CHAPITRE III
Examiné du point de vue qui nous occupe, le mariage peut être défini : l'union des sexes, I légitimée par l'intervention de la loi, et consat crée selon certaines formes prescrites.
Dans chaque mariage qui s'accomplit, la société a un double intérêt à sauvegarder : le sien propre et celui de la famille qui va naître. Nous ne rechercherons pas quelles sont, en France, les dispositions légales qui protègent ces intérêts divers ; mais nous aurons, par la suite, à exposer sommairement quelques points delà législation qui régissait le mariage aux différents âges de l'humanité, pour mieux faire ressortir les métamorphoses dont cette institution a été l'objet, à mesure que la civilisation tendait à établir sur
des bases solides et équitables, les droits réciproques des époux.
Arrivé à la maturité procréatrice, l'homme est attiré vers la femme par un penchant irrésis tible. Toutes ses aspirations semblent alors converger vers ce but. C'est une crise véritable de l'esprit et du corps qui se prépare, et dont le mariage est la solution la plus naturelle et la plus morale, en même temps qu'elle est la plus favorable à la société et à l'individu. Si la copulation n'est pas absolument indispensable à l'entretien de la santé, du moins elle exalte la vie et constitue un besoin réel pour l'individu, surtout pour la femme, qui n'acquiert souvent la plénitude des charmes physiques qu'après le mariage. Le mariage enfante en outre la vie de famille, c'est-à-dire une association qui, malgré la diversité de ses membres, sous les rapports de l'âge, du sexe, des forces et des tendances, ne forme qu'un tout harmonique et homogène, lié par la solidarité indissoluble de l'existence et du bonheur. L'habitude de la vie commune, le partage des plaisirs et des peines, amènent en outre un résultat singulier, au premier abord, et qui
n'a pas assez, selon nous, attiré jusqu'ici l'at- * tention des observateurs. Nous voulons parler d'un certain degré de ressemblance dans les traits qui s'établit entre le mari et la femme, après un grand nombre d'années de cohabitation. : C'est principalement la femme qui prend l'empreinte de son époux, en vertu de la malléabilité plus grande dont elle est douée. Il n'y a rien là, ' en vérité, qui doive étonner ; car on sait l'in- I fluence des passions sur l'expression de la physionomie, puisque c'est sur la connaissance de . ce fait qu'est basée toute la sciencedeLavater. Or, ► comme les mêmes vicissitudes agitent ordinaiî rement le mari et la femme, il est tout naturel que les muscles chargés de les traduire, impri- .' ment des modifications identiques sur la figure de l'un et de l'autre ; d'où ce degré de similitude que nous notons ici, en passant. Enfin, le mariage est le fondement, et réalise le type de l'organisation sociale; c'est pourquoi la loi civile aussi bien que la loi religieuse, concourent à le . sanctionner.
Voici le processus historique du lien conjugal ; en d'autres termes, les transformations suc-
cessives que lui ont imprimées les progrès des mœurs.
A l'origine des sociétés, c'était la communauté des femmes, ou l'union de tous avec toutes.
En Orient, nous trouvons la polygamie, ou l'union simultanée d'un homme avec plusieurs femmes.
Chez les Grecs et les Romains, c'est la monogamie, mais avec la faculté de répudiation et de divorce, ou l'union successive d'un homme avec plusieurs femmes.
Le Christianisme a amené l'indissolubilité, ce qui constitue l'union perpétuelle d'un homme avec une seule femme.
