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Comment survient la mort ? — La mort a pour cause tantôt l'arrêt de la respiration, tantôt au contraire de la circulation. Dans le premier cas, pendant que l'inhalation suit sa marche normale, on voit tout à coup le visage pâlir, les yeux deviennent fixes, la respiration haletante, le malade crie : « J'étouffe, je meurs ! » En un mot, il y a un cri de l'organisme qui sent la présence du danger ; puis, au hout d'une demi-minute ou d'une minute, le malade succombe. C'est ainsi qu'est morte la première personne qui ait succombé en France aux inhalations du chloroforme : c'était une dame de Boulogne-sur-Mer, une femme chloro-anémique ; on allait procéder à l'opération quand la malade effarée, le visage anxieux, s'écrie : « Je meurs 1 j'étouffe 1 » La respiration devint râleuse, interrompue ; une minute après la malade était morte. Les mêmes phénomènes ont été observés dans un grand nombre de cas. Il est possible d'admettre qu'alors la mort a été la conséquence de l'arrêt de la respiration.
Dans le second cas, c'est la circulation qui s'est suspendue la première : il existe plusieurs observations de morts survenues en Angleterre pendant l'inhalation du chloroforme ; or, dans les hôpitaux anglais, il y a un chirurgien qui est spécialement chargé de l'éthérisation ; il faut donc reconnaître que le chloroforme est parfaitement administré. Dans ces observations il est dit que le pouls a cessé brusquement de battre, qu'il y a eu encore quelques inspirations et que le malade a succombé.
Le plus remarquable des faits de ce genre est celui qui a été observé le 15 janvier dernier, à l'hôpital Saint-Louis, par M. Richet : c'était un malade atteint de luxation de l'épaule. 11 fallait donc obtenir la résolution musculaire pour arriver à la réduction ; celle-ci fut pratiquée avec succès ; le malade était dans son lit, et l'un des internes lui tenait le pouls ; tout à coup l'interne s'écrie : « Le pouls cesse de battre ; » et cependant, d'après ce que dit l'observation — et M. Richet me l'a confirmé depuis — la respiration continuait encore à se faire. M. Richet mit tout en œuvre pour rappeler le malade à la vie , mais ce fut en vain.
La mort peut donc survenir tantôt par le fait de la respiration, et alors les malades ont le temps de jeter un cri ; tantôt enfin l'action du cœur s'arrête brusquement; il y a une véritable sidéralion. Ce qui est le plus affligeant dans ces cas de mort subite, c'est que les soins même les plus sagement administrés sont
complètement inutiles ; il est sans exemple qu'un individu qui a été dans cet état en soit revenu.
Résultat des autopsies. — Les autopsies nous apprennent-elles quelque chose sur la manière dont survient la mort? Dans quelques cas on a trouvé des bulles de gaz dans le cœur et les gros vaisseaux ; ordinairement ces bulles d'air existaient avec l'emphysème pulmonaire. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que ce emphysème m'a paru résulter dans quelques cas des etïorts violents auxquels ces malades s'étaient livrés pendant la période d'excitation.
D'autres fois on a trouvé les caractères de l'asphyxie ; le cœur, le poumon et les vaisseaux veineux de l'encéphale étaient gorgés de sang noir ; chez quelques individus, enfin, le cœur était flasque; peut-être alors y a-t-il une sidéralion du cœur. Peu importe du reste le résultat des autopsies ; ce qui est déplorable dans ces cas de mort subite, c'est que l'on n'a jamais pu rappeler les malades à la vie.
Mort tardive. — Mais ce n'est pas toujours pendant l'inhalation que survient la mort ; elle peut aussi arriver quelques instants et même quelques heures après l'administration du chloroforme : c'est ce que j'appelle des cas de mort consécutive ou tardive. Le chloroforme, vous ai-je dit, laisse quelquefois les malades dans un état d'hyposthénisation qui ne manque pas d'avoir une certaine gravité ; or, cet état peut durer pendant plusieurs heures et se terminer par la mort : M. Giraldès en a cité deux cas, l'un après l'emploi de l'élher, le second après l'administration du chloroforme ; le malade avait èlé amputé d'un bras le matin et est mort dans la nuit suivante.
