COMMERCE DES QUINQUINAS
Le quinquina est l'un des articles les plus importants du commerce de l'Amérique tropicale. Le seul Etat de la Bolivie a donné, d'après M. Weddell3, trois millions de livres d'écorce en deux ans ( 1850-1851 ), malgré les restrictions apportées à ia récolte par le gouvernement; les autres régions cinchonifères ne sont pas moins productives.
Comment celte êcorce est-elle récollée? Quelles pré-
1 Journal de pharmacie et de chimie.
2 Journal de pharmacie et de chimie, XXXVII, 148; 1860.
3 Weddell ; Voyage dans la Bolivie.
parations subit-eile après sa séparation de l'arbre? Par quelles voies arrive-t-elle jusqu'à nous? Ce sont tout autant de questions intéressantes qui méritent de nous arrêter quelques instants.
Rien n'est plus curieux que la récolte des quinquinas, telle que nous l'a dépeinte M. Weddell. Les difficultés de tout genre que rencontrent les cascarilleros à la recherche de ces espèces précieuses, sont au-dessus de toute idée, et elles font de cette première partie de l'opération commerciale le privilège presque exclusif des indigènes. Les quinquinas vivent rarement en groupe, le plus souvent ils se trouvent isolés au milieu des forêts vierges ; leurs troncs, chargés de lianes ou entourés d'une végétation luxuriante, échappent facilement à l'œil. Il faut , pour reconnaître leur présence, savoir profiter du plus léger indice, a Souvent les feuilles sèches que rencontre le cascarillero, en regardant à terre, suffisent pour lui signaler le voisinage de l'objet de ses recherches, et, si c'est le vent qui lésa amenées, il saura de quel côté elles sont venues. Un Indien est intéressant à considérer dans un moment semblable, allant et venant dans les étroites percées de la forêt, dardant la vue au travers du feuillage ou semblant flairer le terrain sur lequel il marche, comme un animal qui poursuit une proie, se précipitant enfin tout à coup , lorsqu'il a cru reconnaître la forme qu'il guettait, pour ne s'arrêter qu'au pied du tronc, dont il avait deviné pour ainsi dire la présence. Il s'en faut de beaucoup cependant que les recherches du cascarillero soient toujours suivies d'un résultat favorable; trop souvent il revient au
camp les mains vicies et ses provisions épuisées ; et que de fois, lorsqu'il a découvert sur le flanc de la montagne l'indice de l'arbre , ne s'en trouve-t-il pas séparé par un torrent ou par un abîme ! Des journées peuvent alors se passer avant qu'il atteigne un objet que, pendant tout ce temps, il n'a, pour ainsi dire, pas perdu de vue 1 . »
Arrivé au pied de l'arbre , le cascarillero le coupe aussi près que possible de la racine ; il le débarrasse ensuite des arbres voisins qui le soutiennent, ou des lianes qui l'entourent. Alors seulement le tronc et les branches principales sont accessibles, et la déeortication peut commencer. L'écorce, débarrassée du périderme par un massage préalable, est profondément incisée jusqu'au contact des couches ligneuses ; des lignes longitudinales circonscrivent de longues planchettes rectangulaires ; le couteau pénètre ensuite dans la couche génératrice et sépare peu à peu l'écorce des parties profondes. La même opération est répétée sur les branches et sur les rameaux, avec la seule différence que le périderme est conservé dans ces portions plus jeunes de la plante.
Les écorces doivent ensuite être séchées, et c'est un des points importants de leur traitement; car leur qualité peut varier du tout au tout, suivant le soin qu'on aura mis à cette opération. Les grosses écorces doivent resterplales, et pour leur conserver cette forme, «après une première exposition au soleil, on les dispose les
Weddell; Hist. nat. des Quinquinas, pag. 10.
unes sur les autres en carrés croisés, comme sont disposées les planches dans quelques chantiers, et, sur la pile quadrangulaire ainsi composée, on (charge, quelque corps pesant. Le lendemain, les écorces sont remises pendant quelque temps au soleil, puis de nouveau rétablies en presse, et ainsi de suite; on laisse enfin se terminer le dessèchement dans ce dernier état*. » Ce sont les écorces en plancha ou tabla. Les écorces des jeunes branches (canutos ou canutillos) sont en cylindres creux, et elles prennent d'elles-mêmes cette forme par la simple exposition au soleil.
Toutes ces opérations terminées, il reste encore au cascarillero la tâche la plus difficile: il doit transporter lui-même son fardnau à travers les sentiers delà forêt que, libre, il a déjà eu tant de peine à parcourir. « Il y a tel district où il faut que le quinquina soit porté de la sorte pendant quinze ou vingt jours avant de sortir des bois qui l'ont produit2. »
Le cascarillero est d'ordinaire au service d'une compagnie, et il rapporte son butin à un majordome chargé de veiller à la récolte. Ce dernier s'établit au voisinage de la forêt et reçoit les écorces qui lui arrivent de divers côtés. Il les choisit et en fait des espèces de bottes, enveloppées et cousues dans un gros canevas dé laine, qu'il expédie à dos d'homme ou de mulet dans les dépôts voisins. Les écorces sont alors emballées dans des caisses , ou enveloppées d'un cuir frais qui se dessèche sur
i Weddell, ibid.
a Weddell, ibid.
elles ; ces derniers ballots portent le nom de surons et serons. C'est sous ces deux formes que sont expédiés les quinquinas par les différents ports du Pacifique ou de l'Atlantique.
