CHAPITRE y
SUITE DES CONDITIONS DE l'ALLIÂNGE ENTRE LA RELIGION ET
l'État. — obligations de l'état envers la reugion.
Nous nous sommes occupé plus particulièrement^ jusqu^ici, des devoirs de la religion envers TEtat, ou de la société religieuse envers la société civile; nous allons rechercher maintenant quels sont les devoirs de FEtat envers la religion, ou de la société civile envers les sociétés religieuses qu'elle renferme dans son sein.
S'il y a une vérité incontestable pour nous, c'est que toute religion^ si puissante qu'on la suppose^ si intolérante et si dominatrice qu'il lui soit permis de l'être, a besoin de TEtat pour faire reconnaître son autorité, pour exercer ses droits et ses privilèges, pour accomplir librement et régulièrement la mission qu'elle s'est donnée. A plus forte raison, Tappui de l'Etat et la protection des lois sont-ils nécessaires à plusieurs religions qui existent simultanément dans un même pays, et qui se disputent, avec l'ardeur qu'inspire naturellement un tel but, la domination des âmes. Car l'intervention de l'Etat et la commune
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protection des lois venant à faillir, ces cultes divers ne manqueraient pas de s'emporter, les uns contre les autres^ à tous les excès; les plus faibles ne tarderaient pas à souffrir de Toppression du plus fort^ et^ la liberté étant inconnue, il n^y aurait de choix qu'entre le rôle de persécuté et celui de persécuteur. C'est un fait qui a pour témoin Thistoire tout entière.
Mais l'Etat nVt-il pas aussi besoin de la religion, et, par conséquent, ne doit- il pas autre chose à la religion que la liberté, c'est-à-dire la protection contre l'outrage et contre la violence? La question, ramenée à ces termes, est bientôt résolue. L'Etat, comme nous le savons, n'est pas une forme particulière du gouvernement, ce n'est pas un système particulier d'administration et de politique, c'est encore moins un homme. Il n'existe plus au monde une seule nation civilisée où le chef du gouvernement ose dire : «l'Etat, c'est moi. d II ne le dira pas, même s'il est assez aveugle pour le penser, et s'il est entouré d'hommes assez vils pour le confirmer dans cette croyance. L'Etat, encore une fois, c'est la société, le société humaine avec tous ses éléments, et renfermée, à cause de la diversité des langues, des races, des accidents du sol, dans certaines limites déterminées de l'espace. Or, comment
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kl société pourrait-elle se passer d'un bien aussi précieux; d'une autorité aussi bienfaisante et aussi persuasive^ d'un artisan de paix et de bonnes pensées aussi puissant que la religion ? Les lois de la société, quand elles sont conformes à leur destination, quand elles émanent de la justice et de la raison^ ne sont pas autre chose que les lois mômes de la conscience appliquées aux rapports de l'homme avec ses semblables. Elles nous garantissent la jouissance de tous nos droits^ sous la condition de respecter les devoirs qui en sont l'origine. Mais les lois de la conscience^ à quelque sphère de la vie humaine qu'elles puissent se rapporter^ sont inséparables de Tidée de Dieu^ et ne sont jamais plus saintes dans notre pensée que lorsqu'elles sont proclamées en son nom, par une autorité qui relève de lui et à laquelle nous nous soumettons sans contrainte^ sous les seules inspirations de l'amour et de la foi. Les lois civiles prennent leur source dans la morale^ et la morale n'a pas d'interprète plus respecté, pas de sanction plus auguste et plus infaillible que la religion. Sans la religion et sans la morale religieuse^ c'est-à-dire la morale enseignée au nom de la divinité comme une émanation directe de sa sagesse et de son amour^ les lois civiles, même les plus parfaites^ ne seront jamais autre chose) pour le grand nombre^ qu'une
servile contrainte à laquelle^ dès qu^on le peut^ il est permis de se soustraire. Si Ton n^a jamais rencontré un peuple d^athées^ je veux parler d'un peuple vrai* ment digne de ce nom^ formant une société organisée et régulière, on ne citera pas davantage un peuple de philosophes. Les Chinois^ malgré tout ce qu'on a écrit sur ce sujets n'ont jamais été ce peuple. Leurs magistrats seuls professent dans toute sa pu-^ reté, sans y associer aucune autre doctrine, la phi* losophie de Confucius. La masse de la nation se partage entre des cultes divers, parmi lesquels le boud* dhisme tient la place la plus importante. Encore faut-il remarquer que la Chine n'est pas précisément arrivée à ce degré de moralité et de vertu civile, qu'elle puisse nous servir de modèle.
