CHAPITRE PREMIER
Rien de plus affligeant que le divorce qu'on rencontre, dans certains esprits ou même à quelques époques de Thistoire, dans le courant général de Topinion publique, entre la religion et la liberté. La religion, considérée en elle-même, dans son principe invisible et immortel, c'est le commerce de Vkme avec TEtre infini, c'est le cœur et Tintelligence de rhomme se dégageant de leurs liens terrestres, fran^ chissant les bornes du temps et de l'espace pour corn* muniquer avec la source divine de Tamour et de la pensée : comment la concevoir sans la liberté ? Et la liberté, cette puissance qui nous élève au-dessus des forces aveugles et des lois fatales de la nature, cette puissance qui nous apparaît, au milieu de la création^ comme une parcelle de la souveraine majesté du Créateur, comment la comprendre sans la religion ? Ces deux attributs inséparables de notre nature, Benjamin Constant n'a pas toujours su les réunir; il n'en a pas toujours aperçu l'étroite solidarité. Pendant
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une grande partie de sa vie^ resté fidèle aux enseignements de la philosophie du xviii* siècle, il n'a vu dans les institutions religieuses qu'une forme et un instrument de la servitude; mais^ à la fin, le jour s*est fait dans sa conscience^ et c'est par l'idée môme de la liberté qu'il a été ramené vers la religion.
L'ouvrage qu'il a laissé sur cette grave matière, De la religion^ considérée dans sa source, ses formes et ses développements (i), Ta occupé presque toute sa vie. Après en avoir conçu Tidée dans sa plus tendre jeunesse^ à une époque où il ne songeait qu'à élever un monument à l'athéisme, il Fa achevé dans un esprit bien différent, en 1831, quelques mois avant sa mort. Ce livre, aujourd'hui presque oublié, et qui, dès l'origine, a peu frappé les esprits, entraînés par Tauteur lui-même sur un autre champ de discussion, n'est certainement pas un œuvre de science, mais il a ce mérite, encore nouveau au commencement de notre siècle, d'appeler l'attention sur le rôle de la religion dans l'histoire générale de l'humanité, dans rhistoire de la société et de la civilisation humaines, et sur les rapports de la religion avec la liberté civile ou politique, sur la nécessité des croyances religieuses pour donner aux peuples, avec le sentiment
(1) Cinq volumes in-8. Paris^ 1824-1833.
de leurs droits, le courage de les défendre. Cette loi de Tordre moral, l'auteur prend soin de noua la signaler dès les premières lignes de sa preface :
« Le monde était peuplé d'esclaves, exploitant la servitude ou la subissant. Les chrétiens parurent ; ils placèrent leur point d'appui hors de Tégoïsme, ils ne disputèrent point l'univers matériel, que la force matérielle tenait enchaîné; ils ne tuèrent point, ils moururent, et ce Ait en mourant qu'ils triom* phèrent. »
Un peu plus loin, dans le cours du livre (i), il ex<prime la même idée avec plus d'énei^ie encore : tf L'époque, dit-il, où le sentiment religieux disparaît de rftme des hommes est toujours voisine de celle de leur asservissement. Des peuples religieux ont pu être esclaves, aucun peuple irreligieux n'est demeuré libre. La liberté ne peut s'établir, ne peut se conserver que par le désintéressement, et toute morale étrangère au sentiment religieux ne saurait se fonder que sur le calcul. Pour défendre la liberté, on doit savoir immoler sa vie, et qu'y a-t-il de plus que la vie pour qui ne voit au delà que le néant? Aussi, quand le despotisme se rencontre avec l'absence du
(1) Tome I, p. 89.
sentiment religieux, Tespèce humaine se prosterne dans la poudre partout où la force se déploie. Les hommes qui se disent éclairés cherchent, dans leur dédain pour tout ce qui tient aux idées religieuses^ un misérable dédommagement de leur esclavage. On dirait que la certitude qu'il n'existe pas d'autre monde que le leur est une consolation de leur opprobre dans celui-ci. »
Nous allons essayer, en négligeant les aperçus de détail et les recherches de pure érudition qui remplissent en grande partie ces cinq volumes, d'exposer la doctrine de Benjamin Constant dans son unités dans Tenchainement logique de ses éléments les plus essentiels ; puis nous examinerons dans quelle mesure elle est d'accord avec la raison et avec les faits^ surtout avec les principes du droit naturel, avec les règles de justice qui doivent présider aux rapports de la législation avec la conscience.