Le centre le plus ancien d'exploitation est sans contredit celui de Loxa , dans la république de l'Equateur. C'est de celte localité que provenait probablement le quinquina qui guérit la comtesse d'EI Chinchon ; c'est là que La Condamine rechercha la première espèce de Cinchona , et déjà à cette époque elle y était devenue rare. Des écorces d'apparences diverses en ont été successivement exportées: la forme primitive (old crown bark) a été depuis longtemps remplacée dans le commerce par des formes très-voisines, désignées sous le môme nom générique, et qui appartiennent comme elles à la classe des quinquinas à base de cinchonine. Toutes nous arrivent d'ordinaire par le port de Payta , soit en caisses, soit en surons.
C'est dans le même port que s'embarquent les quinquinas de Jaen, bien moins célèbres que les précédents et dont l'époque d'introduction dans le commerce est très-incertaine. Jaen est de la même zone à quinquina que Loxa et relativement peu éloigné de cette localité.
La région voisine du Chimbornzo , qui s'étend sur le revers oriental de la chaîne maritime depuis cette haute montagne jusqu'à l'Assuay, est la patrie du quinquina rouge, si apprécié de nos jours par sa richesse en principes actifs. L'arbre provenant de ce district était probablement exploité dès la seconde moitié du xvme siècle, En 1779. le commerce en reçut des écorces pour la
première fois. Leur aspect tout nouveau inspira d'abord de la méfiance; mais bientôt les négociants anglais en apprécièrent toute la valeur, et dès-lors les demandes ont été tprjours en augmentant. Les quinquinas de celte espèce arrivent par la voie de Guayaquil en caisses et en surons; leur exploitation parait relativement bornée, à en juger par la rareté des écorces et leur prix excessif.
Jusqu'en 1776, les quinquinas de l'Equateur furent les seuls répandus dans le commerce. Mais , à cette époque, don Francisco Renquifo découvrit de nouvelles espèces à Cuchero et à Huanuco , dans le Bas-Pérou , et cette partie des possessions espagnoles commença dèslors à fournir son contingent à la médecine. Les écorces connues sous le nom de quinquina gris de Lima ou de quinquina de Huanuco, se répandirent surtout vers 1785 et furent en grande réputation jusqu'en 1815. Depuis lors , elles n'arrivent que rarement dans le commerce, et le district de Huanuco produit principalement des écorces plates sans épiderme, qui rentrent dans la catégorie des quinquinas jaunes. Callao, port de Lima, a toujours été le point d'embarcation de ces produits péruviens.
En même temps que le Pérou , la Nouvelle-Grenade offrait au gouvernement espagnol de nouvelles richesses. Au milieu d'ôcorces très-inférieures en qualité, ce pays envoyait à la métropole des quinquinas jaunes dont la valeur ne saurait être aujourd'hui contestée; mais diverses causes, et probab lement la juste défaveur jetée sur quelques produits provenus de la même source, discréditèrent ces espèces et les firent rejeter du commerce
espagnol. Les Anglais, les Allemands, les Italiens en firent plus de cas , et, depuis vingt ansenvh on, « ces quinquinas ont acquis une telle vogue, qu'ils entrent aujourd'hui pour plusde moitié dans la consomiiiaiiou générale, et que leurs prix rivalisent avec ceux des Calisaya et leur sont même supérieurs.
» Leurs principaux marchés sont Londres, Paris et New-York. Ils sont surtout appliqués à la fabrication du sulfate de quinine, et l'on ne saurait en évaluer en moyenne à moinsdel8, 000 balles l'exportation annuelle.
»Ils viennent en général en sacs de cuir connus sous le nom de surons ou serons , du poids de 50 à 60 kilogrammes , quelquefois en sacs de grosse toile d'aloès , jamais en caisses.
»Les principaux ports d'exportation sont Sainte-Marthe ou Savanilla, plus rarement Carthagène sur la merdes Antilles, et Buanaventura sur le Pacifique '. »
Vers la fin du dernier siècle s'ouvrait également au commerce européen un centre important d'exploitation. Les forêts de la Bolivie fournissaient une éedree d'une valeur supérieure, longtemps méconnue à cause de l'engouement général pour les écorces de Loxa et du Pérou, mais qui devait cependant se faire une des premières places parmi les produits de l'Amérique méridionale. C'était le quinquina Calisaya , dont la concur rence devint redoutable pour les autres espèces, quand l'analyse chimique eut démontré5, en 4820 , qu'il l'emportait sur toutes en principes actifs. Dès-lors, les cascarilleros se
' Rampon; Notes inédites.
répandirent dans les forêt? de la Bolivie, et menacèrent par leurs exploitations de faire disparaître tous les C. Calisayq. Le gouvernement dut prendre des mesures, régler la coupe des arbres, et finalement monopoliser la récolte, en traitant directement avec une compagnie, seule autorisée à l'exploitation. C'est par cet intermédiaire que les écorces arrivent en Europe. Elles sont en surons et s'embarquent à Arica, sur la côte du Pérou.
A part ces produits importants , il s'en est introduit dans le commerce un grand nombre de qualités inférieures , exportés quelquefois comme espèces distinctes , mais le plus souvent mêlés aux écorces actives. Tels sont par exemple les quinquinas Huamalies , arrivant d'ordinaireavecles quinquinas gris, depuis la findu xvincsiècle ou le commencement du xixc ; les écorces de Cuzco , qui ont paru en 1829 h la fois à Bordeaux , à Hambourg et en Angleterre , et qui servent trop souvent aujourd'hui à falsifier le quinquina Galisaya ; endn le quinquina de Maracaybo , qui ne contient que des traces d'alcaloïdes , et se trouve probablement depuis une vingtaine d'années dans le commerce européen.