Si l'Etat, dans l'intérêt général de la société, n'a pas moins besoin de la religion que la religion n'a besoin de lui, son devoir Qst de lui assurer nonseulement la liberté, mais l'existence, la dignité et l'ascendant qui lui sont nécessaires pour remplir avec fruit sa mission civilisatrice et consolante. Cela revient à dire qu'il faut un budget des cultes capable de suffire à la construction et à la décoration des temples, capable d'assurer une vie honorable aux ministres de la religion, et un rang proportionné, pour chacun d'eux, au degré qu'il occupe dans la
hiérarchie; capable enfin d'assurer l'avenir de Ten* seignement religieux, l'avenir de Tart religieux^ et le recrutement de la sainte milice. Malgré Topinion contraire^ exprimée plusieurs fois dans notre pays^ et qui avait gagné, il y a vingt ans, une partie même du clergé^ le doute sur ce point ne paraît pas possible. Je pourrais dire qu'entre la nation française et le clergé catholique, il s'agit d'abord d'une ques* tion de probité et de bonne foi, puisque l'Eglise, ayant été dépouillée par la Révolution de toutes ses propriétés, c'est un devoir impérieux pour l'Etat de pourvoir à ses besoins avec une libéralité proportionnée à la dignité de sa tâche, comme il pourvoit h l'entretien et à la rémunération de tous les services publics. Mais, sans méconnaître l'importance de cette considération, je veux traiter la question d'un point de vue plus général. L'obligation que nous voulons imposer à l'Etat doit se fonder sur de telles raisons, qu'elle s'adresse également à tous les peuples, à tous les peuples en état de la comprendre, et qu'elle s'applique sans exception à toutes les religions dont la morale et les dogmes, loin d'être un danger, sont une force et une garantie pour l'ordre social.
C'est un principe qu'on peut considérer comme un axiome de droit politique, que l'Etat ne doit pas se borner à réprimer le mal, mais qu'il a aussi le
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droite qu'il a le devoir de favoriser Taccomplisse* ment du bien^ et^ dans la mesure où cela est possible^ sans préjudice de la liberté de Tindividu^ d'y appli^ quer toutes ses forces. D'ailleurs^ la répression du mal est impossible sans Taccomplissement^ par Tac* tion de la société^ par Faction de l'Etat^ d'une cer* taine somme de bien. Supprimez tous les établisse* ments publics de bienfaisance^ les asiles qui sont ouverts par les mains de l'Etat à la maladie^ à l'in^ flrmité^ à l'enfance ou à la vieillesse^ à la misère incu«rable; supprimez les écoles où l'enfant du pauvre reçoit gratuitement les connaissances les plus indispensables à la vie; supprimez ces institutions plus ré-^ centeSy créations d'une sage économie politique^ où s'amasse lentement^ obole par obole, l'épargne du pauvre^ et qui^ en le sauvant dans le présent de l'in^ tempérance et du vice, lui préparent pour l'avenir un modeste abri et un morceau de pain assaisonné par le souvenir de toute une vie laborieuse et bon* néte; supprimez toutes ces œuvres, sous prétexte qu'elles sont en dehors des attributions de l'Etat, vous verrez aussitôt l'ignorance, la misère, le déses^ poir, cette trinité infernale, multiplier à tel point les vices, les crimes, les désordres de toute espèce, qu'aucune sévérité de la justice et des lois ne sera capable de les contenir, et ce que vous aurez voulu
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épargner du côté de ^humanité et de la prévoyance, vous le dépenserez en mesures de répression impuissantes. Vos prisons et vos bagnes, vos tribunaux, votre force armée vous demanderont plus de sacrifices, et vous donneront moins de sécurité que les hôpitaux, les écoles, les caisses d'épargne, les caisses de retraite pour la vieillesse, les salles d'asile, les ouvroirs, les plus magnifiques fondations de la charité publique.
Mais quoi ! l'Etat assurera le pain matériel à ceux qui ne peuvent pas y pourvoir par eux-mêmes, et il ne songera pas à leur procurer le pain spirituel? Il leur dispensera dans une certaine mesure la lumière de rintelligence, et il ne songera pas, il n'aura pas le droit de songer à l'éducation de leur âme ; il les laissera étrangers à la connaissance de Dieu, à la sainte loi du devoir, au dogme de la fraternité humaine, à la douce espérance et à la crainte salutaire de rîmmortalité I Une telle abstention ne serait pas seulement la violation de toutes lois de l'humanité ; elle serait, dans le sens le plus élevé du mot, souverainement impolitique. Oui, s'il y a une politique qui a pour but d'abaisser les âmes pour les asservir, il y en a une qui s'efforce de les élever pour les rendre dignes de la liberté. La liberté et la religion, quand la religion reste fidèle à sa mission divine, quand
elle se propose uniquement d'instruire et de consoler, lorsqu'au lieu de frapper avec le glaive, elle guérit par la parole, lorsqu'elle dit comme le Christ : « Je ne suis pas venu pour juger les hommes, je suis venu pour les sauver ; » la liberté et la religion sont deux sœurs inséparables, toutes deux filles du ciel, envoyées en message sur la terre pour annoncer aux hommes leurs immortelles destinées. Il n'y a pas de liberté sans religion, car il n'y a pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans Dieu et sans une àme immortelle. Il n'y a pas non plus de religion sans liberté, car la religion, comprise dans un sens spirituel, c'est la liberté même dans sa perfection; c'est la loi de Dieu placée au-dessus de la loi des hommes, l'amour de Dieu placé au-dessus de leur amour, sa crainte au-dessus de leur crainte; c'est un commerce de l'âme avec Dieu, qui échappe à toutes les puissances de la terre. Asservir la religion, c'est tarir la liberté dans sa source et asseoir la servitude jusque dans le sanctuaire de l'âme. Ce n'est pas seulement un blasphème, c'est le plus grand crime qui puisse être commis envers l'homme et envers la société.
