‹ Des rapports conjugaux considérées sous le tirple point de vue de la population, de la santé et de la morale publique (volume 2)Chapitre 8 sur 25 · DES OBSTACLES A L'EXTENSION EXCESSIVE DE LA POPULATION · texte numérisé non relu

DES OBSTACLES A L'EXTENSION EXCESSIVE DE LA POPULATION

Etant admis ce principe, que les lois qui président à la propagation de l’espèce humaine doivent être dominées, et qu’il appartient à l’homme d’appliquer ses facultés intellectuelles à la direction de ces lois, voyons par quels moyens nous pourrons nous opposer à ce que la population, par son exubérance, dépasse les limites compatibles avec notre bonheur terrestre.

Ces moyens sont de deux sortes. Les uns préventifs , les autres destructifs.

Les premiers peuvent encore se subdiviser en trois catégories bien distinctes, selon qu’il y a abstention de rapprochements sexuels , modifications des conditions organiques de la femme , ou emploi , dans ïacle de la génération , d’artifices

susceptibles d’en empêcher les conséquences naturelles (onanisme conjugal, etc.).

Nous allons examiner ces questions, sous le triple point de vue que nous avons indiqué en tête de ce livre.

§ 1 . — Moyens préventifs.

Et d’abord, occupons-nous de ces obstacles par abstention, que Malthus a désignés sous le nom de contrainte morale , lorsque l’homme se les impose librement, volontairement, dans un but moral ou religieux.

A. De la contrainte morale.

Un premier point se présente ici à notre discussion. La continence absolue, à un âge où les organes sexuels ont accompli leur entière évolution, et où l’homme est apte à se reproduire, ne constitue-t-elle pas une cause de maladies ? Nous savonsquecetteopinion estaccréditée chez les gens du monde, et que beaucoup de méde-

cins la partagent encore. Cette croyance nous paraît cependant erronée, sans fondement et facile à réfuter. C’est d’ailleurs là la pierre angulaire de l’édifice que nous avons pris à tâche de renverser, car c’est au nom de la nature et de ses droits imprescriptibles, au nom de la morale et des intérêts sacrés qu’elle a mission de protéger, qu’on fulminera peut-être contre la doctrine que nous préconisons, et qu’on nous accusera de tyrannie et d’irréligion, à moins qu’on ne nous qualifie d’utopiste, pour se dispenser d’entrer en lice avec nous.

Peu importe, d’ailleurs. Nous avons la conscience de faire œuvre pie, et nous nous risquons , advienne que pourra. Si c’est la première fois, — à notre connaissance du moins, — qu’un médecin aborde ce sujet au point de vue où nous l’avons pris, cela ne prouve pas que les questions qu’il soulève ne soient du domaine de notre science, et qu’après nous, d’autres de nos confrères ne viendront pas apporter

au débat les lumières qui nous font défaut. C’est là notre vœu, puisse-t-il être entendu !

Pour soutenir que la contrainte morale est une cause de perturbation dans la santé, il faudrait admettre que les rapprochements sexuels fussent de rigueur dès l’époque de la puberté, et que les besoins vénériens dussent être satisfaits dès l’instant où ils se révèlent. Il faudrait par conséquent condamner nos lois civiles qui ne permettent le mariage qu’à dix-huit ans pour l’homme et à quinze ans pour la femme. A plus forte raison, faudrait -il protester au nom de la science contre le célibat religieux, qui s’étend à toute la durée de la vie.

C’est là, en effet, l’opinion d’un grand nombrede physiologistes, qui, s’appuyant, d’une part, sur ce qu’il y a d’irrésistible dans l’instinct générateur, et, de l’autre, sur la nécessité physiologique de la satisfaction du besoin par lequel il s’exprime, ont été conduits à condamner le célibat d’une manière absolue. « Mais quand

(( on a pesé les arguments par lesquels ils cher- « chent à combattre une vocation qui rehausse « tant l’humanité aux yeux de l’homme non « prévenu, on voit qu’ils se réduisent à une sorte « d’induction personnelle, à une analogie dont « des habitudes morales moins relâchées et une cc logique plus sévère restreindraient singulière- « ment la portée (1). »

Si nous interrogeons l’expérience cependant, voyons nous quelque maladie particulière et qu’il soit permis de rapporter à la continence, sévir de prédilection sur cet âge où la vivacité des passions doit être comprimée ; ou bien la moyenne de la vie serait-elle moindre chez les hommes qui ont fait vœu de chasteté que pour les autres classes de la société ? Évidemment non, car c’est tout le contraire qu’on observe.

Nous nous sommes livré à de longues recherches statistiques, dans le but d’appuyer nos assertions sur des chiffres. Mais nous avons

(1) Max Simon, Déontologie médicale , p. 453.

bientôt reconnu l’inanité, dans le cas actuel, de ces preuves prétendues mathématiques, et nous avons dû renoncer à les faire valoir.

Nous avions pensé qu’en établissant la moyenne de la mortalité à l’âge compris entre seize et vingt-cinq ans inclusivement, — soit d’une période de dix ans, embrassant cette époque de la vie où les passions sexuelles se développent, et atteignent leur summum d’intensité sans trouver satisfaction, dans l’ordre habituel des choses, — et que, comparant notre résultat avec la moyenne de la mortalité d’une autre période de dix ans, comprise entre trente et un et quarante ans inclusivement, époque où communément l'instinct génésiaque trouve sa satisfaction dans le mariage ; nous avions pensé, di^ sons-nous, qu’à l’aide de ces moyennes nous arriverions à pouvoir apprécier l’influence de la continence forcée sur la durée de la vie.

