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DE LA DESTINÉE DE LA FEMME DANS SES RAPPORTS

AVEC l'État social

Aux époques de sauvagerie , le sort de la femme a dû être infime et misérable. Considérée comme un instrument placé par la Providence aux mains de l'homme, dans un but de procréation, son rôle se confondait nécessairement avec celui de la femelle de toute autre espèce animale. La spéculation ou le préjugé étaient complètement étrangers à ce fait, dont il faut rechercher ailleurs la cause véritable. Qu'on n'en accuse pas non plus l'âpreté des mœurs primitives ; elle ne pourrait en rien expliquer la persistance d'un fait, que les yeux d'aujourd'hui peuvent bien envisager avec étonnement, mais que de longs siècles ont respecté, malgré les progrès de la raison humaine.

Quelle est donc cette cause, capable de rendre compte des vicissitudes qu'a subies l'existence de la femme, à travers la série des temps? Pour la découvrir, nous serons obligé de remonter l'histoire de l'humanité jusqu'à son berceau, et d'en esquisser à grands traits les principales périodes.

A son apparition sur le globe, l'homme a dû disputer sa subsistance à la terre, et pour préserver sa vie des chances innombrables de destruction dont elle était menacée, soutenir une lutte acharnée contre tout ce qui l'entourait.

V intelligence et la force, la force surtout, étaient ses seules armes : mais si l'une de ces deux conditions pouvait se passer de l'autre , c'était encore et toujours la force. Les premiers âges de l'humanité se résument donc en une guerre incessante de l'homme contre la nature et les êtres qui l'ont précédé dans la création.

A cette époque, où la nourriture et les vêtements se conquéraient, en grande partie, dans les fatigues et les périls de la chasse, le courage et la vigueur du corps devaient être tout, l'alpha et l'oméga. La vertu, la grâce, le dévouement,

la raison, etc., rien ne pouvait entrer en parallèle avec deux qualités si précieuses, si indispensables. Le sexe qui les avait en partage, — l'homme, — devait en conséquence trôner en maître, et sa compagne, incapable departiciper aux rudes travaux de son époux, être employée à rendre les seuls services auxquels la prédestinât son organisation.

Quoi de plus logique et de plus facile à prévoir?

Dans ces temps enveloppés de ténèbres, la polygamie devait régner, pour satisfaire au besoin de population, et pour remplir, au fur et à mesure qu'ils survenaient, les vides résultant des guerres d'extermination que se faisaient les hommes. La longévité d'alors, hors de comparaison avec ce qu'elle est de nos jours, contribuait encore à en faire une nécessité.

Or, la polygamie est pour la femme la négation de toute dignité, le dernier degré de labjection. Mais il fallaitbien qu'elle subît encore cette phase de son long marlyrologe, puisqu'elle portait dans ses flancs les générations de l'avenir.

De toutes les causes d'avilissement, auxquelles

les femmes ont été assujetties clans l'antiquité» les plus puissantes, assurémeni, sont la servitude domestique et la polygamie.

Les monuments historiques que nous possédons de ces temps éloignés, l'attestent de la manière la plus péremptoire.

La littérature grecque est remplie d'invectives grossières contre le sexe. Depuis Orphée jusqu'à saint Grégoire de Nazianze, tous se sont appliqués à la couvrir de boue et de ridicule. Euripide et Simonide, Anacréon lui-même, se sont plu à lui prodiguer l'insulte. Parmi les Latins, Ovide et Juvénal l'ont accablée dans leurs ouvrages. Cette sentence devenue populaire : Femme qui pense, à coup sûr pense mal, est la traduc- (ion fidèle de ces mots dus à Publius Svrus : « Mulier quœ soin corjitat, malè cogitât. »

Ce qu'il y a de très-remarquable, c'est l'unanimité des peuples anciens, à ranger parmi les causes d'impureté le commerce des femmes, même légitimes. Les Égyptiens, IcsBabyloniens, les Grecs et les Romains se l'interdisaient, la veille des sacrifices.

Ils pensaient ([ue, par cela même qu'il mettait

les sens en émoi, le commerce des sexes était incompatible avec les pratiques religieuses et avec toutes les entreprises pour lesquelles l'homme intercédait auprès de la Divinité. En un mot, il était réputé impur. Les Égyptiens et les Hébreux, entre autres, ne pouvaient s'y livrer dans les grandes fêtes, et, aujourd'hui encore, il est interdit aux Japonais pendant leurs pèlerinages, Les Israélites et les Romains interdisaient le commerce des femmes aux prêtres, lorsqu'ils avaient à remplir une cérémonie religieuse, et chez les mahométans cette interdiction subsiste, même de nos jours. Les Babyloniens, les Arabes et les Grecs se tenaient éloignés de leurs femmes, les jours de sacrifices. Les Assyriens se croyaient aussi souillés par les rapprochements sexuels que par le contact d'un cadavre. En Amérique, il est plusieurs nations sauvages qui se feraient un scrupule de visiter des blessés le jour où ils ont eu commerce avec leurs femmes, et qui s'astreignent à la continence la plus rigoureuse, trois jours avant et trois jours après chacune de leurs expéditions guerrières (1) .

(1) Burdacli, Traité de physiologie, traduit de l'allemand, t. V, p. 118. Paris, 1839.

Après la barbarie, vient la milisation ancienne. Le progrès accompli est immense. Les arts et les sciences atteignent à une haute perfection. Les mœurs se modifient profondément, mais ne s'adoucissent point. L'humanité est en marche et parcourt à grands pas la route de l'avenir. Nonobstant tous ces signes d'amélioration sociale, la condition de la femme ne se ressent que faiblement des conquêtes du temps. C'est que les guerres sont plus que jamais permanentes et implacables. Des nations rivales se disputent le sol et portent au loin le massacre et la désolation. Les partis s'arrachent alternativement le pouvoir, et les révolutions ébranlent, à des intervalles de plus en plus rapprochés, des empires fondés par la violence et assis sur le crime.

