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GÉNÉRALITÉS SUR LES QUINQUINAS

§ Ier- HISTORIQUE.

Les premières notions botaniques sur les arbres à quinquina datent du commencement du xviir2 siècle. Le médicament était cependant connu depuis longues années. En 1638, il avait guéri d'une fièvre rebelle la comtesse d'El Chinehon, femme du vice-roi du Pérou, et cette cure célèbre avait commencé sa réputation. La vice-reine n'avait pas manqué d'apporter avec elle, lors de son retour en Espagne, la poudre salutaire à laquelle elle devait la santé ; elle l'avait fait connaître autour d'elle, et bientôt le médicament s'était répandu sous le nom de foudre de la comtesse. Plus tard , les Jésuites' en avaient augmenté la vogue, en le distribuant sur une plus grande échelle, et le nom de foudre des Jésuites avait remplacé

la dénomination primitive. La véritable origine du précieux remède restait cependant une énigme pour les médecins. Ce ne fut qu'en 1Ç79, lorsque Louis XIV en eut acheté le secret d'un Anglais , nommé Talbot , qu'on connut enfin en Fran ce l'écorce officinale, mais sans avoir pour cela des données satisfaisantes sur l'arbre qui la produit.

La Condamine donna le premier sur cet arbre des détails scientifiques. Envoyé au Pérou, avec Godin et Bouguer, pour mesurer un degré du méridien, le savant académicien profita de son voyage pour voir de près les quinquinas. Il partit pour Loxa, avec les renseignements de Joseph de Jussieu , adjoint à l'expédition en qualité de botaniste ; il y décrivit sur place le premier Cinchona et donna, d'après nature, le dessin de ses principaux organes. L'année suivante (1738), il publiait son travail dans les Mémoires de l'Académie des csiences.

Joseph de Jussieu n'avait pas suivi les astronomes de l'Académie, lors de leur retour en Europe. Tenté par l'attrait des découvertes qu'il ne pouvait manquer de faire dans un pays tout nouveau pour la science, il parcourut la plus grande partie du Pérou , atteignit même la Bolivie, et ne revint en France qu'en 1771 , mais, par malheur, dans un état de santé qui ne lui permit point de donner à ses observations la publicité qu'elles méritaient' .

Cependant le gouvernement français n'avait pas re-

1 On a publié quelques extraits de ses observations dans les « Réflexions sur deux espèces de quinquina découvertes nouvellement aux environs de Santa-Fe, dans l'Amérique méridionale;» in Histoire de la Société royale de médecine, année 1779, pag. 252.— M. Weddell, qui

nonce à l'exploration des riches contrées de l'Amérique méridionale. En 1776, Dombey fut chargé de récolter les plantes du Pérou'; mais l'Espagne, dont l'agrément était nécessaire pour une pareille entreprise, ne voulut point rester en arrière de la France , et retarda le départ de Dombey jusqu'au moment où elle put elle-même organiser une expédition dirigée par les deux botanistes Ruiz et Pavon. Dombey partit avec eux, visita plusieurs localités à quinquina, entre autres le district de Huanuco, pénétra dans le Chili, et revint enfin en Europe en 1785, avec une immense collection, dont une partie seulement est arrivée au Muséum d'Histoire naturelle de Paris, à travers mille obstacles élevés par le gouvernement espagnol. Les mesquines jalousies du même gouvernement empêchèrent Dombey de publier les résultats de son voyage.

Ruiz et Pavon récoltèrent aussi de nombreux matériaux , et lorsqu'ils durent retourner en Espagne, en 1789, ils laissèrent, pour continuer leur œuvre, deux de leurs disciples, J. Tafalla et Juan Manzanilla, qui expédièrent en Europe les fruits de nouvelles explorations.

Plusieurs ouvrages importants furent le résultat de cette expédition scientifique : la Quinologie de Ruiz1, publiée en 1792, et qui fut augmentée en 1801 2 d'un supplément deRuiz et Pavon; la Flora Peruviana etChi-

a pu consulter la totalité de ses manuscrits, en a également fait quelques extraits intéressants.

1 Ruiz; Quinologia o tratado del arbol de la quina o cascarilla. Madrid, 1792.

2 Ruiz et Pavon; Supplemento a la Quinologia. Madrid, 1801.

lemis (\ 798-1 802)', qui donna la description et la figure de douze espèces de quinquina; enfin une Quinologie de Pavon, « Nueva Quinologia », œuvre longtemps inédite dont M. Howard vient tout récemment de faire profiter la science2. Ces mémoires originaux et les collections sur lesquelles ils sont fondés, servent encore de nos jours à la solution de bien des questions obscures.