On a dit que dans ces cas de mort tardive, le chloroforme n'y est pour rien; c'est une profonde erreur que je tiens à relever : il est impossible de ne pas reconnaître que dans ces cas malheureux c'est le chloroforme qui a amené consécutivement une syncope mortelle. Un autre fait de mort survenue quatre heures après l'éthérisation a été publié par un journal américain. Enfin, j'en ai observé un moi-même à l'hôpital Beaujon : c'était un boucher, un homme très vigoureux, qui avait une hernie étranglée ; je fus appelé à l'hôpital vers quatre ou cinq heures de l'aprèsmidi pour pratiquer l'opération ; le malade était adonné aux li-
queurs alcooliques ; aussi éprouvai-je de grandes difiicultés pour obtenir la résolution musculaire.
Il fallut prolonger les inhalations pendant plus de vingt minutes, à tel point que je regrettais déjà d'avoir eu recours au chloroforme; enfin, j'obtins l'anesthcsie complète, et je tentai de réduire la hernie; j'achevai et je pratiquai de suite l'opération. Le malade passa très bien la soirée, et il était impossible de soupçonner ce qui devait arriver quelques heures plus tard : à minuit et demi, le malade appelle l'infirmier pour lui demander à boire; une demi-heure après, son voisin entend un peu de bruit et appelle le veilleur ; le malade était mort sans rien dire : c'était probablement une syncope tardive. Peut-être aurait-on pu sauver cet homme en le veillant attentivement et en le ranimant un peu avec des cordiaux.
Nous avons passé en revue tous les accidents qui peuvent se présenter pendant le cours de l'éthérisation ; voyons maintenant «omment on peut y remédier. Et d'abord, rappelez- vous que jamais on ne doit donner le chloroforme sans avoir examiné attentivement les contre-indications qui peuvent résulter des lésions organiques que porte le malade, ou des circonstances dans lesquelles il se trouve ; souvenez-vous aussi des règles que je vous ai indiquées pour l'inhalation ; enfin, n'oubliez pas que, malgré toutes ces précautions, l'anesthésie est toujours une chose très sérieuse, et il y a danger de mort.
Comment peut-on remédier aux accidents mortels produits par le chloroforme ?
Aération. — La première chose à faire est d'ouvrir les croisées de la chambre, afin de renouveler l'air, qui est plus ou moins chargé de vapeurs anesthésiques. Puis, vous dira-t-on, il faut exciter la peau par des applications irritantes, stimulantes ; ce moyen, qui est très rationnel et réussit le plus généralement dans les cas de syncope ordinaire, a cependant très peu de chances de donner ici un bon résultat. En effet, les téguments sont frappés d'insensibilité complète ; l'excitation artificielle que l'on y provoque n'est point perçue.
Position horizontale. ~ Dans le cas de syncope ordinaire, on couche le malade dans la position horizontale. Il faut le faire
également dans la syncope produite par le chloroforme, et m{^me que la tête soit placée plus bas que le reste du corps ; si les battements du cœur ne sont pas entièrement éteints, il peut se faire que le sang arrive encore jusqu'au cerveau et en réveille l'action.
Ranimer la respiration. — Mais ce qu'il faut surveiller pardessus tout, c'est l'état de la respiration, car nous n'avons pas de moyen qui agisse directement sur le cœur ; nous ne pouvons ranimer ses fonctions que par l'intermédiaire de la respiration, et si, d'un autre côté, c'est la suspension de l'acte respiratoire qui rend la mort imminente, c'est encore sur la respiration qu'il faut agir.
Si j'insiste autant sur tous ces détails, c'est qu'il faut que vous sachiez d'avance, et sans la moindre hésitation, ce que vous avez à faire en pareille circonstance, car la moindre perte de temps peut entraîner la mort du malade.
Les moyens que vous devez employer immédiatement sont donc :
L'aération de la chambre
2° La position horizontale ;
3** Aviser à la respiration.
Ne vous arrêtez donc pas aux frictions irritantes sur la peau, vous perdez là un temps précieux ; cherchez à rétablir la respiration, voilà le point capital.
