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des mariages et des naissances, nonobstant des variations assez considérables dans les chiffres de la mortalité.
C’est un fait bien curieux et qui sollicite toute l’attention des économistes, que la rapidité avec laquelle des générations nouvelles viennent remplir les vides que la mort sème sur ses pas. Il témoigne de la sollicitude de la nature pour la conservation des espèces et du peu de souci qu’elle prend pour la vie individuelle, dont elle abandonne le soin à l’intelligence et à l’industrie de l’homme. Il appartient donc à la science d’éloigner les fléaux qui déciment périodiquement notre espèce, en leur enlevant leur raison d’être, une augmentation trop brusque de la population.
L’opinion qui a cours dans le monde, et parmi toutes les classes de la société indistinctement, sur la sainteté et l’obligation du mariage, exerce une influence qui paralysera longtemps encore toutes les mesures préventives qu’on
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pourrait préconiser. Comment, en effet, des conseils de prudence seront-ils accueillis par ces hommes qui croient payer une dette à la société en lui laissant des enfants, dussent-ils même demeurer à sa charge ? Ces gens-là ne reconnaîtront jamais qu’ils commettent un acte coupable, en se mariant avant d’avoir préparé ce qui est nécessaire à l’entretien d’une famille.
Oui, certes, le Créateur a dû vouloir que la terre fût peuplée ; mais il n’a pas voulu qu’elle se couvrît d une population chétive, misérable et vicieuse. S’il a donné à l’homme le précepte de croître et de multiplier , c’était pour l’encourager aussi à produire, et pour maintenir en lui cette incitation au travail qui le pousse incessamment dans la voie du progrès. Cette interprétation de la parole biblique est la seule qui se concilie avec l’idée que nous devons concevoir de l’un des principaux attributs de l’Etre suprême, sa bonté infinie.
Lorsqu’on consulte l’histoire et les narrations
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des voyageurs, on est étonné de voir que les peuples anciens, et de nos jours beaucoup de nations sauvages, ont compris toute l’importance qu’il y avait à régler, par des institutions sévères, ce qui a trait au mariage et à la procréation. On ne peut, en vérité, se défendre d’un mouvement de surprise, lorsqu’on réfléchit au dédain de notre civilisation pour une question qui touche à des intérêts graves, et qu’on compare notre incurie à la vigilance avec laquelle les législateurs des temps les plus reculés, voire même des hordes barbares, ont réglementé les rapports des sexes, dans la vue de dominer le principe de population.
Il est bien entendu que je ne parle ici que du but; je n’ai nulle intention d’approuver les moyens mis en œuvre pour l’atteindre, attendu qu’il s’agit d'obstacles destructifs (1), parmi lesquels l’infanticide occupe le premier rang.
(1) Cette expression est empruntée à Mallhus; elle n’a pas besoin d’explication.
C’est, en effets l’usage de certaines peuplades d’exposer les enfants que leurs parents ne peuvent ou ne veulent entretenir, afin de prévenir un excès de population. Cette coutume existait également chez les Grecs dès leur origine. Solon la trouva établie et ne fit que la sanctionner. Les Chinois ont encore recours à cet infâme procédé pour amoindrir l’un des principaux inconvénients du mariage, et maintenir un juste rapport entre les subsistances et les consommateurs.
Les peuples guerriers de l’antiquité favorisaient ou restreignaient le développement de la population, selon les besoins du moment. L’histoire de la Grèce fournit à ce sujet de curieux exemples. Dans le système de Platon tout était prévu, jusqu’au nombre des habitations destinées aux citoyens libres. La fortune du père ne pouvait être partagée, et il devait la transmettre intégralement à un seul de ses fils.
Les autres fils étaient, adoptés par des ci-
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toyens dont les mariages avaient été stériles. De cette manière, le nombre des familles ne pouvait pas s’accroître. Il était interdit aux femmes de se marier avant vingt ans, et de donner des enfants à la République après quarante. L’âge fixé aux hommes pour le mariage était celui de trente ans, et il leur était permis de procréer jusqu’à cinquante-cinq. Les vieillards pouvaient se marier en toute liberté, pourvu qu’aucun enfant ne résultât de leur union. Les enfants qui naissaient en dehors des conditions légales étaient impitoyablement voués à la mort.
Aristote était encore plus despotique dans ses institutions. Pour réprimer la tendance à l’accroissement de la population, il voulait condamner au célibat la plus grande partie des femmes, et, par surcroît de précaution, régler le nombre des enfants que chaque famille pouvait entretenir. Ce nombre une fois atteint, les autres devaient périr avant d’arriver au terme
de la vie intra-utérine. Le temps pendant lequel il permettait le mariage était, pour les hommes, de trente-sept à cinquante-cinq ans, et de dix-huit à quarante pour les femmes.
L’excessive rigueur de ces lois s’explique jusqu’à un certain point, dans des États où l’égalité de fortune forme la base des constitutions politiques. Cela est si vrai, qu’à Sparte où, au contraire, les propriétés se trouvaient aux mains d’un petit nombre, on cherchait par tous les moyens possibles, à favoriser la procréation, et les pères de famille jouissaient de nombreux privilèges, qui s’étendaient, dans certaines circonstances, jusqu’à l’exemption totale des charges publiques.
Une grande facilité dans les mariages a seule pu mettre certaines nations en mesure de soutenir les hostilités auxquelles elles étaient constamment en butte. Ainsi, lesÊqueset lesVolsques, au rapport de Tite Live, n’ont dû qu’à ce moyen de pouvoir réparer toujours, les pertes
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que leur faisaient subir les Romains. C’est là l’histoire de presque toutes les guerres d’extermination.