Il a fallu, de toute nécessité, pour régler la condition des époux, que le droit de commandément fût dévolu à l'un ou à l'autre sexe. Si, à cet égard, la suprématie a été accordée à l'homme, par le consentement de toutes les nations policées, c'est en vertu de sa supériorité naturelle, de sa force plus grande, de corps et d'esprit. Il y a pourtant, objectera-t-on, des exceptions à cette règle; car on rencontre nom-
bre de femmes qui, sous aucun rapport, ne le cèdent en rien à leurs maris. Dans ces cas particuliers et quelque rares qu'ils soient, la femme ne pourrait-elle pas stipuler, en sa faveur, les prérogatives qu'il lui serait permis de se réserver en tout autre contrat ? Telle est la question qui maintes fois a été posée, sans avoir jusqu'ici rencontré un champion assez courageux pour oser, nous ne dirons pas la résoudre affirmative-. ! ment, mais la discuter avec tant soit peu d'in- I dépendance, tant elle est hérissée de difficultés, et touche de près aux plus sérieux problèmes de l'économie sociale. On trouve pourtant quel- 1 ques rares exemples de tolérance à cet endroit, dans l'histoire des maisons princières. Nous citerons, entre autres, les conventions conclues entre Philippe II et Marie, reine d'Angleterre ; elles que fit Marie, reine d'Ecosse ; enfin celles de Ferdinand et d'Isabelle, pour le gouvernement du royaume de Gastille.
Il ne serait pas bon, en effet, de créer, à l'occasion de certaines individualités d'une rareté excessive, des exceptions à une règle si universellement juste et rationnelle que la subordina-
tion du sexe le plus faible au sexe le plus fort ; car ce serait, à n'eu pas douter, ouvrir une porte à de nombreux et graves abus.
Un fait qui réunit en sa faveur les autorités les plus imposantes de tous les temps et de tous les lieux où la civilisation a porté ses lumières, ne saurait être sans témérité remis en question; et pourtant, on a vu naguère des réformateurs, mieux intentionnés, sans doute, qu'heureusement inspirés, réclamer dans leurs écrits l'émancipation de la femme, comme un progrès inséparable des institutions modernes.
La position de la femme vis-à-vis de son mari est clairement indiquée j)ar cette parole biblique : Sub viri potestate eris, et ipse dominabitur tui (1).
Plus près de nous, on trouve dans saint Paul cette phrase : Caput est mulieris vir (2).
Cette prééminence de l'époux a été souvent poussée jusqu'à ses dernières conséquences, par le fait de la déification de la force, à certaines périodes de l'histoire.
(1) Genèse, chap. m.
(2^ Jre Epitre aux Corinthiens.
Dans tous les temps, ce sont les peuples les plus grossiers qui ont particulièrement méconnu les droits de la femme, et lui ont imposé les conditions les plus humiliantes.
Ainsi, il existe une loi romaine que quelques auteurs rapportent à Romulus et qui fut inscrite dans le code Papirien, qui attribue au mari la liberté de mettre à mort sa femme adultère, tout en déniant le même droit à la femme.
Chez les Gaulois, le mari était en possession du droit de vie et de mort sur sa femme, d'une manière absolue.
Certains peuples de Scythie avaient une coutume qui révèle d'une façon irréfragable ce que nous venons de dire, du privilège accordé à la force physique et brutale, dans la détermination des rapports réciproques des époux. Chez ces nations, il était d'usage qu'avant de conclure un mariage, les^ deux futurs se livrassent un combat, qui décidait lequel, du mari ou de la femme, serait le maître de l'autre.
On comprend bien que nous n'insistons sur ces données historiques, qu'à titre de curiosités.
et pour marquer la transition entre le passé et le présent; quanta la doctrine qui prévaut aujourd'hui, nous la résumons ainsi :
L'autorité du mari doit demeurer constamment circonscrite dans les limites d'un pouvoir bienveillant, nous dirons presque paternel. Si la femme doit obéissance à son époux, cette obligation trouve sa contre-partie dans le devoir imposé au mari d'aimer et dlionorer sa femme, car elle est sa compagne et non son esclave. C'est sur cette considération fondamentale qu'a été établie toute la législation du mariage.
De plus, la loi, en investissant le sexe masculin d'un pouvoir considérable sur l'autre, a prévu et parfaitement déterminé les cas où le droit, transformé en abus, légitimerait la séparation de corps et de biens.