Le sentiment religieux^ selon Benjamin Constant, est un fait universel et indestructible dans l'humanité, un des principes constitutifs de notre nature, une des conditions essentielles de notre existence, un caractère indélébile de notre espèce. Il se montre indistinctement dans toutes les races humaines^ à toutes les époques^ à tous les degrés de la civilisation et môme dans tous les états de notre vie individuelle.
Maîtres ou esclaves, heureux ou malheureux, dans Texaltation de Tamour, dans les élans de la joie ou dans rabattement de la tristesse^ nous éprouvons le besoin de nous transporter par la pensée au delà des bornes de ce monde. Tout ce qui est fini nous pèse et nous blesse; malgré les biens de toute espèce qui nous attachent à la terre^ nous voulons vivre au sein de rinfini, que nous entrevoyons, à la fois, à travere les splendeurs de la nature physique et dans les facultés de notre âme, dans la beauté et dans la grandeur de Tordre moral. La persistance du sentiment du divin au sein de tous les plaisirs, de toute la puissance, de toutes les occupations, de toutes les lumières dont Thomme est capable, est parfaitement peinte dans ce tableau, auquel il ne manque qu'une touche un peu plus ferme et plus virile.
(( Cependant, au milieu de ces succès et de ces triomphes, ni cet univers qu'il a subjugué, ni ces organisations sociales qu'il a établies, ni ces lois qu'il a proclamées, ni ces besoins qu'il a satisfaits, ni ces plaisirs qu'il a diversifiés, ne suffisent à son âme. Un désir s'élève sans cesse en lui et lui demande autre chose. Il a examiné, parcouru, conquis, décoré la demeure qui le renferme, et son regard cherche une autre sphère. Il est devenu maître de la nature visible et bornée, et il a soif d'une nature invisible et sans
bornes. Il a pourvu à des intérêts qui^ plus compliqués et plus factices^ semblent d'un genre plus relevé. Il a tout connu, tout calculé^ et il éprouve de la lassitude à ne s'être occupé que d'intérêts et de calculs. Une voix crie au fond de lui-même et lui dit que toutes ces choses ne sont que du mécanisme plus ou moins ingénieux, plus ou moins parfait, mais qui ne peut servir ni de terme ni de circonscription à son existence, et que ce qu'il a pris pour un but n'était qu'une série de moyens. »
Le sentiment religieux, comme tous les autres sentiments de notre ftme^ et plus que tous^ à cause de l'énergie qui lui est propre^ ne peut se passer de s'exprimer^ de se manifester au dehors^ et il se complaît dans le spectacle de ces manifestations; car plus il se voit partagé, plus il trouve en lui-même de force et d'ardeur. L'isolement l'afflige ou l'offense. De là vient qu'il est nécessairement revêtu d'une forme. Ce sont les dogmes, les symboles, le culte extérieur, les pratiques de toute espèce qu'on rencontre chez tous les peuples, et qui sont comme la langue de chaque croyance. Mais il est important de ne pas confondre la forme avec le fond, c'est-à-dire avec la religion elle-même; car cette confusion est précisément la source de toutes les erreurs et de tous les crimes que les hommes ont abrités sous le nom du
Ciel. La forme est temporaire^ le fond est immortel. La forme est imparfaite, parce qa'elle ne répond jamais qu'à rétat de culture, de moralité et d'intelligence où sont arrivés les peuples qui l'ont adoptée. Le fond, au contraire, c'est-à-dire le sentiment religieux, est perfectible avec le temps et admet, comme nos autres facultés, comme l'homme tout entier, et comme la société humaine, une série indéfinie de progrès successifs.
