‹ Des rapports conjugaux considérées sous le tirple point de vue de la population, de la santé et de la morale publiqueChapitre 12 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE LA DESTINÉE DE LA FEMME DANS SES RAPPORTS AVEC l'état SOCIAL.

Aux époques de sauvagerie, le sort de la femme a dû être infime et misérable. Considérée comme un instrument placé par la Providence aux mains de l'homme, dans un but de procréation, son rôle se confondait nécessairement avec celui de la femelle de toute autre espèce animale. La spéculation ou le préjugé étaient complètement étrangers à ce fait, dont il faut rechercher ailleurs la cause véritable. Qu on n'en accuse pas non plus l'âpreté des mœurs primitives ; elle ne pourrait en rien expliquer la persistance d'un phénomène, que les yeux d'aujourd'hui peuvent bien envisager avec étonnement, mais que de longs siècles ont respecté, malgré les progrès de la raison humaine.

Quelle est donc cette cause, capable de rendre compte des vicissitudes de Texislence de la fenfime, à travers la série des temps? Pour la découvrir, je serai obligé de remonter l'histoire deThumanité jusqu'à son berceau, et d'en esquisser à grands traits les principales périodes.

A son apparition sur le globe, l'homme a dû disputer sa subsistance à la terre, et pour préserver sa vie des chances innombrables de destruction dont elle était menacée, soutenir une lutte acharnée contre tout ce qui l'entourait.

L'intelligence et la force, la force surtout, étaient ses seules armes ; mais si Tune de ces deux conditions pouvait se passer de l'autre^ c'était encore et toujours la force. Les premiers âges de l'humanité se résument donc en une guerre incessante de l'homme contre la nature et les êtres qui l'ont précédé dans la création.

A cette époque, où la nourriture et les vêtements se conquéraient en grande partie dans les fatigues et les périls de la chasse, le courage et la vigueur du corps devaient être tout, l'alpha

SELON l'État social. 221 et l'oméga. La vertu^ la grâce, le dévouement, la raison, etc., rien ne pouvait entrer en parallèle avec deux qualités si précieuses, si indispensables. Le sexe qui les avait en partage, — l'homme, — devait en conséquence trôner en maître, et sa compagne, incapable de participer aux rudes travaux de son époux, être employée à rendre les seuls services auxquels la prédestinât son organisation.

Quoi de plus logique et de plus facile à prévoir?

Dans ces temps enveloppés de ténèbres, la polygamie devait régner, pour satisfaire au besoin de population, et pour remplir, au fur et à mesure qu'ils survenaient, les vides résultant des guerres d'extermination que se faisaient les hommes. La longévité d'alors, hors de comparaison avec ce qu'elle est de nos jours, contribuait encore à en faire une nécessité.

Or, la polygamie est pour la femme la négation de toute dignité, le dernier degré de l'abjection. Mais il fallait bien qu'elle subît encore

cette phase de son long martyrologe, puisqu'elle portait dans ses flancs les générations de l'avenir.

De toutes les causes d'avilissement, auxquelles les femmes ont été assujetties dans l'antiquité, les plus puissantes, assurément, sontla servitude domestique et la polygamie.

Les monuments hisloriques que nous possédons de ces temps éloignés, l'attestent delà manière la plus péremptoire.

La littérature grecque est remplie d'invectives grossières contre le sexe. Depuis Orphée jusqu'à saint Grégoire de Nazianze, tousse sont appliqués à la couvrir de boue et de ridicule. Euripide et Simonide, Anacréon lui-même, se sont plu à lui prodiguer l'insulte. Parmi les Latins, Ovide et Juvénal l'ont accablée dans leurs ouvrages. Cette sentence devenue populaire : Femme qui pense, à coup sûr y pense mal, est la traduction fidèle de ces mots dus à Publius Syrus : (( Mulier quœsola cogitât, malè cogitât. »

Ce qu'il y a de très-remarquable, c'est l'unanimité des peuples anciens, à ranger parmi les

SELON l'État social. 223 causes d'impureté le commerce des femmes, même légitimes. Les Égyptiens, les Babyloniens, les Grecs et les Romains se l'interdisaient, la veille des sacrifices.

Ils pensaient que, par cela même qu'il mettait les sens en émoi, le commerce des sexes était incompatible avec les pratiques religieuses et avec toutes les entreprises pour lesquelles Thomme intercédait auprès de la Divinité. En un mot, il était réputé impur. Les Égyptiens et les Hébreux, entre autres, ne pouvaient s'y livrer, dans les grandes fêtes, et, aujourd'hui encore, il est interdit aux Japonais pendant leurs pèlerinages. Les Israélites et les Romains interdisaient le commerce des femmes aux prêtres, lorsqu'ils avaient à remplir une cérémonie religieuse, et chez les mahométans cette interdiction subsiste, même de nos jours. Les Babyloniens, les Arabes et les Grecs se tenaient éloignés de leurs femmes, les jours de sacrifices. Les Assyriens se croyaient aussi souillés parles rapprochemenls sexuels que par le contact d'un cadavre. En Amérique, il est

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plusieurs nations sauvages qui se feraient un scrupule de visiter des blessés le jour où ils ont eu commerce avec leurs femmes, et qui s'astreignent à la continence la plus rigoureuse, trois jours avant et trois jours après chacune de leurs expéditions guerrières (1).