D’un autre côté, nous avions comparé le chiffre de la mortalité aux deux époques de

la vie indiquées plus haut, chez les religieux de différents ordres qui font vœu de chasteté et chez les laïques exerçant les diverses professions de la société.

Voici les résultats auxquels nous étions arrivé :

1° Pendant la période de dix ans, comprise entre seize et vingt-cinq ans inclusivement, la mortalité est de 2,68 pour 100 chez les religieux de differents ordres et des deux sexes ; tandis qu’elle n’est que de 1 ,48 pour 100 chez les laïques des deux sexes, adonnés à différentes professions.

2° Pendant la période de dix ans comprise entre trente et un et quarante ans inclusivement, la mortalité est de 4,40 pour 100 chez les religieux, et de 2,74 pour 100 chez les laïques.

Ces données sont en parfaite concordance avec les résultats obtenus par Deparcieux, qui, comme on le sait, a publié ses tables en 1746.

Nous allons dire maintenant quels sont les

motifs pour lesquels cette statistique doit être récusée.

D’abord, il faudrait pour pouvoir supputer avec certitude l’action de la continence sur la santé de l’homme, que cette cause pût être isolée de toutes celles qui font varier les chances de longévité à deux époques données de la vie. Ainsi, il ne serait pas rigoureusement exact de raisonner sur les chiffres que nous venons de citer et de dire : La continence, loin d’être nuisible à la santé, lui est au contraire favorable, puisqu’il meurt moins d’individus à l’âge où les rapports sexuels n’existent pas en général, bien que le sens génital soit développé déjà, qu’à l’époque où au contraire les rapprochements sexuels ont lieu sans entraves.

Ce raisonnement serait vicieux, parce qu’il ne tiendrait pas compte des prédispositions morbides particulières à chaque âge. On se tromperait de même, si l’on croyait trouver un critérium pour la solution du problème en ques-

lion, en mettant en regard, comme nous l’avons fait, la moyenne de la mortalité chez les religieux d’une part, et chez les laïques de l’autre, à deux époques déterminées de la vie. En effet, il faudrait regarder comme certain que les règles de la chasteté ne sont jamais enfreintes dans les couvents ; ce que nous n’oserions garantir, surtout pour le temps où ont été faites les tables qui nous ont servi, c’est-à-dire le milieu du dixhuitième siècle.

En outre, il ne faudrait nullement se préoccuper de l’influence de la discipline et des habitudes claustrales sur la durée de la vie, ce qui suffirait seul à infirmer le résultat obtenu.

On voit donc bien que les termes de comparaison manquant d’identité, on ne peut aboutir qu’à des conséquences fictives. C’est pourquoi nous en appelons à l’expérience générale du soin de corroborer la nôtre propre, et de vérifier ce que nous avons dit touchant l’innocuité de la continence à quelque phase que ce soit de la vie.

Il est constant, selon nous, que le commerce des sexes ne constitue pas un besoin qui ne puisse être réprimé sans danger, et que les sollicitations si vives qui partent du sens génital, n’ont pour but que d’assurer la perpétuité de l’espèce par l’attrait du plaisir.

On a fait jouer un rôle à la pléthore spermatique, dans l’étiologie de différentes affections mentales ; on lui a attribué entre autres le priapisme. Pour nous aussi, cette maladie a son point de départ dans une perturbation de l’innervation cérébrale; mais elle est due bien moins à la rétention du sperme qu’à sa déperdition exagérée ; bien moins à l’abstention vertueuse qu’à la dépravation morale.

Il a paru dans ces derniers temps sur le sujet qui nous occupe en ce moment, un travail dont le résumé trouve ici sa place naturelle (1), l’au-

(I) Examen de l'ouvrage publié par M. le docteur Duffieux, sous ce titre : Nature et virginité; considérations physiologiques sur le célibat religieux , par M. le docteur Diday. (Voy. Gag. méd. de Paris , 1854.)

leur se pose cette question : Dieu a fait de l’accomplissement régulier des fonctions organiques la condition de la vie et de la santé. A-t-il voulu que la maladie ou la mort fussent la punition de celui qui enfreint ce précepte, en gardant la continence absolue?

Non, dit M. Duffieux ; et il appuie sa réponse sur deux considérations distinctes : l’une rationnelle, l’autre expérimentale. Il établit d’abord que l’accumulation dans l’organisme des matériaux de la génération, ne constitue jamais un danger, parce que la nature sait s’en débarrasser à propos. Il avance en second lieu, que les maladies attribuées par quelques auteurs à la continence, reconnaissent, en réalité, de tout autres causes.

Ce sont là aussi nos doctrines, comme on a pu le voir par ce qui précède ; mais nous commençons à n’être plus de l’avis de M. Duffieux, dès qu’il s’agit de l’interprétation, pour laquelle nous nous rallions, au contraire, à l’opinion

du savant syphiliographe de Lyon, M. Diday. En effet, sur le premier point, l’auteur débute par un argument extrêmement spécieux et qui réclame toute notre attention.

