CHAPITRE IV
Des devoirs des écrivains dans les réactions contre les idées .
C’est aux hommes qui dirigent l’opinion par les lumières , à s’opposer aux réactions contre les idées. Elles sont le domaine de la pensée seule, et la loi ne doit jamais l’ envahir.
Il est beau, le traité entre la puissance et la raison , ce traité pâr lequel les hommes éclairés disent aux dépositaires d’un pouvoir légitime : vous nous garantirez de toute action illégale , et nous vous préserverons de tout préjugé funeste. Vous nous entourerez de la protection de la loi , et nous environnerons vos institutions de J a force de l’opinion.
Mais dans l’accomplissement de ce traité, les deux partis doivent être également scrupuleux et fidèles. Il faut que le gouvernement ne voie pas , dans toute réclamation hardie , un sujet de défiance. Il faut aussi que ceux qui prétendent l’éclai-
rer n’aient pas de secrettes pensées qui motivent cette défiance, alors même que leurs professions de foi publiques semblent ne pas la mériter. Si, sectateurs obstinés de préjugés chéris , ils consacrent en silence à ces divinités mystérieuses , l’encens qu’ils paroissent brûler en l’honneur de la divinité nationale , ils ravalent la dignité de leur ministère ; ils dépopularisent la raison, par l’usage qu’ils font du raisonnement $ ils perdent tous leurs droits à être écoutés des gouvernans , et rendent suspecte la langue sacrée qui devroit servir aux gouvernés contre l’oppression.
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'jje la conduite des écrivains actuels.
M Amoureusement les circonstances eloignent aujourd’hui des idées républicaines plusieurs des hommes qui semblaient destinés à éclairer leur patrie.
• Jâ’tw* des dangers; des révolutions , c est quéqdâhs les ébrântemens qu’elles causent > les vérités , se précipitant avec les crimes , se trouvent souillées par, cette funeste association. L’incrédulité nous rappelle les forfaits d’Hébert : parce que des assassins exécrables ont massacré des prêtres catholiques, on attribue ces meurtres à des opinions philosophiques que les meurtriers ne connoissoient même pas. Les attentats des bourreaux , les tourmens des victimes, semblent plaider en faveur de dogmes également étrangers à l’horreur qu ms
pirent les uns, et à la pitié qu on doit aux autres. Ainsi les fureurs de la J^quene déshonorèrent pour long - tems légalité.
Ainsi les excès de Jean de Leyde consa-
çrèrent les abus qui les ayoient pro voqués» On oublie qu’il faut laisser s’appaiser l’orage des passions , ayant de juger les idées r ou pour mieux dire , qu’en recueillant toutes ses forces pour comprimer , pour anéantir le crime, sous quelque prétexte qu’il se commette, il faut ajourner, jusqu’en des tems plus heureux , l’examen du principe que les criminels ont choisi pour leur prétexte.
Cette erreur est naturelle : est -ce an milieu de la mêlée , tandis qu’il faut écraser des scélérats, réunis autour d’un étendard que le hasard a mis entre leurs mains , et que leur rage a défiguré , que l’on peut discerner cet étendard ?
Mais quelqu’excusable que soit cette sensibilité profonde que la vue de la douleur prive de la puissance d’abstraire et du don de raisonner, quelque respectable même que puisse être l’homme qui , à l’aspect du sang, se déclare à-la-fois , et contre celui qui l’a versé , et contre le principe au nom duquel il a été répandu , l’homme qui , d’impulsion et sans examen , embrasse jusqu’à l’opinion du malheureux , il n’en est pas moins important , alors qu’une ré-
solution s’achève , et ne demande qu’à se calmer , d’en revenir à des appréciations plus justes , et à des jugemèns moins exaltés.
Comme le remarque , dans les premières lignes d un ouvrage récemment publié , un auteur qui , dans le reste de son livre , semble avoir perdu de vue ce principe : lorsqu9 un gouvernement commence , ce ne sont pas seulement des gouvernons qui ne savent pas commander y ce sont encore des gouvernés qui ne savent plus obéir . En enseignant au peuple la désobéissance envers l’autorité sous laquelle il naquit y on la lui enseignoit bien plus envers celle qui alloit naître. En le dressant à l’insur~ rection , on lui donnoit une leçon qu’un jour il devait répéter à son maître . Le gou* verne ment devant au même instant le re-~ dresser à l’ obéissance , et se former au commandement , on ne conçoit pas qu’il puisse se conserver ;
Il faut donc que tous les hommes, dont l'influencé peut ramener l’habitude de la subordination , se rallient au gouvernement. S’ils se mettent encore contre lui , s’ils secondent de leurs moyens d’opinion la disposition à la résistance que le peuple
â contractée , jamais Tordre ne pourra renaître $ jamais les gouvernails ne reprendront cette confiance en eus -mêmes qui les empêche de recourir à l’arbitraire : jamais les gouvernés ne se façonneront à la soumission qui les préserve de Tanarçhie.'