Attirer la langue au dehors. — Je vous disais que souvent, et surtout chez les vieillards, l'inhalation se faisant pendant que. le malade est dans le décubitus dorsal, la langue abandonnée à son propre poids tombe en arrière et peut gêner considérablement l'entrée de l'air dans les voies aériennes; il faut donc ouvrir la bouche du malade et attirer la langue au dehors. Ce moyen par lui-même et employé seul a donné plus d'une fois d'excellents résultats; tels sont les faits du docteur Escalier, du docteur Leflôve et d'autres encore, dans lesquels il est dit que l'on a rappelé les malades à la vie en portant le doigt dans le gosier ; mais les auteurs de ces observations attribuent le succès qu'ils ont obtenu à la titillation de la luette ; pour moi, je donne une autre interprétation à ces faits, et je dis que c'est en facilitant la respiration, lorsque l'on attire la langue en avant, que ces malades ont été sauvés.
L'utilité de cette pratique, je vous l'ai déjà dit, avait été signalée par les Anglais, mais ils n'en connaissaient pas toute la portée, c'est I^î. Després, de Bicêtre, qui en a démontré le premier la véritable importance. Dans un cas de syncope très grave, M. Nélaton a fait plus, il a placé le malade la tête basse, il a fait élever les pieds, et en même temps il attirait la langue hors de la bouche : il a réussi à ranimer le malade.
Insufflation jmlmonaire. — Grâce à l'emploi de ces moyens que nous venons d'indiquer, l'entrée de l'air dans les voies aériennes est libre ; que faut-il faire maintenant ? Un certain nombre de chirurgiens conseillent de recourir à la respiration artificielle par insufflation pulmonaire. Or, l'msufflation peut se faire de difTérenles manières : en mettant un tube dans la trachée, de bouche à bouche, ou par la trachéotomie.
1° Avec le tube laryngien. — Mettre un tube dans la trachée n'est pas une chose facile; cependant, si cela était très utile, je vous dirais : « Ne faites jamais d'éthérisation sans avoir dans votre poche le tube laryngien de Chaussier. » Mais il n'en est pas ainsi : j'ai fait des expériences sur le cadavre ; il est très difficile d'introduire ce tube dans la trachée, on n'y arrive qu'après des tâtonnements qui demandent du temps, et comme ici, au contraire, il faut aller rapidement, j'en conclus au rejet absolu de cette méthode.
2" Insufflation de bouche à bouche. — L'insufflation de bouche à bouche est beaucoup plus facile et se présente, par conséquent, de suite à l'esprit. Il y a quelques années, M. Ricord a publié quatre observations desquelles il semble résulter qu'il a sauvé les malades à l'aide de ce moyen. Je n'ai aucune espèce de doute sur la bonne foi de M. Ricord, mais je me suis demandé comment il se faisait qu'il ait pu observer en quelques mois quatre faits aussi graves, alors que, dans une période de douze ans au moins, je n'ai vu que deux cas de mort imminente ! Il me semble donc que M. Ricord s'est effrayé un peu vite; sans doute c'étaient des cas de stertor commençant ; mais je crois que le danger n'était pas aussi imminent. Admettons cependant que le hasard ait fourni ces quatre faits à M. Ricord, et voyons, d'un autre côté, à quoi peut servir l'insufflation de bouche à bouche : je n'hésite pas aie dire, elle ne sert à rien.
Quand ou insuffle un cadavre de bouche à bouclie, — c'est-àdire en introduisant un soufflet dans la bouche \lu cadavre, que l'on maintient exactement fermée autour de l'instrument, — l'air pénètre dans l'arrière-bouche, où il rencontre deux orifices, celui du larynx et celui de l'œsophage ; il en arrive bien un peu dans la trachée, mais ce n'est pas assez pour que les poumons puissent se dilater, les poumons, vous le savez, étant exactement limités et maintenus latéralement par les plèvres et les côtes, et en bas par le diaphragme. Où donc va l'air que ^^)us insuftlez dans la bouche? La plus grande partie passe dans rœso{)hage et l'intestin, et ballonne le ventre.
Mais admettez qu'il entre une certaine quantité d'air dans les poumons, les parois thoraciques étant immobiles, cet air reste dans les cellules pulmonaires -, on ne fait donc rien d'utile, et comme l'estomac et l'intestin se ballonnent, la respiration devient de plus en plus difficile. L'insufflation de bouche à bouche ne sert donc à rien, et peut même être plus nuisible qu'utile. Le résultat de mes expériences me conduit donc à rejeter cette méthode, malgré les faits en sa faveur cités par MM. Ricord et Plouviez, de Lille.