La grande affaire du salut public tient constamment sur la défensive la multitude haletante qui sert d'enjeu à l'ambition insatiable et à la cupidité des castes aristocratiques. Les intérêts privés ne sont rien; les intérêts généraux, les luttes civiles sont tout. La vie se passe dans les agitations du Forum. Les vertus domestiques, dans ce tourbillon, ne trouvent pas

le temps de se développer. L'esprit de famille, annihilé par l'amour de la patrie et la haine de l'étranger, se résume dans l'orgueil d'enfanter des soutiens de l'honneur national.

Est-il besoin de dire ce qu'était la femme dans ces temps d'orages? On peut le deviner : l'esclave de son mari.

Et pourtant la polygamie n'existait plus; mais à sa place, Vhétaïrat (1), le concubinage et les abus du divorce, replongeaient la compagne de l'homme dans la dégradation dont elle semblait devoir sortir, sous l'influence des progrès accomplis. Il y a plus : la perversion des mœurs, qui amena la ruine de cette civilisation brillante, mais éphémère, se servit surtout de la femme pour consommer son œuvre de démolition ; et ce n'est qu'avec dégoût que l'esprit s'arrête au rôle ignoble qui fut dévolu au sexe, dans cette catastrophe où s'engloutirent tant de merveilles du génie humain.

Avant de quitter celte période historique,

(I) L'hHaîrat était chez les Grecs une sorte de concubinat qui n'avait rien de dégradant. La fameuse Briséis, de l'Iliade, Chryséis, la fille du grand-prêtre, Aspasie, étaient des hétaïres.

constatons encore, — et nous le faisons à dessein, — que la suprématie de la force physique n'avait rien perdu de son prestige, dans ces siècles où l'intelligence rayonnait cependant d'un vif éclat, et qu'un matérialisme effréné régnait alors. Aussi , cette civilisation factice, au lieu d'élever la femme à sa véritable condition, la ravalait encore, en transformant cet ange du foyer domestique en complice de ses turpitudes.

Nous voici en plein moyen âge. La philosophie chrétienne a épuré le mariage et placé la femme au rang qui lui appartient. Sous le régime de la féodalité, le métier des armes devient le monopole d'une imperceptible minorité. Le gros de la nation est réduit à l'état de servage et attaché à la glèbe. La chose publique n'est plus de son domaine. Le seigneur est le souverain arbitre des destinées du peuple, qui, dès lors, est obligé de concentrer son existence dans son intérieur. Là est la véritable origine de l'esprit de famille, et partant, de la rédemption de la femme, qui devient du même coup l'égale de son mari, par la communauté

de la souffrance et de l'esclavage. De ce moment date son émancipation.

Ainsi, — et ce fait est digne de remarque, — c'est du jour où l'homme, en perdant sa liberté, déchoit de son rang, que la femme conquiert le sien et s'élève à la dignité d'épouse, après avoir durant des siècles, porté le fardeau de la plus abjecte servitude.

Les idées chevaleresques se développent, et d'un excès d'avilissement, nous voyons le sexe passer à l'état d'idole. Qui ne connaît les détails émouvants de ces combats en champ clos, où les adversaires se disputaient la victoire pour un sourire de femme, et payaient de leur vie le privilège de porter ses couleurs? C'est encore le fétichisme de la force, mais tempéré et dénaturé même, par l'exagération d'un sentiment d'un ordre plus spirituel. Pour nous résumer, citons les paroles d'un éloquent prédicateur, le P. Lacordaire :

a L'homme a accumulé contre sa compagne tout ce qu'il a pu imaginer de duretés et d'incapacités. Il en a fait une captive; il l'a couverte d'un voile et cachée à l'endroit le plus

secret de la maison, comme une divinité malfaisante ou une esclave suspecte ; il lui a rac- »courci 'c> pieds dès l'enfance, afin de la rendre incapable de marcher et de porter son cœur où • elle voudrait; il l'a attachée aux travaux les plus pé'iibles, comme une servante ; il lui a refusé l'instruction et les plaisirs de l'esprit. On l'a prise en mariage, sous la forme d'un achat ou d'une vente; on l'a déclarée incapable de succéder à son père et à sa mère ; incapable de tester; incapable d'exercer la tutelle sur ses propres enfants, et retournant elle-même en tutelle à la dissolution du mariage par la mort. La lecture des diverses législations païennes ! est une révélation perpétuelle de son ignominie, et plus d'une, poussant la défiance jusqu'à l'extrême barbarie, l'a contrainte de suivre le cadavre de son mari et de s'ensevelir dans son bûcher, afin, remarque le jurisconsulte, que la vie du mari soit en sûreté (1). »

Mais faut-il s'étonner que la femme ait eu, dans le cours des âges, à supporter sa part des misères qu'entretiennent dans l'humanité l'es-

(1) Cité par Daniel Stern, Essai sur la liberté.

clavage et ses compagnes inséparables, l'ignorance et la superstition? Non, il serait injuste de reprocher à l'homme le sort qu'il a fait subir à sa compagne, quand la responsabilité en revient tout entière aux temps et aux institutions.

Arrivons enfin à nos jours, et reprenons haleine, pour exposer l'état de la femme dans la société actuelle.

Mais qu'il nous soit permis, au préalable, de faire encore une excursion dans le passé, en recherchant, sous les différentes formes qu'a revêtues successivement le contrat de mariage, les phases progressives de la destinée et de la considération du sexe (1).

Dans les siècles héroïques, c'était l'homme qui dotait la femme et qui, par conséquent, l'achetait.

On trouve pourtant des exemples qui font exception à cette règle, et qui prouvent que les femmes achetaient quelquefois leurs maris, en leur apportant une dot. Ainsi, on voit dans V Iliade (liv. XI, v. 146) : Agamemnon, voulant cal-

(1) C'est à M. Troplong (Traité du contrat de mariage), que nous sommes redevable des documents historiques qui vont suivre.

mer le courroux d'Achille, lui fit offrir sa fille, avec une dot somptueuse.