Mais l'autorité est inséparable de la responsabilité, et le pouvoir repose sur le devoir. Quels sont donc les devoirs du. chef de famille? Le code les ramène à deux : la protection et la fidélité.
Le premier est apprécié en ces termes, par un auteur qui a écrit, sur la famille, un petit livre
charmant et plein de bonnes intentions (1) : « Si l'homme est le chef de la famille, c'est parce qu'il en est le protecteur naturel; et son autorité ne serait qu'un privilège insupportable, s'il prétendait l'exercer sans rien faire, et sans rendre à la famille, en sécurité, ce qu'elle lui paye de respect et d'obéissance.
» Mais la protection, dans nos sociétés civilisées, consiste moins à défendre la famille contre de rares attaques, qu'à la faire vivre, et satisfaire ses besoins journaliers. Le travail est l'attribut propre de l'homme dans le ménage : par le travail, l'homme accomplit, en même temps, son rôle dans la société et son rôle dans la famille; et il va là une correspondance admirable. Car l'homme, pour entrer dans la famille, n'en reste pas moins membre de la société : il doit participer à sa vie, à ses fonctions, à son progrès; il le fait par le travail. En revanche, ce travail même garantit l'existence de la famille. L'homme est un ouvrier dont la société paye le salaire, et ce salaire, il le rap-
(1) Paul Janet, professeur de philosophie à la Faailte des lettres de Pans, La Famille, leçons de philosophie morale, 3» édition Paris, 1838.
MAYER, R\PP. coiw. g
porte au trésor de la famille; il nourrit sa femme et ses enfants, du fruit de ces mêmes efforts, auxquels la société doit son mouvement, son progrès, sa civilisation. Le travail, au contraire, n'est pas l'attribut propre de la femme ; j'entends le travail au dehors, et non le travail intérieur et domestique, qui est le vrai, le noble emploi des facultés féminines (1). J'admire de tout mon cœur ces belles institutions, inventées de nos jours par la charité publique et privée, ces crèches, ces salles d'asile, ces ouvroirs, ces écoles maternelles où une ingénieuse et touchante bienfaisance vient en aide à la mère et lui permet de subvenir pour sa part au besoin de la famille, en la dispensant du soin des enfants ; mais je ne puis m'empêpêcher de trouver qu'ici la société se substitue à la famille, et que ces belles institutions ne sont que le remède et peut-être l'encouragement d'un grand mal, l'abandon de la famille, l'indifférence maternelle, mal dont les conséquences peuvent être plus considérables qu'on ne l'imagine . »
(1) Cette opinion corrobore ce que nous avons dit sur le môme sujet, page 83.
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Le travail est donc le premier devoir de l'homme, comme chef de famille. Mais nous voudrions que dans la classe ouvrière le mari pût trouver un auxiliaire dans sa femme ; non point, comme aujourd'hui, par l'exercice de ces professions qui ne lui rapportent qu'un salaire illusoire; mais par l'accomplissement des diverses fonctions que notre sexe a eu le tort d'usurper sur elle, et auxquelles elle est plus apte que nous. La femme trouverait ainsi l'emploi de facultés qui lui sont naturelles et que l'éducation développerait encore, en même temps qu'une rémunération plus digne des services qu'elle est capable de rendre à la société.
Le mariage a été en honneur dans tous les temps. La stérilité et le célibat étaient chez les Hébreux une sorte d'opprobre et une cause d'exclusion des assemblées du peuple. Chez les premiers chrétiens, c'était une cause d'inaptitude aux charges publiques et aux fonctions de la magistrature. Les Romains allaient plus loin encore , puisqu'ils n'acceptaient point le témoignage des célibataires, et qu'ils couronnaient solennellement les citoyens qui avaient montré
iOO GÉNÉRALITÉS SUR LA FAMILLE HUMAINE
assez de vertu pour contracter plusieurs mariages successifs. Les Spartiates leur interdisaient le théâtre et avaient même institué une fête, où les célibataires étaient fouettés par des femmes, sur la place publique.