« La menstruation, dit-il, est un moyen institué par la Providence, pour maintenir l’équilibre de l’économie, en éliminant les matériaux de la génération, lorsqu’ils ne sont point employés par la nature, et prévenir ainsi les maladies qui pourraient naître, soit de l’afflux du sang vers les parties génitales de la femme, soit de sa surabondance dans l’organisme tout entier. La virginité peut donc invoquer ce phénomène en sa faveur, et il peut être considéré comme une autorisation du célibat, donnée par la nature elle-même ; car il témoigne que la virginité ne peut pas nuire à la santé, par cette raison toute simple que la menstruation débarrasse l’économie des matériaux de la génération et prévient les accidents pléthoriques dont la continence pourrait être la cause. »

Si l’on éprouve quelque embarras en face de cetle proposition, c’est parce qu’elle exprime un fait très-exact, dont l’explication seule est erronée. Il est positif qu’à chaque époque cataméniale, des ovules mûrs sont évacués spontanément ; mais la nature en les expulsant ainsi, a-t-elle voulu les mettre dans des conditions favorables à la fécondation ? ou a-t-elle simplement, comme le suppose l’auteur, voulu s’en débarrasser? La vérité est ici d’autant plus difficile à pénétrer, que des accidents pléthoriques naissent très-réellement, en effet, de la suppression, du retard ou de l’insuffisance des règles.

Mais sous ce nom vague de pléthore, l’auteur, on le voit aisément, a confondu la surabondance des éléments générateurs fournis par la femme, — des ovules, — avec la congestion résultant de la rétention du sang, qui sort à chaque ponte spontanée. Otez à sa thèse l’appui de cette équivoque, elle va crouler à l’instant. Car si la menstruation manquant, il s’amasse dans l’éco-

nomie un excès de matériaux génésiques, diverses conséquences devraient s’ensuivre, dont, malheureusement pour la thèse deM.Duffieux, l’observation nous offre justement tous les jours l’exact contre-pied. Ainsi :

Une femme défectueusement réglée devrait être fécondée plus facilement, puisqu’elle garde pour ainsi dire des ovules en réserve. Or, le contraire est une des vérités banales delà médecine pratique. Deux jeunes filles sont menstruéesà 14 ou 15 ans, mais l’une continue à l’être ensuite régulièrement; l’autre, après quelques retours normaux, voit ce flux supprimé jusqu’à l’âge de 18 ans.Dequelle flamme ne va pas s’allumer, chez la dernière, l’instinct génital, attisé par Prétention, quatre années durant, de ces éléments, d’après M. Duffieux, si menaçants pour la continence ! Eh bien ! l’observation montre que si elle est en effet sujelte à des congestions diverses, fatiguée par le sang , la passion, le plus souvent, sommeille tout aussi paisiblement chez

elle, que chez sa compagne euménorrhéique.

Il y a plus (et nous rentrons à présent dans l’étude de l’état normal), si l’évacuation menstruelle a été instituée pour faciliter la continence, nécessairement après chaque époque les feux du désir seront amortis, tomberontàleurmtmmum. Or, c’est tout juste le contraire qui se remarque. Et si M. Duffieux, préoccupé d’idées d’un autre ordre, s’est trouvé mal placé pour constater le fait, je puis lui affirmer avec tous ceux qui ont voulu ou voudront diriger leur attention sur ce point, que l'appétence génitale a son paroxysme à cette époque ; que telle femme, habituellement étrangère à ces impressions, ne sent jamais, qu’immédiatement après le tribut mensuel, poindre en elle des sensations qui l’étonnent.

En faut-il davantage pour montrer l’inanité de cette hypothèse? Eh quoi! la nature, dans le retour si régulier du phénomène, n’aurait eu pour but, Pénélope nouvelle, que de détruire en trois jours ce qu’elle a mis un mois à accom»

plir ! Appelez donc alors du nom d’excrément ce pollen flottant dans les airs, lettre chargée que la nature saura bien faire parvenir à son adresse ! Taxez de vile décharge cette multitude d’œufs que la femelle des poissons étanche annuellement sur le sable 1 Libre à vous de n’y voir qu’une précaution providentiellement ordonnée pour lui faciliter la continence. Moi qui remarque que le mâle ne tarde guère à passer après elle, je soupçonne que ce pourrait bien être dans un autre but que de vous fournir un argument.

Pour ce qui est du sexe masculin, la question n’est point douteuse. « Mais je l’avoue, — dit M. Diday, — c’est avec une sorte de peine qu’on voit élever, par l’auteur, au rang de fonction naturelle, ces pertes séminales dont tout homme a honte et dégoût, qu’on se reproche presque, quoique involontaires, qui laissent toujours après elles un profond et durable sentiment de tristesse. Comparez cet état moral à la joie pure,

à Y orgueil instinctif qui suit, malgré la douce mélancolie des premiers instants, la libre et pleine possession de l’objet aimé, et dites si, après comme avant, la nature ne nous a pas désigné assez clairement ce qui lui plaît et ce qui la violente. »

Vous l’avez exprimé vous-même, M. Diday, et avec une poésie qui n’appartient qu a vous. Ce qui fait surtout la délectation de l’acte génital consommé normalement, c’est V orgueil de la libre et pleine possession de Vobjet aimé. Ce qui fait la tristesse et la honte de la pollution nocturne, c’est le réveil, c’est la déception. Assurément le cœur n’est pas satisfait de voir s’évanouir le songe plein de charme qui, tout à l’heure, le tenait haletant sous son empire ; mais l’organisme n’en est pas moins exonéré d’une cause puissante de stimulation, et le calme renaît là où naguère grondait l’orage, et l’ordre est rétabli. Que le vœu de la nature soit satisfait, et que cette excrétion matérielle et immonde

doive tenir lieu, comme règle ordinaire, des pures jouissances de l’amour, dont la fin légitime est la procréation, nul n’oserait le prétendre. A coup sur ce n’est pas nous qui soutiendrons jamais cette thèse sacrilège.

