AU T
Aux repas elle hésite avant de toucher aux aliments puis se décide à prendre sa cuiller entre le pouce et l'index et mange. Elle prend la viande en bloc avec sa fourchette tenue avec la plus grande circonspection, et mord à même, Elle boit en tenant son verre entre deux doigts seulement, le pouce et le médius.
Quant à sa main gauche, elle demeure presque toujours inutilisée. Elle s’abstient d'aller aux cabinets, va satisfaire ses besoins dans le jardin, et sans précaution aucune ; jamais on n’a pu obtenir qu’elle s’asseye sur le siège.
Lorsqu'on l'examine ou qu'on la lave, elle se recroqueville sur elle-même et pousse sans interruption ses cris habituels. IL est impossible d'obtenir d'elle une réponse aux questions qui lui sont posées. Il ne semble pas que certains objets plutôt que d’autres exagèrent sa phobie etle contact par les mains l'impressionne plus vivement que par toute autre partie du corps.
La démence n’est pas aussi marquée qu'il semble à pre. mière vue, ses protestations quand on l'approche, la reconnaissance de toutes les personnes du service, ses appréhensions, ses cris de colère dès qu’on veut la toucher dénotent
‘ une conscience suffisante du monde extérieur. Toutefois on ne ne peut obtenir d’elle aucune parole, aucune réponse.
Depuis trois ans qu'elleest au pensionnat, la malade n'a jamais varié dans son attitude, mais elle grinçait continuellement des dents et présentait de la sialorrhée.
Février 1904.— Elle vomit depuis deux jours: ne veutpas qu'on l'approche ni qu'on la touche, pousse des cris : « cochon, bourreau. » Se tient les mains fermées et écartées
l’une de l’autre : se tient courbée, assise sur une chaise, les
ns
yeux fermés, poussant des cris quand on veut la toucher.
Juillet 1904. — A la suite d’une visite de son mari, presque instantanément, dans la soirée elle s’estmise à causer.Depuis elle a changé d’attitude. Elle se tient comme tout le monde, cause avec exubérance, ennuie tout le monde de ses demandes, veut faire des problèmes compliqués d’arithmétique et propose au médecin de lui en donner la solution. Elle est excitée, réclame, manifeste des idéesde persécution, se plaint d’avoir subi des raffinements de cruautés ; les surveillantes l’ontmoralement martyrisée ; elle accusetout le monde,envoie des lettres de dénonciation ; il y a un complot pour faire révoquer le directeur et tout le personnel de l'asile.
Au moment où la malade a passé à un état d’excitation, on a constaté que ses mains, qu'elle tenait abstinément écartées, présentaient une rétraction de l’aponévrose palmaire. surtout la droite qu’elle essayait d'ouvrir sans pouvoir y parvenir complètement. Le délire du toucher avait disparu complètement et la malade se faisait du massage sur la main la plus atteinte pour tâcher de faire disparaître la rétraction qui s'améliora d’ailleurs sensiblement au bout de quelques semaines. À noter également qu’un eczéma séborrhéique intense que la malade présentait depuis longtemps sur la face et le cuir chevelu disparut rapidement à la phase d’excitation. Elle est sortie le 3-août, emmenéepar son mari. Elle était un peu moins agitée, mais avait conservé le caractère des circu-
laires, insupportable à son entourage.
Après une période de mélancolie qui dure plusieurs mois, nous voyons cette inalade tomber dans . une sorte de stupeur avec négativisme, raideur mus-
se
culaire généralisée et contracture des fléchisseurs des mains. Une sorte de phobie des contacts vient s’amalgamer à ces phénomènes pour les exagérer et les développer au maximum. La folie du toucher a-t-elle précédé ou suivi le développement des contractures, c'est ce qu'il parait difficile de décider d’après l'observation, mais des rapports entre les deux sympiômes, physique et psychique, ne sont pas douteux.
Quand, au bout de près de quatre ans, la période de stupeur catatonique fait place à une période d’excitation, la contracture disparait, mais les rétractions fibreuses formées pendant la première période subsistent, surtout à droite, et ce n’est qu’au bout de plusieurs mois qu’une guérison relative peut être obtenue, un minimum de lésions subsistant à la main droite.