OBSERVATION XXVIII
Rétine pigmentée probablement congénitale; choroïdite atrophiqiie accidentelle.
Le nommé Heitz (Charles), âgé de 43 ans, carrier, entre le 22 octobre 1867 à l'hôpital Saint-Louis, salle Sainte-Marthe, n" 9.
Cet homme n'a jamais joui, même dans sa jeunesse, d'une vue trèsdéveloppée ; étant à l'école il ne pouvait pas lire sur le tableau; soldat, pour tirer à la cible, il fallait que le but ne fût pas éloigné de cinquante pas.
Cultivateur jusqu'à la conscription, il est resté soldat jusqu'à 27 ans. De 27 à 20 il vint à Paris et travailla dans les cuisines à laver la vaisselle, près du feu. Il y restait souvent jusqu'à une heure du matin, continuellement éclairé par le gaz. A 29 ans, il quitte ce métier pour entrer comme infirmier militaire au Val-de-Grâce j à 32 ans, il
devient carreyeur de sable. Cetie profession, l'une des plus pénibles qui existent, exige presque toujours en hiver un séjour dans Teau jusqu'aux chevilles, tandis qu'en été on a à supporter une poussière fine tellement épaisse que parfois, dit-il, les hommes placés à 2 mètres les uns des autres ne se distinguent pas. Ce sable, échauffé par le soleil, la profondeur des carrières empêchant l'accès de l'air, communique à l'atmosphère une telle chaleur que les cas d'insolation mortelle n'y sont pas rares; aucun ouvrier ne peut continuer ce métier plus de 5 à 6 ans.
Il n'est pas étonnant que, soumis à cette influence depuis 3 mois, le malade ait vu sa vision s'affaiblir d'une manière sensiblepar suite d'une choroidite a^ro/)/i/çwe progressive ; ses camarades, le soir, étaient obligés de lui donner le bras. Sa myopie progressive coïncidait avec des étourdissements fréquents, mais peu de céphalalgie. Depuis 18 mois il ne peut plus travailler, il reste chez lui, puis rentre le 17 novembre 1866 dans le service de M. Guérin, où on le soumet à l'usage des purgatifs et des bains. Il en sort le 4 février 1867, et depuis il n'a pas vu de médecin.
L'œil droit présente les lésions suivantes: papille petite, oblongufe transversalement, d'une coloration rougeâtre, uniforme, à contours bien marqués^, entourée de tous côtés par un staphylôme postérieur d'un blanc éclatant. A la partie supérieure, le staphylôme est plus grand que la papille. Tout autour la limite choroïdale est accusée par un cercle de pigment. En dehors, la choroïde présente une atrophie assez avancée, le pigment inégalement réparti, disposé par lignes et par points, présente ce qu'on appelle la macération. Les vaisseaux sont très-pâles; beaucoup même sont oblitérés, par places la coloration est jaune pâle. A partir d'un point situé immédiatement en dehors de la macula, la rétine offre une zone pigmentée d'une régularité parfaite et qui se trouve partout à égale distance de la papille. Le pigment offre absolument la même disposition que celui décrit plus haut, et figuré il affecte la forme de triangles, de quadrilatères, de cônes, envoyant des prolongements qui les relient entre eux. Ce réseau est serré ; néanmoins on peut apercevoir facilement dans l'intervalle le pigment choroïdien, qui présente des stries d'un brun foncé s'irradiant de la papille à l'ora serrata. Le pigment rétinien est beaucoup plus superficiel, plus gros du double et d'un noir éclatant.
Même disposition pour l'œil gauche, le staphylôme est un peu plus étendu.
E tat de La vision. — Le malade voit encore à se conduire pendant
la journée, et distingue les eros objets, lit len° 200 de Giraud-Teulon à 10 centimètres; encore le champ visuel est-il très-limité. — Dès la chute du jour la vue s'abaisse tellement qu'il faut quelqu'un pour le conduire.
La pigmentation congénitale de la papille optique est un fait extrêmement rare ; on n'en connaît que deux observations dans la science, elles sont dues à Liebreich.
Voici le fait qui nous appartient :