CHAPITRE PREMIER
l'instinct seul doit-il PRÉSIDER CHEZ L^HOMME A l'aCTE DE LA REPRODUCTION ?
La plupart des moralistes ont répondu à cette question par l'affirmative, et ont établi en précepte que l'homme, ainsi que la brute, ne doit écouter que ses instincts^ pour la propagation indéfinie de son espèce, pourvu qu'il se conforme d'ailleurs^ aux lois civiles et religieuses de son pays et de son temps. Cette opinion, généralement répandue aujourd'hui encore, aussi bien qu'autrefois, prend sa source dans les principes
26 DE l'instinct
qui ont fait la base de noire éducation ; et ce n'est, en quelque sorte^ qu'au prix d'un certain effort que nous faisons sur nous-mêmes que nous consentons à la mettre en discussion, tant est grande l'influence de l'habitude, aussi bien dans le domaine de la conscience que dans nos actes matériels. Si je parle de cette retenue qui nous empêche parfois de soumettre au contrôle du raisonnement des doctrines que nous avons acceptées aveuglément et de longue date, et que nous regardons comme une arche sainte à laquelle il serait coupable de porter une main sacrilège, c'est que j'ai moi-même hésité longtemps, avant de me résoudre à chercher la lumière sur un problème des plus importants pour l'humanité, et qui me paraissait être une source de désordres par la manière dont il était résolu.
Je me décidai pourtant à interroger la science, bien convaincu qu'il ne peut y avoir désaccord entre celle-ci et la morale vraie, décidé en outre à regarder comme entachée d'erreur toute opinion qui ne sortirait pas victorieuse de cette épreuve.
DANS l'acte de REPRODUCTION. 27
SOUS quelque autorité qu'elle s'abritât d'ailleurs.
Un premier fait m'a frappé tout aussitôt : c'est que l'espèce humaine tend à s'accroître sans cesse, et que, selon des statistiques d'une authenticité incontestable, il suffit d'un quart de siècle, pour doubler la population d'un pays qui se trouverait dans des conditions favorables, comme l'était l'Amérique, par exemple, lors de sa découverte. C'est une vérité non moins bien établie, que la fécondité du sol a des bornes, quelque étendues qu'on les suppose. De sorte qu'il arrivera un jour, de toute nécessité, qu'une partie de l'espèce humaine sera privée d'habitation et de nourriture (1). Il faudra donc que la nature se charge de rétablir l'équihbre rompu par l'imprévoyance de l'homme ; et elle ne réassit que trop bien dans son œuvre de destruction, lorsqu'elle appelle à son aide les maladies épidémiques et la guerre civile, résultats
(1) On a calculé que la population tendait à s'accroître en proportion géométrique , tandis que les produits ne suivent, dans leur accroissement, que la proportion arithmétique.
2 8 DE L'lNSTI^CT
inévitables de la misère et de l'encombrement. Il n'est même pas besoin que, dans un pays, la population soit accumulée; il suffit, pour que le danger surgisse^ d'une augmentation assez rapide dans le nombre de ses habitants, dételle sorte qu'il n'y ait pas le temps de préparer à la génération naissante les subsistances nécessaires à son entretien. Ce fait a été vérifié fréquemment, et il fournit l'explication detoutesles grandes mortalil's qu'on a vues, à certaines époques, entraver le d '\eloppement trop brusque des populations. C'est ace point que, lorsqu'on parcourt l'histoire de l'humanité, on remarque que presque toutes les années meurtrières ont été précédées et préparées, en quelque sorte, par un accroissement de la population, en dehors des proportions h ibituelles.
Les économistes ont constaté que ie nombre des mariages et des naissances est en raison directe du chiffre des décès. Si donc on croit devoir préconiser les mariages précoces et la procréation illimitée, si l'on veut n'apporter aucun frein à la multiplication de l'espèce, il faut, de
DANS l'acte de REPRODUCTION. 29
toute rigueur, et pour être conséquent, travailler en même temps à augmenter les décès, en fournissant constamment de nouveaux aliments à la mort (1). Ainsi, on favorisera, par tous les moyens imaginables, le développement et la propagation de ces fléaux qui moissonnent si bien les populations ; on rendra le séjour des grandes cités aussi insalubre que possible ; on spéculera sur le travail des enfants, avant queleurconstitution nesoit suffisamment affermie : on accordera des primes à ceux qui sophistiqueront avec le plus d'art les denrées alimentaires, etc., etc. A Taide de ces divers stratagèmes, on n'aurait probablement pas besoin de se prémunir contre l'exubérance de Tespèce humaine, car il y aurait toutes chances de maintenir les rapports normaux entre les deux quantités : populations et subsistances. Mais il n'est pas nécessaire d'insister sur ce qu'il y aurait de révoltant dans un pareil système. Il suffit de l'ex-
(1) Ceci soit dit, en raisonnant ici, comme dans tout ce qui va suivre, au point de vue de l'organisation actuelle de la société. Je fais cette réserve une fois pour toutes.