Platon et Soloii prohibaient la dot, dans la crainte de placer les maris sous la dépendance de leurs femmes. Néanmoins, à Athènes, cette coutume existait, sans préjudice pour l'autorité i maritale, au lieu qu'à Sparte, où l'homme dotait la femme, celle-ci dominait, par une anomalie des plus inexplicables. Il est vrai que, dans cette république, un grand nombre de femmes s'affranchissaient du gynécée, pour se mêler au tumulte des camps et partager les mâles travaux de leurs époux.

Plus tard, la dot a pris le nom plus relevé de douaire. Quoique, en réalité, le principe fût le ! même, la forme nouvelle dans laquelle il se manifestait, lui ôtait en grande partie le caractère humiliant qu'il avait auparavant pour la femme. Ensuite, la femme s'est dotée elle-même, et c'est 'là un premier pasvers son émancipation. Enfin, vient le système de communauté, dans lequel la femme apporte à son mari un capital social qui leur devient commun à tous deux, et à la faveur duquel elle entre en participation avec son

époux, aux bénéfices aussi bien qu'aux pertes résultant de leur association. Avec ce régime, la femme, bien que soumise à son mari, devient réellement son égale.

Pas n'est besoin, pensons-nous, d'insister sur l'enseignement qui ressort de cet examen synthétique du contrat de mariage.

A l'état sauvage^ l'homme s'empare de la femme par le rapt.

A l'état barbare il I'achète.

A l'état civilisé il se 1' associe.

Telle est, en quelques mots, la trilogie qui résume toute l'histoire de la femme, dès les temps les plus reculés jusqu'à nous.

Le moment est venu d'aborder la partie la plus délicate de ce chapitre. Le passé se raconte et se commente. L'avenir se pressent, se déduit et se prête à l'hypothèse. On n'a pas à craindre de blesser les susceptibilités d'une génération et d'un sexe, peu endurant de sa nature, quand on se borne à disserter sur le siècle dePériclès, ou à bâtir des conjectures sur le sort réservé à nos arrière-neveux; mais lorsqu'il s'agit de soumettre à une investigation morale la plus

aimable moitié du genre humain, et notre contemporaine encore! on comprendra nos appréhensions et nos répugnances.

Au demeurant, force nous est bien de poursuivre notre tâche, quels qu'en soient les périls, et de la conduire à son terme.

Aujourd'hui, quiconque voudrait confondre, dans un tableau général, les conditions d'existence qu'a faites à la femme notre civilisation moderne, ressemblerait fort à celui qui chercherait à donner une idée de nos habitations par la description du Louvre.

II nous faut donc recourir à une classification. Pour la simplifier, autant que possible, nous réunirons, sous la dénomination de femmes du monde, toutes celles qui vivent dans le luxe ou seulement dans l'aisance, et qui ne sont astreintes à aucun labeur mercenaire. Sous le nom d'ouvrières, nous comprendrons les travailleuses des champs et de l'industrie, ainsi que les domestiques.

La femme du monde jouit d'un sort parfaitement adéquat à celui de son époux. Elle partage les prérogatives de sa position sociale, et parti-

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cipe à la considération dont l'entourent ses concitoyens. Jeune fille, elle était soumise à une multitude d'entraves, à des réserves souvent futiles, mais commandées par des préjugés en grande vénération. Elle était obligée de dissimuler sans cesse ses impressions, et de se composer une physionomie impassible, un sourire insignifiant et stéréotypé. Voyez I son exquise sensibilité est l'objet d'une compression tyrannique, et pour rester fidèle à son rôle de vierge martyre, il faut qu'elle refoule dans les replis les plus cachés de son âme, les affections que n'autorisent point les convenances sociales. L'amour ■qui devrait décider, en dernier ressort, dans la question du mariage, n'en est que la condition accessoire et le plus souvent sacrifiée. On l'obsède d'adorations, on la circonvient d'hommages et de flatteries, et on lui fait une loi de résister aux entraînements de son cœur, en se cuirassant de raison. Chose absurde et contradictoire; attendu que l'amour a son principe dans l'organisme et sa vie dans l'idéal, et qu'à ce double titre il est soustrait au libre arbitre. En effet, la raison chez l'homme a son empire déterminé.

Elle trône en souveraine là où il s'agit déjuger, de prendre un parti. Elle fait contre-poids à l'instinct et constitue ainsi letre moral; mais il ne faut pas demander à la raison ce qui est audessus de son pouvoir, et croire, par exemple, qu'elle ait la puissance de faire naître ou d'éteindre, selon les besoins du moment, une passion comme l'amour, qui de sa nature est irréfléchie. C'est ce qui a fait dire à Georges Sand, dans Valentine, une de ses compositions les plus poétiques : « Ce qui fait l'immense supériorité de Tamour sur tous les autres sentiments, ce qui prouve son essence divine , c'est qu'il ne naît point de l'homme même ; c'est que l'homme n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne l'ôte, par un acte de la volonté; c'est que le cœur humain le reçoit d'en haut, sans doute pour le reporter sur la créature choisie, entre toutes, dans les desseins du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est en vain que toutes les considérations humaines élèveraientla voix pour le détruire. Il subsiste seul et par sa propre puissance. » Nous ajouterons que, généralement, l'amour n'est pas le résultat de

A. MAYER, RAfP. COiNJ. i

l'étude de la personne qui en est l'objet ; souvent, c'est à la première rencontre qu'on se sent épris. On est alors fasciné comme par enchantement, et sollicité par une sorte d'attraction invincible vers la personne aimée. Qu'on cherclie à se rendre compte du phénomène et on n'y parviendra pas. Certes, les qualités physiques jouent, dans ce cas, un rôle excessivement important: car, en définitive, ce sont les seules qui, à première vue, soient appréciables. Peut-on dire, cependant, que l'amour du beau soit le mobile du sentiment qu'on éprouve dans ces circonstances ? Nullement; car la beauté n'est pas rigoureusement nécessaire, pour faire éclater de ces passions soudaines, qui ont fait déjà tant de victimes et empoisonné de si nombreuses existences. Qu'est-ce alors ? Selon nous, il y a une affinité congéniale entre certains organismes, comme qui dirait entre le fluide magnétique ou vital qui leur est propre, de même qu'il existe une répulsion irréfléchie et fatale entre des individus donnés. C'est là, à notre avis, le secret des sympathies et des antipathies qui ont tant défrayé l'imagination des psychologues. Est-ce à dire,

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pourtant, que nous soyons désarmés devant les redoutables éventualités de l'amour? Non; mais la prudence, et aussi la vertu, commandent d'en réprimer les premières atteintes, quand le mariage ne peut en être le but et la sanction.

