CHAPITRE VI
Le budget des cultes n'est pas seulement nécessaire à l'ordre moral^ à Tordre social embrassé dans sa généralité^ il est réclamé au plus haut point par l'intérêt particulier de la propriété^ par la défense du patrimoine privé des familles et de la constitution que la propriété a reçue de nos lois. Supposez, en effets que chaque religion soit obligée de pourvoir elle-même à ses besoins^ il arrivera de deux choses Tune : ou il ne lui sera permis de re* cueillir que des sacrifices volontaires et temporaires, que des ressources aléatoires et fugitives : alors vous lui ferez violence, vous l'empêcherez d'assurer son avenir^ vous porterez une grave atteinte à son autorité morale et à sa dignité. Le prêtre, pour gagner la bienveillance des fidèles^ sera obligé de sortir de son caractère, de parler le langage qui leur plait^ d'accommoder ses instructions et sa conduite même à leurs préjugés et à leur guise. II sera exposé à prostituer son saint ministère; le précepteur et le juge
seront condamnés à se jeter aux pieds du disciple et du justiciable. Ou vous laisserez la religion entièrement libre dans le choix de ses moyens d'existence^ vous lui permettrez de fonder sa sécurité et son indépendance sur des propriétés immobilières, qui seront nécessairement des propriétés collectives, mais des propriétés collectives inaliénables, impersonnelles, comme diraient les philosophes; c'est ce qu'on appelle, dans le langage du droit, des pro* priétés de mainmorte. Vous déchirerez donc une page, et la plus sensée, la plus utile peut-être du Code civil. Vous reviendrez, sous prétexte de liberté, à Tancien régime. Vous frapperez de stérilité une grande partie du sol, vous arrêterez le mouvement et la circulation des capitaux, vous immobiliserez une portion considérable de la richesse publique, sans compter que vous encouragerez la spoliation des fa» milles ; car enfin, ces grandes propriétés des églises ne pourront se fonder qu'aux dépens de Thérilage des particuliers. Telles sont donc les deux extrémités entre lesquelles vous serez forcé de choisir : une re* ligion abaissée, avilie, besogneuse, affamée et, de plus, opprimée; car c'est par le fait de TEtat qu'elle sera réduite à cette condition; ce sera l'Etat qui, en refusant de se charger de son entretien, lui défendra d'y pourvoir elle-même par les seuls moyens effi-
caces; ou une religion propriétaire de biens de mainmorle^ une religion spoliatrice^ orgueilleuse^ et qui pourra^ dans certains cas^ braver impunément Fautorîté de l'Etat
Et cependant^ ce ne sont pas encore tous les inconvénients que présenterait cette situation dans Tétat actuel de la société. C'est un devoir impérieux pour l'Etat de veiller à une répartition équitable des charges publiques. La religion^ quels que soient ses rapports avec l'Etat^ est un service public, puisqu'elle est indispensable à la société toute entière. Considérée à ce point de vue, elle a droit d'exiger^ ou TEtat a droit d'exiger pour elle^ que chacun contribue à ses besoins, comme à ceux des autres services publics, dans la mesure de ses moyens. Or, comment compter sur cette répartition équitable si la religion est absolument abandonnée de l'Etat et obligée de se suffire à elle-même? Les sacrifices qui seront faits en sa faveur par les individus et par les familles, les offrandes dont elle sera obligée de vivre, seront volontaires sans doute, mais il ne suffit pas, dès qu'il s'agit d'un service public, c'est-à-dire d'une institution indispensable à la société, indispensable à tous, qu'un impôt soit volontaire pour être juste, il faut encore qu'il soit réparti suivant les règles de l'équité. Maintenant, est-jl vrai que, dans le système que nous discutons.
les sacrifices réclamés par la religion soient absolu* ment volontaires? Non, la religion peut avoir ses moyens de] contrainte, comme la politique, et ces moyens, pour s'exercer sur Tâme, n'en sont que plus irrésistibles et plus odieux. Voici un homme de mœurs simples et plein de ferveur ; il s'approche de l'autorité religieuse pour faire bénir son mariage, pour faire admettre son enfant nouveau-né dans la communion des fidèles, pour solliciter les prières et les consolations de l'Eglise, n'importe quelle Eglise, en faveur de sa compagne ou de son fils expirant. — Hélas! ces difiérents actes de notre vie se touchent de si près, qu'il est presque impossible de les séparer l'un de l'autre. — Cet homme, dans sa piété, s'il n'obtient pas ce qu'il demande, se croit déshonoré dans cette vie et perdu pour l'éternité, lui et les siens, lui et ce qu'il aime le plus dans ce monde. Croyez-vous, si on lui impose de dures conditions, si on lui demande des sacrifices disproportionnés avec ses moyens, qu'il soit libre de les refuser? Et s'il les accorde, comme cela n'est pas douteux, peut-on dire qu'ils soient volontaires?