Après la barbarie, vient la civilisation ancienne. Le progrès accompli est immense. Les arts et les sciences atteignent à une haute perfection. Les mœurs se modifient profondément, mais ne s'adoucissent point. L'humanité est en marche et parcourt à grands pas la route de l'avenir. Nonobstant tous ces signes d'amélioration sociale, la condition de la femme ne se ressent que faiblement des conquêtes du temps. C'est que les guerres sont plus que jamais permanentes et implacables. Des nations rivales se disputent le sol et portent au loin le massacre et la désolation. Les partis s'arrachent alternativement le pouvoir, et les révolutions ébranlent, à des intervalles de

(t) Burdach, Traité de physiologie, traduit de Tallemand. Paris, 1839, t. V, p. 118.

siîLON l'État social. 225 plus en plus rapprochés, des empires fondés par la violence et assis sur le crime.

La grande affaire du salut public tient constamment sur la défensive la multitude haletante qui sert d'enjeu à l'ambition insatiable et à la cupidité des castes aristocratiques. Les intérêts privés ne sont rien; les intérêts généraux, les luttes civiles sont tout. La vie se passe dansles agitations du Forum. Les vertus domestiques, dans ce tourbillon, ne trouvent pas le temps de se développer. L'esprit de famille, annihilé parTamourde la patrie et la haine de l'étranger, se résume dans l'orgueil d'enfanter des soutiens de l'honneur national.

Est-il besoin de dire ce qu'était la femme dans ces temps d'orages? On peut le deviner. L'esclave de son mari.

Et pourtant la polygamie n'existait plus ; mais à sa place, Vhétaïrat (1), le concubinage et les abus du divorce, replongeaient la compagne de

(ï) Uhëtaïrat éiaixi chez les Grecs une sorte de concubinat qui n'avait rien de dégradant. La fameuse Briséis de VIliade, Chryséis, la fille du grand- prêtre, Aspasie étaient des hétaïres.

l'homme dans la dégradation dont elle semblait devoir sortir, sous Tinfliience des progrès accomplis. Il y a plus : la perversion des mœurs, qui amena la ruine de celle civilisation brillante, mais éphémère, se servit surtout de la femme pour consommer son œuvre de démolition; et ce n'est qu'avec dégoût que l'esprit s'arrête au rôle ignoble qui fut dévolu au sexe, dans cette catastrophe où s'engloutirent tant de merveilles du génie humain.

Avant de quitter cette période historique, constatons encore, — et nous le faisons àdessein, — que la suprématie de la force physique n'avait rien perdu de son prestige, dans ces siècles où rintelligence rayonnait cependant d'un vif éclat, et de plus, un matérialisme effréné régnait alors. Aussi, cette civilisation factice, au lieu d'élever la femme à sa véritable condition, la ravalait encore en transformant cet ange du foyer domestique en complice de ses turpitudes.

Nous voici en plein moyen âge. La philosophie chrétienne a épuré le mariage et placé la femme

SELON l'État social. 227 au rang qui lui appartient. Sous le régime de la féodalité, le métier des armes devient le monopole d'une imperceptible minorité. Le gros de la nation est réduit à l'état de servage et attaché à la glèbe. La chose,publique n'est plusde son domaine. Le seigneur est le souverain arbitre des destinées du peuple, qui, dès lors, est obligé de concentrer son existence dans son intérieur. Là est la véritable origine de Tesprit de famille, et partant, de la rédemption de la femme, qui devient du même coup l'égale de son mari, par la communauté de la souffrance et de l'esclavage. De ce moment date son émancipation.

Ainsi, — et ce fait est digne de remarque, — c'est du jour où l'homme, en perdant sa liberté, déchoit de son rang, que la femme conquiert le sien et s'élève à la dignité d'épouse, après avoir, durant des siècles, porté le fardeau de la plus abjecte servitude.

Les idées chevaleresques se développent, et d'un excès d'avilissement, nous voyons le sexe passer à l'état d'idole. Qui ne connaît les détails

émouvants de ces combats en champ clos, où les adversaires se disputaient la victoire pour un sourire de femme, et payaient de leur vie le privilège de porter ses couleurs? C'est encore le fétichisme de la force, mais tempéré et dénaturé même, par l'exagération d'un sentiment d'un ordre plus spirituel. Pour nous résumer, citons les paroles d'un éloquent prédicateur, le P. Lacordaire :

(( L'homme a accumulé contre sa compagne toutcequ'il a pu imaginer de duretés et d'incapacités. Il en a fait une captive ; il l'a couverte d'un voile et cachée à l'endroit le plus secret de la maison comme une divinité malfaisante ou une esclave suspecte ; il lui a raccourci les pieds dès l'enfance, afin de la rendre incapable de marcher et de porter son cœur où elle voudrait ; il l'a attachée aux travaux les plus pénibles, comme une servante ; il lui a refusé l'instruction et les plaisirs de l'esprit. On l'a prise en mariage, sous la forme d'un nchat ou d'une vente ; on l'a déclarée incapable de succéder à son père et à sa mère; incapable

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