Mais poursuivons : car quelque longue que soit cette controverse, le sujet en litige vaut bien la peine qu’on s’y arrête sérieusement :

« Quant aux maladies attribuées à l’abstinence charnelle, poursuit M. Diday, l’auteur est tout à fait dans le vrai, en réduisant à ses justes dimensions le cadre un peu trop large qu’on leur avait taillé. Je ne lui ferai à cet égard qu’un seul reproche : c’est d’avoir, à plaisir, grossi l’objection, peut-être afin de s’autoriser, en en montrant l’exagération, à la présenter comme entièrement imaginaire. Aussi remporte-t-il une facile victoire, en faisant voir dans autant de chapitres, que la privation des jouissances conjugales n’entraîne ni l’impuissance, ni l’hystérie, ni la folie, ni une mort prématurée. Mais

le luxe même, en fait de preuves, n’est souvent là que pour voiler l’indigence, et il a été plus aisé à l’apôtre du célibat de le disculper de ces griefs chimériques, que d’étouffer les justes plaintes des médecins qui ont tant d’occasions de constater, sur ses victimes mêmes, l’effet de ce régime forcé.

« Veux-je dire par là que la continence me nace la santé d’une atteinte directe? Non ! Si le campagnard, si le prisonnier peuvent vivre sans presque employer l’appareil de l’intellect ou de la locomotion ; si même il est vrai de dire que l’inaction des organes anéantit peu à peu dans ces cas le désir instinctif d’exercer la fonction, il en est de même de la reproduction. Le résullat n’important en rien à la conservation de l’individu, le Créateur n’avait point à nous avertir, par une sensation aussi impérieuse que la faim et la soif ; à nous punir par une souffrance immédiate, d’y avoir résisté. C’eût été (qu’on nous permette à notre tour d’interpréter

ses vues) une contradiction flagrante à son plan primordial. Pour un acte qui engage deux individus et leur impose de sérieux devoirs, il ne devait armer aucun d'eux d’une impulsion qui pût l’obliger à faire parfois violence à l’autre. Le lien des familles et des sociétés se serait trop vite relâché, s’il eût été noué par la contrainte. Toutefois, en supprimant la perturbation morbide, qui partout ailleurs est la sanction de ses lois méconnues, Dieu nous a invités ici, par un charme si particulièrement attractif, si supérieur à tout autre plaisir, si intimement lié aux plus hautes jouissances morales, qu’il a dû croire sa volonté expresse suffisamment notifiée. Mais, encore une fois, l’homme devait rester maître de lui-même, dans des relations qui ne l’intéressent point seul. »

Partant du principe erroné que nous venons de combattre, bien des praticiens prescrivent le coït comme méthode de traitement. A nos yeux, il y a là un danger. Sans doute,

l’homme de l’art ne doit se préoccuper que de la guérison du malade qui se confie à ses soins. Il n’a point à sacrifier aux préjugés que pourraient froisser les indications de la science. Mais nous nions d’une manière absolue qu’il soit jamais permis d’attenter aux lois de la morale générale sur lesquelles sont fondées les sociétés, fût-ce même, ce qui n’a pas lieu dans le cas particulier, pour arracher un malade à la mort.

Heureusement, cet antagonisme entre les lois de la nature et celles de la morale n’est qu’imaginaire, et le médecin est rarement condamné à la dure alternative de faire violence à son cœur ou de faillir à son devoir. Nous le disons hardiment, partout où ce conflit semble se rencontrer, il y a des recherches à faire, parce que là la science est en défaut, soit par suite d’une mauvaise observation des faits ou de leur interprétation vicieuse. Ne nous hâtons donc pas d’user de notre indépendance absolue dans le choix des moyens curatifs, pour couvrir de notre

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autorité et de notre conseil des pratiques contraires aux mœurs.

« Quelque prix que l’homme attache à un bien aussi précieux que la santé, il n’est pas permis au médecin , pour lui en assurer la jouissance, de recourir à des moyens que la morale réprouve. Le principe qui commande à l’homme de renoncer à la vie plutôt que de violer la loi du devoir, commande bien plus impérativement encore au médecin de ne point mettre sa science au service des mauvaises passions qui pourraient porter le premier à éluder cette loi. En manquant au devoir qu’une morale rigoureuse lui impose en semblable circonstance, il se rend doublement coupable. Son conseil immoral, quel qu’en soit d’ailleurs le résultat, est d’abord une faute grave, et ensuite, outre les conséquences diverses et éloignées qu’il peut entraîner , il en a une immédiate et presque inévitable, c’est de corrompre, et, en la cor-

rompant, d’aveugler la conscience à laquelle il s’adresse. L’homme que la passion égare et conduit à des actes réprouvés, a dans sa conscience un témoin qui lui reproche sa faute et le force à rougir ; cette honte est le symptôme d’une réaction généreuse qui pourra le ramener dans la ligne du devoir. Celui, au contraire, qu’un médecin oublieux de sa propre dignité aura poussé dans la même voie, y marchera avec une sorte de sécurité qui trahira l’atteinte profonde portée à sa constitution morale. Obéissant à la seule impulsion de ses propres instincts, peut-être se fût-il arrêté sur la pente de l’abîme ; fort du conseil de l’homme qui le guide dans cette fatale direction, il ira jusqu’au bout. La passion ne cherche que des prétextes pour se soustraire aux reproches amers de la conscience. Où pourrait-elle en trouver de plus précieux que dans les conseils du médecin qui fait des séductions du plaisir un moyen de la thérapeutique? Il est pour

l’homme quelque chose pire que le vice, c’est cet état d’anesthésie morale qui l’empêche de sentir l’aiguillon du remords (1). »

Chez la femme, on a rapporté à la continence forcée la nymphomanie, l’hystérie, certaines formes de chloroses, etc.