Cette différence nous explique l'opposition qui existe souvent entre les religions particulières ou les diverses formes religieuses et le fonds éternel, universel de religion qui est un des principes les plus énergiques et les plus invincibles de notre nature. Les premières, si imparfaites qu'elles soient, tendent à s'immobiliser. Le second, ne trouvant plus en elles la satisfaction que réclame un degré supérieur de moralité et de civilisation, est porté à les détruire afin de les remplacer par des formes plus pures. C'est pour cette raison que le sentiment religieux, en se développant et en brisant les chaînes qu'on cherche à lui imposer, ressemble souvent à l'incrédulité. Quelquefois aussi, c'est une incrédulité véritable qui lui vient en aide. Ne sachant pas distinguer entre la substance et l'enveloppe, et prenant au mot ceux qui ont mis la seconde à la place de la première, on
croit en détruisant Tune avoir anéanti Tautre^ mais c'est une erreur; on n'a fait que briser les chaînes d'un captif; qui reprend aussitôt la liberté de ses mouvements; on a fait tomber une masure^ à la place de laquelle va s'élever tout à l'heure un palais. Tel est cependant en nous l'impérieux besoin de croire à un monde invisible que, pendant que le sol^ délivré de ces ruines^ attend encore une nouvelle construction, ou^ pour parler sans métaphore, dans Fintervalle qui s'étend entre la chute d'un symbole suranné et l'avènement d'un autre plus jeune, l'âme se rattache à la hâte à tous les fantômes de croyance qui s'offrent à elle^ et^ en l'absence d'une religion digne de la conduire, se précipite dans tous les excès de la superstition. C'est ce qui est arrivé dans le laps de temps qui sépare la déchéance morale du polythéisme de l'établissement définitif de la religion chrétienne. Il semble que l'empire romain, et Rome en. particulier, fût devenu alors le rendez-vous de toutes les superstitions de l'univers. Benjamin Constant aurait pu ajouter que le même fait se reproduit en Europe depuis le milieu jusqu'à la fin du xvni* siècle. On ne se figure pas tout ce qu'il y avait alors de sociétés secrètes, de communions mystérieuses vouées à des cultes ignorés, et dont chacune avait son grand prêtre. Mesmer trônait à Paris, Ca-
giiosiro à Lyon, MartinezPasqualis à Bordeaux^ Bœhm à Strasbburg^ Swedenborg à Stockholm et dans le Nord. On évoquait alors^ comme aujourd'hui, les âmes des morts ; on se mettait en communication avec les esprits infernaux et célestes. Quelques-uns même, comme le baron d'Hauterive, avaient la prétention^ pendant qu'ils appartenaient encore à ce monde, de pouvoir visiter l'autre, en sortant pour quelques jours de leur corps^ ainsi qu'on sort momentanément de sa maison pour voyager à l'étranger. Benjamin Constant, à la vue de ces aberrations du mysticisme^ provoquées par les excès mêmes de l'impiété, a raison de dire : a Cette terre^ séparée du Ciel^ devient pour ses habitants une prison> et le prisonnier frappe de sa tête les murs du cachot qui le renferme (i). »
Âinsi^ l'homme ne peut se passer de religion : la religion, source de toute liberté et de toute dignité^ est le fond de son âme; et cependant^ aucune des religions en particulier ne le satisfait complètement, aucune n*est capable d'embrasser pour toujours ce sentiment perfectible et insatiable qui est leur source commune. Voilà ce qui a rendu nécessaires les révolutions religieuses que nous voyons^ depuis le com-
(1) Tome I, p. 57,
mencement du monde jusqu'à notre temps, se succéder dans l'histoire. Une forme religieuse, qui répondait d'abord à un certain état des esprits, est-elle devenue insuflSsante, elle est remplacée, après avoir duré plus ou moins longtemps, par une forme supérieure, et celle-ci par une autre, sans que jamais l'humanité puisse se croire arrivée à la perfection absolue. La perfection absolue, selon Benjamin Constant, est incompatible avec la perfectibilité, et il ne la trouve pas plus dans le domaine de la foi que dans celui de la législation et de la science. Cependant les religions, malgré la diversité presque infinie de leurs rites, de leurs légendes et de leurs symboles, ne sont pas innombrables. En négligeant leurs effets pour remonter à leurs principes et à leurs causes, on peut les ramener à quelques types généraux qui nous représentent autant de degrés caractérisés de la conscience religieuse du genre humain. L'homme commence par adorer la nature, ou plutôt les objets qu'elle offre à ses yeux, parce qu'il leur attribue une force, une puissance, une pensée dont il fait dépendre sa propre destinée. Ensuite il s'adresse aux forces de la nature, aux principes qui l'animent, aux propriétés qu^elle recèle dans son sein, et dont il fait autant de puissances intelligentes, maîtresses de lui et de l'univers. A une époque plus avancée, la reli-
gion se retire sur le terrain de la morale, puis elle se retranche dans la métaphysique, et quand la métaphysique est abandonnée, c'est dans le êonctuaire de notre âme, c'est-à-dire, selon toute vraisemblance, dans la conscience individuelle^ qu'elle trouve son dernier et plus inviolable asile (1).