3 0 DE l/iNSTINCT
poser, pour le voir rejeteraussitôt avec toute l'horreur qu'il inspire. Et pourtant, qu'on n'aille pas croire que le tableau que je viens d'esquisser, pour représenter les ressources infinies que met en œuvre le génie de la destruction, afin de rétablir l'ordre où nous l'avons troublé, soit une fiction inventée à plaisir. Nullement : c'est Fexhibition très-succincte du spectacle dont nos yeux sont affligés chaque jour et en tous lieux. La seule différence que, pour être vrai, je sois obligé de signaler entre mon hypothèse et la réalité, c'est que, chez nous, la perversion du sens moral n'est pasencore arrivée jusque-là, que nous cherchions à produire tant de désolations par suite d'un machiavélique calcul. Oh! non ; si nous sommes coupables^ c'est sans préméditation ; si nouspéchonSjC'estsansavoirlaconsciencede notre faute.TVIais qu'importe ? Le résultat est le même. Regardons, en effet, autour de nous. Ne voyonsnous pasle salaire réduit à ce point, que le travailleur est obligé d'épuiser ses forces, pour se procurer une nourriture incapable de les réparer? L'at-
DANS l/ACTE DE REPRODUCTION. 3i
mosphère des aleliers n est-elle pas délétère et asphyxiante ?La demeure de l'ouvrier est-elle autre chose, le plus souvent, qu'un bouge infect 011 grouillent pêle-mêle des familles trop nombreuses pour la quantité d'air qu'on y respire et la lumière qui y pénètre (1)? La propreté est-elle possible à ceux qui possèdent à peine un vêtement complet, qui ne les garantit même pas contre les intempéries de la saison ? Qu'on joigne maintenant à toutes ces causes de mort prématurée, les vices qu'engendrent fatalement l'ignorance et la misère, et il sera facile de comprendre pourquoi la propagation de l'espèce humaine, au delà de certaines limites, ne peut être obtenue qu'aux dépens de la longévité et du bonheur général.
Voici un spécimen de ce qu'est la misère dans certaines contrées de la France, et particulière-
(1; La loi du 13 a\rii 1850, sur l' assainissement des logements insalubres, dont l'Assembiée iégisialive a dolé notre pays, annihilerait, si elle était bien exécutée, une des causes de mortalité que je viens de passer en revue. (Voy, Annales d'hygiène publique, t.XLlV, p. 465, t. XLIX, p. 440.)
B2 DE l'instinct
ment dans le Nord, où Tindustrie manufacturière, ce Minolaure des âges modernes, a acquis un si prodigieux développement, qu'elle dévore les populations par l'abaissement des salaires et les conditions meurtrières dans lesquelles elle place le travailleur.
J'emprunte ce fait à un journal que je cite textuellement :
a il existe dans une des rues de Dunkerque et «dans une maison honnête, une famille d'êtres, ce — dirons-nous d'êtres humains, tant l'espèce (( en est dégradée ! — une famille entière com- « posée de cinq membres, la mère et quatre en- (( fanls, frappés de l'idiotisme le plus complet, «véritables brutes ayant à peine l'instinct delà c( conservation, blottis tous dans l'intérieur d'une «cheminée, la figure sur la cendre chaude, ne « sachant ni parler, ni répondre^ ni se retourner « vers qui les touche ; tout leur mobilier est une « table, leur couche, quelque paille menue ; êtres « incapables de sentir un bienfait, jetant l'argent « ou le pain qui leur est apporté. De vêtements,
DANS l'acte de REPRODUCTION. 3 3
(( point ou à peu près. La mère est drapée d'une « vieille et sordide couverture, ne cachant pas (( même ses nudités. Une odeur, odeur fétide, (( capable d'asphyxier qui la respire, s'exhale de c( ce cloaque abject^ dont la plus dégoûtante des « plus misérables demeures de Paris n'a jamais « offert le hideux spectacle (1). » Le tableau de l'état misérable de deux quartiers de Londres : White-Chapel et Bethnal-Green, décrits par M.Léon Faucher (2), peut être seul comparé à cet état de dégradation.