Selon Burdach (2), l’abstinence complète des plaisirs vénériens nuit plus à l’organisme entier chez la femme que chez l’homme, et les femmes non mariées sont fréquemment atteintes de désordres des règles, de chlorose et d’écoulements muqueux ; elles ont une grande propension à la mélancolie et sont sujettes à succomber sous les atteintes de quelques maladies graves ; mais, ajoute aussitôt ce célèbre physiologiste, leur santé se maintient lorsqu’elles s’occupent l’esprit et qu’elles trouvent à se satisfaire dans une sphère d’action en harmonie

(1) Déontologie médicale, par M. Max. Simon, p. 288.

(2) Traité de physiologie , trad. de Jourdan, t. V, p. 120.

avec leurs facultés. Or, nous n’avons pas dit autre chose.

Dans ces circonstances, beaucoup de médecins ordonnent le mariage, comme ils ordonneraient un remède des plus simples. Nous ne prétendons pas incriminer l'intention ; elle est bonne assurément, et elle découle d’ailleurs des idées qui ont cours dans la science depuis des siècles, sans qu’on ait osé les soumettre à une révision quelconque. Du moins, ici, les bonnes mœurs sont sauves, et bien peu de nos confrères sentent la responsabilité qu’ils assument en provoquant de ces unions secundùm artem. 11 ne faudrait pourtant, pour leur inspirer une plus grande réserve, que leur inculquer cette double conviction :

1° Qu’un mariage inopportun ou prématuré au point de vue de l’économie sociale est une cause de désordre, de misère et de désespoir, qui va s’aggravant sans cesse, et se multipliant à mesure que s’accroît la famille nouvelle ;

2° Que dans l’immense majorité des cas, ou le mariage ne remplit pas l’indication qu’on se propose, ou il n’est pas le seul moyen curatif auquel on eût pu recourir.

La première de ces deux propositions nous paraît suffisamment démontrée par ce que nous avons dit déjà. Quant à la seconde, il nous reste à la justifier, et c’est à quoi nous allons nous appliquer.

C’est une question importante et qui a été déjà souvent agitée, que celle de savoir si, dans certaines circonstances le mariage peut être conseillé aux femmes comme moyen curatif.

Un médecin de Berlin, le docteur Casper, nous fournit à cet égard une manière de voir qui peut utilement servir de guide aux hommes de l’art (1).

Combien de fois, s’écrie-t-il, n’entendonsnous pas dire par des médecins ou par des per-

(1) De l'influence du mariage sur la durée de la vie humaine, par le docteur Casper. (Voy. Annales d’hygiène publ. et de méd. légale, t. XIV, p. 237.)

sonnes étrangères à l’art de guérir, qu’une jeune femme ou une jeune veuve, en proie à une maladie nerveuse, n’a de guérison à attendre que du mariage, c’est-à-dire de la satisfaction constante et réglée de l’instinct de la génération, et combien de fois aussi n’avons-nous pas perdu notre sérieux en entendant répéter ce mot connu de Méphistophélès : Ce n’est que par un point quon peut guérir leurs éternels sowpirs !

Mais cette opinion est-elle fondée sur l’expérience ? A la vérité chaque médecin peut avoir vu dans quelques cas, des spasmes hystériques disparaître chez les femmes par l’effet du mariage ; mais il n’en est peut-être pas non plus un seul qui ne convienne d’avoir vu quelquefois ce moyen être non-seulement inutile, mais encore nuisible, comme nous pourrions en trouver des preuves convaincantes dans un grand nombre de faits bien observés. Je suis loin cependant de prétendre que ces faits puissent suffire

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pour résoudre complètement la question, que nous envisageons ici pour la première fois, sous ce point de vue. Il m’est impossible seulement de ne pas admettre, ainsi que tout l’indique, que le mariage, amenant la satisfaction des désirs vénériens, exerce une influence favorable sur la santé de la femme et contribue à prolonger sa vie. Comment expliquer autrement la différence notable de mortalité qui existe entre les filles et les femmes mariées, pendant tout le temps où celles-ci deviennent ordinairement mères, c’està-dire de 20 à 45 ans, différence qui, d’après des statistiques récentes, s’élève à plus de 29 pour 100 en faveur du mariage? Toutefois cette différence de mortalité me semble si considérable, que la raison toute physiologique que nous venons d’indiquer ne peut suffire pour l’expliquer. Il est préférable de tenir compte en même temps de la position qu’occupent les femmes mariées, qui trouvent dans la société une condition plus assurée, de douces satisfac-

tions intérieures, et sont forcées de déployer une activité qui devient favorable à leur santé, tandis que les femmes qui restent dans le célibat, vivent en général, dans une moins grande aisance, surtout aujourd’hui que l’intérêt est le principe dominant, et que le défaut de dot empêche tant de femmes de trouver un mari. Tourmentées d’ailleurs par la conscience qu’elles ont d’être retenues dans une position intérieure, et de mener une vie sans but, les filles se consument dans le chagrin, ou bien, dans les classes inférieures, elles s’abandonnent volontiers au libertinage, et s’exposent à tout ce qui peut en résulter de fâcheux pour leur honneur et pour leur santé.

Quant àl’homme, dans l’état ordinaire, et lorsqu’il est arrivé à l’âge de la puberté, la sécrétion du sperme a lieu plus ou moins abondante, selon le tempérament d’abord, et ensuite en raison des préoccupations de l’individu. Le cerveau possède, en effet, une influence des plus puissantes

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sur l’activité fonctionnelle des testicules. La salacité tient souvent plus au vide de la tête qu’à la plénitude des bourses. En conséquence , celui qui caresse des idées lubriques ou qui se plaît à la contemplation d’images capables de surexciter le sens génital, celui-là sécrétera de la liqueur séminale en grande quantité.

