A. MAYER, RAPP. CO.NJ
assez insister sur cette circonstance , que les aberrations du genre de celle que nous venons de raconter, sont habituellement sous la dépendance d'un véritable état morbide, qu'il importe de combattre, par tous les moyens possibles, avant de prescrire le coït.
Nous répéterons, pour la femme, ce que nous avons déjà dit pour l'homme. Chez elle , point de sécrétion particulière dont la rétention puisse devenir une cause de maladie, mais un orgasme vital qui, à l'époque de la puberté, lui révèle un sens nouveau. Si, alors, elle s'abandonne à des rêveries voluptueuses et repaît son imagination de lectures en harmonie avec la direction de ses idées, si, surtout, des habitudes vicieuses viennent ajouter directement l'éréthisme de l'appareil génital aux sollicitations que le cerveau lui envoie déjà, il est bien à craindre que le rapprochement sexuel ne devienne d'une impérieuse nécessité; et on risquerait fort, en cherchant à comprimer ce besoin dans de telles circonstances, de voir survenir les affections dont nous avons parlé précédemment. Car il est plus commun encore, chez la femme que chez l'homme, de voir
naître la mélancolie et la fureur, sous l'influence des désirs violents, non satisfaits. Esquirol rapporte, entre autres (1), l'histoire d'une fille de dix-neuf ans, atteinte de spasmes hystériques, qui s'enfuit un jour de la maison paternelle, exerça pendant dix mois le métier de fille pubhque, eut deux fausses couches, pendant ce laps de temps, et rentra ensuite chez ses parents. S'étant mariée depuis, elle devint parfaitement rangée. Mais encore une fois, peut-on sérieusement rendre la nature responsable de maux qu'il serait possible de prévenir, par des habitudes régulières et conformes aux enseignements de la morale, de cette morale qui n'est point une science, mais dont les préceptes se trouvent écrits au fond de toutes les consciences, et dont la sanction est le remords qui s'attache aux actions mauvaises. Non, on ne saurait imputer à la nature les résultats fâcheux de la continence, pas plus que l'indigestion que se donne un glouton, en surchargeant son estomac plus que de raison.
Les moyens par lesquels l'homme, considéré
(1) Esquirol, Des maladies mentales. 1838.
clans l'un et l'autre sexes, peut atténuer les besoins vénériens, consistent dansla diversion qu'il imprime à ses penchants, en s'adonnant à des travaux manuels ou à la culture des sciences, et dans la privation qu'il s'impose, alors que les exigences sensuelles deviennent particulièrement pressantes, de tout ce qui tendrait à augmenter le ton des organes, ou l'excitabilité du système nerveux, comme le régime animal, les condiments, les boissons alcooliques, le café, etc. On évite le décubitus dorsal, le long séjour au lit, et surtout un coucher trop moelleux. Enfm , l'usage des bains tièdes et les rafraîchissants de toute sorte , rendront, comme adjuvants, des services incontestables.
Un médecin casuiste, connu dans la science par des travaux estimables, Debreyne(l), propose les moyens suivants, à opposer aux pensées désiionnétes.
« Si ces sortes de pensées, devenues trèsimportunes, sont le produit d'une imagination légère et mobile, ou de certains souvenirs qui
(1) Mœchialo(jie. Traité des pcchés conlre les sixième el neuvième commandements du Dècalogue, p. 160.
se retracent vivement clans la mémoire, on s'appliquera à y faire diversion, en forçant l'esprit, par quelque travail intellectuel, sérieux, appliquant, ou un calcul difficile et compliqué qui absorbe toute l'attention (1), etc.... Si les mauvaises pensées proviennent d'un tempérament érotique ou d'une pléthore spermatique', les meilleurs moyens seront ceux tirés de l'hygiène physique et morale; la pratique delà tempérance, d'une exacte sobriété, le travail manuel, l'exercice corporel, une occupation matérielle ou mécanique incessante, la fatigue, quelquefois même la chasse, qui, dans certains cas, a produit les meilleurs et les plus étonnants effets. Diane, comme on sait, est l'ennemie née et naturelle de Vénus. Un exercice violent étouffe les sentiment erotiques, en faisant naître des sensations plus impérieuses encore, comme une faim excessive, avec une propension irrésistible au repos physique. »
Nous aurions à nous demander, maintenant,
(1) Il ne faut user de ce moyen qu'avec circonspection, car on voit souvent les trop fortes contentions d'esprit amener des pollutions.
si la chasteté, cette vertu tant préconisée dans le célibat, conserve son caractère et ses droits à l'admiration, dans le mariage, où elle reçoit le nom de contrainte morale; et ce qu'il faut penser de l'opinion si répandue, qui, dans ce cas, la condamne comme une faute, au point de vue religieux.
