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DEUXIÈME PARTIE

Des rapports conjugaux considérés aux points de vue des époux et de la progéniture.

Nous aurons ici à soulever le voile qui cache des turpitudes de toutes sortes, d'autant plus funestes, qu'elles nuisent à ceux qui s'en rendent coupables et compromettent en même temps les générations futures, d'autant plus pernicieuses, encore, qu'elles sont plus répandues et plus facilement amnistiées par les mœurs de notre temps.

Nous nous proposons de stigmatiser un vice profondément enraciné, à ce point qu'on peut affirmer que très-peu de familles en sont exemptes. Nous n'exceptons pas même celles où la vertu est héréditaire et où les sentiments religieux ont conservé leur empire. Toutes les classes de la société en sont entachées, hormis celles qu'abrutissent la misère et l'ignorance. C'est, à notre avis, un malheur et une iniquité ; sans con-

MAYER. RAPP. CONJ. n

tredit, c'est une des causes qui agissent le plus puissamment sur la dégradation morale de notre siècle.

Nous voulons, appelant à notre aide la science, non plus nous adresser à la foi, au sentiment, mais à la raison. Nous voulons persuader que les pratiques conjugales que nous condamnons, sont réprouvées par le vœu de la nature, et démontrer les suites désastreuses pour la santé, qu'elles entraînent dans les deux sexes. Nous voulons établir, en un mot, que les lois qui président à la propagation et à la conservation de l'espèce humaine, ne sauraient être impunément enfreintes.

Nous aurons à rechercher, avant tout, s'il est permis à l'homme de faire entrer les calculs de la prudence dans l'acte de la reproduction, et nous dirons à quelles conditions il lui est loisible de limiter sa descendance aux ressources dont il dispose. Mais nous flétrirons, comme elles le méritent, les manœuvres frauduleuses qui souillent le lit nuptial, déshonorent l'espèce humaine, et mettent en péril la prospérité des nations.

CHAPIÏUE PREMIEH

l/iNSTINCT SEUL DOIT-IL l'HKSIDER CHEZ l'hOMME A l'acte de la REPRODUCTION?

La plupart des moralistes ont répondu à cette question par l'affirmative, et ont établi en précepte que l'homme, ainsi que la brute, ne doit écouter que ses instincts pour la propagation indéfiniedcson espèce, pourvu qu'il se conforme aux lois civiles et religieuses de son pays et de son temps. Cette opinion, généralement répandue, aujourd'hui encore, aussi bien qu'autrefois, prend sa source dans les préjugés qui ont fait la base de notre éducation; et ce n'est, en quelque sorte, qu'au prix d'un certain elTort que nous faisons sur nous-mêmes, que nous consentons à la mettre en discussion, tant est grande l'influence de l'habitude, aussi bien dans le do-

maine de la conscience que dans nos actes matériels. Si nous parlons de cette retenue qui nous empêche parfois de soumettre au contrôle du raisonnement des doctrines que nous avons acceptées, aveuglément, et de longue date, et que nous regardons comme une arche sainte à laquelle il serait coupable de porter une main sacrilège, c'est que nous-même avons hésité longtemps, avant de nous résoudre à chercher la lumière sur un problème des plus importants pour l'humanité, et qui nous paraissait être une source de désordres par la manière dont il est résolu.

Nous nous sommes décidé pourtant à interroger la science, bien convaincu qu'il ne peut y avoir désaccord entre celle-ci et la morale vraie, décidé, en outre, à regarder comme entachée d'erreur, toute opinion qui ne sortirait pas victorieuse de cette épreuve, sous quelque autorité qu'elle s'abritât d'ailleurs.