Au contraire, celui dont l’esprit sera tendu vers des objets sérieux; qui concentrera, par exemple, ses facultés intellectuelles sur des études abstraites, celui-là fournira, dans un temps donné, une quantilé de sperme bien moins considérable que le premier. Celui-ci sera libre de toutes suggestions de la part des organes génitaux, celui-là en sera obsédé, tyrannisé.

Dans le premier cas, la nature suscitera des pollutions nocturneset peut-être même diurnes, source d’un dépérissement rapide.

Dans le second cas, des pollutions nocturnes rares, et amenées seulement par le trop plein des vésicules séminales, seront suivies d’un

état de bien-être et d’une lucidité d’esprit trèsremarquable.

Les pollutions nocturnes sont, comme on le sait, un moyen par lequel l’organisme se débar» rasse du superflu de la matière et se maintient en liberté. Elles ne revêtent les proportions d’une maladie que lorsqu’elles sont immodérées. Chez les femmes la menstruation vise au même résultat ; il est rare qu’en pareil cas, on observe chez elles une déperdition de mucus ; cependant, Serrurier (1) cite le fait d’une jeune fille pléthorique, qui n’avait point contracté le vice de l’onanisme, mais qui était sujette à des spasmes cataleptiques, chez laquelle l’approche des règles s’annonçait par un état de turgescence et un sentiment de tension dans les parties génitales ; et leur cessation suivait de près l’écoulement d’un liquide muqueux.

Les besoins sexuels ne sont donc pas aussi incoërcibles qu’on le suppose généralement, et

(1) Dict. des sciences méd ., t. XLIV, p. 105.

peuvent être domptés par l’intervention d’une volonté quelque peu énergique. Il y a par conséquent, selon nous, autant d’injustice à accuser la nature des désordres qui sont sous la dépendance du sens génital mal dirigé, qu’il y en aurait à lui attribuer une entorse ou une fracture par suite d’un coup ou d’une chute.

Ce n’est qu’exceptionnellement qu’on rencontre dans l’espèce humaine des individus chez lesquels un état morbide a tellement exalté l’instinct sexuel, que la continence produit chez l’homme, la rougeur, la tuméfaction et l’endolorissement du scrotum, des érections continuelles et une tension douloureuse dans le cordon spermatique et les vésicules séminales, sans compter, surtout chez les sujets à imagination vive, les phénomènes moraux les plus extraordinaires, et enfin la rage du satyriasis. Ainsi, au rapport de Burdach, un jeune ecclésiastique, rigide observateur de ses vœux et dont les lectures ascétiques avaient achevé de

troubler l’intelligence, tomba dans la mélancolie, prit en horreur les hommes et lui-même et entra plus d’une fois dans des accès de fureur ; après avoir suspendu l’effet d’une pollution nocturne, il eut des visions de femmes entourées d’une auréole électrique ; bientôt il se crut possédé du diable, s’imagina être Achille, Alexandre, Henri IV, et ne recouvra la santé qu’après l’accomplissement de l’acte vénérien.

Nous avons tenu à consigner ce fait, pour montrer que dans certains cas excessivement rares, il faut savoir faire violence au précepte que nous avons formulé; mais nous ne saurions assez insister sur cette circonstance, que les aberrations du genre de celles que nous venons de raconter, sont habituellement sous la dépendance d’un véritable état morbide, qu’il importe de combattre par tous les moyens possibles avant de prescrire le coït.

Nous répéterons pour la femme ce que nous avons déjà dit pour l’homme. Chez elle, point

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de sécrétion particulière dont la rétention puisse devenir une cause de maladie, mais un orgasme vital qui, à l’époque de la puberté, lui révèle un sens nouveau. Si alors elle s’abandonne à des rêveries voluptueuses et repaît son imagination de lectures en harmonie avec la direction de ses idées, si surtout des habitudes vicieuses viennent ajouter directement l’éréthisme de l’appareil génital, aux sollicitations que le cerveau lui envoie déjà, il est bien à craindre que le rapprochement sexuel ne devienne d’une impérieuse nécessité ; et on risquerait fort, en cherchant à comprimer ce besoin dans de telles circonstances, de voir survenir les affections dont nous avons parlé précédemment. Car il est plus comm un encore, chez la femme que chez l’homme, de voir naître la mélancolie et la fureur, sous l’influence de désirs violents, non satisfaits. Esquirol rapporte entre autres (1 ) l’histoire d’une fille de dixneuf ans, atteinte de spasmes hystériques, qui

(1) Des maladies mentales. Paris, 1838.

s’enfuit un jour de la maison paternelle, exerça pendant dix mois le métier de fille publique, eut deux fausses couches pendant ce laps de temps et rentra ensuite chez ses parents. S’étant mariée, depuis, elle devint parfaitement rangée. Mais encore une fois, peut-on sérieusement rendre la nature responsable de maux qu’il serait possible de prévenir, par des habitudes régulières et conformes aux enseignements de la morale ; de cette morale qui n’est point une science, mais dont les préceptes se trouvent écrits au fond de toutes les consciences, et dont la sanction est le remords qui s’attache aux actions mauvaises. Non, on ne saurait imputer à la nature les résultats fâcheux de la continence, pas plus que l’indigestion que se donne un glouton, en surchargeant son estomac au delà de toutes les limites.