Revenons à notre sujet.

Dès qu'elle est devenue épouse, la femme entre en possession de son être, et sans jouir d'une Jiberlé aussi absolue que son mari, — ce qui serait inadmissible, en raison des exigences de son sexe, — on peut dire néanmoins, que du jour où elle s'est engagée dans les liens de l'hymen, elle s'est affranchie, en quelque sorte, de la tutelle publique, pour ne supporter plus que la censure conjugale, infiniment plus tolérante et plus tolérable.

Plus heureuse que l'homme, elle n'est point assujettie au travail; et si elle s'occupe, c'est à façonner, pour elle et les siens, de ces petits riens qui concourent à la toilette ou à l'ornement du logis. Au mari seul le souci des affaires ; pour la femme, le calme du sanctuaire domestique et la haute juridiction du ménage. Pour tous deux, les soins que réclament l'éducation

des enfants et la responsabilité de leur avenir.

A part quelques restrictions légales, relatives à certaines circonstances de la vie civile, l'homme et la femme reçoivent de la société, en France, une protection égaie. Les mœurs publiques sont des plus favorables à la femme. Les égards et le respect ne lui font jamais défaut dans notre pays, terre classique de ce qu'on appelle la galanterie.

Dans les régions les plus élevées de la hiérarchie sociale, la femme devient un type curieux à étudier, parce qu'elle représente une création artificielle, une sorte de variété de l'espèce. L'oisiveté qui l'amollit, le milieu anormal dans lequel elle s'agite, l'habitude qu'elle a contractée de faire de la nuit le jour, et du jour la nuit, sa réclusion dans des appartements où l'air est saturé de parfums et où n'arrivent que de rares rayons lumineux, l'usage de ne sortir qu'en voiture hermétiquement close, toutes ces causes réunies concourent à un même résultat, l'appauvrissement du sang et la prédominance du système nerveux.

De là à la surexcitabilité morbide il n'y a

qu'un pas, et ce pas une fois franchi, nous nous trouvons en face d'une maladie bien caractérisée, et qui fait le plus souvent le désespoir de la médecine : la névropathie protéiforme, ou le nervosisme (1).

Certes, l'impressionnabilité et la mobilité du caractère sont des attributs qui constituent la femme ce qu'elle est. La nature l'a voulu ainsi pour la réalisation de ses vues, et l'éducation est venue en aide à la nature, afin de faire dominer davantage ces qualités, sources de tant de biens, et de maux plus nombreux encore.

La malheureuse, affectée de cette surexcitabilité nerveuse, et chez laquelle la moindre impression se répercute comme le son sur un tamtam, recherche encore les émotions les plus violentes et les plus variées. C'est ce besoin que rien ne peut apaiser, qui conduisait les femmes romaines aux spectacles où les hommes étaient dévorés par des botes féroces, et qui, actuellement encore, les attire aux combats de taureaux et aux exécutions capitales. C'est le vide d'une

(I) Voyez le livre de M. le docteur Bouchut, De lelat nerveux aigu et chronique, ou nervosisme, appelé névropnihie nigvè cérébropneumo-gmtrique. Paris, 1«60.

âme inquiète et sombre qui recherche un but d'activité, qui se cramponne au moindre incident de la vie, pour en faire jaillir une émotion qui lui échappe toujours ; c'est enfin la déception et le dégoût de l'existence.

Voici comment M. Ed. Auber dépeint, au physique, la femme dont nous venons de retracer le portrait, quant au moral :

« Les femmes nerveuses sont pâles, défaites et languissantes; leur peau est sèche, froide ou brûlante; elles ont l'œil abattu ou hagard, timide ou caressant; le teint couvert, la physionomie langoureusement expressive et très-mobile. Il est rare qu'elles n'aient pas quelques traits particuliers; leur démarche est tantôt nonchalante, tantôt vive, heurtée, précipitée; elles parlent de tout avec chaleur, avec enthousiasme et même avec une sorte d'exaltation, qui tient chez elles à l'exagération du sentiment, ce qui leur donne par moments un air vraiment inspiré (1). »

Tel est le fâcheux état de santé, que la civili-

(i) Ed. Auber, Hyyiéiie des femmes nerveuses.

sation moderne a créé au plus grand nombre des femmes du monde, à force de les avoir encensées et détournées de leur destination.

Un véritable fléau sévit aujourd'hui sur la société française et répand la ruine dans les ménages; c'est, pour nous servir de l'expression consacrée, le luxe ejfréné îles femmes. L'origine de ce mal, cause de profonds désastres, remonte à l'époque où la grande industrie a amené la création de ces puissantes compagnies financières, qui ont augmenté rapidement la prospérité publique, et édifié des fortunes aussi considérables que scandaleuses. Les nouveaux enrichis, issus de la plèbe, fascinés par le succès facile d'entreprises basées sur l'agiotage et où le travail n'avait aucune part, cherchèrent dans la débauche la satisfaction d'appétits grossiers, comprimés jusque-là par la médiocrité de leur condition, et mirent leur orgueil à couvrir de parures, de pauvres filles qu'ils étalaient ensuite comme des trophées de glorieuses conquêtes. Dès ce moment les mœurs se pervertirent. L'attrait du plaisir fit déserter le foyer domestique, pour le club, le café, les

spectacles et les bals. Bientôt les femmes honnêtes, pensant ramener leurs maris, en abandonnant les dehors modestes qu'elles croyaient être le signe de leur infériorité, voulurent lutter avec les courtisanes, en empruntant leurs modes, leurs allures, et jusqu'à leur langage. Peines inutiles. Le vice a une saveur que n'a pas la vertu, et pour. les âmes dégradées, rien ne remplace les acres voluptés du fruit défendu. On se demande avec anxiété comment se dénouera une situation si pleine de dangers.

