‹ Des rapports conjugaux considérées sous le tirple point de vue de la population, de la santé et de la morale publique (volume 2)Chapitre 7 sur 25 · DE L'INSTINCT · texte numérisé non relu

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d’une population ne consiste pas à avoir beaucoup de naissances, mais à avoir beaucoup d 'années vécue s. Cette proposition est vraie; on ne saurait en contester la justesse. Mais comment s’y prennent les habitants de Montreux ? M. d’Ivernois donne deux raisons pour expliquer le petit nombre de naissances : la continence des époux, et l’habitude de ne se marier que très-tard ; puis il ajoute :

Nec omnia scire fas est.

Ce nec omnia a, sans doute, peu de gravité chez des hommes adonnés à des travaux rudes, qui les occupent toute l’année et dont la sensibilité n’est pas éveillée, comme chez les habitants des villes (1). »

Les plaintes de cet auteur sur V imprévoyance des mariages pauvres, généralement plus productifs que les autres, sont éminemment justes,

(1) Enquête sur les causes patentes ou occultes de la faible proportion des naissances à Montreux, par sir Francis d’Ivernois. Annales d'hygiène. Paris, 1838, t. XX, p. 236.

et ce serait, dit-il, une mesure utile de ne permettre aux pauvres de se marier qu’après avoir acquis des moyens d’exister, eux et leur famille future. Mais ce moyen d’exister, il faudrait le leur rendre accessible par une meilleure organisation sociale, qui ne favorisât pas ceux qui possèdent, au détriment de ceux qui ne possèdent pas.

Montesquieu a exprimé une vérité qui s’applique à tous les temps, et qui confirme pleinement l’opinion que je viens de rapporter. Les gens qui n’ont absolument rien, dit-il, comme les mendiants, ont beaucoup d’enfants (1). Et cela se conçoit très-facilement ; car la pauvreté même, qui est le grand mobile par lequel l’homme est excité au travail, la pauvreté, quand elle passe certaines bornes, cesse presque complètement d’avoir cet effet. La misère, sans perspective, abat le courage et réduit l’homme à vivre au jour le jour, sans travailler plus qu’il (1) Esprit des lois , ch. xi.

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ne faut pour se procurer l’étroit nécessaire. C’est l’espérance d’améliorer notre sort, c’est la crainte du besoin, bien plus que le besoin même, qui est le véritable aiguillon du travail et de l’industrie. Les efforts les plus constants et les mieux dirigés s’observent toujours dans une classe du peuple placée au-dessus de la misère (1).

C’est pour avoir pris l’effet pour la cause, qu’on a regardé la population comme une source de prospérité pour les Etats, qu’on a encouragé la jeunesse à contracter des alliances précoces, qu’on a exalté la fécondité dans les familles et proscrit le célibat. C’est dans la théorie inverse qu’est la vérité. D’où il résulte que c’est également dans des mesures opposées que gît l’avenir des nations.

On m’objectera peut-être la sollicitude dont le Créateur a entouré, dans tout le règne organique, la fonction qui doit assurer la reproduction

(1) Malthus, loc. cit., p. 452.

des êtres, et on ne voudra pas croire qu’il ait abandonné aux caprices de la raison un acte aussi important que celui de la génération. En effet, quiconque s’est livré à l’étude de l’anatomie et de la physiologie comparées, a dû constater que, dans toute la série zoologique, la conservation de l’individu et la perpétuité de l’espèce sont soustraites à la volonté de l'animal et placées exclusivement sous la dépendance de l’instinct. Et, d’un autre côté, là où le but de la fonction eût pu être compromis par une disposition défavorable des organes, on est étonné de la multiplicité des moyens mis en œuvre par la nature pour parvenir à ses fins. Mais faut-il en conclure que la même prévoyance était nécessaire chez l’homme? Evidemment non, et il est facile de le démontrer.

L’homme est un être double, soumis à deux forces bien distinctes : la force biotique et la force psychique.

La première préside à toutes les fonctions

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organiques et dirige la vie animale ; c’est d’elle qu’émanent les instincts, les appétits, les désirs dont la satisfaction est nécessaire à la conservation du corps et à la reproduction de l’espèce.