En Allemagne, leur succession était autrefois dévolue à l'État, et dans les cités impériales, de même qu'en Suisse, ils ne pouvaient exercer aucune fonction publique. Dans le Maryland, ils étaient soumis à un impôt spécial, et chez les Chinois et les Hindous on regarde comme une honte de ne point se marier. Ces derniers ont la ferme croyance que l'âme d'un bramine qui est mort célibataire, est obligée, par expiation, d'errer sur la terre, jusqu'à ce qu'elle soit rachetée. Pour détourner ce sort funeste, les Persans, les Chinois et plusieurs peuplades tartares marient leurs enfants, quand ils naissent sans vie, avant de procéder à leur inhumation (1).
La perversion des mœurs est une cause qui détourne du mariage ; c'est ce qui eut lieu bien des fois dans la vie de certaines nations, et cela jusqu'à revêtir les proportions d'une véritable
(1) Burdach, Traité de Physiologie, t. V, p, 120.
calamité. Chez les Romains, cette institution courait les plus grands périls, lorsque dans sa vieillesse, Auguste fit une série de lois, pour la remettre en honneur. Mais ce fut sans résultat, et il devait en être ainsi ; car les lois seront éternellement impuissantes à remplacer les sentiments moraux dans un peuple corrompu. Quel mobile, en effet, pourrait décider un homme à s'imposer le fardeau d'une famille et la responsabilité de son avenir, à se façonner de ses propres mains un joug, quelque léger qu'il fût, s*il ne recherchait, en échange de sa liberté et de sa quiétude, les compensations qu'offre le mariage, la satisfaction du besoin d'aimer, les joies de la paternité et le juste orgueil que légitime l'accomplissement d'un devoir ? Or, le libertin, à la conscience torpide, ne connaît du mariage que les entraves et n'en suppute que les charges. De là sa préférence pour le célibat, qui laisse un libre essor à ses penchants désordonnés. Que pourraient les lois en pareille occurrence?
Si l'abandon du mariage est un signe de démoralisation, celle-ci rejaillit encore par contrecoup sur les mœurs conjugales, comme l'a
très-justement fait remarquer Montesquieu dans cet aphorisme :
a Moins il y a de gens mariés et moins il y a de fidélité dans les mariages. »
L'époque à laquelle il convient de se marier ne saurait avoir rien d'absolu. Elle est subordonnée à la constitution, au tempérament, et enfin à l'état actuel de la santé de l'individu. Règle générale, il faut que l'accroissement soit complet (1), les organes importants à la vie dans leur intégrité, et ceux de la génération exempts de tout vice de conformation qui pourrait s'opposer à l'accomplissement de l'acte vénérien. En outre, il est essentiel que le sens génésiaque soit suffisamment éveillé dans l'homme, et que les désirs de rapprochements sexuels résultent d'un besoin véritable. A cet égard, il faudrait se garder de confondre avec l'incitation })hysiolo-
(1) Chez le jeune homme, la résorption de la semence, el son retour dans le sang, est nécessaire pour imprimer de la vigueur à ses muscles et de la lucidité à son intelligence. Dépenser prématurément ce liquide précieux, c'est entraver le développement de ses organes et se préparer une existence languissante pour le reste de ses jours. On sait bien que les athlètes, pour conserver leurs forces, et les penseurs leur génie, se condamnaient à la continence, parce que rien ne contribue plus puissamment que le commerce des femmes à éteindre l'inspiration et à énerver le corps.
gique, ces cupidités folles , ces passions fougueuses, qui procèdent d'une imagination déréglée. Il faut, en un mot, pour les deux sexes, qu'ils soient parvenus à la maturité procréatrice.