Voulez-vous savoir maintenant ce que nous apprennent les faits relativement à l'efficacité de l'insufflation? Dernièrement, M. Marjolin, dans le cas malheureux dont il a été témoin, a essayé l'insufflation de bouche à bouche ; l'air est entré dans le tube digestif, et il a fallu presser sur le ventre pour l'en expulser et éviter qu'il ne gênât la respiration. 11 n'y a que deux mois que ce fait a eu lieu, et vous devez en avoir, comme moi, tous les détails présents k la mémoire.
3<» Trachéotomie.— {[ y a plus, les chirurgiens anglais, voyant l'inutililé complète de l'insufllation de bouche à bouche, ont tenté de pratiquer la trachéotomie. J'ai expérimenté sur le cadavre ; l'opération est faite en deux secondes, car il n'y a pas de sang qui gêne, puisque le malade est sous le coup d'une syncope; c'est donc comme si l'on agissait sur un cadavre : j'ai injecté de l'air, il en sort un peu par la plaie, beaucoup par le larynx, et il n'y en a qu'une très minime proportion qui pénèU*e dans les poumons.
Cependant un homme qui a une grande autorité en chirurgie, M. Langonbeck, de Berlin, a publié dernièrement un fait qui
semble plaider en faveur de la Irachéolomic [Dcuslche Klinik, 1859, wo h). Il est dit dans l'observation qu'après avoir tenté en vain l'insufflation pulmonaire à l'aide d'un tube laryngien, les battements du cœur s'étant arrêtés deux minutes environ après les mouvements respiratoires, la tracliéotomie fut pratiquée et un tube fut introduit par la plaie : on fit alors l'insufflation pulmonaire alternant avec les succussions cadencées des parois thoraciques, et l'on eut le bonheur de rappeler le malade à la vie.
Ce fait ne nous paraît pas rigoureusement concluant, et il est permis de se demander si la traction de la langue en avant et les succussrons de la poitrine pratiquées avant la trachéotomie n'eussent point aussi bien réussi.
En résumé, nous rejetons l'insufflation par le tube laryngien, comme étant longue et laborieuse, et l'insufflation de bouche à bouche comme étant plutôt nuisible qu'utile. Quant à la trachéotomie, sans dire que ce soit une mauvaise chose, elle nous paraît toujours avantageusement remplacée par l'introduction d'un doigt ou d'un crochet dans la bouche, pour attirer la langue en avant et par les succussions cadencées de la poitrine.
Le moyen qui nous semble avoir le plus de chances de succès est celui qui consiste à imprimer des succussions cadencées et brusques aux parois thoraciques. On presse sur le thorax, on entend aussitôt l'air qui sort avec bruit par le larynx ; cette pression est d'autant plus avantageuse que l'air qui était contenu dans la poitrine est imprégné de chloroforme, et que son séjour prolongé dans les poumons ne ferait qu'augmenter les accidents. Puis, on cesse brusquement de presser, et alors, les côtes se relevant par le fait de leur élasticité, les poumons se dilatent et l'air s'y introduit. On répète ces pressions brusques, saccadées, un certain nombre ae fois.
Il va sans dire que, pendant ce temps, le malade est mis dans la position horizontale, et l'air de la chambre est renouvelé.
Tels sont les moyens dont le chirurgien dispose pour combattre les accidents mortels produits par le chloroforme ; vous voyez qu'ils se réduisent à peu de chose.
Électricité. — H nous reste maintenant à étudier la valeur de l'électricité dont on avait tant vanté les résultats. L'électricité, vous le savez, stimule la contraction des muscles qui sont sous la dépendance de l'axe cérébro-spinal.
C'estM. Abeille qui, le premier, apréeonisé l'emploi de roieclricitô pour rappeler les malades à la vie, et depuis cette époque on a fait grand bruit de ce moyen. Pour juger de son efficacité, nous avons les résultats de l'expérimentation et l'examen des faits cliniques.
J'ai fait moi-même un certain nombre d'expériences à ce sujet. J'avais à ma disposition l'appareil de MM. Morin et Legendre, qui est tout à la fois très portatif et très puissant. Je donnais du chloroforme à des animaux jusqu'à ce que, par l'action successive et progressive qu'il détermine, la respiration s'éteignît; aussitôt que j'étais arrivé à la suspension de l'acte respiratoire, mais le cœur continuant encore à battre, j'appliquais l'un des pôles de la pile sur les parois thoraciques et l'autre sur le diaphragme, et j'ai réussi plusieurs fois à rétablir la respiration. Le passage du cou rant a pour premier etïet de déterminer de violentes secousses, puis on voit une inspiration profonde, et bientôt les mouvements de la poitrine s'exécutent graduellement ; j'ai môme vu des animaux qui, après quelques secousses, se relevaient et marchaient aussitôt.
