‹ Des rapports de la religion et de l'ʹetatChapitre 12 sur 30 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

EXAMEN DE U TROISIÈME COMBINAISON : INDÉPENDANCE RÉCIPROQUE DES DEUX PUISSANCES, OU SYSTÈME AMÉRICAIN.

L'indépendance réciproque de TÉtat et de TÉglise trouve aujourd'hui un grand nombre de partisans, soit dans les rangs du clergé^ soit parmi les publia cistes de Técole radicale ou républicaine. Ce système est moins ancien que les précédents, mais il appartient comme eux à l'histoire, et il a existé de fait avant de prendre rang parmi les théories. 11 a été imposé par la nécessité aux sectes religieuses de l'Angleterre, qui, cherchant un asile dans le nouveau monde, ont formé la base de la population des États- Unis. On comprend très-bien que, dans une société ainsi formée de communions diverses entre lesquelles il n'y avait rien de commun que l'amour de la liberté et la haine de l'oppression, l'Etat, d'ailleurs privé de ressources et dépourvu d'autorité, ne pouvait adopter ni protéger une Eglise de préférence à toutes les autres, car il aurait eu toutes les autres pour ennemies, et se serait dissous avant d'être formé. Mais depuis

que les Etats-Unis de rAmérique du Nord sont devenus cette puissante république qui menace d'envahir tout le nouveau continent^ quel est le spectacle que nous présente cette séparation absolue, cette indépendance réciproque de TEglise et de TEtat? Le ministère de la religion abaissé, avili jusqu'au rang d'un vulgaire métier, d'une industrie subalterne; la religion elle-même, au lieu d'accomplir son œuvre de charité, de réconciliation et de rédemption, attisant la discorde entre le Nord et le Midi, et ne craignant pas de justifier, au nom de l'Evangile, les horreurs de l'esclavage; les sectes les plus absurdes et les plus immondes profanant impu* nément les noms de Dieu et de la liberté, outrageant en toute sécurité, aux yeux de la société impuissante, le sens moral autant que le bon sens et les mœurs sur lesquelles repose la famille chez tous les peuples civilisés.

Je dis que le ministère de la religion est abaissé ; car ne recevant ni subvention, ni protection de l'Etat, il est affranchi également de toute condition, soit d'aptitude, soit de dignité. Toute personne, pourvu qu'elle y trouve un profit légitime, peut s'improviser théologien, prédicateur, prêtre, ministre d'un culte, quel qu'il soit, et se donner en représentation dans un bazar ou dans une grange décorés du nom de

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temple. Cette industrie est souvent la dernière ressource de ceux qui n'ont réussi dans aucune autre^ ou de négociants ruinés qui essayent de se reposer dans ce moyen d'existence entre deux faillites.

La religion^ aux Etats-Unis, n'étant soumise à aucune autorité qui la contienne dans les bornes de sa tâche, non-seulement partage toutes les passions de la multitude, mais les entretient et les excite. Abolitioniste dans le Nord, elle ne voit rien dans le Sud de plus légitime ni de plus saint que Tesclavage. Elle démontre, la Bible et môme TÉvangile à la main, qu'un nègre est à peine un homme, chargé qu'il est d'une malédiction irrévocable et que n'a pu effacer même le sang de Jésus-Christ. Le nègre, selon ces docteurs de l'iniquité, c*est le descendant de Chanaan, voué à une éternelle servitude. Briser ses chaînes n'est pas seulement un crime, mais un blasphème.

Faut- il parler maintenant des sectes que chaque jour voit éclore aux États-Unis, et qui, à l'excentricité de la race anglo-saxonne, manquent rarement de joindre le sans-géne américain? Ces sectes sont devenues presque innombrables, et, parmi elles, il y en a plusieurs, par exemple celle des shakers ou danseurs, qui n'ont plus rien, non-seulement de chrétien, mais d'humain. Pour un homme comme Channing,