Lorsque les écrivains se permettent des insinuations amères , des déclamations exagérées , des regrets inutiles, ils n’agissent pas seulement contre le gouvernement particulier qu’ils n’aiment pas , mais contre Tidée générale de Tordre. Ils mettent un obstacle de plus ,à son rétablissement y iis confirment le peuple dans Thabitiide. du mécontentement , et font sentir au gouvernement la nécessité de' T arbitraire» L’un s’irrite et se refuse à l’obéissance : T autre s’effraye et a recours à la vexation. Un troisième inconvénient retombe sur les' écrivains eux-mêmes. Ils ôtent à leurs représentations les plus sages, à leurs réclamations les mieux fondées , tout le poids qu’elles auroient , en plaçant à côté d’elles des personnalités et des allusions qui décréditent l’ouvrage et fauteur , même auprès de la malignité qui les accueille. Lorsqu’un écrivain fait succéder à Impression trans-
parente de ses regrets sur la royauté , des considérations sur tel abus dans la république , on est disposé à le soupçonner de Vouloir rétablir ce qu'il regrette , et l’on pense qu’il n’attaque les abus , que parce qu’il les croit favorables à ce qu’il liait. De la sorte , l’on s’attache à l’abus de par son adversaire , et ce dernier ne gagne à son double effort que d’en détruire i’efiet. La royauté ne se rétablit pas , et la republique reste abusive.
Ces reproches sont mérités aujourd’hui par une classe d’écrivains nombreuse et puissante , qui semble employer tous ses moyens à prolonger cette agitation des esprits, cette exagération rétrograde des opinions. Elle ajoute à la vélocité de l’impulsion presque matérielle qui nous entraîne à- la-fois loin des idées libérales, et loin des crimes révolutionnaires , et combat les vérités par des ressentimenss et les principes par des souvenirs.
Cette classe est composée d’hommes qui furent long - tems et justement célèbres sous la monarchie ; j’ajouterai , d hommes qui ont rendu de grands , d’émmens services à la chose publique , immédiatement
après la chute des décemvirs. Ils ont , avec constance et avec courage , appelle, provoqué , exigé , obtenu une foule da mesures douces et humaines , foi blés réparations de dix-huit mois de la plus exécrable tyrannie. Mais , dans cette lutta honorable contre les restes affreux du régime révolutionnaire , ils ont contracte l’habitude de lutter. Ils mettent leur orgueil à fronder la liberté , comme le despotisme , la vérité comme l’erreur. 11$ perdent le mérite du courage , en l’employant dans tous les sens. L utilité ne leur est de rien ,, l’opposition leur sembla tout ^ et , par une méprise funeste , tandis que l’honneur est dans le but, ils la placent dans la résistance.
Ils n’ont pu pardonner à la révolution de les avoir dépossédés d’une portion da gloire impossible à reconquérir. Ils ont senti qu elle dépassait leur hardiesse , qu’elle leur enlevait les faciles triomphes qu’ils remportoient avec une apparence honorable de danger sur une autorité expirante. Tons les moyens d’attaque qu’une longue habitude leur avoit enseignés contre les abus monarchiques , elle les rendoit
inutiles par la destruction de ces abus. Ils s’étoient distribué des rôles dans une pièce qui devoit être d’un intérêt général : felle les éloignoit cruellement de la scène.
Dépouillés de leur influence par la ty* rannie de la populace , ils ont cru que par cela seul que cette tyrannie était renversée , leur influence leur était rendue. Ils în’ont pas senti que les guerres civiles ne ferment pas seulement les académies , mais détruisent l’esprit académicien , et qu’après sept années d’un bouleversement qui a usé toutes les forces , l’on ne pouvait avoir , pour leurs allusions fines , pour leurs nuances délicates , pour leurs piquantes épigrammes, l’empressement qu’011 leur témoignoit'dans les tems paisibles et désœuvrés de la monarchie. De même que les prêtres redemandent les autels , les Nobles les droits féodaux , ces hommes redemandent l’importance littéraire , et leur espoir trompé les irrite , non pas uniquement contre les causes qui n’existent plus mais contre les effets auxquels il est impossible de porter remède. Dans un ordre de choses tout-à-fait nouveau , ils -veulent avoir la même puissance que dans
1 ordre ancien , et par des moyens semblables ; et comme ils ont perdu cette puissance sous 1 anarchie , ils croyent que , puisqu’ils ne la regagnent pas , l’anarchie subsiste encore. Iis regardent leur suprématie d opinion comme une partie essentiel de l’ordre social , et iis ne peuvent croire au rétablissement de l’ordre social qu on ne rétablisse leur suprématie.