Disons-le tout de suite, Benjamin Constant n'a pas rempli tout son cadre. Des cinq périodes qu'il nous annonce, il n'y a que les trois premières qui soient l'objet de considérations approfondies. La quatrième est en quelque sorte dissimulée au milieu des autres, et ce n'est qu'en parlant de la dernière, qui représente pour lui l'état religieux de l'avenir, que l'auteur reprend la franchise et la clarté habituelle de son langage. J'ai laissé échapper le mot qui répond le mieux à ma pensée, je ne le retirerai pas. Oui, c'est la franchise qui a manqué à Benjamin Constant. En présence de la réaction et, plus tard, de la renaissance religieuse dont il était témoin, il n'a pas osé dire toute sa pensée sur les dogmes, c'esi-à-dire sur la métaphysique du christianisme. Il n'a pas osé s'attaquer de front aux principes sur lesquels repose l'Église catholique. Voilà pourquoi il ne parle d'elle et du christianisme en général que par allusion. Voilà
(1) Tome I, p. 148.
pourquoi tous les griefs qu'il a contre elle^ toutes les accusations dont il la poursuit intérieurement, il les met sur le compte des vieilles religions de TOrient^ ou de ce quil appelle le polythéisme oriental. Vain subterfuge qui ne peut tromper personne^ et qui^ malgré les irrégularités apparentes de son livre^ laisse apercevoir sa pensée tout entière.
L'état le plus humble du sentiment religieux, c'est celui, disons-nous, où Thomme offre ses hommages, non pas aux forces de la nature, mais à la nature elle-même, aux rochers, aux fleuves, aux animaux, aux plantes, à tous les objets que son ignorance lui représente comme les causes involontaires, intelligentes de ses biens et de ses maux, de ses joies et de ses peines. Cet état, c'est le fétichisme ou le culte du sauvage ; mais il n'est pas sûr, selon Benjamin Constant, que rétat sauvage soit le premier degré de la vie hu« maine : il pourrait bien n'être qu'une corruption ou une décadence. Dans tous les cas, il n'existe aucune condition qui lui soit inférieure, et, malgré cela, le fétichisme est rarement seul. A ses grossières adorarations se mêle presque toujours un vague sentiment de l'infini, l'idée d'un être invisible, d'un grand esprit, qui règne sur la forêt ou qui réside dans les nuages, au-dessus des plus hautes montagnes.
- Au fétichisme du sauvage succède un autre féti-
chisme, moins étroit et moins brutal que le premier. C'est le culte des éléments et des astres^ Tastrolàtrie ou le sabéisme^ comme on l'appelle quelquefois^ la religion des peuples pasteurs ou agriculteurs, qui^ à force d'observer^ de contempler, sans les comprendre, les astres et les éléments^ finissent par les adorer. Les astres et les éléments font partie de la nature comme les rochers^ les animaux et les fleuves; mais le culte dont ils sont l'objet nous offre déjà un commencement de généralisation qu'on peut considérer comme le premier réveil de Tintelligence.