Nous ne nous livrerons à aucune discussion à ce sujet, parce que nous n'avons pas qualité pour cela. Mais nous déclarons nous être éclairé sur ce point, auprès des ministres de différents cultes, dont la réponse unanime se résume en ceci : Que la morale, qui est de toutes les religions, veut que l'homme ne mette au monde que des êtres qui puissent être heureux.
Il est un autre ordre d'obstacles à la propagation abusive de la population, qui résulterait de la sage intervention de la loi, et qui rentre naturellement dans la catégorie des moyens préventifs auxquels est consacré ce paragraphe ; nous les appellerons obstacles légaux.
B. Des obstacles légaux.
La société ne doit pas être constituée en vue des besoins physiques seulement ; car l'homme est tout à la fois un corps, une intelligence et une âme. Il faut qu'elle maintienne et sauvegarde les conditions de la vie, aussi également que possible, entre tous ses membres. En effet, ce que veulent les hommes et ce qu'ils ont le droit de vouloir, c'est vivre.
Vivre par eux-mêmes et vivre dans leurs enfants ; une organisation bien entendue, basée sur les données les plus simples de la science de la vie, est conséquemment urgente.
Nous pourrions, à ce sujet, disserter longuement sur la nature humaine et sur l'origine des sociétés. Mais il s'agit bien de disserter 1 C'est conclure qu'il faut.
L'homme est tout par la famille et par la société {!), La nature, souvent invoquée contre la civilisation, tuerait l'homme dès qu'il se montre, sans la famille. L'homme ne serait pas libre, sans la société. Être libre, en effet, ce n'est pas aspirer
(1) p. Bernard, De l'organis. physiologique de la société.
ni vouloir ; c'est pouvoir. Le sauvage, le pauvre, tente ou veut; le ciloyen, le riche, peut.
Mis et non venu au monde, il grandit, mais on l'élève.
Longtemps il appartient corps et âme à ceux qui le soignent.
Cette proposition est donc vraie : L'homme est tout par la famille et par la société.
Il doit être tout pour elles.
La famille qui donne la naissance, la société qui encourage la famille, ont chacune un premier devoir à observer envers l'individu qui peut naître. Ce devoir s'applique à la nature; il prime le droit, comme toute faculté prime la fonction.
Ce devoir, c'est ta moralité physique ou la santé ; c'est la pureté de la source. Il faut que la famille offre, il faut que la société maintienne cette condition.
La naissance n'étant pas le fait de ceux qui la reçoivent, la famille doit répondre et la société a dû veiller pour eux.
L'intérêt, l'orgueil de la famille ne suffisent pas à donner toute garantie; l'intérêt de la fa-
mille peut vouloir un héritier, à tout risque, alors que la société peut avoir uu intérêt diamétralement opposé. Qui devra l'emporter dans ce cas, de la famille ou de la société? La justice, d'accord avec le bon sens, indique que c'est la société. Et pourtant c'est le contraire qui a lieu, par suite de la coupable incurie de nos institutions.
La loi fixe déjà un âge pour le mariage ; ni sa délicatesse ni sa pudeur ne se révoltent de cette intervention. De plus, elle admet comme empêchements la privation du libre arbitre et la consanguinité.
Pourquoi ne s'immisce-t-elle pas aussi dans les autres conditions physiques, qui ne méritent pas moins d'être prises en sérieuse considération?
Ainsi, il est des tempéraments dont la fusion donne lieu fatalement à une progéniture cacochyme et qui ira, de plus en plus, en dégénérant de son type primitif. On sait la funeste tendance de certaines maladies à se propager par voie d'hérédité, et, comme c'est parmi les classes vouées déjà à l'existence la plus laborieuse et
soumises aux étreintes de la plus poignante misère, que ces lésions profondes de l'organisme ont coutume de marquer leurs victimes, ne serait-il pas moral que la loi, suppléant à l'imprévoyance de la famille, créât des prohibitions à des unions si désastreuses? Si nous citons surtout les classes pauvres, c'est seulement pour faire ressortir le double inconvénient de la trop grande liberté laissée au mariage, à savoir : un surcroît de malaise pour les parents et un préjudice grave pour la société. Mais à Dieu ne plaise que nous réclamions une immunité quelconque pour l'opulence I Ici, aussi bien que là, le tort fait à l'espèce humaine exige une sage répression, et c'est une lacune que nous signalons dans nos codes.
Debreyne, s'occupant de la même question, au point de vue de la théologie morale , exprime une opinion en tous points conforme à la nôtre.