La vraie maturité procréatrice est l'état de la vie dans lequel les fonctions génitales peuvent s'accomplir, sans porter atteinte à la santé de l'iiulividu, et de telle sorte, que le caractère de l'espèce soit imprimé aux produits, de la manière à la fois la plus profonde et la plus complète. Pour tout dire, c'est l'époque où l'individu, parvenu au point de pouvoir se conserver lui-même, devient apte à concourir au maintien de l'espèce (1). Cette maturité, ainsi entendue, qu'on désigne sous le nom de nubilité, diffère de la puberté, en ce sens qu'il faut que la puberté existe depuis un temps plus ou moins long, sans entrer en exercice, avant que l'individu devienne nubile, c'est-à-dire apte à accomplir l'acte du mariage. En favorisant trop tôt l'union des sexes, on risque d'épuiser les
([) \fen'lo, Handbtich lier gerichUichen Medicin , t IV n 21*
i04 GÉNÉRALITÉS SUR LA FAMILLE HUxMAINE
facultés génératrices chez l'un et l'autre conjoints, et de les conduire à une impuissance prématurée. Si l'éleveur, éclairé par l'expé^ rience, retarde l'accouplement des bestiaux, quoiqu'il les voie entrer en rut, la même circonspection est au moins nécessaire, quand il s'agit du développement de l'humanité, tant sous le rapport des facteurs que sous celui des produits.
Les lois civiles ont fixé les mariages les plus précoces, à l'âge de la manifestation des facultés reproductrices , parce qu'elles étaient obligées d'avoir égard aux cas possibles, dans lesquels le développement complet coïnciderait exceptionnellement avec cette époque, qui est marquée à treize ans pour les femmes, et quinze ans pour les hommes, dans la loi romaine ; à quinze pour les femmes et dix-neuf pour les hommes, en Prusse ; à dix-huit pour les hommes et quinze pour les femmes, en France (1); à vingt pour les hommes et seize pour les femmes, en Autriche. Tel est l'âge établi dans les différents pays, pour marquer la
(1) Code civd, art. 144.
maturité procréatrice ou la nubilité, qui diffère essentiellement de la majorité, date de l'indépendance civile.
Chez certains peuples guerriers, les lois ne permettaient le mariage aux citoyens que tardivement. Lycurgue avait fixé l'âge de trente-sept ans pour les hommes, et de dix-sept ans pour les femmes. Platon prescrivait aux premiers l'âge de trente ans et aux autres celui de vingt ans. Selon voulait que les hommes eussent trente-cinq ans, et à Rome il leur était, pendant quelque temps, interdit de se marier avant quarante ans. Mais si, chez les Romains et les Grecs, les lois n'intervenaient que dans la procréation matrimoniale, les mœurs des nations germaniques établissaient une limite pour l'acte génésiaque lui-même, en dehors du mariage ; les filles n'étaient considérées comme nubiles qu'à dix-huit ans, et la honte s'attachait au jeune homme qui se mariait avant l'âge de vingt ans, selon Burdach (1). On doit établir, en général, que l'époque normale de l'union conju-
(1) Burdach, loco cUato. p. 44,
gale est la vingtième année pour les femmes et la vingt-quatrième pour les hommes. L'usage la recule même, presque toujours, de quelques années. La statistique a constaté qu'à Paris, pendant le dix-huitième siècle, l'âge moyen des individus qui s'engageaient dans les liens du mariage, a été de vingt-neuf ans pour les hommes, et de vingt-quatre pour les femmes.
Depuis lors, la statistique constate que, pendant la période de 1857-60, l'âge moyen du mariage, en général, est, en France, de trente ans et six mois pour les hommes, et pour les femmes de vingt-six ans et deux mois.
A la campagne :
De trente ans et deux mois pour les hommes, et vingt-cinq ans et onze mois pour les femmes.
Dans le département de la Seine :
De trente et un ans et dix mois pour les hommes, et vingt-sept ans et un mois pour les femmes.
Dans les autres villes :
De trente et un ans pour les hommes, et vingt-six ans et sept mois pour les femmes. En considérant seulement les mariages entre
DU MARIAGE • l(i7
garçons et filles, on trouve les moyennes suivantes :
HOMMES. FKUMES.