Un premier fait nous a frappé tout aussitôt : c'est que l'espèce humaine tend à s'accroître sans cesse, et que, selon des statistiques d'une authenticité incontestable, il suffit d'un quart de

siècle, pour doubler la population d'un pays qui se trouverait dans des conditions favorables, comme l'était l'Amérique, par exemple, lors de sa découverte. C'est une vérité non moins bien établie, que la fécondité du sol a des bornes, quelque étendues qu'on les suppose. De sorte qu'il arrivera un jour, de toute nécessité, qu'une partie de l'espèce humaine sera privée d'habitation et de nourriture (1). II faudra donc que la nature se charge de rétablir l'équilibre rompu par l'imprévoyance de l'homme ; et elle ne réussit que trop bien dans son œuvre de destruction, lorsqu'elle appelle à son aide les maladies épidémiques et la guerre civile, résultats inévitables de la misère et de l'encombrement. Il n'est même pas besoin que, dans un pays, la populationsoit accumulée; il suffit, pour que le danger surgisse, d'une augmentation assez rapide dans le nombre de ses habitants, de telle sorte qu'il n'y ait pas le temps de préparer à la génération naissante les subsistances nécessaires à

(1) On a calcule que la population tondait à s'accroître en proportion géomririquc, tandis quo los produits ne suivent, dans leur accroissement, que la proportion arithmétique.

loO DES ÉPOUX ET DE LA PROGÉNITURE

son entretien. Ce fait a été vérifié fréquemment, et il fournit l'explication de toutes les grandes mortalités qu'on a vues, à certaines époques, entraver le développement trop brusque des nations. C'est à ce point que, lorsqu'on parcourt l'histoire de l'humanité, on remarque que presque toutes les années meurtrières ont été précédées et préparées, en quelque sorte, par un accroissement de la population, en dehors des proportions habituelles.

Les économistes ont constaté que le nombre des mariages et des naissances est en raison directe du chiffre des décès. Si donc on croit devoir recommander les mariages précoces et la procréation illimitée, si l'on veut n'apporter aucun frein à la multiplication de l'espèce, il faut, de toute rigueur, et pour être conséquent, travailler en même temps à augmenter les décès, en fournissant constamment de nouveaux aliments à la mort(i). Ainsi, on favorisera, par tous les moyens imaginables, le développement

(1) Ceci soit dit, en raisonnant, comme dans tout ce qui va suivre, au point de vue de l'organisation acliielle de la société. Faisons cette réserve une fois pour toutes.

i;iNSTINGT ET LA REPRODUCTION 15i

et la propagation de ces fléaux qui moissonnent si bien les populations; on rendra le séjour des grandes cités aussi insalubre que possible; on spéculera sur le travail des enfants, avant que leur constitution ne soit suffisamment affermie : on accordera des primes à ceux qui sophistiqueront, avec le plus d'art, les denrées alimentaires, etc., etc. A l'aide de ces divers stratagèmes, on n'aurait probablement pas besoin de se prémunir contre l'exubérance de l'espèce humaine, car il y aurait toutes chances de maintenir les rapports normaux entre les deux quantités -.populations et subsistances. Mais il n'est pas nécessaire d'insister sur ce qu'il y aurait de révoltant dans un [)areil système. Il suffit de l'exposer, pour le voir rejeter aussitôt avec toute l'horreur qu'il inspire. Et pourtant, qu'on n'aille pas croire que le tableau que nous venons d'esquisser, pour représenter les ressources infinies que met en œuvre le génie de la destruction, afhi de rétablir l'ordre où nous l'avons troublé, soit une Action inventée à plaisir. Nullement : c'est l'exhibition très-succincte du spectacle dont nos yeux sont affligés chaque jour et en tous lieux.