Tandis que Ruiz et Pavon exploraient les provinces du Bas-Pérou, au nord de Lima, l'expédition botanique de la Nouvelle-Grenade recherchait dans la partie septentrionale de la Cordillère les espèces officinales auxquelles le gouvernement espagnol attachait tant de prix. Mutis qui, en 1760, avait suivi dans le pays, en qualité de médecin, le vice-roi don Pedro Messia delà Cerda, avait déjà trouvé, en 1772, aux environs de Santa-Fe, une des espèces aujourd'hui officinales de quinquinas3. On le choisit, en 1782, pour diriger les explorations, et il ne tarda pas à annoncer la découverte de plusieurs écorces aussi efficaces que celles des environs de Loxa.

Une discussion fort vive s'est élevée entre les auteurs de la Flore Péruvienne et les élèves de Mutis, Caldas et Zea, qui, après sa mort, continuèrent son œuvre. Mutis avait cru devoir identifier les espèces néo-granadines

1 Ruiz et Pavon; Flora Peruviana et Chilensis, tom. II, 1799, in-fol.

2 Illustrations of the nueva Quinologia of Pavon with coloured plates, byFitch; and observations on the Barks, by John-Elliol Howard. London, 1862, in-fol.

3 Bien longtemps avant, en 1755, don Miguel de Santesteban avait vu aux environs de Popayan une espèce de quinquina , probablement le Pitayensis; mais sa relation était restée ignorée dans les papiers de la vice-royauté.

avec celles de Loxa, et il n'avait pas hésité à donner au quinquina de Santa-Fe le nom de Quina primitiva, d'après l'idée que c'était l'espèce décrite par La Condamine , la première découverte. Ces prétentions , soutenues par les disciples avec plus d'opiniâtreté que par le maître , provoquèrent des dénégations violentes de la part de Ruiz et Pavon : «Nous sommes forcés , direntils', pour la défense de notre œuvre, de réfuter les allégations de M. Zea , et, pour le bien de l'humanité, nous nous trouvons dans l'obligation de prévenir le public que les quinquinas de Santa-Fe sont des espèces bien différentes de celles de Loxa , reconnues comme excellentes et supérieures dans l'emploi médical — Le premier quinquina de la Quinologie est reconnu par tous les cascarillsros de Loxn qui exploitèrent la province de Huanuco, comme l'espèce supérieure et la plus estimée dans le commerce et en médecine... Il nous paraît également impossible que l'Amérique septentrionale (cestà dire au nord de la ligne) puisse produire des quinquinas de bonne qualité comme ceux du Pérou. »

Nous aurons l'occasion de discuter cette question litigieuse; pour le moment, bornons-nous à constater qu'elle peut provoquer des réponses différentes suivant la manière dont elle se pose. S'il y a, sur l'identité spécifique des quinquinas de Santa-Fe et de ceux de Loxa, des doutes qui provoquent presque une réponse négative, on ne saurait nier, d'autre part, que plusieurs écorces offici-

i in Supplément à la Quinologie, cité par Delondre et Bouchardat: Quinologie. Paris, 1854, pag. 5.

noies fie Mutis no renferment beaucoup plus de quinine que les quinquinas de Loxa; aussi, quelles que soient les conclusions a tirer de l'examen comparatif de ces formes végétales, on nepeut partager le dédain de RuizetPavon pour les produits de l'hémisphère septentrional '.

Mutis vivait encore à Santa-Fe, lorsque deux illustres

1 II est malheureux, pour la réputation de Mutis, que l'ouvrage qu'il avait dû certainement préparer sur les quinquinas soit encore complètement inédit et peut-être égaré dans quelque coin du Musée d'histoire naturelle de Madrid, où l'on conserve sa magnifique collection de dessins des plantes néo-granadines. M. Rampon, qui fait de louables efforts pour retrouver ce travail de Mutis, assure que Zéa, dans sa discussion avec les auteurs de la Flore du Pérou , a singulièrement compromis les idées de Mutis, en les dénaturant. Il est de fait que Mutis paraît avoir très-bien compris la valeur thérapeutique des diverses écorces de la Nouvelle-Grenade, et n'avoir accordé des effets fébrifuges qu'à celles qui les possèdent en réalité. C'est du moins ce qu'on peut conclure du tableau suivant, extrait par M. Howard d'une des rares publications de Mutis dans Papel periodico de Sanla-Fe de Bogota.

« Ecorces officinales de la Nouvelle-Grenade. En la botanica. — Cinchona.

Lancifolia, Oblongifolia, Cordifolia, Ovalifolia.

Quina.