Ce qui précède ne s'applique, à la vérité, qu'à une certaine classe de la haute société, ainsi que nous avons eu soin de le dire. Mais on se fera une idée assez exacte des rangs immédiatement inférieurs, en tenant compte, pour la détermination de la vie physique et morale de la femme, des conditions plus ou moins somptueuses dans lesquelles elle se trouve placée.

On arrive de la sorte à l'ouvrière qu'il importe de diviser en deux catégories distinctes'.

Et d'abord, celle qui s'adonne à des travaux en harmonie avec ses forces et ses goûts; qui est née dans la cité, et dont l'éducation, pour

n'avoir pas été l'objet d'un grand soin, a néanmoins fait éclore en elle le caractère propre à la femme. Son frottement continuel avec les régions plus éclairées suffirait, d'ailleurs, à la différencier et à en faire une classe à part.

Nous voulons parler de la tailleuse, de la modiste, de la demoiselle de comptoir, de la coiffeuse, de la fleuriste, de la repasseuse, etc., etc. Le sort de ces femmes se modifie, parfois, par le mariage avec un ouvrier, dont le salaire est assez élevé pour subvenir aux besoins de la famille. Le plus souvent, cependant, elles sont obligées de fournir leur contingent de travail, jusqu'à ce qu'elles en soient empêchées par les devoirs de la maternité. Si l'esprit d'ordre et la moralité président à l'administration de leur ménage, ces femmes sont appelées à goûter un ' bonheur calme et modeste que plus d'une grande dame leur envierait, si elle en connaissait toutes les douceurs.

Dans la seconde catégorie d'ouvrières, nous rangerons celles qu'emploient la grande industrie et l'agriculture, les domestiques et toutes celles qui doivent leur subsistance à des travaux pé-

nibles et rebutants. La plupart, originaires de la campagne, n'ont reçu aucune instruction, et, si elles sont nées dans les villes, leurs premières années se sont écoulées dans l'abandon le plus complet de la part de leurs parents, étrangers eux-mêmes à toute culture intellectuelle.

Parmi les ouvrières de la grande industrie manufacturière, le libertinage coule à pleins bords. Leur salaire est si exigu, que, sans la subvention que leur procure le concubinage, elles seraient incapables de pourvoir à leur entretien. Les patrons et les commis, qui le savent bien, exploitent leur pénurie, et achètent sans scrupule les faveurs des plus jeunes et des plus jolies. Malheur à celles que la nature a traitées en marâtre ! leur vertu est obligée de se réfugier dans le cloaque où les ouvriers de l'autre sexe la polluent à prix réduit.

En définitive, on peut dire que les ouvrières sont forcément chair à prostitution. C'est ce qui explique l'élégance de leur tenue du dimanche, si peu en rapport avec le gain de leur journée.

Il y a des industries où les femmes gagnaient, il y a vingt-cinq ans, de 10 à 15 c. par jour;

par exemple, à Lille, la position des dentelières est des plus malheureuses. On peut regarder, d'après M. Tliouvenin (1), comme un fait incontestable que, sur cent jeunes filles de cinq à six ans, à qui l'on fait apprendre la fabrication de la dentelle, dans un âge aussi i tendre, et pendant quatre ans, comme c'est l'usage, la moitié au moins sera bossue à cinquante ans, ou atteinte de maladies des yeux, si ce n'est de cécité absolue, à cause de la fatigue de la vue qu'entraînent leurs travaux. Celles qui auront échappé à ces infirmités, seront affectées de manifeslations scrofuleuses, de pâleur et de maigreur extrême, et cette proportion de femmes infirmes ira en augmentant de plus en plus avec l'âge; si encore ces infortunées trouvaient à cette misérable condition une compensation pécuniairel mais non; les meilleures ouvrières qui gagnaient 2 et 3 fr. par jour, il y a trente ans, ne gagnaient plus, eu 1845, que 1 fr. par jour, et c'étaient les plus favorisées.

(1) Annales d'hygiène publique et de médecine légale, t. XXXVI p. o2. Paris, 1846.

Dans d'autres grands centres manufacturiers, le salaire de la journée est, pour les femmes, de 30 à 60 c, particulièrement dans les deux branches de la filature et du tissage. Notons que le minimum est la règle et le maximum l'exception. Voilà donc un travail qui tue à la longue le corps et l'intelligence, et qui ne suffît pas, malgré ses dangers et ses fatigues, à procurer à l'ouvrière les choses de la plus impérieuse nécessité.

Voilà, certes, une plaie hideuse qui marque d'un sceau honteux les temps modernes, et qui serait digne d'occuper la philanthropie de nos hommes d'État. Mais qu'a-t-on fait pour y remédier jusqu'à ce jour? Constater le mal et voilà tout...

Abruties de bonne heure par la nature de leurs travaux, les jeunes ouvrières, dont nous venons de parler, finissent par ne conserver de leur sexe que les attributs organiques. Il n'est pas jusqu'à l'expression de leur physionomie qui ne se confonde bientôt avec celle de l'homme, sous l'influence du contact permanent et de la condition commune qui les rapproche.

Dans cette classe malheureuse il ne faut plus chercher la femme; vous n'y trouverez plus que la femelle de l'homme !

L'industrie parisienne ne fait pas à l'ouvrière un sort plus heureux.