La seule différence que, pour être vrai, nous soyons obligé de signaler, entre notre hypothèse et la réalité, c'est que, chez nous, la perversion du sens moral n'est pas encore arrivée jusquelà, que nous cherchions à produire tant de désolations, par suite d'un machiavélique calcul. Oh ! non ; si nous sommes coupables, c'est sans préméditation; si nous péchons, c'est sans avoir la conscience de notre faute. Mais qu'importe? Le résultat est le même. Regardons, en effet, autour de nous. Ne voyons-nous pas le salaire réduit à ce point, que le travailleur est obligé d'épuiser ses forces, pour se procurer une nourriture incapable de les réparer? L'atmosphère [des ateliers n'est-elle pas délétère et asphyxiante? La demeure de l'ouvrier est-elle autre chose, le plus souvent, qu'un bouge infect où grouillent, pêle-mêle, des familles trop nombreuses pour la quantité d'air qu'on y respire et la lumière qui y pénètre (1)? La propreté est-elle possible à ceux qui possèdent à peine un vêtement com-

(1) La loi du 13 avril 1850, sur l'assainissement des logements intalubres, annihilerait, si elle était bien exécutée, une des causes de mortalité que nous venons de passer en revue. (Voy. Annales d'hygiène publique, t. XLIV, p. 4b5, t. XLIX, p. 440.)

plet, qui ne les garantit même pas contre les intempéries de la saison? Qu'on joigne maintenant à toutes ces causes de mort prématurée, les vices qu'engendrent fatalement l'ignorance et la misère, et il sera facile de comprendre pourquoi la propagation de l'espèce humaine, au delà de certaines limites, ne peut être obtenue qu'aux dépens de la longévité et du bonheur général.

Voici un spécimen de ce qu'est la misère dans certaines contrées de la France, et particulièrement dans le Nord, où l'industrie manufacturière, ce Minotaure des âges modernes, a acquis un si prodigieux développement, qu'elle dévore les populations par l'abaissement des salaires, et les conditions meurtrières dans lesquelles elle place le travailleur.

Nous empruntons ce fait cà un journal que nous citons textuellement:

« H existe dans une des rues de Dunkerque et » dans une maison honnête, une famille d'êtres, » — dirons-nous d'êtres humains, tant l'espèce » en est dégradée f — une famille entière com- » posée de cinq membres, la mère et quatre en-

» fants, frappés de l'idiotisme le plus complet, » véritables brutes ayant à peine l'instinct de la » conservation, blottis tous dans l'intérieur » d'une cheminée, la figure sur la cendre chaude, » ne sachant ni parler, ni répondre, ni se retour- » ner vers qui les touche ; tout leur mobilier est » une table, leur couche, quelque paille menue ; » êtres incapables de sentir un bienfait ; jetant » l'argent ou le pain qui leur est apporté. De » vêtements, point ou à peu près. La mère est » drapée d'une vieille et sordide couverture, ne •> cachant même pas ses nudités. Une odeur, » odeur fétide, capable d'asphyxier qui la res- » pire, s'exhale de ce cloaque abject, dont la » plus dégoûtante des plus misérables demeures » de Paris, n'a jamais offert le hideux spec- » tacle (1). » Le tableau de l'état misérable de deux quartiers de Londres : White-Ghapel et Bethnal-Green , décrits par Léon Faucher (2), peut être seul comparé à cet état de dégradation.

(1) National dn 7 mars 1831.

(2) Faucher, Éludes sur l'Amjlelerre, Paris, l. 1", p. 25, 1856, — Parent Duchâtelet, De la prosliluiion dans la ville de Paris^ 3» édition, t. II, p. 559, 1857.

L'INSTINCT ET LA lŒPRODUCTlON 155

Si l'on parcourt les garnis de Paris, on rencontre des spectacles non moins poignants. C'est là que vivent, ou plutôt que végètent habituellement, entassés péle-mêle, ces êtres qui n'ont plus de l'homme que les attributs de l'animalité, et dont l'existence est un véritable problème.