En protégeant la religion , en lui accordant un budget, une dotation capable de lui assurer non-seulement l'aisance, mais l'honneur, FEtat protège en même temps les individus et les familles, la pro-
priété et la liberté individuelle, la justice distributive en matière de sacrifices et d'impôt.
Mais une grave objection peut être élevée et a été produite, en effets à différentes époques et sous différentes formes contre la doctrine que nous venons de soutenir. On comprend la protection accordée par l'Etat à la religion quand il n'y en a qu'une. Mais comment cet avantage serait-il assuré à plusieurs? Plusieurs religions ne sont-elles pas en contradiction Tune avec l'autre, et par conséquent^ n'est-ce pas un spectacle immoral de voir l'Etat encourager^ proté-/ ger^ subventionner sans distinction le pour et le contre, l'erreur et la vérité, l'infidélité et la foi, la piété et le blasphème? C'est cette même objection qui se présente à l'esprit lorsqu'on dit qu'en France la loi est athée. Heureusement, elle ne repose sur aucun fondement; elle ne peut trouver accès que dans les esprits absolument étrangers à toute notion de droit public, à tout principe de droit naturel ou de justice sociale, et qui ignorent quelle est la mission, quels sont les droits, quels sont les devoirs de l'Etat.
L'Etat ou la société civile, comme l'ont reconnu non-seulement les publicistes, mais les plus illustres des théologiens, entre autres saint Thomas d'Aquin et François Suarez, l'Etat n'a pas charge d'âmes dans
5â DE LA RELIGION ET DE L*ËTAT.
le sens théologique du mot; il n*est pas obligé^ il lui est défendu même de s'occuper de notre salut dans Tautre vie ; car il ne pourrait le faire qu'k l'aide de Toppression et de la violence; mais il est tenu d'assurer notre liberté et notre sécurité dans ce monde » de nous donner les moyens d'accomplir nos devoirs en nous conservant la jouissance de nos droits^ en nous empêchant d'être injustes les uns pour les autres^ et en nous protégeant tous ensemble contre les injustices et les agressions du dehors. Dès lors^ peu lui importe cette partie des dogmes et de la morale qui concernent uniquement le salut de notre âme dans la vie à venir; il ne doit s'occuper que du concours qu'il y trouve pour l'accomplissement de nos devoirs et le respect des lois dans la vie présente, et encore autant que la vie présente rentre sous les lois de l'ordre social. Heureusement que toutes les grandes religions du monde civilisé, malgré la diversité de quelques-uns de leurs dogmes^ s*accordent sur la morale et sur les dogmes généraux auxquels la morale emprunte toute sa force. L'Eglise catholique^ la réformée et la synagogue enseignent également ces trois choses : Qu'il faut aimer son prochain comme soi-même; qu'il y a un Dieu distinct de la nature, un Dieu personnel^ dont la providence s'étend sur l'ordre moral comme sur l'ordre physique, qui est le
juge et le père de tous les hommes; que notre âme immortelle recueillera dans une autre vie le fruit de ses bonnes et de ses mauvaises actions.
Ces trois croyances sont également utiles à l'ordre social; mais elles lui suffisent; elles suffisent pour faire une même famille, non-seulement de tous les citoyens d'une mêmepatrie^ mais de tous les hommes, à quelque contrée et à quelque race qu'ils appartiennent. Partout oii elles se présentent, de quelque forme qu'elles soient revêtues, pourvu que cette forme elle-même soit respectée, elles méritent les encouragements et la protection de l'Etat; elles doivent être considérées comme une force morale, qui vient en aide à la loi, à Tordre civil et au pouvoir, aussi bien qu'à la liberté.