Les moyens par lesquels l’homme, considéré dans l’un et l’autre sexe, peut atténuer les besoins vénériens, consistent dans la diversion

qu’il imprime à ses penchants, en s’adonnant à des travaux manuels ou à la culture des sciences, et dans la privation qu’il s’impose, alors que les exigences sensuelles deviennent particulièrement pressantes, de tout ce qui tendrait à augmenter le ton des organes, ou l’excitabilité du système nerveux, comme le régime animal, les condiments, les boissons alcooliques, le café, etc... On évite le décubitus dorsal, le long séjour au lit, et surtout un coucher trop moelleux. Enfin l’usage des bains tièdes et les rafraîchissants de toutes sortes, rendront, comme adjuvants, des services incontestables.

Un médecin casuiste, connu dans la science par des travaux estimables, M. Debreyne (1) propose les moyens suivants, à opposer aux pensées déshonnêtes.

c( Si ces sortes de pensées, devenues très-importunes, sont le produit d’une imagination légère

(1) Mœchialogie. Traité des péchés contre les sixième et neuvième commandements du Décalogue, p. 160.

et mobile, ou de certains souvenirs qui se retracent vivement dans la mémoire, on s’appliquera à y faire diversion, en forçant l’esprit par quelque travail intellectuel, sérieux, appliquant, ou un calcul difficile et compliqué qui absorbe toute l’attention (1), etc.... Si les mauvaises pensées proviennent d’un tempérament érotique ou d'une pléthore spermatique, les meilleurs moyens seront ceux tirés de l’hygiène physique et morale; la pratique de la tempérance, d’une exacte sobriété, le travail manuel, l’exercice corporel, une occupation matérielle ou mécanique incessante, la fatigue, quelquefois même la chasse, qui, dans certains cas, a produit les meilleurs et les plusétonnantseffets. Diane, comme on sait, est l’ennemie née et naturelle de Vénus. Un exercice violent étouffe les sentiments érotiques, en faisant naître des sensations plus impérieuses encore, comme une faim excessive, avec une

(1) Il ne faut user de ce moyen qu’avec circonspection, car on voit souvent les trop fortes contentions d’esprit amener des pollutions.

propension irrésistible ail repos physique. »

Nous aurions à nous demander maintenant si la chasteté, cette vertu tant préconisée dans le célibat, conserve son caractère et ses droits à l’admiration dans le mariage, où elle reçoit le nom de contrainte morale ; et ce qu’il faut penser de l’opinion si répandue qui, dans ce cas, la condamne comme une faute au point de vue religieux.

Nous ne nous livrerons à aucune discussion à ce sujet, parce que nous n’avons pas qualité pour cela. Mais nous déclarons nous être éclairé sur ce point, auprès des ministres de différents cultes, dont la réponse unanime se résume en ceci : Que la morale, qui est de toutes les religions, veut que l’homme ne mette au monde que des êtres qui peuvent être heureux,

11 est un autre ordre d’obstacles à la propagation abusive de la population, qui résulterait de la sage intervention de la loi, et qui rentre naturellement dans la catégorie des moyens pré-

ventifs auxquels est consacré ce paragraphe; je les appellerai obstacles légaux.

B. Des obstacles légaux.

La société ne doit pas être constituée en vue des besoins physiques seulement ; car l’homme est tout à la fois un corps, une intelligence et une âme. Il faut qu’elle maintienne et sauvegarde les conditions de la vie, aussi également que possible entre tous ses membres. En effet, ce que veulent les hommes et ce qu’ils ont le droit de vouloir, c’est vivre.

Vivre par eux-mêmes et vivre dans leurs enfants ; une organisation bien entendue, basée sur les données les plus simples de la science de la vie est conséquemment urgente.

Je pourrais à ce sujet disserter longuement sur la nature humaine et sur l’origine des sociétés. Mais il s’agit bien de disserter ! C’est conclure qu’il faut.

L’homme est tout par la famille et par la $o-

ciétè( 1). La nature souvent invoquée contre la civilisation, tuerait l’homme dès qu’il se montre, sans la famille. L’homme ne serait pas libre, sans la société. Etre libre, en effet, ce n’est pas aspirer ni vouloir ; c’est pouvoir. Le sauvage, le pauvre, tente ou veut; le citoyen, le riche peut.

Mis et non venu au inonde, il grandit, mais on l’élève.

Longtemps il appartient corps et âme à ceux qui le soignent.

Cette proposition est donc vraie : L’homme est tout par la famille et par la société.

Il doit être tout pour elles.

La famille qui donne la naissance, la société qui encourage la famille, ont chacune un premier devoir à observer envers l’individu qui peut naître. Ce devoir s’applique à la nature; il prime le droit, comme toute faculté prime la fonction.

(1) P. Bernard, De l’organis. physiologique de la société.

Ce devoir, c'est la moralité physique ou la santé ; c’est la pureté de la source. Il faut que la famille offre, il faut que la société maintienne cette condition,

La naissance n’étant pas le fait de ceux qui la reçoivent, la famille doit répondre et la société a dû veiller pour eux.

L’intérêt, l’orgueil de famille ne suffît pas à donner toute garantie; l’intérêt de la famille peut vouloir un héritier, à tout risque, alors que la société peut avoir un intérêt diamétralement opposé. Qui devra l’emporter dans ce cas, delà famille ou de la société? La justice, d’accord avec le bon sens, indique que c’est la société. Et pourtant c’est le contraire qui a lieu, par suite de la coupable incurie de nos institutions.

La loi fixe déjà un âge pour le mariage ; ni sa délicatesse ni sa pudeur ne se révoltent de cette intervention. De plus, elle admet comme empêchements la privation du libre arbitre et la consanguinité.