(( C'est dans quelques-unes de ces maisons, quand on a le courage d'y pénétrer, qu'on se trouve tout à coup transporté au milieu de chambres obscures, dont les murs noircis sont minés par le temps. A peine l'air se renouvelle-t-il dans ces sombres réduits, où de sales carreaux laissent pénétrer quelque peu d'un jour sombre qui se glisse à travers les murs élevés d'une cour étroite, espèce de puits infect où viennent se dégorger les tuyaux de décharge des toits et des eaux ménagères, et dont les cuvettes, souvent encombrées d'ordures de toute espèce, et môme du reflux des latrines, les versent sur les escaliers pourris des diff'érents étages, d'où ils vont, ens'écoulant jusque dans les chambres, abreuver, en l'infectant, leur sol dépouillé de carreaux

» Là, les habitants sont en rapport avec la demeure. La plupart s'occupent à trier, pendant le jour, le produit de leurs rondes nocturnes. Accroupis autour de ce sale butin, ils entassent dans tous les coins et jusque sous leurs couchettes, des os, de vieux linges souillés de fange dont les miasmes fétides se répandent au milieu de ces hideux galetas, où souvent un espace de moins de deux mètres carrés sert d'abri à toute une famille (1). »

« Et ce qui est triste à constater, c'est l'espèce d'orgueil que ces malheureux mettent dans leur abjection. Ils semblent heureux de la vie qu'ils se sont faite, en dehors de toutes les lois de la société ; on les mettrait dans un palais, qu'ils en feraient bientôt un repaire aussi affreux, aussi pestilentiel que celui où ils sont nés et où ils veulent mourir ; aucun raisonnement ne peut les convaincre, aucun conseil ne peut les toucher.

Le temps et de bonnes institutions pourront seuls corriger ces natures viciées dès le berceau, si on les prend surtout en bas âge, si l'on s'occupe sérieusement des enfants, qui, élevés dans

(1) Compte rendu de la marche du choléra à Paris en 1832.

celte atmosphère de corruption et d'abrutissement, transmettront fatalement aux générations qui doivent les suivre, tous les germes de dépravation, de maladies et de dépérissement qu'ils ont eux-mêmes reçus des générations qui les ont précédés (l). »

Et voilà pourtant le milieu où la fécondité atteint son maximum de développement, en vertu d'une loi que nous indiquerons dans la suite de ce travail. N'est-il pas dès lors urgent d'aviser à un remède efficace?

C'est pour avoir abandonné à l'instinct individuel, c'est-à-dire au hasard, les graves intérêts qui se rattachent au développement de la population, que les nations modernes ont été si souvent visitées par les épidémies et ravagées par la famine, qu'une seule année de disette amenait à sa suite.

Pour donner une idée de la rapidité avec laquelle se comblaient les vides après ces époques de calamités, il suffira de faire observer que les

(I) Rapport (jé'iéral des Iravanx de la commission dea logemmis insalubres pendanl l'année 1851. (Annales d'hyyiène publique. Paris, t. XLIX, p. 4io, 1853.) - 2" série, t. Vlll, p. 407.

ravages de la peste de Londres de 1666 ne se remarquaient déjà plus, après moins d'un quart de siècle. 11 en est de même de celle qui, en 1710, désola la Prusse et enleva, d'après les calculs de Sûssmilch, plus d'un tiers de la population de ce pays. Cet auteur rapporte que les mariages, pendant l'année qui suivit ce fléau, atteignirent presque le double de la moyenne habituelle. Après la peste noire de 1348, ceux qui restaient, hommes et femmes, se mariaient en foule. Les survivantes concevaient outre mesure. Il n'y en avait pas de stériles. On ne voyait, de ci et de là, que femmes grosses. Elles enfantaient, qui deux, qui trois enfants à la fois. « C'était, — ajoute M. Michelet, auquel nous empruntons celte citation, — comme après tout grand fléau, comme après la peste de Marseille, la terreur, une joie sauvage de vivre, une orgie d'héritiers (1). » C'est une loi qu'il est facile de vérifier après toutes les grandes mortalités, que la tendance en vertu de laquelle la population est sollicitée à recouvrer l'équilibre, lorsqu'il a été troublé par une cause quelconque.

(1) Micheloi, Histoire de France, t. III, p. 350.

Si une épidémie soudaine ou une guerre violente vient dépeupler rapidement une contrée, le vide qui survient, ne tarde pas à être comblé par une proportion inaccoutumée de mariages et de naissances; c'est à tel point, qu'on voit redevenir fécondes, des unions qui n'avaient point été rompues et dont on n'attendait plus d'enfants.