Cependant, ce ne sont pas les guerres, autant que la dépravation des mœurs, qui maintenaient la population dans des limites si restreintes, chez les Romains, que plusieurs empereurs, — Auguste et Trajan entre autres, — durent établir des lois qui favorisaient le mariage et les familles nombreuses : c’est surtout pour les grands que ces lois furent faites, car c’est principalement chez eux que régnaient les habitudes vicieuses, obstacles invincibles à la propagation de l’espèce.
De tout ce qui précède, il me paraît légitime de tirer cette conclusion, que l’instinct aveugle de la reproduction pouvant amener des résultats hors de proportion avec les moyens de subsistance, l’homme doit placer cet instinct, comme tous ses autres penchants naturels, sous l’empire de la raison. On a fait à cette doctrine plusieurs
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objections que je ne veux pas dissimuler.
Ainsi, a-t-on dit, nul ne connaît au juste les limites des forces naturelles qui servent à la production et à la distribution des richesses. Il fut un temps où la pomme de terre, qui nourrit aujourd’hui tant d’individus, était inconnue en Europe ; beaucoup de substances alimentaires nous viennent de la découverte de l’Amérique; l’agriculture s’enrichit chaque jour de procédés nouveaux qui augmentent et améliorent les produits du sol. Les chemins de fer fournissent un moyen précieux de communication, qui facilite l’échange et la répartition des denrées entre des contrées dont les rapports étaient assez bornés avant l’invention des locomotives; enfin les progrès de la législation influent notablement sur l’aisance des peuples, etc., etc. Tout cela est d’une incontestable vérité, mais n’infirme en rien la doctrine de la limitation spontanée des familles. Il ne s’agit pas, en effet, de régler invariablement la population d’un pays sur ses
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ressources actuelles, mais, au contraire, de la proportionner au développement qu’acquerront ces ressources par les progrès constants de la civilisation.
Ce n’est pas être ennemi de l’humanité, assurément, que de la vouloir heureuse et prospère; que de compatir aux misères et aux souffrances de ces êtres dégénérés, qui devraient être les rois de la création, et qui, au physique comme au moral, sont descendus au rang de la brute.
Ce n’est pas être ennemi de l’humanité non plus, que de rechercher les causes de son abâtardissement et d’en déduire le remède auquel est attaché le salut des populations.
Pour faire mieux ressortir la vérité de cette proposition, qu’on me permette de citer une comparaison qui ne manque pas de justesse, et qui, en peu de mots, met en relief le danger de la situation.
c( Supposons qu’on dise à un fermier établi sur des terres de pâturage, de garnir sa terre
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de bestiaux, parce que c’est le vrai moyen d’accroître ses profits : tout le monde conviendra qu’on lui donne un fort bon conseil. Mais si, pour le suivre, ce fermier augmentait le nombre de ses bêtes au point de ne pouvoir les nourrir, et qu’elles fussent en conséquence amaigries et affamées, il aurait tort sans doute et ne devrait s’en prendre qu’à lui-même. Lorsque ceux qui le dirigeaient lui parlaient de garnir ses terres de bestiaux, ils entendaient évidemment parler de bêtes saines et en bon état, et non de bêtes fort nombreuses, mais souffrantes, et qui ne trouveraient point d’acheteurs. L’expression qu’ils employaient n’indique aucun nombre absolu. Garnir une ferme de bestiaux, c’est agir selon la grandeur de la ferme et selon la richesse du sol, qui comportent chacune un certain nombre de bêtes. Le fermier doit désirer que ce nombre absolu croisse. C’est vers ce but qu’il doit diriger tous ses efforts. Mais on ne pourrait pas envisager
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comme un ennemi de l’accroissement des troupeaux, celui qui ferait sentir aux fermiers que c’est une entreprise vaine et contraire à leurs intérêts, de prétendre augmenter le nombre de leurs bestiaux, avant d’avoir mis leurs terres en état de les nourrir (1). »
Les mariages précoces sont, en général, l’indice d’une certaine dégradation des mœurs publiques. Quelque paradoxale que puisse paraître, de prime abord, cette proposition, elle est déduite pourtant de la rigoureuse observation des faits. On remarque, en effet, que dans les pays où régnent, parmi les classes moyennes et inférieures de la société, des habitudes de prudence et un goût prononcé pour l’aisance et les jouissances de la vie, la population ne s’accroît pas dans les mêmes proportions que là où, avec une égale fertilité du sol et un taux aussi élevé dans le salaire du travail, les habitants éprouvent un besoin moins décidé pour
(1) Malthus, loc. cit., p. 582.
le confortable, et se contentent du strict nécessaire.
Nous allons rapporter un exemple remarquable de ce que nous venons d’avancer.
A Montreux (village de Suisse) la proportion des naissances est au nombre des habitants comme 1 est à 46,
Tandis qu’elle est :
En Russie de 1 sur 18 ou 19 ;
Dans les anciens états Vénitiens de 1 sur 22 ;
En Bohême de 1 sur 24 ;
En Prusse de 1 sur 25 ;
En Angleterre et en Suisse de 1 sur 28 ;
En France de 1 sur 32 ou 33.
Ainsi les habitants de Montreux procréent très-peu d’enfants. « C’est là, dit sir Francis d’Ivernois auquel nous empruntons cette statistique, une cause essentielle de bien-être, et l’indice d’une prudence qui devrait servir de guide à toutes les populations. Moins on a d’enfants, mieux on les élève ; car la richesse