OBSERVATION XXX
Rétinite pigmentaire ; choroïdite atrophique,
La nommé Marguerite Granjean Journalière, âgée de 26 ans, entre à l'hôpital Saint-Louis, salle Sainte-Marthe, lit 42.
C'est une blonde, à iris bleu. Cette femme jouissait habituellement d'une bonne santé et d'une vue passable. Elle ne paraît pas avoir eu la syphilis.
Tl y a cinq ans environ, elle éprouva, dit-elle, dans l'œil gauche, et sans cause appréciable, une violente inflammation avec éblouissements, éclairs, vives douleurs dans la tempe et au-dessus des sourcils. Au bout de quelques mois, la vue était à peu près perdue. Cette inflammation n'était autre chose qu'une iritis dont nous voyons encore les traces. Un ans après, l'œil droit se prend de la même façon, et malgré un traitement bien approprié, pilules purgatives et calomel à doses fractionnées, elle perd progressivement la vue.
A son entrée à Saint-Louis, nous constatons une atrésie presque complète de la pupille des deux côtés. Une fausse membrane assez épaisse remplit tout le champ de la petite circonférence de l'iris.
La malade voit encore à se conduire ass^z facilement, mais elle ne peut ni lire, ni coudre. Au milieu du jour, la vue est un peu plus distincte, surtout en regardant de côté.
M. Foucher pratique sur cette malade i'iridectomie des deux côtés et à quinze jours d'intervalle.
A droite, on peut alors constater à travers la pupille artificielle une opacité manifeste du cristaljin. Les couches corticales antérieures sont d'un blanc grisâtre ; le noyau, vu à l'éclairage oblique, parait plus consistant. De ce côté, la vision est a peu près complètement abolie ; la malade ne distingue que le jour des ténèbres et aperçoit à peine une ombre qu'on fait passer entre son œil et la lumière.
Dans Tœil gauche, le stroma et l'épithélium de la choroïde ont subi
1868. — Bousseau. 8
des modifications considérables. La couche épithéliale interne a disparu; les vaisseaux sont pâles, minces , assez rectilignes, complètement oblitérés en certains endroits et transformés en lignes jaunâtres. Deux plaques jaune clair, d'une dimension relativement assez grande, occupent la région de la macula.
Mais ce qui frappe le plus, ce sont les altérations de la rétine. Elles consistent en dépôts de pigments, siégeant partout, aussi bien autour de la papille, qu'ils limitent exactement, que vers la macula et à la périphérie. A la place de la macula existe un amas pigmentaire allongé transversalement, irrégulier et tout autour duquel, surtout audessus, les éléments de la choroïde sont tellement atrophiés que la sclérotique apparaît par derrière avec sa blancheur normale. Dans la demi-circonférence opposée à la macula, la pigmentation est un peu moins prononcée (c'est l'inverse de ce qu'on observe généralement dans la rétinite pigmentée congénitale). La coloration des taches est d'un noir intense, brillant; en les examinant avec un fort grossissement, on décompose les groupes en des taches secondaires, formées de petits grains très-fins, qui ne sont eux-mêmes que des amas de cellules. Des groupes partent des prolongements effilés qui se dirigent vers les voisins et les relient entre euxj un grand nombre sont triangulaires.
Ces taches, par leur disposition, leur forme, leur couleur, diffèrent totalement de celles qu'on trouve dans les choroïdites atrophiques avec macération du pigment ; elles sont plus larges, plus noires, plus irrégulièrement disposées, et une particularité digne de remarque, c'est qu'elles entourent complètement la papille. J'ai constaté maintes fois, de la manière la plus évidente, que les vaisseaux rétiniens passent en avant dans un grand nombre de points, ce qui prouve qu'elles occupent le stroma de la rétine.
Tout nous porte à croire, dans cette observation, qu'à la suite dg l'iritis, il se fait une violente choroïdite et même une choroïdo-rétinite ; le pigment choroïdien est venu former des amas dans les couches profondes de la rétine, qui a subi nécessairement un peu d'atrophie. Les vaisseaux sont encore nombreux, mais petits et très-minces; la papille est d'un jaune pâle, presque uniforme, excepté au centre, au point d'émergence des vaisseaux.
La malade lit le n" 75 de Giraud-Teulon à 10 centimètres.