C'est ce qui a fait dire que les grandes épidémies sont suivies d'une période de grande salubrité ; mais il n'en est rien, et les véritables causes du phénomène sont complexes. Villermé les rapporte « à ce que la maladie a surtout emporté les individus malingres, d'une constitution délicate, détériorée par des souffrances, par des privations antérieures, comme on l'observa, assure-t-on, en Egypte et àConstantinople, lors de la peste, et, par conséquent, à ce qu'il y a plus de place, plus d'aliments, plus de moyens d'existence pour ceux qui restent, ou, selon l'expression de Malthus, à ce que l'état des classes inférieures s'est amélioré (1). »

(l) Villermé, Des épidémies sous les rapports de V hygiène publique, de la statistique médicale et de ï économie politique. (Voy. ,^nnales d'hygiène publ. et de méd. légale, 1" série, t. IX, p, 44.)

Le même auteur cite d'abord comme exemple, le ci-devant royaume des Pays-Bas (la Hollande et la Belgique réunies), où l'on a compté :

En 1815, année d'une grande ba- Morts, Mariages. Naissances, taille (Waterloo), de combats momentanés, mais de retour à la paix, et de la rentrée dans leurs foyers d'une foule de militaires, dont beaucoup ont voulu par un prompt mariage se soustraire à un rappel.

En 1816, année d'une mauvaise récolte et de cherté de vivres

En 1817, année d'une véritable

disette

r , ^ (en 1818

Tout étant rentre dans ) i> j 1 1819

Il résulte évidemment de ce tableau, qu'à la forte mortalité de 1817 a succédé, en 1819, une augmentation notable dans la quantité des mariages et des naissances.

Il serait déraisonnable, néanmoins, de croire que c'est directement parce qu'il est mort beaucoup de personnes pendant une année, qu'il en naîtra un bien plus grand nombre l'année suivante. Seulement, une foule de gens en état de se marier, ou même déjà mariés et qui ne voulaient pas augmenter le chiffre de leurs enfants,

auront hérité, et ils ne redouteront plus la charge d'une famille.

Etlapreuvequecette interprétation estexacte, c'est que dans les pays marécageux, où régnent périodiquement, chaque année, des épidémies qui font périr surtout les jeunes enfants, c'est-àdire des individus dont la mort rompt peu de mariages, ou change peu la position des gens mariés ou en âge de se marier, les choses ne se passent pas de la même façon, et qu'il n'y a point de relation marquée entre le nombre des décès d'une année et celui des mariages et des naissances, dans les annéês immédiatement subséquentes. Villermé (1) cite à l'appui de cette assertion, la statistique des naissances, des décès et des mariages, dans le département marécageux de la Charente-Inférieure, de 1817 à 1829 inclusivement. Ce tableau n'indique que des oscillations insignifiantes dans le nombre des mariages et des naissances, nonobstant des variations assez considérables dans les chiffres de la mortalité.

(1) Annales d'hygiène publique, Paris, t. XI, p. 51, 1833.

C'est un fait bien curieux et qui sollicite toute l'attention des économistes, que la rapidité avec laquelle des générations nouvelles viennent remplir les vides que la mort sème sur ses pas. Il témoigne de la sollicitude de la nature pour la conservation des espèces, et du peu de souci qu'elle prend pour la vie individuelle, dont elle abandonne le soin à l'intelligence et à l'industrie de l'homme. Il appartient donc à la science d'éloigner les fléaux qui déciment périodiquement notre espèce, en leur enlevant leur raison d'être, une augmentation trop brusque de la population.

