PREMIÈRE PARTIE
Étiologie et Pathogénie des Pyrexies abortives.
Nous ne croyons pas trop nous avancer en déclarant que l'étude des formes abortives des pyrexies est presque une question contemporaine. Le jour, en effet, où les maladies aiguës et plus particulièrement les maladies infectieuses furent bien connues dans leurs modalités cliniques, on parvint à bien en isoler les formes atténuées et légères. De là à reconnaître dans le cours des épidémies régnantes un certain nombre de types, classiques à leur début mais tout à coup modifiés et tournant court avant le terme habituel de la maladie, il n’y avait qu’un pas : ce pas fut vite fait, et l’on décrivit des pyrexies abortives.
Sans doute on retrouve, éparses dans les auteurs anciens et principalement dans les pyrétologistes du siècle dernier, des indications précieuses concernant la courte durée, les formes atténuées et légères des maladies épidémiques. Sydenham, Van Svwieten, Borsieri, isolent, au milieu des varioles anomales, des formes légères n’allant pas jusqu’à la suppuration, en somme des varioloïdes où mieux, comme le voulait Trousseau, des varioles modifiées, formes avortées de la pyrexie. De même Stoll parle de la nature violente ou douce de la variole. Plus près de nous, Frank signale la variole tronquée, etc. Toutefois un grand nombre de fièvres légères ou bénignes observées par les anciens ne constituait pas des formes abortives mais bien plutôt des formes atténuées ou des formes frustes de la maladie, ce qui n’est pas absolument identique. Or, serait-il logique de considérer comme abortive une maladie qui, pour une raison quelconque, évoluerait assez insidieusement pour ne donner lieu à aucun phénomène morbide? Pour qu'une maladie avorte, encore faut-il qu’elle commence; encore faut-il que sa symptomatologie s’esquisse, soit avec ses traits habituels, soit même avec une physionomie anomale; sinon, la pyrexie passera inaperçue, elle sera fruste, latente, méconnue. Cette distinction, importante en nosologie, restera vraie alors même que l'organisme atteint à l'insu du
eee
malade et même du médecin, aurait acquis de la sorte une immunité vaccinale contre les attaques ultérieures de la même maladie.
Bien que Sydenham, Cullen, Van Swieten, Borsieri aient ‘décrit les varioles légères et atténuées spontanément ou sous l’influence d’une première atteinte ou mieux de la variolisation, c’est surtout avec l'étude du typhus que l’on isole bien la notion plus exacte des formes abortives des maladies aiguës. Haspel, Garreau, Barudel, Gauderax, Masse et plus spécialement Jacquot, étudient et démontrent lexistence du typhus abortif. Bientôt M. Charcot (1) isole la forme abortive de la pneumonie des vieillards, puis Lebert met en lumière les formes abortives de la fièvre typhoïde. Nous verrons plus tard que la plupart des maladies aiguës, des pyrexies et principalement des maladies infectieuses, offrent dans leurs poussées épidémiques ou dans leurs recrudescences endémiques, des types abortifs également décrits par de nombreux auteurs.
Quant à savoir la raison déterminante qui fait abortive telle ou telle maladie fébrile, quant à déterminer la pathogénie de l'avortement de la maladie, c'était, il v a peu de temps encore, un problème sinon insoluble, du moins extrêmement difficile à étudier, faute de données scientifiques suffisantes. Ce n’est pas à dire pour cela qu'aujourd'hui encore la question ne présente de très grandes obscurités et que la raison d’être des formes écourtées des maladies infectieuses soit absolument élucidée. Actuellement encore, bien des inconnus planent sur cette question : comme autrefois, on est bien obligé de faire intervenir l'idée de s'éceptivité, la notion d'opportunité morbide pour l’organisme mis en présence du poison élément pathogène de la maladie infectieuse. De nos jours encore on doit expliquer par des différences individuelles (2) les effets nuls, imparfaits ou complets de l'attaque, ainsi que les désastres irrémédiables ou rapidement réparés qui suivent. A un autre point de vue, la question de la récidive d’une même maladie touche à la notion déjà ancienne de l’ixxmunité plus ou moins complète et plus ou moins prolongée conférée par une premiére atteinte de la pyrexie. Encore cette idée est-elle assez restreinte puisqu'elle ne peut s'appliquer ni à la rougeole, ni à la diphthérie, non plus qu’à la pneumonie ou à la grippe qui sont presque universellement considérées
(1) Bulletin de la Société médicale des hôpitaux de Paris, 1865. (2) Jaccoun. — Pathologie interne, t. TI, p. 589.
Et T5 MUR
aujourd’hui comme des maladies spécifiques, infectieuses, capables de plusieurs récidives.
Enfin on a pu, par une vue purement théorique, admettre que dans telle ou telle circonstance, le virus qui entre même pour la première fois dans un organisme sain ou qui y revient, peut, avant d'y pénétrer, avoir été déjà affaibli, atténué peut-être par diverses conditions atmosphériques, telluriques, thermiques ou autres, le plus souvent mal déterminées; autant de conditions capables de transformer une maladie maligne en affection légère ou même abortive. Il se produirait un phénomène tout autre dans certains cas de variole modifiée, mais devenue anomale et maligne, survenant chez des individus anciennement vaccinés ou variolisés : la plupart des auteurs estiment alors, soit que l'énergie du contage était si puissante que la vaccine n’a pu lui résister (c'était l'opinion soutenue encore par Frank), soit que le vaccin affaibli a perdu son énergie antagoniste et a laissé la porte ouverte à l'ennemi.