Hoja de lanza, Hoja oblonga, Hoja de corazon, Hoja oval.

EN EL COMERCIO.

Naranjadaprimitiva, Roxasucedanea, Amarillasubstituida, Blanca forastera.

En la medicina. — Amargo.

Aromatico, Austero, Puro, Acerbo.

Balsamica, Astringente, Acibarada, Xabonosa.

Antipyrectica, Antiseptica, Cathartica, Rhyptica.

Antidota, Polycresta, Ephractica, Prophilactica.

Nervina, Muscular, Humoral, Viscéral.

Febrifuga.

Indircctamente febrifugas. »

voyageurs entreprirent l'exploration de la région des quinquinas. Humboldt et Bonpland, partis d'Europe en 1799, avaient consacré l'année 1800 à parcourir le bassin de l'Orénoque; en 1801, ils prenaient terre à Carthagène, recevaient à Bogota l'hospitalité de Mutis, traversaient toute la Nouvelle-Grenade, le royaume de Quito, les provinces septentrionales du Pérou, pour continuer à travers le Mexique l'un des voyages les plus féconds de notre époque. De nouvelles espèces de quinquinas découvertes et décrites, la distribution géographique de ce groupe naturel bien indiquée pour la première fois, de nouveaux matériaux pour l'étude des écorces officinales: tels furent, en ce qui concerne spécialement notre question, les résultats de cette exploration fructueuse. On les trouve consignés dans les divers ouvrages de botanique 1 consacrés à la description des plantes du voyage , et dans un mémoire de M. de Humboldt sur les forêts à quinquinas de l'Amérique du Sud2.

Nous ne pouvons citer en détail toutes les explorations entreprises depuis lors dans les diverses portions delà région des quinquinas: celles de Goudot, Hartweg, Purdie, Warscewitz, Linden, Funk, Schlim, ïriana, etc., dans la Nouvelle-Grenade; de Poppig, Lechler, etc. dans le Pérou et le Chili. Les collections de ces voyageurs renlerment presque toutes de nouveaux matériaux pour

1 Surtout in Humboldt et Bonpland; Plantes équinoxiales. Paris, 1808-1816, et in Kunth ; Nova Gênera et Species plantarum, quas collegerunt Bonpland et Humboldt, tom. III. Paris, 1818.

- Humboldt (Alex. von);Ueber die Ghina-Wâlder inSud Amerika.... (Magazin der Gesellschaft naturforschender Freunde, zu Berlin, 1807.

l'histoire de nos espèces , mais la question des quinquinas ne les a pas assez spécialement préoccupés, pour que nous fassions de leurs explorations une mention particulière. 11 n'en est pas de même de l'entreprise de M. Weddell, conçue dans le but d'éclaircir la question qui nous occupe, et qui a enrichi d'un magnifique ouvrage la littérature quinologique1 ,

Jusqu'en 4848, on avait recherché les espèces officinales de la Nouvelle-Grenade, de l'Equateur et du Pérou, mais la Bolivie restait inexplorée. Ni Joseph de Jussieu, qui avait pénétré jusque dans ces régions, ni Taddaeus Haenke, « dont les rudes labeurs sont restés proverbiaux dans le pays de Cochabamba où il résidait2» , n'avaient laissé de traces de leurs découvertes. Tout restait donc à faire pour cette partie de la chaîne des Andes, d'où provient cependant l'écorce la plus riche en quinine. M. Weddell , après s'être séparé de l'expédition de M. de Gaslelnau, dirigea ses investigations de ce côté; il pénétra ensuite dans la province péruvienne de Carabaja; enfin, remontant la chaîne jusqu'à Cuzco, il étendit le champ 4e ses observations jusqu'aux régions explorées par les quinologistes précédents. Il rapporta de ce voyage une ample moisson de faits. Huit espèces nouvelles de Cinchona vrais sont décrites avec soin dans son Histoire naturelle des quinquinas, qui renferme en outre les caractères et la distribution systématique des espèces alors connues. L'étude microscopique

1 Histoire naturelle des quinquinas, par H. -A. Weddell, in-fol. Paris, 1849, avec 34 planch.

2 Weddell, loc. cit., pag. 3.

des organes occupe une place importante dans ce livre classique; elle y devient môme un moyen précieux de diagnose en même temps que de classification pour les écorces officinales ; enfin, les limites de la région cinchonifère, jusque-là fort indécises du côté du Sud, sont nettement indiquées dans une belle carte qui termine l'ouvrage.

Le voyage de M. Delondre, entrepris à la même époque, dans'le but spécial de fournir à l'industrie un approvisionnement plus facile des quinquinas riches en alcaloïdes, nous a valu un livre intéressant' où sont décrites et très-bien figurées les principales écorces du commerce actuel.

