RÉTRACTIONS EN RAPPORT AVEC UN ÉTAT DÉLIRANT
Dans trois observations, nous avons constaté un certain rapport entre les phénomènes de contracture et les idées délirantes formulées par les malades qui en sont le sujet. Ceux-ci ne diffèrent des précédents qu’en ce que leur stupidité est moins profonde et qu'une certaine activité délirante plus ou moins confuse subsiste chez eux. L'apparition de la contracture vient alimenter ce délire et donner naissance à des idées de défense, des phobies et des hallucinations.
OBSERVATION IX (Obs. III complétée
du mémoire de À. Cullerre)
1° Phase mélancolique suivie de confusion mentale avec alternatives d’agitation impulsive et de stupeur mélancolique ; contractures catatoniques des mains. Amélioration.
à° Rechute : phobies, obsessions variées, aboulie, manie des pactes ayant pour effet d’entretenir les contractures des fléchisseurs. Rétractions tendineuses consécutives.
Mre X..., quarante ans, admise le 28 janvier 1901 est une femme d'apparence frêle, portant des cicatrices de scrofule, d’une constitution délicate, pour qui on a toujours craint la tuberculose pulmonaire. Elle n’a cependant jamais fait de graves maladies. Mariée depuis dix-neuf ans, elle n’a pas eu de grossesse, quoique régulièrement menstruée. Son père est mort d'apoplexie vers soixente ans; sa mère, névropathe, morte depuis longtemps, a présenté des troubles intellectuels. Elle a une sœur originale et un frère dégénéré, instable.
Depuis quelques semaines, les personnes qui la voyaient remarquaient en elle certaines bizarreries, des distractions insolites, des préoccupations religieuses étrangères à son caractère habituel; peu à peu elle se mit à manifester des idées délirantes de culpabilité, eut de l’insomnie, des hallucinations ter rifiantes, des impulsions au suicide. A la suite du refus systématique d’aliments, elle tomba dans un état de faiblesse générale qui décida sa famille à la placer à l'établissement.
A l'entrée, on constate un trouble aigu de l'intelligence caractérisé par une confusion profonde des idées, avec hallucinations et des alternatives de stupeur avec gâtisme et d’agitation avec impulsions au ‘suicide. À certains moments, elle manifeste confusément quelques idées délirantes de culpabilité et de persécution se rapportant toutes à son mari, qu'elle veut sauver, et pour qui elle doit subir des épreuves terribles, Puis, la stupidité s’accentue, le refus d’aliments devient total, et pendant plusieurs semaines, il faut l’alimenter à la sonde et soutenir les forces par des injections quotidiennes de sérum .
Au quatrième mois de sa maladie, elle est victime d’un grave
accident. Laissée seule un instant dans la chambre où elle était
alitée, elle se leva, s’approcha de la cheminée et mit, on ne sait comment, le feu à sa chemise. Il en résulta des brûlures étendues sur les cuisses, le ventre, les seins et le visage, ayant donné lieu à de vastes ulcérations qui mirent trois mois à guérir. Pendant ce temps la stupeur persista sans modification notable, les manifestations délirantes étant rares et confuses. Durant cette période elle prit l'habitude de tenir les mains fermées, les doigts fortement fléchis dans la paume des mains.
Pour obvier aux inconvénients de cette attitude vicieuse, on chercha à lui tenir des bandes roulées dans les mains, mais elle opposa à ce moyen une résistance invincible car « il fallait qu’elle eût les mains fermées pour se préserver, et pour que son mari fût sauvé. »
Il en résulta à la longue une contracture permanente des fléchisseurs, avec tendance à la rétraction des tendons. L’extention des doigts devint de plus en plus difficile au point que, quand elle sortit de l’établissement, légèrement améliorée, le 31 décembre 19017, il y avait à la main droite une rétraction tendireuse avec contracture de l’annulaire et de l’auriculaire. Les trois phalanges étant fléchies, la déflexion ne pouvait être opérée que partiellement. A la main gauche, contracture des trois derniers doigts, les deux premières phalanges seulement étant fléchies, comme dansla maladie de Dupuytren.
À peine rentrée”au domicile conjugal, elle devient enceinte ; puis les idées se troublent de nouveau, elle a des obsessions, toujours relatives à son mari, elle prend en aversion tout ce qui l'entoure, a des impulsions subites à giffler et frapper les serviteurs, manifeste une jalousie féroce, a des crises passagères
de stupeur, refuse parfois la nourriture. Cependant la grossesse
suit son cours et elle accouche sans accident d’un garçon bien constitué. Mais les troubles délirants s’accentuent, elle a des crises subites de terreur, arrache son enfant des bras de la nourrice, le serre à l’étouffer, court aux fenêtres pour se précipiter avec lui.