Au-dessus de cette religion informe, pleine de superstitions, mère de l'astrologie et de la divination, vient se placer le polythéisme grec. C'est ici que Benjamin Constant déploie toutes les ressources d'un esprit ingénieux et d'une érudition très-remarquable pour le temps^ quoique singulièrement dépassée de nos jours. Il montre que le polythéisme grec s'est élevé par degrés jusqu'aux plus hautes conceptions de l'art; de la philosophie^ de la morale^ parce qu'il n'a jamais subi aucune contrainte, parce qu'il n'a reconnu d'autres lois que celles de Tintelligence et de l'imagination, parce qu'il n'a jamais compris la religion dans l'immobilité et dans la servitude. « Les Grecs, dit-il, n'ont jamais subi le despotisme sacerdotal ni le joug d'un dogme immobile. Ils nous ensei-
gnent la liberté de la pensée et la force morale. » Au polythéisme hellénique, tel qu^il le conçoit^ on peut appliquer ce vers de Boileau sur la puissance enchanteresse d'Homère :
Tout ce qa'il a touché se convertit en or.
En effet; beaucoup plus jeune que les religions de rinde, de TÉgypte et de la Syrie, il leur a emprunté les matériaux sur lesquels s'est exercé ensuite son propre génie, leur idolâtrie de la nature, leurs divinités cosmogoniques, leur adoration symbolique des astres et des éléments, du soleil, que nous reconnaissons dans Apollon, de la lune, que nous retrouvons dans Diane, de Tair et du ciel, de la terre et de la mer, du feu et de la puissance fécondante du sol, personnifiés sous les noms de Jupiter, d'Uranus, de Cybèle, de Téthys, de Vulcain, de Cérès. Mais comme ces éléments informes s'animent, se transfigurent, s'éclairent, deviennent éclatants de beauté, de majesté et de grâce, sous les inspirations libres et poétiques de la Grèce ! D'immondes idoles deviennent des dieux dont les statues nous étonnent et nous charment encore par leur idéale beauté. La beauté a été le premier guide des races helléniques dans les voies d'une religion supérieure, la première forme sous laquelle s'est manifesté à leurs yeux un
ISO DE U KELIGIOU £T DR L'ÉTAT.
monde idéal et invisible. A la beauté physique^ ou^ pour parler plus exactement^ à la beauté artistique, est venue se joindre peu à peu la beauté morale , car l'homme ne peut s'empêcher de transporter dans le ciel les vertus qu'il trouve dans son propre cœur et de réformer les dieux après qu'il s'est réformé luimôme. A la beauté morale^ dont les divinités de roiympe sont surtout redevables à Hésiode, à Pindare, à Sophocle, viennent s'ajouter les idées philosophiques, la connaissance de Thomme et de la nature, les aperçus généraux sur Torigine et le principe des êtres. Le polythéisme grec n'est plus alors qu'un recueil d'enseignements de toute nature, un système de métaphysique et de morale à la fois caché sous le voile d'une allégorie ingénieuse et pleine de grâce. Aussi, quand le christianisme est venu, l'esprit humain, éclairé par la religion et la philosophie grecques, était préparé à le comprendre et à le recevoir.
Mais en face du polythéisme, du polythéisme libre, qui suit tous les progrès de l'àme humaine, qui admet tous les perfectionnements qu'il peut emprunter à l'art, à la poésie, à la science, à la morale, il y a le polythéisme oriental, le polythéisme sacerdotal, le polythéisme immobile. Cette immobilité, selon Benjamin Constant, est la conséquence nécessaire^ iné-
vitable de l'existence d'un sacerdoce régulier à la tête d'une religion : car tout sacerdoce aspirant à la domination des consciences^ est intéressé à compri mer Tessor naiurel de nos facultés^ les progrès naturels de la raison^ et cherche son point d'appui dans le mystère, dans l'ignorance^ dans la dépendance absolue des peuples soumis à son autorité. C'est ainsi que les prêtres se refusent au perfectionnement des symboles de leurs dieux et en viennent même à défendre qu'on les représente sous une forme humaine ; car plus la divinité est incompréhensible^ plus est grande la distance qui la sépare des hommes^ plus Tintervention du prêtre est nécessaire dans les œuvres de la religion. C'est aussi dans l'intérêt de leur puissance et pour donner plus de prix à leur intercession^ que les prêtres ont introduit dans les religions dont ils sont les interprètes^ c'est-à-dire dans les religions sacerdotales^ les dogmes de la chute et de la méditation^ communs à toutes les religions de l'Orient. C'est dans le même but et sous les inspirations du même intérêt que les prêtres des religions sacerdotales recommandent les plus cruels sacrifices. Tandis que, dans le polythéisme Ubre^ les sacrifices n'ont duré qu'un temps ou se sont adoucis avec les mœurs, dans les religions sacerdotales, ils sont restés sanglants, implacables, comme dans les jours de
barbarie. Ils sont entre les mains des prêtres un moyen de domination et d'asservissement, un moyen d'assombrir l'imagination^ de décourager la raison, d'abrutir les hommes, d'exercer un droit de vie et de mort sur les grands de la terre et sur les rois euxmêmes. Dans le polythéisme libre, et en général dans les religions indépendantes^ la morale s'épure, se perfectionne, se fonde sur des règles infaillibles que chacun peut appliquer sans effort, parce qu'elles brillent de la lumière de l'évidence. Sous la direction des prêtres, dans les religions sacerdotales, la mo* raie naturelle est presque toujours en contradiction avec la morale religieuse. Ce que l'une condamne, l'autre l'absout; ce que l'une absout, l'autre le condamne.