Pourquoi donc la liberté et la religion se sont-elles presque toujours conduites et se conduisent-elles encore l'une envers l'autre comme deux ennemies
implacables? Ne prenons pas pour une guerre fratri- <Ade le conflit naturel de deux pouvoirs tyranniques et usurpés. Ce n'est pas la religion qui déteste et persécute la liberté, mais l'ambition toute terrestre, l'esprit de haine et de domination qui veut régner en son nom et en se couvrant de ses insignes, le fanatisme aveugle et féroce qui ne souffre pas la contradiction, l'impiété tyrannique qui, indifférente à l'adhésion des âmes, se contente d'imposer sa formule, comme le maître d'imprimer à son esclave la marque de ses fers. Elle sait que Dieu n'a rien à gagner à ces hommages arrachés par la force ; mais ces hommages sont la preuve de sa propre puissance, et cela suffit à son orgueil. Ce n'est pas non plus la liberté qui persécute la religion, mais les passions démagogiques qui usurpent son nom et qui prennent la dissolution des mœurs, la haine de la règle et la fièvre des sens pour l'affranchissement de la pensée. Quand la société romaine persécuta le christianisme naissant, elle offrait depuis longtemps le spectacle de la plus immonde décomposition. Ses cruautés eurent pour principaux ministres un Néron et un Dioclétien. La Saint- Barthélémy ensanglanta notre pays sous le dernier des Valois, quand la corruption des mœurs était telle, qu'il est impossible encore d'y arrêter sa pensée, sans rougir de honte pour la France et pour la nature hu-
maine. On ne dira pas que rinquisition fut une instiitution religieuse^ et surtout une institution chré* tienne. C'était un tribunal révolutionnaire institué dans un intérêt théocratique et national. On ne dira pas davantage que les décrets de la Convention et du Directoire contre les prêtres non assermentés fussent des mesures conservatrices de la liberté.
La religion n'est donc pas seulement Tappui des lois^ l'auxiliaire indispensable de Tordre civile elle est aussi l'appui et l'auxiliaire de la liberté. Alors comment supposer qu'elle obtienne de la part de l'Etat une sollicitude moins active^ une protection moins libérale qu'un grand nombre d'institutions dont il ne peut attendre le même concours. L'Etat a de vastes édifices où sont déposées toutes les œuvres de la pensée et qu'on peut considérer comme les temples de l'intelligence. Cette magnificence, en servant les progrès de la science^ ne fait aucun tort à la liberté^ car personne n'est obligé d'en faire usage. Elle est pour l'Etat non-seulement un droit, mais une obligation. Alors^ comment nier qu'il en soit de môme des temples de la religion^ où ce n'est pas seulement l'esprit qui s'élève^ mais l'âme tout entière. On ne doit pas être plus forcé de s'y rendre que dans une bibliothèque publique; mais il faut qu'ils existent et qu'ils soient construits avec la ma^
jesté qui convient au nom de Dieu. Il faudrait connaître bien peu les besoins de Tâme humaine pour craindre qu'ils aient été élevés en vain. On ne conteste pas à TEtat le droit de fonder et d'entretenir de ses deniers des chaires publiques^ du haut desquelles on enseigne à un auditoire choisi les sciences les plus abstraites et les plus rares^ les langues les plus inutiles à notre usage, les plus éloignées de notre civilisation et de nos habitudes , uniquement pour élever, pour entretenir le foyer de toutes les con naissances, pour réunir par les liens de la pensée toutes les générations, tous les temps, toutes les branches de la famille humaine. L'Etat serait-il moins autorisé, aurait-il moins d'intérêt à fonder à l'usage de tous des chaires de morale, des chaires de religion, où, dans un langage accessible à toutes les intelligences et avec une autorité plus imposante que celle du génie lui-même, soient enseignées chaque jour des vérités indispensables à la direction, h l'éducation, à la dignité de l'individu et à la conservation de la société? L'Etat met avec raison une partie de son honneur à faire fleurir les arts. Y a-t-il donc moins d'honneur pour lui à faire fleurir les mœurs, les saines croyances, les convictions utiles et consolantes, l'amour mutuel des hommes? L'art du comédien, le chant, la danse, les splendides frivolités de
Sèvres et des Gobelins auraient une large part dans les libéralités de l'Etat^ et il refuserait un sanctuaire à la piété; il refuserait du pain et un abri à ceux qui annoncent de la part de Dieu la bonne nouvelle aux pauvres et aux malades ; car nous avons tous besoin d'être guéris et consolés. De ce c6té^ si je ne m'abuse, la lumière est complète^ et nous pouvons maintenant considérer la question sous un autre point de vue.