VOUS avez des milliers de fanatiques ou de charlatans qui achèvent le pervertissement moral et religieux d'une nation livrée au lucre et aux passions violentes d'une sauvage indépendance. Je n'en citerai qu'un seul, le fameux Joseph Smith, le fondateur de la'secte des mormons. Dans aucun autre pays au monde, une imposture grossièrç et abjecte comme celle-là n'aurait pu obtenir un succès aussi prompt et aussi durable. Ce n'est pas une des moindres hontes du gouvernement des Etats-Unis, d'avoir laissé subsister pendant plus d'un demi-siècle, sur son territoire, sous son drapeau, sans aucun moyen de la dissoudre ni de prévenir son existence, une secte qui outrageait les lois non-seulement de l'État, mais de la morale universelle; une secte qui prêchait hautement la polygamie, et la pratiquait avec une impudeur à peine croyable. Cette honte, le gouvernement des États- Unis la partage avec le système que nous combattons en ce moment, celui qui demande pour la religion lion pas la liberté, mais une absolue indépendance. Supposez ce régime établi en Europe, établi en France, quand Fourier et Saint-Simon enseignaient leurs doctrines, nous aurions eu sous les yeux le même spectacle, nous aurions eu la pratique des libres amours, et les plus honteux désordres placés sous la sauvegarde d'une religion nouvelle.

14 DE U RELIGION ET DE L'fiTAT.

Voilà ce que produit l'indépendauce léciproque, la séparation absolue de TÉtat et de la religion dans une société jeune^ naturellement ouverte à toutes les conquêtes de la liberté^ où, sans crainte de blesser des préjugés anciens^ des traditions séculaires^ toute secte, toute communion, toute opinion qui n'est pas en révolte ouverte avec Tordre social, peut trouver sa place au soleil et se faire par elle-même ses destinées; où la division extrême des opinions empêche que Tune d'elles prenne un ascendant trop marqué sur les autres, et abuse contre elles de l'avantage du nombre. Mais les effets de ce régime sont encore plus à craindre, s'il est possible, dans une société ancienne, comme la société européenne, où l'on ne trouve que des minorités en présence de majorités considérables, qui ont pour elles le prestige du temps, la fierté d'une longue domination, une discipline éprouvée, des richesses immenses, des moyens d'action presque irrésistibles. Examinons, par exemple, ce que deviendraient dans notre propre pays, un demi-siècle après la révolution, non-seulement la liberté religieuse, mais la liberté de conscience? Abandonnez les minorités dissidentes, livrez les individus soupçonnés simplement d^être de libres penseurs aux populations fanatiquesduMidi et de TOuest, et supposez, en outre, que ces dispositions naturelles

WDËPENDANGE RECIPROQUE. 15

peuvent être excitées en toute liberté^ peuvent être exaltées par un parti qui n'a jamais abdiqué dans son for intérieur le gouvernement du monde^ qui n'a jamais cessé d'abhorrer et la révolution et la philo- Sophie^ qui a toujours considéré la liberté de conscience comme un blasphème public et confondu la tolérance avec Tathéisme. Appliquez le même système aux pays protestants^ aux pays où la réforme est en majorité et TEglise catholique en minorité, vous aurez le même résultat en sens inverse, vous aurez le renouvellement des scènes que la révolution d'Angleterre a produites en Irlande. Appliquez le même système en pays musulman^ dans TAlgérie, par exemple^ ou dans Tempire ottoman^ vous aurez, sur une plus grande échelle, la boucherie atroce qui a ensanglanté, ii y a quelques années, notre consulat de Djedda.

. On répondra peut-être que Tindépendance demandée en faveur de la religion ne va pas jusqu'à désarmer les tribunaux et les lois. Il ne sera pas permis pour cela de persécuter^ d'assassiner^ d'insulter ceux qui ne pensent pas comme le grand nombre. Je l'entends bien ainsi ; mais la justice est impuissante à réprimer le débordement des passions religieuses, à dompter les fureurs d'un parti fanatique^ qui a pour lui le nombre et la force^ après qu'on lui a permis de s'or-

ganiser^ de se discipliner, de se préparer à la lutte et de s'assurer de la victoire.