On est obligé, le 4 décembre 1900 de la réintégrer à l’établissement où l'on constate l’état mental suivant : Légère excitation maniaque alternant avec de la stupeur, idées obsédantes de parsécution ayant toutes trait à son mari et à son enfant : on veut prendre son fils, l'infirmière veut la tuer pour hériter d’elle et épouser son mari... on veut brûler son enfant... il ne faut pas qu'elle mange car ce serait la cause de leur perte et, après de mulliples hésitations, elle rejette la bouchée fatale à demi-ingérée. La viande surtout est refusée parce que c’est la chair de son mari ou de son fils. Elle a des hallucinations de la vue, voit la figure des êtres aimés sur la tapisserie, dans les rideaux, au fond de son assiette, sur le parquet. L’érotisme qu'on nous a signalé avoir existé intensément lors de la rentrée de la malade dans sa famille se produit de nouveau et se mêle au délire. Parfois elle demande à se confesser parce qu'on l’accuse de vouloir épouser tous les hommes qu’elle voit.
Elle est complètement aboulique et ne peut accomplir seule aucun des actes de la vie : elle ne souffre pas qu'aucun des objets de sa chambre soit changé de place. Il faut lui répéter, pour qu'elle consenteà dormir : que son lit est bien pour elle, qu’elle est bien à l’établissement, que M. X... est bien son mari ; que son fils est bien le fils de son mari, etc.
Elle a aussi des phrases stéréotypées qu'elle ne manque pas de répéter dans des circonstances déterminées ; enfin elle a con-
servé sa manie des pactes et tient toujours ses doigts fortement
cn OS
fléchis dans la paume des deux maïns et résiste de toutes ses forces quand on cherche à les ouvrir, tel doigt étant destiné à préserver M. X..., tel autre son enfant, te] autre une autre personne.
En ce qui concerne la. sensibilité, tout au moins, M°° X..., ne présente pas de stigmate hystérique, car nous n’avons jamais pu examiner la fonction visuelle.
20 mars 1905. — Il y a une amélioration assez sensible du côté des mains, la malade fait remarquer elle-même que sa main droite s'ouvre beaucoup mieux ; il n’y a plus de contracture, et la rétraction a beaucoup diminué ; le petit doigt s'étend aux trois quarts, l’annulaire à moitié. Quant à la main gauche, elle la tient complètement fermée, les phalanges et les phalangines entièrement fléchies, les phalangeties restant dans l'extension, les doigts se creusant une loge dans la paume de la main ; elle refuse tout examen, car cette main est fermée « pour son mari ».
Dans le courant de l’année 1906, l’état mental s’est modifié, la dépression, l'obsession et l’aboulie ont fait place à un état d'excitation maniaque à paroxysmes fréquents, accompagnés de désordres des actes, et parfois de violence. Elle a prisen aversion toutes les personnes qui l’approchent. même son mari. Ses idées sont devenues incohérentes parfois : elle a des interprétations délirantes, quelques idées de satisfaction et d'orgueil non systématisées. Elle a une mémoire excellente et conserve toutes les notions possibies du monde extérieur ; elle raisonne ‘pertinemment surtout dans ses inoments de calme, et ne montre pas le moindre signe d’affaissement intellectuel.
20 novembre 1907. — L'état mental est toujours celui de la
manie chronique sans ‘affaiblissement mental appréciable. El,
n'a plus d'idées obsédantes ni de manie des pactes ; elle se laisse facilement examiner, et nous constatons du côté des mains l'état suivant : à la main droite, légère rétraction tendineuse aux deux derniers doigts qui maintient à demi fléchies les phalangines ; le poignet étant en flexion, l'extension de l’annu- Jaire est complète et s'opère aux trois quarts pour le petit doigt. À la main gauche, demi-flexion des phalangines des trois derniers doigts pouvant être corrigée en partie quand le poignet est fléchi, et en extension légèrement forcée des phalangettes. Pas de brides, pas de nodosités, ni de rétractions palmaires. L'usage des mains malgré la légère déformation est récupéré presque
en totalité.
Cette observation est intéressante, car elle montre que l'élément psychique n’a pas été si étranger qu’il semblerait d’abord, sinon à la production, du moins au maintien de l’attitude de flexion observée chez les malades que nous étudions.
Il est probable que le phénomène primitif a été la tendance à-la rigidité musculaire des catatoniques (la malade a en effet passé par une phase de cette nature), et que cette opportunité de contracture obscurément perçue a été assimilée par ce qui subsistait de la conscience personnelle et utilisée par elle comme acte de défense contre les catastrophes dontelle se croyait menacée. De là l'énergie toute négative avec laquelle la malade, pendant des années, a favorisé le maintien des contractures avec toutes ses conséquences. ;
Et cependant nous devons constater, après plus de
cinq ans de durée, la bénignité relative des lésions tendineuses acquises, alors que deux ans auparavañnt les rétractions beaucoup plus graveset plus étendues ne permettaient pas d’espérer unrésultat aussi favorable. Ce résultat est entièrement du, d’ailleurs, à la modification radicale de l’état mental qui, de forme d’abord dépressive, est devenu nettement expansif.
Pendant les cinq années qu’a duré la période dépressive, la malade a maintenu les mains fermées pour conjurer les malheurs qu’elle redoutait pour sa famille et, même par la force, il n’eût pas été possible d'étendre les doigts qui semblaient définitivement immobilisés par des productions fibreuses. Mais les préoccupations délirantes disparaissant et, au bout de peu de temps, les contractures n'étant plus entretenues par l’idée fixe, l’état local s'améliore dans des proportions inespérées.