CHAPITRE Ill
Résultats fonctionnels
C’est certainement au point de vue fonctionnel que nous avons obtenu les résultats les plus satisfaisants. Généraiement ceux-ci sont d’autant plus parfaits qu’il s’est écoulé un plus grand nombre d'années depuis la pose du premier appareil, et ceci est parfaitement logique. Qu'il s'agisse d’un obturateur, d’un dentier ou d’une prothèse quelconque, il faut toujours un certain temps pour que l’adaptation fonctionnelle s'effectue.
Dans une de nos observations (Observation VIIT) on verra que la phonation laisse beaucoup à désirer, la perte de salive se fait à peu près sans cesse, et au premier abord les résultats fonctionnels tardifs paraissent mauvais ; mais en observant les choses de près, on se rend immédiatement compte que la prothèse n’v est pour rien. Il s’agit d’un malheureux chez lequel un cancroïde de la lèvre inférieure avait détruit tout l’orbiculaire corres-
pre
pondant. C'est avec un lambeau exclusivement cutané que le chirurgien lui a fait une lèvre et celle-ci, dépourvue et de la tonicité et de la contractilité musculaire, ne peut remplir aucune des fonctions qui lui sont dévolues. On a bien parléil y a quelques années (L. Tripier) d'obtenir par l'électricité quelques améliorations du côté de ces lambeaux dans lesquels il peut persister quelques reliquats d'orbiculaires et quelques fibres du peaucier du cou, mais nous avons affaire à un homme de la campagne qui jamais ne se soumettrait au traitement prolongé qui conviendrait, et du reste il se déclare satisfait des résultats obtenus quoiqu'ils Soient assez imparfaits.
On verra dans les observations qui terminent notre thèse que la mastication s’effectue dans des conditions à peu près normales.
Tous nos malades mastiquent des aliments solides, presque tous peuvent broyer facilement la croute du pain. Un certain nombre nous disent avoir pu, avec leur appareil casser des noisettes ou des noix ; quelques-uns sont retenus par la crainte de détériorer leur pièce, et nous n'avons garde de les rendre trop audacieux, car il sagit d'indigents à qui nous fournissons gratuitement ces appareils couteux.
Si nous analysons maintenant la mastication dans ses divers temps, voici Ce que nous constatons :
L'ouverture de la bouche s’effectue généralement d’une facon normale. Quelquefois elle est un peu limitée, mais toujours suffisante pour l'introduction d'aliments volumineux,
Parfois aussi dans les mouvements d’abaissement forcés il se produit une légère déviation, qui existe surtout
quand les fragments restants sont d’inégale grandeur. Dans ces cas, le plus grand a toujours un peu de tendance à se porter vers celui du côté opposé, mais dans de faibles proportions. En tous cas, cette déviation disparait dès que le malade rapproche ses deux masséters, c’est dire que, dans les mouvements d’élévation de la mâchoire inférieure, on voit le fragment dévié revenir peu à peu sur la ligne médiane, et venir s’articuler exactement avec les dents correspondantes de l’arcade supérieure. On verra par les observations que nous pouvons empêcher ce mouvement de déviation.
Quelques-uns de nos opérés ont voulu pour une raison ou pour une autre quitter leur appareil. De leur propre aveu, la mastication devenait à peu près complètement impossible, en tout cas fort difficile.
Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que les réséqués de la mâchoire inférieure, porteurs d’appareil prothétique, arrivent à obtenir ce degré de perfection.
Chez un adulte, ce n’est qu’au bout de deux ou trois ans que la mastication de la croute du pain est possible. Chez les enfants ce résultat se fait attendre encore plus longtemps, à cause des remaniements que doit subir sans cesse Pappareil : remaniements qui sont en rapport avec l’évolution de la seconde dentition et qui retardent toujours dans de certaines limites l’adaptation fonctionnelle dont nous avons parlé plus haut. Mais pour s'être fait attendre, les résultats n'en sont pas moins bons. |
Avant de terminer ces considérations sur la mastication, nous tenons à dire quelques mots d’une tentative que nous avons faite dans ces derniers temps, sur une
etes
fillette d’une dizaine d’années, et dont voici en quelques mots l’observation :
Il s’agit d’une jeune malade atteinte de nécrose du maxillaire inférieur à qui M. Vincent enleva un sequestre qui intéressait tout le corps de l’os. Nous lui avions appliqué immédiatement un appareil prothétique qui fut enlevé quelques mois après.
Comme cette jeune fille devait aller passer quelques temps à Giens, et qu'il nous était impossible de lui appliquer un appareil définitif qui aurait dû présenter un volume considérable, et qui n’aurait pu être fixé aux dents qui n'avaient pas encore fait leur éruption, nous avions tourné la difficulté en lui faisant un appareil volumineux en étain qui tenait alors par son propre poids.
M. Vincent a présenté le 10 juillet 1893 cette malade à la Société de médecine. Au point de vue de l’esthétique, elle laisse un peu à désirer, car cette enfant qui a beaucoup grandi porte le menton en retrait, l’appareil étant devenu trop petit; mais au point de vue de la mastication, elle présente des résultats surprenants, puisqu’avec une pièce à peine immobilisée elle peut triturer les aliments les plus durs, casser des noisettes ; et cela deux ans seulement après avoir éte opérée.
Un des grands avantages de la prothèse dans les résection du maxillaire inférieur, est la possibilité qu’a Île malade de retenir et de déglutir sa salive. Il s’agit là, non
seulement d'éviter une infirmité désagréable, mais encore de supprimer une cause d’affaiblissement général de la plus grande importance. On sait combien les malades, dont la salive s’écoule au dehors, ont des digestions incomplètes.
Dans un autre travail nous avions montré qu'immédiatement après l'application de la prothèse, l’écoulement était très limité. Mais au bout de quelques temps, il cesse complètement. Nous avons interrogé la plupart des anciens opérés. et tous nous ont répondu que jamais leur salive ne s’écoulait au dehors. C’est à peine si deux ou trois d’entre eux se sont plaints de ce qu’ils tachaient parfois leur linge en dormant dans la position latérale, par l'écoulement d’un peu de salive. Nous faisons abstraction bien entendu de lPobservation VIIT où cet inconvénient est dû à la perte de tonicité et de contractilité de la lèvre inférieure.
Quand les malades quittent leur appareil, le résultat est tout différent. Presque toujours alors on voit persister cette infirmité. Il en est de même de la phonation qui est complètement troublée. Tandis qu'avec leur pièce ils parlent aussi correctement qu’à l’état normal, dès qu’ils laquittentleur prononciation devient tellementembarrassée qu'ils sont presque absolument incompréhensibles. Ceci tient certainement à la réduction de la cavité buccale et aussi aux difficultés qu’éprouve la langue à se mouvoir: Il semble en effet qu'avec la prothèse les mouvements de cet organe sont plus parfaits.
Chez plusieurs de nos malades on peut constater que la projection en avant de la langue est plus complète avec la prothèse que sans elle, et l’on connaît l’impor-
tance de cet organe au point de vue des fonctions phonétiques.
La déglutition est aussi modifiée par la suppression du maxillaire artificiel. Il semble, que là encore, la langue en perdant un point d'appui, ne peut plus exécuter les mouvements très complexes qui sont nécessaires pour la progression du bol alimentaire.
En résumé, phonation, mastication, déglutition, redeviennent presque normalesavec la prothèse immédiate, mais 1l faut un certain temps pour obtenir ces résultats. car l’habitude est dans ces cas l’adjuvant nécessaire de l'appareil qui remplace la perte de substance.