Nous n'avons considéré Tindépendance absolue de la religion que sous un seul point de vue : le point de vue de la liberté chez les minorités; mais il y en a un autre qui n'a pas moins d'importance : c'est le point de vue politique, c'est le danger qui résulterait de ce principe, pour la libre action du gouvernement^ pour les attributions de la souveraineté, et, par conséquent, pour la dignité du corps tout entier. La religion du grand nombre, et, par suite, l'autorité qui commande à cette religion, l'Église devenue indépendante, c'est tout simplement l'Église devenue souveraine, c'est le pouvoir spirituel devenu de nou* veau le maître du pouvoir temporel; car il n*y a pas deux souverains dans un même État. Comment!

l'État souffrirait qu'on exerçât dans son sein des pouvoirs aussi considérables que ceux de l'épiscopat, par exemple, sans avoir le droit de s'enquérir si ces pouvoirs ne sont pas remis à ses ennemis, aux ennemis de ses lois, de ses institutions, de ses principes, civils et politiques? L'État n'aurait pas le droit, au moyen du serment politique, de s'assurer de la fidélité que lui doivent les dépositaires de cette autorité? Il ne lui serait pas permis, en laissant à l'autorité spirituelle l'institution spirituelle, de marquer ses

préférences, quand ses élus sont toujours pris dans un corps dont tous les membres participent au môme caractère et sont revêtus de la môme consécration? L'Etat n'aurait pas le droit de s'opposer à ce que des actes émanés d'une autorité qui n'est pas nationale^ à ce que des bulles^ des décrets^ des ordonnances, puissent être publiés dans son propre sein, sans qu'il leur ait accordé d*abord un laisser-passer, sans qu'il ait examiné s'ils s'accordent ou non avec l'intérêt commun, avec la paix publique, avec le respect des lois? Je veux m'abstenir de toute digression sur le terrain des faits contemporains, où je trouverais à l'appui de ces principes des preuves irréfutables. Mais les principes ont assez de force pour se défendre eux-mêmes. Les énoncer clairement et franchement, c'est en fournir la démonstration.

Mais, dira-t-on, n'est-il pas étrange, n'est-ce pas une atteinte à la liberté de conscience, que des pouvoirs politiques aient une certaine autorité sur des actes religieux qui peuvent avoir pour but de fixer le dogme et de régler la discipline intérieure de l'Eglise? Ne serait-il pas étrange que le Symbole de Nicée, que le Symbole des Apôtres, pour être'admis par une nation catholique, eût besoin d'être reçu d'abord par le conseil d*Etat? Ce n'est pas une objection que j'invente, c'est une objection qui a été faite

récemment par un ami sincère de la liberté religieuse. II suffît^ pour en faire justice, de rétablir simplement les termes de la question. Le droit de TEtat consiste précisément à examiner si les actes émanés du pouvoir spirituel ont réellement un caractère spirituel, ou s'ils empiètent sur l'autorité temporelle. L'Etat se trouve-t*il en mesure de faire cette distinction ? Toute la question est là. Si on lui accorde la pénétration nécessaire à Taccomplissement de cette tâche, la religion ne court aucun danger. Si on ne lui fait pas cette concession, on revient simple* ment par une voie détournée à la théocratie, on admet le système de Suarès, qui accorde au pape un droit de surveillance et de réforme sur tous les actes, sur toutes les lois, sur toutes les mesures politiques, qui pourraient intéresser, même indirectement, la foi et la morale chrétienne.

Enfin, le régime que nous combattons en ce moment, rindépendance absolue de la religion, l'indépendance absolue de l'Eglise, peut être, dans certains cas, mortel à la religion et à l'Eglise elle-même. S'il y a des temps de ferveur extrême, il y a aussi, dans la vie des nations, des époques d'indifférence et même d'aversion pour toute croyance religieuse. S'il y a des pays où des parties d'un pays où la religion inspire le plus grand respect, il y en a d'autres

OÙ elle est Tobjet des préjugés les plus malveillants^ de la défiance la plus injuste^ et où ses ministres ne pourraient exercer aucune influence. Que fera TEtat dans cette situation? Laissera-t-il des populations nombreuses dépourvues de toute éducation morale, de tout culte^ de tout sentiment religieux? Ne lui sera-t-il pas permis de leur offrir spontanément, et aux frais du Trésor, la nourriture spirituelle qu'elles repoussent, sous prétexte qu'elles n'en ont pas besoin et par la raison qu'elles ne veulent point payer ce qui leur est inutile? On n'osera point pousser jusque-là, par amour pour la religion, l'indifférence religieuse.

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