Rien de plus logique. Il faut que la morale soit impénétrable et incompréhensible pour que le prêtre exerce son pouvoir absolu sur les consciences^ pour que le prêtre demeure dans la société le seul législateur et le seul juge, pour que le bien et le mal soient dans sa main comme le vrai et le faux, pour qu'il paraisse investi de la divine puissance. « Dans les religions sacerdotales, dit l'auteur du livre De la religion (1), l'homme, garotté par une foule de com-
(1) Tome IV, p. 485.
mandements et d'interdictions arbitraires, s'agite en aveugle dans Tespace insuffisant qui lui reste; de quelque côté qu'il se tourne, il se sent froissé dans sa liberté. Bientôt il ne distingue plus le bien d'avec le mal, ni la loi d'avec la nature, » Il est impossible de méconnaître que ces lignes sont écrites, non contre les religions sacerdotales de l'antique Orient, mais contre l'Église catholique d'Occident.
Aussi la conclusion qu'en tire l'auteur est-elle toute moderne et ne peut-elle s'adresser qu'à notre temps. Quoi que fassent les religions sacerdotales pour demeurer immuables, pour mettre leurs dogmes, leur discipline, leur morale à Tabri de tout changement, pour imposer silence au raisonnement et au doute par les châtiments immédiats de ce monde et la terreur des châtiments à venir, un moment arrive cependant où Tesprit de liberté, pénétrant dans leur sein, les mine sourdement, les ébranle et les dissout peu à peu, ne laisse rien subsister que les murailles extérieures, jusqu'à ce que celles-ci tombent à leur tour et que l'édifice tout entier disparaisse un jour dans un nuage de poussière. C'est ce qui est arrivé à la fin du xviir siècle. Mais le sentiment religieux n'est pas mort pour cela ; au contraire, il renaît sous une forme nouvelle, et cette forme, c'est la religion libre, la religion de la conscience, le christianisme in-
dividuel, comme disent quelques-uns de nos jeunes réformateurs.
II faut choisir entre cette religion libre et les vieilles religions sacerdotales. Celles-ci rétablies^ amèneront nécessairement les mêmes conséquences^. et tout d'à* bord la ruine de la liberté privée et politique, l'asservissement des consciences par la force. Toute religion sacerdotale, selon Benjamin Constant^ réclame l'appui de TÉtat, et Tintervention de TËtat en matière de religion^ c'est la plus dégradante des servitudes. Toute religion immuable^ parfaite à ses pro* près yeux, est conduite à s'imposer par la violence, par une inquisition plus ou moins déguisée. U faut donc se retourner vers la religion indépendante, vers la religion individuelle^ seule espérance des générations à venir^ unique sauvegarde de la liberté.
Cette doctrine ne manque pas de séduction; elle ne manque pas d'originalité et de grandeur; mais si elle nous rassure sur la liberté^ elle nous alarme pour la conscience de l'humanité^ sans laquelle la liberté n*est qu'un vain mot. C'est à ce point de vue que nous nous proposons de la juger. Auparavant il faut que nous nous fassions une idée des opinions que Lamennais^ aux différentes époques de sa vie^ a soutenues sur le même sujet.