L'opinion qui a cours dans le monde, et parmi toutes les classes de la société, indistinctement, sur la sainteté et l'obligation du mariage, aura une influence qui paralysera longtemps encore toutes les mesures préventives qu'on pourrait préconiser. Comment, en eff'et, des conseils de prudence seront-ils accueillis par ces hommes qui croient payer une dette à la société, en lui laissant des enfants, dussent-ils même demeurer à sa charge ? Ces gens-là ne reconnaîtront jamais qu'ils commettent un acte coupable, en se

mariant avant d'avoir préparé ce qui est nécessaire à l'entretien d'une famille.

Oui, certes, le Créateur a dù vouloir que la terre fut peuplée; mais il n'a pas voulu qu'elle se couvrit d'une population chétive, misérable et vicieuse. S'il a donné à l'homme le précepte de croitre et de multiplier, c'était pour l'encourapjer aussi à produire, et pour maintenir en lui cette incitation au travail qui le pousse incessamment dans la voie du progrès. Cette interprétation de la parole biblique est la seule qui se concilie avec l'idée que nous devons concevoir de l'un des principaux attributs de l'Être suprême, sa bonté infinie.

Lorsqu'on consulte l'histoire et les narrations des voyageurs, on est étonné de voir que les peuples anciens, et de nos jours beaucoup de nations sauvages, ont compris toute l'importance qu'il y avait h régler, par des institutions sévères, ce qui a trait au mariage et à la procréation. On ne peut, en vérité, se défendre d'un mouvement de surprise, lorsqu'on réfléchit au dédain de notre civilisation pour une question qui touche à des intérêts si graves, et qu'on

compare notre incurie à la vigilance avec laquelle les législateurs des temps les plus reculés, voire même des hordes barbares, ont réglementé les rapports des sexes, dans la vue de dominer le principe de population.

Il est bien entendu que nous ne parlons ici que du but, et que nous ne voulons nullement approuver les moyens mis en œuvre pour l'atteindre, attendu qu'il s' agit d'obstacles destructifs {{) parmi lesquels l'infanticide occupe le premier rang. C'est, en effet, l'usage de certaines peuplades d'exposer les enfants que leurs parents ne peuvent ou ne veulent élever, afin de prévenir un excès de population. Cette coutume existait également chez les Grecs, dès leur origine. Selon la trouva établie et ne fit que la sanctionner. Les Chinois ont encore recours à cet infâme procédé pour amoindrir l'un des principaux inconvénients du mariage, et maintenir un juste rapport entre les subsistances et les consommateurs.

Les peuples guerriers de l'antiquité favori-

(1) Celte expression esl empruntée à Malllius; elle n'a pas besoin de commentaire.

saient ou restreignaient le développement de la population, selon les besoins du moment. L'histoire de la Grèce fournit à ce sujet de curieux exemples. Dans le système de Platon tout était prévu, jusqu'au nombre des habitations destinées aux citoyens libres. La fortune du père ne pouvait être partagée, et il devait la transmettre intégralement à un seul de ses fils.

Les autres fils étaient adoptés par des citoyens dont les mariages avaient été stériles. De cette manière, le nombre des familles ne pouvait pas s'accroître. Il était interdit aux femmes de se marier avant vingt ans, et de donner des enfants à la République après quarante. L âge fixé aux hommes pour le mariage était celui de trente ans, et il leur était permis de procréer jusqu'à cinquante - cinq. Les vieillards pouvaient se marier en toute liberté, pourvu qu'aucun enfant ne résultât de leur union. Les enfants qui naissaient en dehors des

conditions légales étaient impitoyablement voués à la mort.

Aristote était encore plus despotique dans ses institutions. Pour réprimer la tendance à

166 DES ÉFOUX ET DE LA PROGÉNH UUE

l'accroissement de la population, il voulait condamner au célibat la plus grande partie des femmes, et, par surcroît de précaution, régler le nombre des enfants que chaque famille pouvait entretenir. Ce nombre une fois atteint, les autres devaient périr, avant d'arriver au terme de la vie intrà-utérine. Le temps pendant lequel il permettait le mariage était, pour les hommes, de trente-sept à cinquante-cinq ans, et de dix-huit à quarante pour les femmes.