« La phthisie, — dit-il, — qui fait toujours de rapides progrès pendant le mariage, d'autant plus que les sujets qui en sont atteints sont souvent impulsionnés par des passions érotiques et
libidineuses, la phthisie se transmet très-certainement à l'autre époux, s'il est le plus jeune et s'il offre la moindre prédisposition (1). De plus, cette terrible et fréquente maladie se transmet avec plus de probabilité encore aux enfants. Nous ne parlons pas de l'épilepsie essentielle ou nerveuse, que le coït exaspère presque toujours et que l'autre époux, surtout la femme, peut aussi contracter, par une sorte de contagion nerveuse ou d'imitation automatique. Nous ne dirons rien, non plus, des scrofules graves et invétérées qui sont ordinairement héréditaires, et qui, souvent, font dégénérer les familles ou les
(1) Celte question se discute devant l'Académie de médecine, au moment où nous écrivons ces lignes (Bulletin de l'Académie impériale de médecine, juin 1868), à propos des éludes de M. le docteur J. Villemin, sur la virulence et l'inoculabilité du tubercule. Mais les opinions sont partagées sur la transmissibilité de la maladie, par le fait de la cohabitation conjugale, M. Roche, entre autres, ne croit pas à la contagion, et quelques académiciens se rallient à sa manière de voir. Mais nous connaissons un grand nombre de praticiens très-répandus et qui, par conséquent, ont pu observer sur une vaste échelle, dont la conviction est acquise à la doctrine de la contagiosité de la phthisie pulmonaire entre époux. Nous possédons, pour noire part, plusieurs faits qui démontrent cette propriété funeste, et où il serait impossible d'invoquer les causes communes : misère, mauvaise alimeniation, insalubrité des logements, chagrins, etc., pour rendre compte de la mort successive du mari et de la femme. (Voyez le livre de M. J. Villemin, Études sur la tuberculose. Paris 1868.)
races; ce qui est inévitable, si les deux époux sont scrofuleux. Une législation prévoyante et sage devrait prendre en considération ces données et ces faits, et surtout y pourvoir. Et n'y aurait -il pas autant et plus de raison pour cela que pour cei^tains degrés de parenté [i]"!
Suivant Lugol, qui a écrit un livre, ex professoy sur les maladies scrofuleuses, après trente ans de pratique dans un grand hôpital (Saint- Louis) et dans la capitale, les « familles qui se marient entre elles deviennent promptement scrofuleuses, par le défaut de croisement des races. » Par respect, sans doute, pour la liberté individuelle, respect que Ton désirerait un peu plus éclairé et plus prévoyant, notre code, ou le droit français, n'admet comme motif d'opposition au mariage, d'autre maladie que la seule démence ou folie, qui rend l'homme inhabile à tous contrats, par le défaut de liberté morale et de libre consentement.
» Enfin nous ne parlerons pas non plus du rachitisme, de ces vices de conformation du bas-
(1) Cette sorte d'empêchement peut d'ailleurs être rachetée, dans certaines limites, par ce qu'on appelle une dispense.
sin qui tuent les femmes avec leurs enfants, au moment même où elles espéraient devenir mères.
Et quand on songe que la société reste indifférente devant des perspectives si terribles!
Qu'y aurait-il donc d'étrange ou d'exorbitant à ce que la loi, qui veut pour la sanction du mariage le consentement des parents, exigeât . également l'adhésion de la société, représentée par un médecin, pour statuer sur l'aptitude physique?
Mais il est un autre point sur lequel il serait à désirer que la législation intervînt; nous voulons parler des conditions morales du mariage et des éventualités qui attendent la famille dont il deviendra la souche. Nous savons bien qu'on nous objectera que la libéralité de la loi est une raison pour que les familles apportent dans la conclusion de leurs alliances la plus grande circonspection,*et pour que tout individu, avant de s'engager dans les liens du mariage, se replie sur lui-môme et calcule mûrement les conséquences de l'acte important qu'il va accomplir.
C'est là, en effet, ce qui devrait être ; mais cela est-il bien ainsi? Que les partisans de la liberté illimitée, en cette grave matière, répondent, la main sur la conscience : cette liberté n'est-elle pas trop souvent la liberté de mourir de faim ?
C'est pourquoi nous voudrions encore un magistrat chargé de faire une enquête sur l'opportunité du mariage, au point de vue que nous venons d'indiquer.
Enfin, par la diffusion des lumières, au moyen d'un système d'éducation bien entendu, qui répandrait ses bienfaits sur la généralité des citoyens, l'État contribuerait puissamment à restreindre les unions prématurées parmi la population ouvrière, où s'observe aujourd'hui la plus luxuriante fécondité; car on l'a dit avec raison :
« L'éducation et le bien-être de tous feraient que tous seraient prévoyants et modéreraient l'accroissement rapide de la population, qui se précipite toujours, à notre époque, jusqu'à la limite extrême que lui laisse l'accroissement des subsistances. Si c'est un fait constant de la
statistique, que les classes aisées pullulent moins que les prolétaires misérables, élevez ceux-ci à l'aisance, aux joies du cœur et aux appétits de l'intelligence, et ils donneront d'autant moins à l'appétit des sexes (1). » Et l'auteur qui s'exprime ainsi n'est certes pas un sectaire des doctrines malthusiennes 1
Est-ce donc une chose si enviable que de voir naître une multitude d'enfants, condamnés, pour moitié, à mourir avant d'avoir accompli leur cinquième année? Et l'humanité a-t-elle un si grand intérêt à cette progéniture nombreuse, que ne tarde pas à moissonner la mort, quand le dénûment, qui entoure son berceau, la met hors d'étatde lutter victorieusement contre les causes de destruction auxquelles est en proie le premier âge?