Du côté de la Nouvelle-Grenade, le docteur Karsten rassemblait, depuis 1844, de nombreux matériaux, en vue d'une future publication actuellement commencée, sous le titre de « Flora Columbiœ* ». Les quinquinas de cette partie de l'Amérique étaient plus particulièrement l'objet de ses recherches : il en étudiait la valeur thérapeutique et les caractères distinctifs, ainsi que la constitution intime de leurs tissus3 .

Une circonstance spéciale est venue puissamment aider au progrès des études quinologiques. Tous les voyageurs qui avaient pu juger par eux-mêmes des procédés d'exploitation du quinquina, avaient signalé les dévastations produites par les cascarilleros, et manifesté l'appréhension qu'on ne se trouvât plus tard privé de ce médica-

1 Delondre et Bouchardat; Quinologie. Paris, 1854, avec 23 planch.

2 Karsten; Flora Columbiee. Berol., 1861.

3 Karsten; Medicinische Chinarinden Neu-Granada's. Berl., 1858,

ment héroïque. Le gouvernement hollandais comprit le premier qu'il y avait quelque chose à faire pour conjurer ce danger, et entreprit d'introduire ces espèces précieuses dans diverses localités de Java, où elles sont régulièrement cultivées. Le docteur Hasskarl fut envoyé dans le Pérou et la Bolivie, avec cette mission spéciale de récolter et de transporter vivantes, dans la colonie hollandaise , diverses espèces de quinquinas. L'Angleterre entra bientôt dans la même voie; elle donna successivement des instructions analogues à MM. Markham, Pritchettet Spruce, afin d'établirdes quinquinas à Geylan et sur le continent indien. Tous ces explorateurs ont apporté de nouveaux matériaux à laquinologie ; grâce à eux, l'identification des espèces botaniques et des écorces commerciales, question jadis si compliquée, est devenue beaucoup plus facile, si bien que le magnifique ouvrage de M. Howard, Illustrations of Nueva Quinologia, que nous avons déjà indiqué en passant, ne laisse maintenant sans solution que bien peu de questions de ce genre.

Nous n'avons presque mentionné jusqu'à présent que les ouvrages résultant directement des explorations personnelles de leurs auteurs : il n'entre pas dans notre plan de donner ici la liste de tous ceux qui ont traité la question des quinquinas -, nous nous bornerons à citer les meilleures sources à consulter, celles qui ont fait successivement autorité dans la science. Ce sont, 4° pour la partie botanique : le Systema de Linné, le Prodrome de De Candofle, les Bhcstrations du genre qimïquina> de

i Lambert; An Illustration of thc genus Cinchona. London, 1821.

Lambert, les Plantai Hartwegianœ de Bentham, le Gênera d'Endlicher , le Repertorium de Walpers et les observations de Klotzsch, soit dans les œuvres de Hayne', soit dans les Actes de l'Académie de Berlin; 2° pour la partie médicale: les articles de Laubert, pharmacien militaire des armées d'Espagne, dans divers journaux de pharmacie2; la Monographie des quinquinas de Bergen3; Y Histoire des produits pharmaceutiques de Gôbel et Kunze 4 ; YHistoire des drogues simples de Gulbourt et particulièrement sa quatrième édition , la Matière médicale de Pereira3 et l'ouvrage de Berg et Schmidt sur les plantes officinales6. Ces matériaux nous permettront d'aborder les principaux traits de l'histoire des quinquinas.

1 Klotzsch, in Hayne's Arzneigewâchse , XIV. Berlin. — Klotzsch, in Ahhandlungen der Akademie des "Wissenchafl, zu Berlin, 1857.

2 Laubert; Mémoire pour servir à l'histoire des différentes espèces de quinquina, m Bulletin de pharmacie, II. Paris, 1810. — Recherches botaniques , chimiques et pharmaceutiques sur le quinquina, m Journal de médecine , de chirurgie et de pharmacie militaires , II. Paris, 1816, pag. 145. — Dictionnaire des sciences médicales. Paris, 1820, art. Quinquina.

3 Bergen (Von) ; Versuch einer Monographia der China. Hambourg,

4 Gôbel et Kunze; Pharmaceutische Waarenkunde. Eisenach, 1827- 1829, tom. I.

5 Pereira's Materia medica, vol. II. London, 1853.

6 Berg und Schmidt ; Darstellung und Beschreibung sâmtlicher in der Pharmacopaea borussica aufgefùhrten offizinellen Gewâchse , II. Leipzig, 1859.

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