L'excessive rigueur de ces lois s'explique jusqu'à un certain point, dans des États où l'égalité de fortune forme la base des constitutions politiques. Cela est si vrai, qu'à Sparte où, au contraire, les propriétés se trouvaient aux mains d'un petit nombre, on cherchait, par tous les moyens possibles, à favoriser la procréation, et les pères de famille jouissaient de nombreux privilèges, qui s'étendaient, dans certaines circonstances, jusqu'à l'exemption totale des charges publiques.

Une grande facilité dans les mariages a seule pu mettre certaines nations en mesure de soutenir les hostilités auxquellesellesétaientconstam-

ment en biiUe. Ainsi, les Èques et les Voisques, au rapport de Tite-Live, n'ont dû qu'à ce moyen de pouvoir réparer, toujours, les pertes que leur faisaient subir les Romains. C'est là l'histoire de presque toutes les guerres d'extermination.

Cependant, ce ne sont pas les guerres, autant que la dépravation des mœurs, qui maintenaient la population dans des limites si restreintes, chez les Romains, que plusieurs empereurs, — Auguste et Trajan entre autres, — durent établir des lois qui favorisaient le mariage et les familles nombreuses: c'est surtout pour les grands que ces lois furent faites, car c'est principalement cliez eux que régnaient les habitudes vicieuses, obstacles invincibles à la propagation de l'espèce.

De tout ce qui précède, il nous paraît légitime de tirer cette conclusion, que l'instinct aveugle delà reproduction pouvant amener des résultats hors de proportion avec les moyens de subsistance, l'homme doit placer cet instinct, comme tous ses autres penchants naturels, sous l'empire de la raison. On a fait à cette docirine plusieurs objections que nous ne voulons ni dissimuler ni amoindrir.

168 DES ÉPOUX Kï DE LA PROGÉNITURE

Ainsi, a-t-on dit, à propos de la tendance de la population à doubler, mise en regard de l'accroissement effectif des subsistances, pendant un même laps de temps, que toutes les forces économiques sont dans le même cas que la population, et tendent à se développer indéfiniment, si rien ne leur fait obstacle. Il s'agit donc de savoir si la cause qui entraine la population à ce développement exorbitant est normale ou anormale, si elle est inhérente à une organisation régulière de la société, ou si elle n'est que le signe d'un régime subversif. Or, pour ce qui est des États- Unis, pris pour exemple, il résulte des statistiques officielles, que la population de ces États, ne rencontrant pas d'obstacle à sa tendance progressive, a doublé de 1782 à 1850, à peu près tous les vingt ou vingt-cinq ans. « Mais on oublie d'ajouter, que la richesse de ces contrées, ne rencontrant pas non plus d'obstacles, a doublé dans la même période. Et c'est tout simple. Des hommes qui s'associent, qui combinent leurs efforts, qui, au travail manuel ajoutent, comme moyens d'action, les grandes forces économiques, la division du travail, le groupement des

forces, la mécanique, etc. ; des hommes placés clans de telles conditions développent plus de richesses que de population ; ils produisent plus vite qu'ils n'engendrent, et tandis que le mouvement des générations, parmi eux, semble confirmer la théorie de Malthus, le mouvement de la production la contredit. C'est là un fait grave, de moins en moins aperçu, il est vrai, dans nos vieilles sociétés, mais dont il importe de tenir compte. » (P.-J. Proudhon.)

A cela nous répondons, que l'exemple choisi dans le nouveau monde, où les institutions sociales ne ressemblent en rien à celles de l'Europe, n'infirme nullement la loi rappelée plus haut et qui s'applique exceptionnellement, nous le voulons bien, à notre vieille civilisation, qui est seule en cause ici.

On a dit encore : Nul ne connaît au juste les limites des forces naturelles qui servent à la production et à la distribution des richesses. Il fut un temps où la pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui tant d'individus, était inconnue en Europe ; beaucoup de substances alimentaires nous nennent de la découverte de l'Amérique ; l'a-

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