De-là, cette aigreur contre les hommes et contre les choses; de-là, cet acharnement à se servir toujours d’armes émoussées , et cette indignation, mêlée de surprise , de ce que leurs coups restent sans effet ; de-là, ce regret véritable de leur considération passée, et ce regret apparent
du système qui leur valoit cette considération.
Ces hommes ne sont pas des royalistes ; mais ils aimoient , dans la royauté , la proportion établie entre la foiblesse du gouvernement et leurs forces individuelles. Une autorité vacillante , des ministres indécis , une administration timide et versatile , qui les lisoit , les craignoit , ]as xnenaçoit , leur donnoit 4e Ja persécution tout juste ce qu’il en falloir pour la gloire ,
voilà précisément les ennemis qui leur
convenoient.
Leurs regrets sont puériles, mais us sont naturels : on les jugeroit avec indulgence ; on pardonneroit à leurs prétentions , dernières ruines d’un édifice détruit , si la direction qu’ils donnent à l’opinion , si es moyens qu’ils emploient ne nous menacoient des plus grands maux. Mais on chercherait vainement à se déguiser combien la réaction qu’ils favorisent est générale et rapide. De quelque côté que 1 on jette les yeux , l’on voit sortir , comme de terre , des préjugés qu’on croyort détruits.
Tantôt ce sont des préjugés ae detai , que l’on ne regrette que comme faisant partie d’un grand tout. On les allie , par une ruse grossière , à des souvenirs qui leur sont absolument étrangers : dans des questions de législation-, l’on évoque les excès de l’anarchie ; on attaque une loi de par ses auteurs ou sa date ; on arguë , contre des opinions abstraites , d’après des crimes qui n’ont avec elles de rapport que leur époque.
Tantôt on exhume des sophismes depuis long-tems oubliés en faveur de ces préju-
gés plus généraux , dont Pobscurité compliquée est , par cela seulement , moins évidente. Composés d’un enchaînement d’erreurs , il faut , pour les apprécier , suivre un enchaînement d’idees $ . et retranchés derrière ce boulevard , que ne peut franchir la foule .inattentive , ils demeurent sacrés à ses yeux. Ainsi * l’on plaide pour l’hérédité (i) , pour ce dernier anneau de la chaîne immense sous laquelle* depuis plusieurs milliers d’années , s’agite et gémit notre espèce. L’on plaide pour l’hérédité , pour cette institution qui provoque tour-à-tour la violence dévastatrice des passions soudaines , et le calcul victorieux des lumières progressives , et qui est tellemert contre nature, que les hommes grossiers tendent , par le crime , au but où les hommes éclairés arrivent par la raison.
Chez les peuples ignorans , les privilèges
(i) Quelques personnes m’ont conseillé d’avertir le lecteur que par hérédité, je n’entendois que la doctrine des privilèges , et non des propriétés héréditaires. Je crois cet éclaircissement superflu. Cependant j’y souscris j pour prévenir toute équivoque.
peuvent se soutenir 5 mais les privilégies en sont souvent les victimes : cliez les peuples instruits , #lès privilégiés doivent être épargnés 5 mais les privilèges doivent tomber. Dans le quatorzième siècle , les paysans égorgeoient la noblesse : dans le dix-huitième , les philosophes l’ont abolie , et ce siècle même , par la lutte désastreuse qui s’est engagée ,avu succéder à cette mesure générale et salutaire , une proscription individuelle et exécrable , parce que cette lutte , soulevant jusqu’aux classes encore brutes de la société , a réuni de la sorte les excès de la férocité , aux résultats du raisonnement. Malgré cet exemple , on veut, par d’ingénieuses nuances , par des considérations fines , par des subtilités élégantes , par l’éclat du talent , par de brillantes images , relever l’hérédité(i) . L’on renonce , il est vrai , à ces argumens surnaturels employés si iong-tems avec succès. L’on abandonne le poste ruiné du droit divin , mais on se replie sur l’utilité. L’on descend du ciel mais on combat sur la
(0 Voyez la note à la fin de l’ouvrage.
terre ,
terre , et telle est la confiance qu’inspire l’impulsion d’une réaction désordonnée % que l’on ne met pas en doute la résurrection d’un abus , contre lequel réclament , et la classe forte qui détruit , et la classe pensante qui organise , d’un abus que la raison désapprouve , et que repousse l’instinct.