En résumé, les notions actuellement acquises et susceptibles d’expliquer les formes abortives des maladies générales, ne sortent œuère des conceptions anciennes sur le génie épidémique et La constitution médicale régnante. Ce sont à peu près les mêmes idées, modifiées dans les termes. Car si l’on ne parle presque plus de génie épidémique ou de constitution médicale, on accepte des queues d’épidémie comme on décrit des épidémies atténuées ou aggravées, des recrudescences épidémiques. A tout ce qui précède on à ajouté la notion de l'organisme affecté, ou pour mieux dire on l’a remise en lumière : on déclare volontiers qu’il lutte plusou moins énergiquement : on déclare que l'individu frappé peut, grâce à sa résistance organique, éteindre rapidement la maladie infectieuse développée en lui. On invoque alors l’énergie des échanges nutritifs, le bon fonctionnement des éléments cellulaires, la large perméabilité des émonctoires. Grands résultats sans doute, obtenus grâce aux efforts de la chimie biologique et aux recherches de la physiologie pathologique, mais qui ne permettent d'aborder que par un seul côté le grand et difficile problème de la cause déterminante des pyrexies.
Cependant, depuis quelques années, après la réalisation positive de certaines idées anciennes concernant la nature vivante des éléments générateurs des maladies infectieuses, grâce à la méthode expérimentale complète et irréprochable créée par M. Pasteur et appliquée par ses élèves, la pathologie générale est entrée dans une phase nouvelle,
Le seul point qui nous intéresse actuellement à trait à l'étude des maladies générales aiguës, des pyrexies. L'idée de l'origine parasitaire microbienne des maladies infectieuses, poursuivie depuis longtemps déjà en France et en Allemagne par les anatomo-pathologistes, à subi en quelques années, sous la pression des découvertes retentissantes de la bactériologie, une impulsion considérable. De nombreux travaux ont surgi aussi variés que remarquables; Davaine, Pasteur, Chauveau, Koch, Chamberland, Arlving, Roux, Nocard, Cornevin et Thomas et une foule d’autres expérimentateurs dont je vais parler plus loin, abordèrent le problème par toutes ses faces. D'autre part, les études pathologiques de Cornil, Bouchard, Grancher, Damaschino, Straus, Malassez, Vignal, Charrin, Babès et d’un grand nombre d’autres observateurs que je me plairai à rappeler dans les pages qui vont suivre, faisaient faire à la doctrine microbienne des maladies infectieuses d'énormes progrès.
Nous allons rechercher si cette doctrine ne pourrait pas éclairer sur quelques points la question si obscure encore et Si discutée de la pathogénie et des causes de la forme abortive des différentes maladies aiguës. C’est avec ces notions toutes contemporaines que je voudrais établir la pathogénie générale des pyrexies abortives. Je m’appuierai pour cela sur les travaux les plus récents fournis par la médecine expérimentale et par la pathologie comparée. Il y a là une source inépuisable en documents précieux, applicables de près ou de loin à la pyrétologie humaine, et capables, à mon avis, de donner une base positive et réellement scientifique aux conceptions théoriques qui ont cours en
médecine,
Le probléme dont nous cherctions li solution se réduit à HAnRE question : Connent peut-on expliquer Févolution précipitée, abortive en un mot, d’une pyrexie, d’une maladie générale infectieuse? Pour quelles raisons le drame pathologique qui se déroulait dans ses actes successifs et régulièrement enchaînés, est-il tout à coup écourté? Pourquoi la maladie tourne-t-elle brusquement, sans raison thérapeutique, se jugeant parfois au moyen de phénomènes critiques aussi complets, aussi énergiques qu'elle les aurait pu présenter quelques jours plus ard, à l’époque habituelle, lors de sa période de décroissance terminale ?
Nous pouvons d'ores et déjà annoncer avec les pathologistes modernes que nos investigations doivent se diriger sur deux voies souvent
ee ù
ra
RL
parallèles et conduisant Fune à l'étude des modifications du terrain organique, l’autre à laconnaissance des éléments infectieux des germes morbicdes infiniment petits, ces microbes pathogènes dont on s'efforce de déceler les caractères spécifiques dans les diverses maladies g'énérales infectieuses classées jadis, un peu au hasard, sous le terme générique de prrexies.
C’est qu'en effet tout le problème est là : quelles sont les conditions d’où dépend soit l'intensité plus où moins grande, soit l’'atténuation rapide ou soudaine d’une maladie infectieuse? Abordons les difficultés de cette obscure question; guidons-nous sur les indications bien sûres, bien incontestables qui nous sont fournies par la pathologie comparée; nous arriverons, je l'espère, à des résultats plus satisfaisants pour l’esprit que toutes les idées théoriques émises jusqu'ici sans preuves convaincantes. Ce travail nous permettra peut-être même d’asseoir sur une base plus solide quelques-unes des conceptions étiologiques et pathogéniques que nous énumérerons chemin faisant.
Commencons tout d’abord par le terrain organique qui doit recevoir les germes morbides.
Ce terrain (on nous pardonnera cette comparaison qui est plus exacte qu'il ne semble au premier abord), qui vient d’être ensemencé par les hasards de la vie pathologique, est-il apte à faire germer les wraines qui v ont été jetées?
O peut comparer d'une part les microbes \Virulente et l'oreanisme dautre part à des semences et dun terrain dans lequel ées senienees arrivent par un procédé queleonque avee une différence marquée toutefois. résultant de kv nature toute autre du terrain animal et du terrain végétal.
Dans le terrain botanique tombe une graine; la terre la recoit et aussitôt met à sa disposition toutes les forces et toutes les réactions chimiques qui se passent en elle pour que là plante puisse naître et orandir, Si la graine vient à mourir, c’est que ou bien elle n'était. pas née viable, ou bien elle n'a pas trouvé dans les liquides que le sol à mis à sa disposition les éléments nécessaires à son existence : la terre
n’y est pour rien. Elle a accueilli la graine, a favorisé son développe-