Voici un aperçu de ce qu'elle peut gagner par jour : pour un salaire de 2 fr., la chemisière devra coudre huit chemises dans sa journée; la gantière, pour 1 fr. 80 c. devra coudre six paires de gants ; la giletière, pour 1 fr. 70 c. devra confectionner six gilets droits ou six pantalons, en un jour. La piqueuse de bottines reçoit 1 fr. par paire et dépense 15 c. pour fil et cordonnet. Les plus habiles n'en peuvent achever que deux paires, dans une journée de seize heures, et gagnent ainsi 1 fr. 70 c.

Ces détails navrants sont empruntés à un auteur qui fait autorité en pareille matière, et qui a vu par lui-même les choses dont il parle (1).

En supputant avec une inexorable rigueur le prix des choses indispensables à la vie, on trouve qu'une ouvrière qui gagne un salaire de 2 fr., logée dans un taudis et vêtue misérable-

(1) Jules Simon, VOuvrière.

MAYEn, RAPP. CONJ. K

ment, n'a que 59 c. par jour pour se nourrir, à condition encore qu'elle ne sera pas arrêtée un seul jour dans Tannée, pour cause de maladie. Mais comment vivent celles qui gagnent 50 c, voire même 75 c. de moins, et c'est le plus i grand nombre! En mangeant tous les jours de l'année du pain avec un peu de lait, à chacun de leurs repas?

Faut-il s'étonner , après cela , de voir une pauvre fille dans cette condition, délaissée de ses parents aussi pauvres qu'elle, succomber aux étreintes de la misère, et céder à la tentation d'améliorer son existence?

« Toutes les autres femmes autour d'elle ont un amant, personne n'en rougit; la misère sert d'excuse à celles qui ont encore besoin de s'excuser. Les romans qu'elles se passent de main en main et qu'elles dévorent avec avidité, — c'est une de leurs passions, comme l'ivrognerie pour les hommes, — traitent l'adultère de peccadille, ou même, car on ne s'en fait pas faute, l'exaltent comme une vertu. On a beau travailler tout le jour dans un grenier, on est jeune, on est Parisienne, on sait ce qui

DE LA DESTliNÉE DE LA FEMME 75

se passe à deux pas de soi. Quand la jeune fille, après avoir attendu la nuit, pour ne pas perdre une heure de lumière et pour ne pas être vue dans ses haillons, va reporter son ouvrage, en tremblant qu'on ne lui fasse une retenue ou qu'on remette le paiement à un autre jour, dès le premier pas qu'elle fait dans la rue, tout le luxe du monde lui entre à la fois dans les yeux. Les vitrines ruissellent de diamants, les plus coquettes parures appellent ses regards de Parisienne et de connaisseuse. Elle voit passer, dans leurs équipages et dans leurs splendides toilettes, les héroïnes du vice. Les théâtres, les bals publics, les concerts, lui envoient des flots de musique, par leurs portes béantes. Si elle n'a ni famille, ni religion, qui la retiendra? Qui donc lui apprendra, entre la misère et le luxe, à préférer la misère? Elle n'a pas même besoin de chercher ni d'attendre une occasion. Non, elle a la fortune sous la main; elle se sait maîtresse d'opter, à chaque minute, entre l'excès du plaisir et l'excès de la souffrance. Tous les hommes ne sont-ils pas des acheteurs? Estce qu'elle en doute? est-ce que nous méritons

qu'elle en cloute? Et tous les bals de barrières ne s'ouvrent-ils pas, gratuitement, pour les femmes? Est-ce pour rien que la débauche élégante a son quartier, à elle, dans la capitale? qu'on cite dans le monde entier nos jardins publics, nos bals d'été et nos bals d'hiver? qu'on a fait tout un théâtre et toute une littérature pour décrire les mœurs de nos courtisanes et pour exalter ce qui leur reste de vertu? Quand les filles d'atelier voient ces triomphes du vice, est-il possible que leur âme reste pure et qu'elles ne fassent pas, dans le secret de leur cœur, ces mêmes comparaisons qui poussent les hommes à la haine et à la révolte, et qui les précipitent, elles, dans la débauche? (1) »

Actuellement, récapitulons et résumons-nous.

L'épouse, à quelque rang qu'elle appartienne, obtient dans notre société la justice qui lui est due, et partage le sort de l'homme auquel elle est unie par le mariage. C'est là, sans doute, tout ce que devraient exiger ses plus ardents défenseurs. Et cependant nous ferons voir tout à l'heure, les prétentions excessives qui se sont

(1) Jules Simon, lococilato, p. 296.

produites dans ces dernières années, sous prétexte d'émancipation de la femme.

On apprécie, aujourd'iiui, le double rôle réservé à la femme, d'une part dans la famille, et de l'autre dans la société. Le premier est en honneur dans toutes les classes ; seulement, les hommages qu'on lui rend, diffèrent selon les conditions de fortune et le degré de l'éducation. Le second est également respecté, et pour si peu qu'il reste de sociabilité dans la dernière couche de la population, la femme est encore l'objet de certaines immunités, qui rappellent de loin, il est vrai, le culte qu'on lui voue dans une sphère plus haut placée.

On se préoccupait, anciennement, de la question de savoir si les femmes n'avaient rien à perdre pour leur innocence de la culture des lettres, des sciences et des arts. Les avis étaient partagés sur ce point. Ainsi, tandis qu'un proverbe hébreu leur conseille de rester à leur quenouille, et que Sophocle regarde le silence comme leur plus bel ornement, Platon et d'autres encore, déclarent qu'elles doivent se familiariser avec toutes les occupations des hommes.

Il y a de l'exagération de part et d'autre.

