OBSERVATION VIL
Rétinite albuminurique en plaque; mort; autopsie.
Ange Legall, ^0 ans, ouvrier papetier, entre, le i juin d868, à THotel-Dieu, salle Saint-Lazare, n" A, service de M. Fauvel.
Jusqu'à ràge de 15 ans, Legall n'a pas eu de maladie grave si ce n'est une ophlhalmie contagieuse qui a atteint tous les membres de sa famille, et à la suite de laquelle il a conservé pendant longtemps une hlépharite ciliaire. Il a une sœur dont la vue est également mauvaise.
A lo ans, ostéite suppurée de la jambe droite sans traumatisme antérieur: on en voit encore la cicatrice. Un peu plus tard, carie vertébrale avec abcès migrateurs; guérison avec enfoncement des apophyses épineuses de plusieurs vertèbres dorsales.
l'endant cette longue maladie, il contracte l'habitude de la masturbation fréquente, dont il n'a pu se départir depuis, et que pendant deux ans il a pratiquée avec frénésie. Aussi le malade est-il d'une faiblesse extrême; les os sont saillants et décharnés: depuis près d'une année il vomit fréquemment, et est atteint d'une constipation opiniâtre.
Depuis septà huit mois, la vue a commencé à baisser graduellement, sans douleur. Au moins de novembre dernier, le travail devint impossible, et le malade alla consulter Sichel : il commençait eu outre à éprouver de fréquentes pertes séminales. A la fm de décembre, le malade entre à Beaujon, chez Moutard-Martin, qui reconnaît des hémorrhagies rétiniennes, institue un traitement tonique et donne du bromure de potassium depuis 1 gramme jusqu'à 6 par jour. Il y reste cinq semaines, sort amélioré, et va passer trois mois en Bretagne. Le médecin du pays lui fait prendre de la macération de quinquina, et tous les soirs un julep diacode avec i gramme de bromure de potassium;bainsl'roidsde vingt minutes de durée tous les deux jours. Néanmoins, les pertes séminales surviennent encore trois fois par semaines.
Il revient à Paris, et entre à l'Hôtel-Dieu.
Il se plaint, à son entrée, de douleurs d'estomac, anorexie, vomissements; céphalalgie, accès de dyspnée.
Les urines, traitées par la chaleur et l'acide nitrique, décèlent une proportion énorme d'albumine; cependant il n'y a pas d'œdème, et le
malade se souvient à peine d^woir eu une ou deux fois le matin les paupières gonflées.
Examen ophthalmoscopique. — Pupilles habituellement dilatées. Mêmes lésions de la rétine dans les deux yeux. Le fond de l'œil, à rimage droite, parait blanc, au lieu d'être rouge, et il est extrêmement facile de constater une dégénérescence graisseuse de la rétine dans une étendue qui égale deux fois le diamètre de la papille, et englobe par conséquent une grande partie de la tache jaune. A Tiraage renversée on circonscrit beaucoup mieux cette énorme plaque blanche, et on peut retrouver à son centre les vestiges de la papille. Celle-ci se reconnaît à un disque rougeâtre légèrement excavé, et d'où partent deux ou trois vaisseaux qui décrivent des sinuosités en rampant à la surface du produit morbide. Celui-ci présente une saillie en masse, et est parsemé de petits mamelons jaunâtres que l'on trouve en bien plus grand nombre dans les parties rouges de la rétine en dehors de la plaque graisseuse. Il est probable que c'est là la lésion primitive, et que la réunion de goutelettes semblables a produit en dernier lieu la plaque blanche qui encadre la papille. Cette plaque offre à peu de chose près la forme d'un cercle, mais avec de légers prolongements dans la direction des vaisseaux. A sa surface, on trouve, outre les mamelons jaunâtres, de petits points rosés, qui sont le résidu d'anciennes hémorrhagies ; l'un deux est plus récent et forme une véritable ecchymose.— Les artères paraissent englobées dans le produit morbide ; on ne voit que deux veines en haut et en bas.
Depuis cette époque jusqu'au mois de juillet, le malade s'affaiblit de plus en plus; il offre tous les accidents de l'urémie dyspnéique, et après quelques convulsions, meurt le 10 juillet. Deux jours auparavant, la constipation avait été remplacée par la diarrhée, et une trèslégère infiltration s'était montrée autour des malléoles.
Vautopsie nous fait constater un mal de Pott ancien, une ostéite condensante du tibia, et le troisième degré de la maladie de Bright. Les yeux sont enlevés avec soin; l'un est placé dans le liquide de Mul- 1er, et l'autre examiné à l'état frais.
Une coupe transversale pratiquée en avant du cristallin permet, à travers le cristallin et le corps vitré faisant office de loupe, de voir admirablement les lésions que j'avais dessinées sur le vivant, au moyen de l'ophthalmoscope. Le centre de la papille est un peu déprimé, et tout autour, on observe une zone mamelonnée blanchâtre.
Une coupe antéro-postérieure passant par le milieu de la papille montre la lésion sous une autre forme que nous avons représentée planche iv, fig. 9.
Examen microscopique. — Préparation laite autour de la papille. Ce qui frappe au premier abord, c'est une destruction presque complète des éléments normaux de la rétine. Les couches des bâtonnets et des cônes^ des grains et des cellules, sont remplacées par un tissu fibrillaire sans structure déterminée, et des molécules graisseuses. Cà et là, on trouve quelques noyaux granuleux reliés entre eux par des lignes ponctuées de molécules brillantes, et qui semblent être les vestiges des grains et des fibres de Muller. Dans la couche des cellules et des fibres nerveuses, on trouve quelques cellules à plusieurs noyaux, et des fibres variqueuses dont les renllements contiennent un noyau volumineux; puis des éléments arrondis, à double contour, entourés d'une demi-auréole de granulations graisseuses. On voit des cellules dont la paroi a cédé et qui laissent s'échapper de leur intérieur des molécules jaunâtres. Elles sont séparées par des intervalles considérables remplis par des globules sanguins, des granules pigmentaires et des fibres sclérosées. Les vaisseaux sont extrêmement rares ; ceux que j'ai pu retrouver sur des coupes multiples ont leurs parois épaissies et infiltrées de graisse.
A la périphérie de la rétine, les lésions quoique moins avancées n'en sont pas moins manifestes. Les éléments de la couche granuleuse sont séparés par une matière grumeleuse à reflets brillants et jaunâtres. Très-peu de corps granuleux; dans quelques endroits les bâtonnets et les cônes semblent manquer presque complètement. Les cellules nerveuses sont rares.
La c^omrfe est très-altérée, surtout autour de la papille, dans les parties correspondant à la plaque blanche. Au niveaUj elle est extrêmement mince, pâle, dépouillée de son épithélium; les vaisseaux sont petits, et oblitérés en plusieurs endroits. En dehors de cette région, Tépithélium est aussi très-rare, on ne le trouve plus que par Ilots isolés. La chorio-capiliaire est épaissie, et quelques vaisseaux présentent une augmentation telle de leurs parois, que celles-ci égalent le double de leur calibre. Ces parois renferment en même temps un assez grand nombre d'éléments fusiformes.
Le corps vitré présente au niveau de l'altération rétinienne un nombre considérable de filaments entrelacés ; et sur la membrane hyaloïde, on voit beaucoup de cellules du corps vitré, grandes et en voie de segmentation manifeste.