Pourquoi ne s’immisce-t-elle pas aussi dans les autres conditions physiques, qui ne méritent pas moins d’être prises en sérieuse considération?

Ainsi, il est des tempéraments dont la fusion donne lieu fatalement à une progéniture cacochyme et qui ira de plus en plus en dégénérant de son type primitif. On sait la funeste tendance de certaines maladies à se propager par voie d’hérédité, et comme c’est parmi les classes vouées déjà à l’existence la plus laborieuse et soumises aux étreintes de la plus poignante misère, que ces lésions profondes de l’organisme ont coutume de marquer leurs victimes, ne serait-il pas moral que la loi, suppléant à l’imprévoyance delà famille, créât des prohibitions à des unions si désastreuses? Si je cite surtout les classes pauvres, c’est seulement pour faire ressortir le double inconvénient de la trop grande liberté laissée au mariage, d’où résulte un surcroît de malaise pour les parents et un préjudice grave pour la société. Mais à Dieu ne

plaise que je veuille une immunité quelconque pour l’opulence! Ici, aussi bien que là, le tort fait à l’espèce humaine mérite une sage répression, et c’est une lacune que je signale dans nos codes.

M. Debreyne (1), s’occupant de la même question, au point de vue de la théologie morale, exprime une opinion en tous points conforme à la nôtre.

« La phthisie, dit-il, qui fait toujours de rapides progrès pendant le mariage, d’autant plus que les sujets qui en sont atteints, sont souvent impulsionnés par des passions érotiques et libidineuses, la phthisie se transmet très-certainement à l’autre époux, s’il est le plus jeune et s’il offre la moindre prédisposition. De plus, celte terrible et fréquente maladie se transmet avec plus de probabilité encore aux enfants. Nous ne parlons pas de l’épilepsie essentielle ou nerveuse, que le coït exaspère presque toujours

(1) Loc. cit., p. 311.

et que l’autre époux, surtout la femme, peut aussi contracter par une sorte de contagion nerveuse ou d’imitation automatique , nous ne dirons rien non plus des scrofules graves et invétérées qui sont ordinairement héréditaires, et qui souvent font dégénérer les familles ou les races, ce qui est inévitable, si les deux époux sont scrofuleux. Une législation prévoyante et sage devrait prendre en considération ces données et ces faits, et surtout y pourvoir. Et n'y aurait-il pas autant et plus de raison pour cela que pour certains degrés de parenté?

« Suivant Lugol qui a écrit un livre ex pro fesso sur les maladies scrofuleuses, après trente ans de pratique dans un grand hôpital (Saint- Louis) et dans la capitale, les familles qui se marient entre elles deviennent promptement scrofuleuses par le défaut de croisement des races. Par respect sans doute pour la liberté individuelle, respect que l’on désirerait un peu plus éclairé et plus prévoyant, notre code ou le droit

français n’admet comme motif d’opposition au mariage d’autre maladie que la seule démence ou folie, qui rend l’homme inhabile à tous contrats, par le défaut de liberté morale et de libre consentement.

« Enfin nous ne parlerons pas non plus du rachitisme, de ces vices de conformation du bassin qui tuent les femmes avec leurs enfants, au moment même où elles espéraient devenir mères. »

Et quand on songe que la société reste indifférente devant des éventualités si terribles !

Qu’y aurait-il donc d’étrange ou d'exorbitant à ce que la loi, qui veut pour la sanction du mariage le consentement des parents, exigeât également l’adhésion de la société représentée par un médecin, pour statuer sur l’aptitude physique?

Mais il est un autre point sur lequel il serait à désirer que le législateur formulât des dispositions protectrices de la société ; je veux

parler des conditions morales du mariage et des éventualités qui attendent la famille dont il deviendra la souche. Je sais bien qu’on m’objectera que la libéralité de la loi est une raison pour que les familles apportent dans la conclusion de leurs alliances la plus grande circonspection, et pour que tout individu, avant de s’engager dans les liens du mariage, se replie sur lui-même et calcule mûrement les conséquences de l’acte solennel qu’il va accomplir. C’est là, en effet, ce qui devrait être j mais est-ce bien la réalité dont nous sommes témoins? Que les partisans de la liberté illimitée en cette grave matière, répondent, la main sur la conscience : cette liberté n’est-elle pas trop souvent la liberté de mourir de faim ?

C’est pourquoi je voudrais encore un magistrat chargé de faire une enquête sur l’opportunité du mariage au point de vue que je viens d’indiquer.

Enfin, par la diffusion des lumières, au

moyen d’un système d’éducation bien entendu, qui répandrait ses bienfaits sur la généralité des citoyens, l’Etat contribuerait puissamment à restreindre les unions prématurées parmi la population ouvrière, où s’observe aujourd’hui la plus luxuriante fécondité; car on l’a dit avec raison :

« L’éducation et le bien-être de tous, feraient que tous seraient prévoyants et modéreraient l’accroissement rapide de la population, qui se précipite toujours à notre époque jusqu’à la limite extrême que lui laisse l’accroissement des subsistances. Si c’est un fait constant de la statistique, que les classes aisées pullulent moins que les prolétaires misérables, élevez ceux-ci à l’aisance, aux joies du cœur et aux appétits de l’intelligence, et ils donneront d’autant moins à l’appétit des sexes (1). » Et l’auteur qui s’exprime ainsi

(1) C. Pecqueur, Des améliorations matérielles dans leurs rapports avec la liberté. Paris, 1841, in-18.

n’est certes pas un sectaire des doctrines malthusiennes !

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