Seine 29 ans 7 mois ans 3 mois.
Autres villes 28 8 24 7
Communes rurales. 28 4 24 4 (1).
Si le mariage tardif est sans inconvénient matériel pour l'homme, il n'en serait pas de même, selon certains auteurs, pour les femmes, en raison des dangers qu'entraînerait, dans ce cas, la parturition. En effet, suivant Riecke (2), la proportion des cas dans lesquels les primipares ont réclamé les secours de l'art, est de 1 à 28 sur le nombre total des femmes, tandis que, pour les femmes arrivées à l'âge de trente ans, le rapport est de 1 à 9 ; et, pendant que la proportion des décès, après un premier accouchement, était à celle des décès en général, comme 1 est à 16, elle s'élevait à 1 sur 9, pour les primipares de trente ans.
Gazeaux n'est pas de cet avis.
(1 ) Statisiique de la France, Mouvement, 2*= sorie, t. XI, p. xvi de la préface.
(2) Hiccke, Beilrnge zur ijeburtshùlflichen Topographie, p. 32. Stutlgart, 1827.
« L'âge de la femme n'a pas, dit-il, sur la durée de travail, même quand elle est primipare, l'influence fâcheuse que lui accordent les accoucheurs. Il a, de tout temps, régné sur ce point, dit madame LachapcUe, une opinion que je ne puis partager. On croit généralement que la dilatation des passages est plus difficile chez les femmes avancées en âge; il n'est pas un accoucheur qui ne redoute un premier accouchement chez une femme de trente ou de trente-cinq ans; il n'est pas une femme de cet âge qui ne voie avec effroi arriver le moment de sa délivrance. L'expérience m'a trop souvent prouvé la fausseté de ces préventions, pour que je puisse les adopter. Sans doute, on voit souvent le travail lent et pénible chez une femme âgée, et qui n'a point eu d'enfants; mais n'en est-il pas de même des plus jeunes? La proportion, j'ose l'affirmer, est parfaitement égale. Si quatre sur dix ont, parmi les primipares, un accouchement facile, quatre sur dix, parmi les plus âgées, accouchent avec promptitude et facilité.» Quant à nous, s'il nous était permis d'inter-
(1) Cazeaux, Traité des accouchements, p. 286. 1849.
venir entre deux autorités aussi compétentes, nous dirions que l'expérience nous a fait rencontrer plus de difficultés dans les accouchements chez les femmes arrivées k 1 âge de trenle-cinq à quarante ans, que chez celles de dix-huit à trente ans, par exemple. D'où il résulterait que le préjugé qui a cours sur ce point n'est pas tout à fait sans fondement.
Il y a donc un âge particulièrement propice au mariage, pour la femme; et nous avons vu qu'il est tout aussi périlleux, pour elle, de traverser les phases de la grossesse, de l'enfantement et de la lactation, soit qu'elle n'ait pas eu le temps d'affermir suffisamment sa constitution, soit qu'au contraire elle se rapproche trop de l'époque de la ménopause. Mais nous devons regretter que dans les grandes villes, où les jeunes filles sont plus qu'ailleurs soHicitées par le besoin sexuel que fait naître la fréquentation du monde, et où la puberté se manifeste prématurément, la femme se marie presque toujours trop tard, au grand préjudice des mœurs. Ainsi, à Paris, à l'époque actuelle, les femmes n'arrivent guère au mariage avant vingt-cinq ans,
MAÏER. KAPP. COyj.
10 GÉXÉ RALITÉS SUR LA FAMILLE HUMAINE
c'est-à-dire huit ou dix ans après leur nubilité ; or, huit ou dix ans de lutte contre la séduction, c'est une épreuve trop longue pour un grand nombre, surtout quand la misère se joint aux tentations de la chair.