Pour nous, et quoi qu'en puissent dire des philanthropes qui n'ont étudié cette question qu'à la surface, nous aimons mieux les naissances rares, et placées dans les conditions les plus favorables, pour servir à l'accroissement de la po-
(1) C. Pecqueur, Des améliorations matérielles dans leurs rapports fivec la liberté, in-18. Paris, 1841.
pulation. Le sentiment et l'intérêt social sont d'accord pour nous donner raison.
Voici, en effet, quelle a été, à différentes époques, la mortalité de l'espèce humaine, depuis l'âge de 0 à 20 ans.
Vers 1770, selon Duvillard, sur 1,000 naissances, il restait 583 individus à cinq ans et 602 à vingt ans.
De 1817 à 1831, Demonferrand trouve sur le même nombre de naissances, un peu moins de 720 survivants à cinq ans et 638 à vingt ans.
De 1840 à 1859, notre savant ami, M. le docteur Bertillon, constate 723 survivants à cinq ans et 643 à vingt ans.
Une si effrayante léthalité devait attirer l'attention, et nous pouvons nous féliciter d'avoir été un de ceux qui s'en sont occupés avec le plus de fruit. Il y avait à rechercher, d'abord, les causes d'une calamité qui menaçait notre race jusque dans sa source, et nous les avons trouvées en grande partie dans la désuétude où est tombée la pratique de l'allaitement maternel, et dans les abus de l'industrie des nourrices. Nous avons dévoilé ces faits lamentables, dans les jour-
naux, en 1864, et nous avons réussi à mettre à l'ordre du jour la question nourricière^ dont l'opinion publique, les médecins, les économistes, les académies, l'administration elle-même, se sont vivement émus. Puis, dans une publication spéciale (i), nous avons fait ressortir ce qu'il y avait d'illogique dans la protection accordée aux animaux, lorsqu'on délaissait l'iiomme dont les inlérêls sont au moins aussi respectables, et nous sommes, enfin, parvenu, avec le concours des cœurs généreux qui se sont groupés autour de nous, à fonder la Société protectrice de Venfance^ dont le succès va grandissant chaque jour.
Nous ne sommes donc pas partisan de ces procréations sans mesure qui n'ont d'autre résultat que de peupler les cimetières, et nous avouons humblement que nous préférerions voir naître 800 enfants dont 750 survivraient à cinq ans, que 1,000 sur lesquels 723, seulement, atteindraient le même âge, ainsi que cela a lieu de nos jours.
(1) Alex. Mayer, De la création d'une société protectrice de l'enfance, pour ramélioralion de l'espèce humaine, par l'éducation du premier âge. Paris, 1865.
23i DES ÉPOUX ET DE Lk PROGÉNITURE
Si, enfin, nous recommandons la prudence et non les fraudes, dans les relations conjugales, au risque d'encourir l'anathème des mêmes philanthropes dont nous avons déjà parlé, c'est afin d'arriver à cette augmentation du nombre des survivants qui constituerait seule le progrès désirable, et nous nous réjouissons de pouvoir nous appuyer, en soutenant cette thèse, sur l'assentiment de M. Bertillon, qui, pas plus que nous, ne voudrait voir la fonction de reproduction, chez l'homme, abandonnée exclusivement à l'instinct. Citons ses paroles :
« Après avoir développé, peu à peu, son intellect et s'être élevé à la connaissance de luimême, l'homme a commencé à réagir contre la fatalité, et, tandis que les misérables et les esclaves continuaient, à l'instar de la brute, à n'imposer aucune règle à leur fécondité, et méritaient le nom significatif de prolétaires (faiseurs d'enfants), les plus sages, les meilleurs (aristos) n'acceptaient les douleurs de l'enfantement, les charges de la paternité, que dans la mesure et d'après l'estimation de leur force. Ils ont arraché à la fatalité le soin de régler ce qu'elle ne
règle que par la douleur et la mort, et dussent Jéhovali m'écraser de son foudre et les casuistes de leurs arrêts, je ne consens pas à y voir un crime, une faute, mais bien au contraire, une victoire de notre volonté sur la fatalité des choses (1). »