En général, les études spéculatives, ainsi que nous l'avons déjà dit, nous paraissent ne pas convenir à l'organisation et au rôle de la femme. C'est par le cœur qu'elle doit vivre, et c'est dans le cœur qu'elle trouvera toutes les ressources dont elle peut avoir besoin, pour accomplir sa mission ici-bas. Or, il est à craindre que toutes les œuvres qui exigent une certaine contention d'esprit, n'affaiblissent en elle la pureté et l'intensité des sentiments affectifs, et ne la rapprochent, au moral, de l'homme dont elle est appelée à tempérer le positivisme, par l'effet du contraste des caractères. Cet inconvénient n'est pas le seul; l'intégrité des mœurs n'est peut-être pas moins intéressée à ce que la femme reste étrangère à des élucubrations qui ne sont pas appropriées à sa nature spéciale. En effet, la logique est inflexible, et se prête peu à la versatilité qui est le cachet de la femme. Il y a donc tout un ordre d'études dont l'accès lui est interdit. Les sciences exactes exigent une persévérance infatigable de la part de celui qui s'y applique, et une rigueur excessive dans les

déductions. La moindre fantaisie d'humeur peut faire dévier le raisonnement. A ces divers titres, l'inaptitude de la femme apparaît manifeste. Il n'en est pas de même de la littérature légère, comme le roman ou le genre épistolaire.

Dans ces carrières déterminées, les femmes possèdent évidemment des avantages marqués sur nous, car leur talent d'observation est bien plus fin, et plus vraie est leur manière d'exprimer le sentiment. Elles sont également douées de toutes les qualités qui font réussir dans les beaux-arts. La vivacité de l'esprit, la sensibilité et la poésie de l'imagination, sont des apanages qu'on ne saurait leur contester sans injustice. Aussi, les romanciers et les artistes comptent-ils dans leurs rangs une nombreuse phalange de femmes dont les noms ne périront pas.

La nomenclature de toutes celles qui se sont illustrées dans les lettres serait trop longue pour trouver place ici. Sans parler de celles qui appartiennent au siècle dernier, nous pourrions citer plusieurs noms de femmes, comme occupant le premier rang, parmi nos auteurs les plus réputés.

Dans les arts, il n'est pas une branche dont les fastes ne soient émaillés aussi de noms de femmes.

Eh bien I nonobstant de si glorieux succès, celle dont le front sera orné d'une auréole de gloire, excitera sans doute une admiration enthousiaste, mais rarement elle inspirera un véritable amour ; parce qu'en voyant s'allumer en elle la flamme du génie, elle a senti s'éteindre en même temps le foyer du cœur. Ce n'est plus une femme, puisque c'est un poëte, un romancier, ou un peintre (1).

Les annales de la science ont enregistré quelques exemples, rares à la vérité, de femmes qui ont été admises dans les académies, et d'autres qui ont obtenu des grades universitaires. Hélène- Lucrèce Pîscopia Cornaro subit les épreuves du doctorat en théologie, devant la Faculté de

(1) Nous maintenons notre opinion, nonobstant les contradicteurs qu'elle nous a suscités. C'est clans les arts et les lettres surtout, qu'on a voulu nous montrer de ces natures exquises et aimantes qui sont comme le prototype de la femme. Mais nous restons convaincu qu'en creusant, un peu avant, le cœur de ces divinités auxquelles nous brûlons tous l'encens le plus pur, on n'y trouverait pas cet amour naïf et dépouillé d'artifices qui fait le charme de ]a nature féminine.

Padoue, et allait être coiffée du bonnet, lorsque le cardinal Barbarigo, interposant son autorité, l'obligea d'accepter en échange, le titre de docteur en philosophie (25 juin 4678) (1).

Le même grade fut conféré, par la même université, à mademoiselle Patin (2). Laure Bassi, de Bologne (Italie), reçut le titre de docteur en médecine. Maria-Gartana Agnesi occupait une chaire de mathématiques dans cette même ville en 1750.

De notre temps, madame Boivin, célèbre accoucheuse et auteur de plusieurs ouvrages trèsestimés, relatifs à l'art obstétrical et aux maladies des femmes, était aussi en possession du diplôme de docteur en médecine.

Les États-Unis sont entrés largement dans cette voie. Nous doutons que ce soit avec succès.

Que le beau sexe se serve de ces quartiers de noblesse pour confondre ses détracteurs, rien de

(1) Bayle. Œuvres, t. I, p. 361.

(2) Fille de Charles Patin, et petite fille du célèbre docteur Gui Patin, l'auteur des Lettres.

mieux ; mais que Dieu nous garde d'une épidémie de femmes savantes ! (1)

Des tentatives assurément louables se poursuivent, de nos jours, pour donner aux jeunes filles une éducation qui leur garantisse l'indépendance et les mette à l'abri du besoin, ce dangereux ennemi de leur vertu. Nous applaudissons, de grand cœur, à ces entreprises moralisatrices et nous mêlons volontiers notre voix au concert de louanges qu'on décerne, avec tant de raison, à la mémoire de madame Élisa Lemonnier, fondatrice des écoles professionnelles, et à M. Duruy, le ministre libéral qui a instituél'instruction secondaire pour les femmes.

Mais nous regrettons de le dire, à nos yeux ces

(1) Au moment où nous écrivons, la vogue est aux femmes savantes. En France, elles affrontent courageusement les épreuves du baccalauréat et de la licence, dans les lettres et dans les sciences. Elles font, sans trop de désavantages, des conférences sur les sujets les plus élevés de la littérature et de la philosophie. Dans les pays voisins, elles se font recevoir doctoresses en médecine ; — il faudra bien créer ce mot barbare pour exprimer une chose si nouvelle, - en attendant qu'elles prennent leurs grades dans le droit, pour entrer au barreau. C'est inquiétant selon nous, car dans ces empiétements, la femme perdra ce qu'elle a de plus sympathique et de plus irrésistible : sa candeur charmante et sa pudeur si ombrageuse qui la constituent ce qu'elle est : le complément de l'homme.

mesures n'apparaissent que comme des expédients destinés à conjurer un péril actuel, et non comme un véritable remède. C'est, selon nous, ajourner la solution du redoutable problème qui se pose devant notre siècle, et non le résoudre. Tant que le mariage sera une spéculation, la jeune fille sans dot sera vouée forcément au célibat; ou, si elle se marie avec un homme pauvre comme elle, les besoins du ménage l'obligeront à travailler, pour ajouter son salaire à celui de son époux. Mais ce sera aux dépens de ses devoirs de mère qui sont son véritable lot, et au grand péril des générations à venir.