Enfin l’on travaille , avec plus de zèle encore , au rétablissement des préjugés religieux. Des hommes qui n’ont dû qu’à tm long apprentissage d’incrédulité , leur éclat éphémère $ des hommes , proclamés jadis illustres, sous la condition qu’ils- seroient impies , violant aujourd’hui cette clause expresse du traité, employent en faveur des mystères du catholicisme , une plume vieillie dans la répétition des sarcasmes de Voltaire, et des insinuations de d’Alembert : une lumière descendue du ciel semble tout-à-coup avoir éclairé une foule d’athées fanatiques , de sceptiques dogmatiseurs , d’incrédules intolérant. S’ils se bornoient à réclamer contre une persécution , absurde autant qu’inique , et qui marche contre son but , nous les seconderions de tous nos efforts. Mais en s’élevant
contre une injustice présente , on les voit méditer une injustice future. En invoquant, comme tous les partis foibles, le droit sacré de la tolérance , ils conservent du goût pour la persécution pourvu qu’elle soit exercée au nom d’une religion même erronée. Vous les voyez s’extasier sur la piété des Athéniens , dans la condamnation de Socrate. Peuple sublime , s’écrioit il y a peu de tems un journaliste , peuple sublime , dans l} esprit duquel on ne parvint à perdre le plus vertueux des hommes y qu’en le faisant passer pour impie .
Ainsi se reconstruit le triple édifice de la royauté , de la noblesse et du sacerdoce. Ainsi les opinions libérales sont attaquées par des transfuges de la philosophie, par les disciples mêmes de ces génies immortels, qui ont osé rêver la régénération de l’espèce humaine.
Autrefois , fatigué de la pression des classes supérieures , chacun tiroit à soi celle qui pesoit immédiatement sur lui; et cet effort simultané produisit un bouleversement universel. Aujourd’hui , épouvanté de ce bouleversement , chacun pense qu’il ne peut se relever , sans relever aussi ce qui jadis l’entouroit , et même ce qui
«étoit au-dessus cle lui. Le sentiment de la pression lui paroît un gage de securité* L’on bâtit sur un terrein vierge , mais on bâtit avec des souvenirs , et l’on perd la prix de .sept'' années de calamités. Nous sommes tellement effrayés, des révolutions , que tout ce qui est neuf nous paroît révor lutionnaire , et presque tout ce qui n’est pas abusif est neuf.
Le gouvernement seul lutte encore contre cette disposition générale. Il lutte > mais avec effort , et le combat même est , pour la liberté , un danger d’un genre nouveau.
En se servant contré une république naissante de toute la puissance de l’opinion , les écrivains forcent ceux à qui les destinées de cette république sont confiées * à faire , pour l’intérêt de la liberté , précisément le contraire de ce qui distingue les gouvernemens libres , à s’isoler des hommes éclairés , et à braver l’opinion par la force. Si cette habitude se consolidoit 5 de deux contre-révolutions morales il ne pourvoit manquer de s’en opérer une : ou les écrivains l’emporteroient sur le gouvernement, et alors les lumières perverties raraèr
neroient toutes les idées qu’elles - mêmes avoient détruites ; ou le gouvernement l’emporteroit sur les écrivains , et alors le gouvernement , repoussant ces idées , repousseroit en même tems les lumières.
Les écrivains nous laisseroient peut-être une république , mais avec une religion dominante , l’indissolubilité du mariage , la proscription des enfans naturels , et successivement toutes les erreurs qui sont le résultat inévitable d’une erreur première ; le gouvernement nous donneroit sûrement une république affranchie de cet attirail gothique , mais privée aussi de l’appui de l’opinion, dépouillée -de l’éclat et de la libéralité des lumières , et dirigée par des hommes qui , toujours harcelés par les gens de lettres , et toujours vainqueurs , auroient conçu le mépris des lettres et de
ceux qui les cultivent.
Dans les deux suppositions , cette république ne seroit pas de longue duree. Dans la première , investie , dès sa naissance , d’erreurs ressuscitées elle seroit bientôt étouffée par elles , et la royauté , digne complément de toutes les erreurs , viendront couronner l’édifice de préjugés royaux
qu’on relève avec tant de soin. Dans la supposition contraire , il n’est pas de la nature d’un gouvernement de suivre toujours la ligne des principes , en marchant contre l’opinion. L’isolement le ren droit forcément sombre , égoïste et ambitieux.
Obligé de fermer l’oreille à la voix publique , il l’ouvriroit bientôt à celle de son intérêt particulier , et le* despotisme militaire assureroit àda-fois l’ anéantissement des préjugés anciens , l’établissement d’un mépris grossier pour les lumières , flétries dans la défense de ces préjugés , et la perte de la liberté.