Mais l'application de l'électricité est tellement douloureuse que, si l'on continue quelques secondes encore après que la respiration commence à se l'établir, les animaux poussent des cris atïreux, et cependant l'anesthésie dans quelques-unes de mes expériences était si profonde que je suis sûr que ces animaux n'eussent pas senti la douleur de la brûlure.
Si , pour employer l'électricité, on attend que la circulation soit suspendue comme la respiration, alors on voit seulement se produire des mouvements violents du diaphragme ; mais l'action du cœur n'est pas réveillée.
L'électricité n'est donc véritablement utile que dans les premiers instants qui succèdent à l'arrêt de la respiration, c'est-àdire dans les cas précisément où la succussion des parois thoraciques suffit ordinairement pour rappeler le malade à la vie. Si les bénéfices de l'électricité se bornaient là, évidemment nous n'aurions pas besoin d'y recourir ; mais voyons si elle a quelque utilité dans les cas de syncope où les battements du cœur sont arrêtés.
M. Abeille en vantait beaucoup les bons effets ; j'ai donc voulu faire avec lui des expériences à l'hôpital Beaujon ; nous avons employé l'électricité de toutes le? manières ; j'ai même enfoncé
l'une des aiguilles conducteurs dans le péricarde et l'autre dans les parois tlioraciques, jamais nous n'avons pu obtenir une seule contraction du cœur.
Voyons maintenant ce que nous apprennent les faits cliniques. En Angleterre, on a eu pendant un certain temps des appareils électriques qui fonctionnaient pendant que l'on donnait le chloroforme : plusieurs fois on y a eu recours, mais jamais on n'en a obtenu aucun résultat.
Somme toute, l'expérimentation et l'observation clinique démontrent qu'il n'y a rien à attendre de l'électricité dans les cas de sidération du cœur , et que \h où elle réussit, la succussion de la poitrine réussit aussi bien.
On a encore préconisé quelques autres procédés pour remédier aux accidents mortels produits par le chloroforme. Ils sont tous sans effet, et je crois qu'il est complètement inutile de vous en parler.
Résume. — Voici donc, en résumé, ce que vous aurez à faire : aération ; position horizontale ; attirer la langue en avant ; pratiquer la succussion cadencée de la poitrine, et, au besoin, faire stimuler la peau par un aide pendant que le chirurgien cherche à rétablir la respiration. Malheureusement, ces moyens sont très bornes ; c'est là une raison de plus pour que vous les ayez toujours présents à l'esprit, afin de pouvoir y recourir sans hésitation et d'obtenir d'eux, par un emploi immédiat, toute la somme d'effets qu'ils peuvent produire.
De ce long examen auquel nous venons de nous livrer avec vous, il résulte un fait bien évident, c'est que, si le chloroforme rend de grands services à la chirurgie en abolissant la sensibilité et l'action musculaire, à côté de ces bienfaits inappréciables se trouvent des dangers. La question que nous avons à examiner actuellement est donc celle-ci : « Les cas de mort sont-ils en proportion suffisante pour que Von doive renoncer à Vanesthésie? » .l'avoue que si la mort était fréquente, je n'hésiterais pas, pour ma part, à prendre ce parti ; je crois qu'en effet il serait convenable de s'abstenir de l'anesthésie, et de faire comme nous faisions avant la découverte de l'éther et du chloroforme.
Mais si nous rejetons l'emploi de ces agents parce qu'ils peuvent déterminer la mort, il nous faudrait aussi renoncer à faire de la cliirurgie. Ne peut-il pas arriver en effet, qu'une simple sai-
griée, une petite incision pratiquée sur le cuir chevelu, soient le point de départ d'un érysipèle qui se termine par la mort? Blandin n'a t-il pas vu succomber un malade à une phlébite qui s'était développée après une ponction d'hydrocôle? N'a-t-on pas vu la mort survenir après le simple arrachement d'un ongle? Vous le voyez, il faudrait renoncer à pratiquer même les plus simples opérations. Que la mort soit immédiate comme par le chloroforme, ou qu'elle arrive au bout d'un certain temps, comme dans le cas que je vous indiquais tout à l'heure, peu importe, le résultat est le même, le malade succombe ; il est vrai que la mort par le chloroforme est plus effrayante à cause de sa rapidité; aussi le public n'est-il que trop disposé à rendre le médecin responsable. Il faut donc, qu'à raison même de cette responsabilité, le chirurgien s'entoure de toutes les précautions possibles, afin d'éviter les accidents ; mais il ne faut pas pour cela renoncer aux bénéfices immenses de l'anesthésie.