Nous qui croyons à la perfectibilité indéfinie de l'homme et par conséquent de la société qui n'est que l'homme collectif, nous entrevoyons, à propos de la condition de la femme, des réformes bien autrement radicales, qui pourront être retardées à force d'obstacles suscités par l'esprit de routine, mais qu'il n'est donné à aucun pouvoir humain d'ajourner au delà de certaines limites. Et qu'est-ce que des siècles dans la vie d'un peuple ! En somme, nous affirmons

comme un fait fatidique, la transformation incessante de la société, dans le sens du progrès, et nous sommes plein de foi en un avenir meilleur.

Il est vrai que des civilisations avancées se sont éteintes dans certaines contrées, mais pour briller, ailleurs, d'un plus vif éclat et pour faire jouir d'autres peuples de leurs bienfaits.

Quant à nous, nous dirions volontiers, si c'était ici le lieu, à quelle doctrine nos descendants se rallieront un jour, parce que c'est la seule, à notre avis, qui soit capable de réaliser le bonheur universel, sans commotion et sans dommage pour les positions acquises. Mais puisqu'il s'agit ici de la destinée de la femme, dans les temps futurs, pourquoi hésiterions-nous à rappeler que c'est le génie de Fourier qui a révélé les lois d'un monde nouveau où régnera la justice, dans le sens le plus absolu, et où, par conséquent, la compagne de l'homme trouvera le milieu qui lui convient pour l'accomplissement de sa mission.

Ceci dit, passons, et revenons à notre sujet : Tout d'abord, il y a urgence que nous fassions

justice de la niaiserie qui a nom émancipation de la femme.

Nous ne nous sommes jamais parfaitement expliqué la prétention des cerveaux creux qui se sont faits les apôtres de cette absurdité. Vous voulez émanciper la femme ; c'est-à-dire, apparemment, lui octroyer les mêmes droits et, sans doute aussi, lui imposer les mêmes devoirs qu'à l'homme ?

Vous voulez lui donner une éducation égale à celle de l'homme, pour la rendre apte à toutes les fonctions publiques, qui sont aujourd'hui le privilège exclusif de celui-ci ?

Mais vous ne songez point, sans doute, qu'il faudrait avant tout émanciper la femme du joug de son organisation, ce qui n'est pas en votre pouvoir.

En effet : nous vous avons prouvé par l'anatomie et la physiologie, que la femme est créée et mise au monde, pour perpétuer l'espèce d'abord, et ensuite pour contribuer, dans la sphère déterminée par sa nature, à la vie sociale ; qu'elle a des qualités et des défauts qui lui sont propres, que ses instincts sont plus sûrs et son intelli-

gence moins développée que chez nous, que, surtout, elle est maîtrisée par l'appareil génital, — ce qui fait qu'elle ne se possède pas complètement, — et soumise à une fonction périodique susceptible de modifier tout son être moral ; et vous ne lisez pas clairement dans cette œuvre de Dieu, la cause finale de son existence I « Au surplus, se demande M. Michelet, les femmes adoptent-elles les paroles de combat qu'on dit en leur nom?

» Une dame, — madame de Gasparin, — dans un beau livre mystique, éloquent, tendre autant qu'austère, nous déclare que leur bonheur est d'obéir, et qu'elles veulent que l'homme soit fort, qu'elles aiment ceux qui commandent et ne haïssent pas la fermeté du commandement.

» Cette dame assure qu'une obéissance inerte et de patience ne suffit pas à la femme ; qu'elle veut obéir d'amour, activement, obéir même d'avance, au désir possible, à la pensée devinée et sans dire jamais : Assez.

».... Qui aura maintenant le courage de discuter si elle est plus haut ou plus bas que l'homme? Elle est tous les deux à la fois. Il en

I est d'elle comme du ciel pour la terre; il est

idessous et dessus, tout autour.... (1). »

A part l'exagération poétique du célèbre écrivain, nous croyons avec lui que l'immense majorité de nos mères, de nos épouses et de nos filles, désavouent et méprisent les champions

■ sans mandat, qui plaident la cause de l'émancipation de la femme.

Disons, à présent, quelles sont les réformes que devraient poursuivre les philosophes qui s'occupent avec tant de raison du sort de la femme. Ce sont celles qui se rapportent aux be-

) soins de sa nature physique et morale.

En effet, dans les classes inférieures, nous ivons fait voir des malheureuses, aux prises avec des forces trop inégales et des nécessités incoër-

I cibles, laisser sur le champ de bataille les plus

i nobles attributs de leur sexe : la beauté et la

r vertu.

Dans les rangs élevés, nous avons signalé l'oisiveté et la dépravation du luxe, comme une cause de marasme du corps et de l'esprit.

Nous voudrions donc, pour la femme en géné-

(1) Michelet, l'Amour, p. xxii. 1860.

ral, des travaux en harmonie avec ses aptitudes spécifiques: pour les unes, — celles que l'opulence affranchit du labeur salarié, — les soins du ménage, qui resteraient tout entiers à leur charge, par l'abolition de la domesticité; pour les autres, — celles qui ne trouvent que dans leur activité, le pain de chaque jour, — des fonctions appropriées à leurs vocations et non plus les métiers abrutissants réservés aux machines. Là serait la source véritable de leur émancipation ; car la femme sera libre, le jour où elle pourra subvenir à ses besoins, aussi bien que l'homme, par son travail.

Pour toutes les femmes, enfin, nous demandons qu'une éducation sagement entendue développe intégralement leurs facultés, en vue de la mission que la Providence leur a dévolue icibas ; que le mariage ne soit plus un trafic qui lie entre eux des intérêts matériels, mais l'union de deux cœurs qui se recherchent et s'harmonisent; qu'à cette fin, le consentement que la loi exige de la part de la femme, cesse d'être une fiction hypocrite, pour devenir un acte de sa pleine et entière spontanéité.

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