L’homme est soumis à son impulsion, quand il cède aux nécessités de l’organisme, quand il remplit les fonctions qui s’y rapportent ; et il faut qu’il lui obéisse au moins dans la mesure du besoin et selon le vœu de la nature. Dans l’animal, ce mobile inférieur , grossier , règne sans partage, parce que l’animal n’a qu’une nature. Dans l’homme, il est sans cesse combiné avec l’esprit intelligent de l’être moral , tantôt réglé, maintenu par cet esprit supérieur, tantôt se révoltant contre lui, lui déclarant la guerre et cherchant à l’entraver, à l’opprimer, à l’étouffer par la violence des instincts charnels, par l’entraînement des sens, par le tumulte des passions. La force biotique, commune à tout le règne organique, végétaux et animaux, est en un mot,

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celle à laquelle l’homme obéit en tant qu être vivant.

La force psychique est particulière à l’homme; c’est elle qui le constitue être raisonnable , moral et libre. Tous les instincts, même les plus impérieux, sont soumis à sa juridiction, y compris Y instinct de la conservation. Ainsi, il est des circonstances où le sacrifice de la vie devient un devoir et où celui qui l’accomplit passe à l’immortalité, sous le nom de martyr ou de héros. Un dévoûment de cette nature est, aux yeux de la morale, l’acte le plus sublime auquel l’homme puisse s’élever.

On ne prétendra pas assurément que l’instinct de la conservation soit moins vivace chez l’homme que chez l’animal. Or, puisqu’il est permis et même ordonné dans certains cas, à la raison humaine, de faire taire cette voix de la nature qui parle si haut, on conviendra que Vinstinct de la propagation, qui n’est certes pas aussi despotique, et qui ne peut avoir d’objetqu’autant

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que l’autre conserve son empire, ne court pas plus de risque à être contrôlé par l’intelligence.

D’ailleurs, si nous supposions pour un instant que l’acte de la reproduction dût être soumis chez l’homme, comme chez l’animal, au seul instinct, on pourrait se demander pourquoi la nature ne se serait pas mise en garde contre l’intervention du libre arbitre ? N’a-t-elle pas sagement préservé de l’influence du cerveau toutes les transformations que subit la substance alimentaire, depuis son ingestion jusqu’à son assimilation à nos organes, et, en général, tous les actes qui sont du domaine de la vie végétative ? Et pourtant elle a laissé à l’homme la plénitude de sa liberté pour le choix de ses aliments ; elle l’a laissé libre de s’empoisonner ou de se laisser mourir d’inanition. 11 est vrai qu’elle s’est prémunie contre ce danger, en mettant au cœur de l’homme Y instinct de la conservation, Mais ne voit-on pas que, malgré toute sa puissance, ce gardien vigilant succombe par-

fois sous l’empire de la raison ? Et qu’est-ce que cela prouve, sinon que l'homme est un être essentiellement libre, destiné à vivre en société dans un but de perfectibilité et de progrès, d’où résulte sa raison d’activité morale et intellectuelle.

L’animal, pour remplir sa destinée, qui est de se nourrir et de procréer, n’a d’autre guide à suivre que l’instinct dont la nature l’a doué et qui ne le trompe jamais. C’est la seule loi à laquelle il soit assujetti.

L’homme, en vertu de son organisation physique, est aiguillonné par les mêmes besoins que l’animal ; son instinct le pousse également à leur donner satisfaction ; mais en sa qualité d’être raisonnable et libre, il devient responsable de ses actes devant sa conscience, qui ne l’induirait jamais en erreur, si ses avertissements pouvaient toujours prévaloir.

Au demeurant, pourquoi les rapports sexuels sont-ils interdits dans le célibat ? Serait-ce que

58 de l'instinct dans l'acte de ri product. l’instinct génital ne se développerait que par le mariage ? Nullement ; c’est parce que l’intérêt de la société le veut ainsi. On sait très-bien que ce n’est qu’au prix d’un sacrifice plus ou moins dur et pénible, selon les individus, que le penchant dont il s’agit ici peut être réprimé. C’est pour cela qu’on a fait de la chasteté une vertu des plus méritoires.

Malheureusement, il serait à désirer qu’elle fût plus généralement pratiquée et surtout plus en honneur qu’elle ne l’est aujourd’hui. Nous verrons plus loin jusqu’à quel point le sort de l’espèce humaine est engagé dans cette question.

Or, si les rapports sexuels sont proscrits dans le célibat, pourquoi ne seraient-ils pas au moins réglés dans l’état conjugal, si, comme je crois l’avoir suffisamment démontré, les mêmes intérêts sont en cause de part et d’autre ?

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