Proportion des cas de mort. — Quelle est donc la proportion des cas de mort relativement à ceux de l'administration du chloroforme? A première vue, je me crois dans le vrai en disant qu'elle est très minime : on le donne journellement sur tous les points du globe ; c'est par centaines de mille qu'il faut compter les cas où on le donne, ou plutôt on ne peut pas les compter, et, sur ce chiffre immense, il y a peut-être cent ou cent vingt cas de mort ; mais si le chiffre des morts n'est qu'approximatif, il est encore bien plus difficile de savoir quel est celui des inhalations anesthésiques. Il est donc impossible de dire quelle est la proportion exacte des cas de mort.
Mais nous' avons un excellent terme de comparaison dans le résultat des inhalations de chloroforme pratiquées par les chirurgiens militaires pendant la guerre d'Orient. Baudens, dans sa Relation de la guerre de Crimée, avait dit qu'il n'y avait pas eu un seul cas de mort par le chloroforme ; c'est une erreur qu'un chirurgien aide-mnjor d'un des régiments de la garde impériale, M. le docteur Rizet, a relevée dans une lettre publiée il y a quelque temps par la Gazette médicale. M. Rizet rapporte que deux militaires ont succombé ; l'un, à qui M. le docteur Rampon donnait le chloroforme pour pratiquer l'amputation de la jambe ; l'autre allait subir l'amputation de la cuisse. Ces deux faits se soni produits aux ambulances de Crimée : le
chloroforme ôlait pur ; il a élô administré, il est vrai, avec l'éponge, mais il était donné par des hommes intelligents et habiles ; l'inhalation a donc été faite d'après les règles de l'art, et cependant elle a deux fois entraîné la mort.
Or, savez-vous combien de fois on a donné le chloroforme en Crimée? Les chirurgiens militaires ont calculé que ce chiffre s'élevait à 25 ou 30,000 ! Admettons qu'il n'y ait eu que 20,000 cas d'administration, vous voyez que j'en supprime à peu près un tiers, et cependant il nous reste un cas de mort sur 10,000 éthérisations.
On a écrit dernièrement en Angleterre que la mort survient 1 fois sur 5 à 6,000 cas d'administration. Ainsi la proportion des accidents par le chloroforme est bien minime; elle est beaucoup plus rassurante que celle des accidents qui surviennent après la saignée, car je suis bien convaincu que, sur 5,000 saignées, il y a au moins 3 ou 4 morts par suite de phlébite. La mort par le chloroforme est donc très rare; mais elle a quelque chose d'effrayant, c'est qu'elle arrive brusquement et nous laisse désarmés.
Conclusion. — Ici se termine l'exposé que j'avais à vous faire de l'emploi des agents anesthésiques, ou plutôt du chloroforme, qui est seul resté dans la pratique.
Je conclus :
M. Hervez de Chégoin a fait à la Société de chirurgie la question suivante : « Faut-il renoncer aux bénéfices de Vanesthésie ? » La Société a répondu : « En outre qu'il est impossible aujourd'hui de refuser aux malades Vanesthésie chloroformique, eu égard au petit nombre d'accidents que détermine le chloroforme, accidents qui d'ailleurs ne sont pas toujours mortels, la proportion en est trop minime pour faire rejeter l'emploi d'un agent qui rend de si grands services h la chirurgie. »
Vous avez donc entre les mains un moyen tout à la fois merveilleux et terrible : ne l'employez jamais légèrement, refusez-le toutes les fois que le malade ne vous paraît pas très apte à le re cevoir, et lorsque vous le donnez, conformez-vous aux règles indiquées, et entourez-vous de toutes les précautions possibles.
C'est en agissant ainsi que vous sauvegarderez et la vie des malades et votre propre responsabilité.