Si l'on parcourt les garnis de Paris, on rencontre des spectacles non moins poignants. C'est là que vivent, ou plutôt que végètent habituellement, entassés dans des bouges infects, ces êtres qui n'ont plus de Thomme que les attributs de Tanimalité et dont l'existence est un véritable problème.
c( C'est dans quelques-unes de ces maisons,
(1) National du 7 mars 1851.
(2) Études sur l'Angleterre, Paris, 1856, t. 1er, p. 25. — Parent Duchâtelet, De la prostitution dans la ville de Paris, 3e édition, 1857,t. H, p. 659.
3 4 DE l'instinct
quand on a le courage d'y pénétrer, qu'on se trouve tout à coup transporté au milieu de chambres obscures, dont les murs noircis sont minés par le temps. A peine l'air se renouvellet-il dans ces sombres réduits, où de sales carreaux laissent pénétrer quelque peu d'un jour sombre qui se glisse à travers les murs élevés d'une cour étroite, espèce de puits infect où viennent se dégorger les tuyaux de décharge des toits et des eaux ménagères, et dont les cuvettes, souvent encombrées d'ordures de toute espèce, et même du reflux des latrines, les versent sur les escaliers pourris des différents étages, d'où ils vont, en s'écoulant jusque dans les chambres, abreuver, en l'infectant, leur sol dépouillé de carreaux,
c( Là, les habitants sont en rapport avec la demeure. La plupart s'occupent à trier pendant le jour, le produit de leurs rondes nocturnes, accroupis autour de ce sale butin; ils entassent dans tous les coins et jusque sous leurs couchettes, des os, de vieux linges souillés de fange dont les miasmes fétides se répandent au milieu de ces
DANS l'acte de REPRODUCTION. 3 5
hideux galetas, où souvent un espace de moins de deux mètres carrés sert d'abri à toute une famille (1). »
« Et ce qui est triste à constater, c'est l'espèce d'orgueil que ces malheureux mettent dans leur abjection. Us semblent heureux de la vie qu'ils se sont faite en dehors de toutes les lois de la société ; on les mettrait dans un palais, qu'ils en feraient bientôt un repaire aussi affreux^ aussi pestilentiel que celui où ils sont nés et où ils veulent mourir ; aucun raisonnement ne peut les convaincre, aucun conseil ne peut les toucher. Le temps et de bonnes institutions pourront seuls corriger ces natures viciées dès le berceau, si on les prend surtout au bas âge, si Ton s'occupe sérieusement des enfants qui, élevés dans cette atmosphère de corruption et d'abrutissement, transmettront fatalement aux générations qui doivent les suivre, tous les germes de dépravation, de maladies et de dépérissement qu'ils
(1) Compte rendu de la 7narc]ie du choléra à Taris en 1832.
36 DE l'instinct
ont eux-mêmes reçus des générations qui les ont précédés (1). »
Et voilà pourtant le milieu où la fécondité atteint son maximum de développement^ en vertu d'une loi que nous indiquerons dans la suite de ce travail. N'est-il pas dès lors urgent d'aviser à un remède efficace ?
C'est pour avoir abandonné à l'instinct individuel, c'est-à-dire au hasard, les graves intérêts qui se rattachent au développement de la population, que les nations modernes ont été si souvent visitées par les épidémies, et ravagées par la famine qu'une seule année de disette amenait à sa suite.
Pour donner une idée de la rapidité avec laquelle se comblaient les vides après ces époques de calamités^, il suffira de faire observer que les ravages de la peste de Londres de 1666, ne se remarquaient déjà plus, après moins d'un quart de
(1) Rapport général des tra,vaux de la commission des lagements insalubres pendant Vannée 1851. [Annales d'hygiène publique. Paris, 1853, t. XLIX, page 445.) — 1857, 2e série, t. Vlll,p. 467.