , et une servante : c’est M. de Torcy qui donne ce détail, et il le donne, non par dérision , mais avec un sentiment de respect pour ce grand magistrat en qui, juge éclairé et digne lui-même d’une juste estime , il se plaît à reconnaître une rare capacité, une intégrité à toute épreuve , et surtout le plus admirable des désintéressemens, celui de l’amour-propre, puisque, malgré l’immense considération dont l’entourait la continuation de la guerre, Heinsius ne cherchait point à la prolonger. Heureuse la Hollande de trouver à si bon compte un conseiller pensionnaire , qui est à la fois son garde ^es^ sceaux , son premier ministre et presque son seul ministre ! pauvre France qui ne peut pas avoir à ce prix un directeur général des droits réunis ou des douanes ! c

Cette particularité d’économie domestique en rappelle une autre de même nature prise aussidans l’histoire des Provinces - Unies , et qui renferme une leçon dont certaines gens devraient bien profiter. En 1608, au moment où l’Espagne négociait avec les Hollandais la trêve

qui fut en effet conclue l’année suivante , le marquis de Spinola , qui se rendait à la Haye , avec plusieurs autres ambassadeurs espagnols, voit huit à dix personnes assises sur l’herbe et faisant un repas composé de pain , de fromage et de bière. Un paysan à qui il demande quels sont ces voyageurs , lui répond : « Ce sont les députés des « Etats , nos souverains seigneurs et maîtres. » « Voilà des gens, s’écrie Spinola, avec lesquels « il faut faire la paix. » Je vois, à ce récit, sourire une foule d’hommes qui s’accommoderaient peu d’une telle frugalité; mais il est encore en France, il est dans la Chambre des députés de généreux citoyens qui n’en sont point incapables ; il en est qui préfèrent , à leur retour dans leurs *f(^ers , le banquet amical des électeurs au luxe des tables ministérielles, et dont la conscience repousse des emplois et des richesses qu’il faudrait payer du sacrifice de leurs sentimens patriotiques.

*Dans ce côté gauche de la Chambre où la France voit avec plaisir ses plus riches capitalistes et de grands propriétaires , tous hommes essentiellement amis de l’anarchie et du désordre, s’il faut en croire les écrivains ultra-monarchiques ; dans ce côté , où siège la véritable indépendance, il est aussi un certain nombre de

dépulcs dont la foMune bornée suffit à peine aux besoins de leur famille; mais notre premier besoin à tous est, comme notre premier devoir, la réduction des charges publiques et raffermissement de nos libertés. ]\ous ne dirons pas aux ministres : voila des hommes avec lesquels il fa ut faire la paix, nous leur dirons^ voilà des hommes avec qui vous aurez constamment à faire la guerre , tant que vous ne suivrez pas La ligne constitutionnelle , parce que jamais ils ne transigeront sur leurs devoirs. Ils connaissant assez 1 histoire pour ne pas ignorer que la route où ils marchent à ses dangers. Ils savent quel a été à RouKMe sort de Caton; en Angleterre, celui de Russe! et de Sydney; en Hollande, celui de Barneveld et desde Will; mais ils savent aüssi qu^f le* gloire est attachée à ces noms fameux et de quel opprobre est flétri le front de leurs bourreaux. Ils savent encore quel noble prix leur est assuré, même de leur vivant, même aujourd’hiu , dans la recoimaissance et l’affection de leurs compatriotes. Tant que la nation française choisira pour mandataires , comme elle le fait depuis quelques années , des hommes inaccessibles aux séductions du pouvoir, elle saura tout à la fois , ainsi que la Hollande , résister à la tyrannie

intérieure , comme à la tyrannie étrangère ; oiii , même à la tyrannie étrangère , et c’est à dessein que j’insiste sur cette vérité , qui n’est peut-être pas assez généralement sentie. Chez les peuples conquérans , c’est la victoire qui fonde la puissance politique; dans les gouvernemens absolus, c’est la force numérique et matérielle ; chez les peuples libres , c’est la force morale , et cette force morale, c’est la tribune de la Chambre des députés qui la développe et qui la déploie. Aujourd’hui surtout , c’est de la Chambre des députés, c’est de la pureté de ses membres , de leur attachement à la Charte, de la fermeté de^leur marche dans la voie sacrée des principes constitutionnels, que dépend la considération extéi*ieyre de la France, bien plus que de l’action d une diplomatie dont nous ne voulons pas soupçonner le zèle, mais dont, en s i composition actuelle , 1 incapacité ou du moins l’inexpérience n’eiùt rien moins qu’un problème.

Parmi les révolutions qu a vu éclore l’année i8i4, lune des plus naturelles est le rétablissement de la maison d Orange. Cette maison avait lutté un siècle pour parvenir à la souveraineté; il a fallu quelle fût exilée vingt-cinq ans pour obtenir, ce qu’elle avait si long-temps

vainement désiré , la dignité royale. Mais d’où vient le différence qui se fait remarquer entre le retour paisible de la maison d’Orange en Hollande, quoique cette maison obtienne une plus grande étendue de pouvoir, et les agitations auxquelles la France est livrée après le retour de sa dynastie, quoique sa royauté absolue se transforme en royauté constitutionnelle ? c’est que la maison d’Orange revient seule , tandis que les Bourbons reviennent avec les émigrés , ou se trouvent, en rentrant, entourés par eux. Cette différence n’est point le crime des Bourbons , elle est le crime de cette noblesse sans patrie qui ne craint pas de s’appuyer de l’assistance étrangère pour reconquérir sur nous d’odieux et insupportables privilégies*. Un malheur cependant pèse aussi sur la maison d’Orange. La république des Provinces-Unies, à laquelle leur nom s’allie avec tant de gloire , était le temple de fhospitalité. C’était un *bcl héritage que le royaume qui la remplace devait être jaloux de recueillir. Tel était, on aime à le penser, le vœu de ses princes. Le sang des Nassau est ambitieux , mais il est généreux et loyal : il a dù lui coûter de persécuter nos proscrits. C’est là une des plus douloureuses calamités qu’aient

à subir les maisons rétablies par un secours étranger. Il n’est pas toujours facile de contenter des protecteurs peu généreux , et la reconnaissance est pénible quand la preuve en doit être un outrage à l’humanité.

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