La loi, en déterminant le minimum d'âge qu'elle exige dans les deux sexes, a agi sagement ; car il ne fallait pas laisser à l'arbitraire la faculté de nouer des unions trop hâtives et qui ne seraient pas- exemptes de dangers, aussi bien pour la progéniture que pour les parents. Mais elle aurait dû, de même, établir une limite d'âge maximum, passé lequel le mariage devrait être interdit; parce que si, en général, \â vieillesse permet encore les relations sexuelles et ne trouve de périls, réellement redoutables, que dans les excès, et non point dans l'exercice modéré de la fonction procréatrice, la morale a aussi ses exigences, dont nous parlerons longuement dans un chapitre spécial.
Rien n'indique d'ailleurs chez l'homme, d'une manière rigoureuse, les deux extrêmes de sa période d'aptitude à la reproduction. L'âge de la pu!)erté est variable pour lui selon les climats et
DU MARIAGE Ml
surtout selon les conditions individuelles. Ce qui le caractérise, c'est l'apparition des zoospermes dans la liqueur séminale. Ce phénomène est constant (1), et suftirait seul à distinguer la puberté.
La décrépitude sénile n'est pas toujours non plus l'indice de l'impuissance ; car on a vu des mariages devenir féconds, alors que l'époux était arrivé déjà au déclin de la vie naturelle. Ainsi, on cite l'exemple d'un roi de Pologne, Uladislas, qui eut deux garçons à 90 ans. On sait bien qu'en pareil cas il serait difficile d'étayer un fait de preuves scientifiques, si le microscope n'était là, pour suppléer a tout autre critérium, en révélant l'existence des animalcules spermatiques.
Chez la femme, c'est la menstruation qui indique la maturité procréatrice. Dès que les règles ont apparu, il est permis de la croire capable d'engendrer, ce qui ne veut pas dire qu'elle sera nécessairement féconde ; car on voit tous les jours des femmes, parfaitement réglées, être stériles, alors qu'on en rencontre aussi qui de-
(1) Lallemand, Des pertes séminales involontaires, t. Il, p. 442. Paris, 1841. — A. Donne, Cours de microscopie, p, 306. Paris, 1844.
viennent enceintes, malgré l'absence la plus complète des menstrues.
Entre autres exemples de ce genre, nous pouvons citer les suivants, d'après M. Racii3orski.
« On a vu des femmes devenir grosses et accoucher heureusement, sans avoir jamais été réglées de leur vie. Ainsi Morgagni rapporte l'observation d'une femme qui, s'étant mariée avant d'être réglée, n'en fut pas moins féconde. Ce qu'il y avait encore de singulier dans ce fait, c'est que la mère de cette personne avait offert la même particularité. Fabrice de Hilden parle d'une femme qui est accouchée sept fois sans avoir jamais été menstruée. Donatus, Alberti, Roderic de Castro, Vieussens, Roussel, etc., citent, chacun de son côté, des faits analogues. Plus récemment, Baudelocque, Aran, Négrier, M. Courty disent avoir vu, dans leur clientèle, des exemples exceptionnels de ce genre (1). » L'explication de ce phénomène se trouve dans
(1) Raciborski, T'raUé de la menstruation, ses rapports avec Vovulalion, la fécondation, l'hygiène de la puberté et de l'âge criliqw, son rôle dans les différentes maladies, etc., page 4, Paris, 1868.
l'excitation délerminée par les rapports sexuels, qui jouent ici le rôle d'un véritable emménagogue. On sait, d'ailleurs, que la fécondation peut se produire, malgré l'absence des règles, pourvu que l'ovulation ait lieu normalement, par la déliiscence des follicules de Graaf.
L'âge auquel s'établit la menstruation est impossible à déterminer rigoureusement. Il varie selon les latitudes et, plus particulièrement, en raison des différences organiques des sujets et des conditions spéciales de leur existence.
Nous indiquerons dans le tableau suivant, emprunté à M. Raciborski, l'influence qu'exercent sur la première apparition des règles, les différences de climats, de latitudes et de races (I).
(1) A. Raciborski, ouvrage cite, page 188.